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Nguyên Tan Phat insiste énergiquement.
– Le soum n'est utilisé par aucun des
services, capitaine, je les ai tous interrogés.
– Tu as tellement de temps à
perdre ?
– Ce cas me tient beaucoup à cœur.
– « Tous interrogés » ! Tu me
fais rire ! Tu ne peux pas les avoir tous interrogés !
Même le patron des patrons ne sait pas combien il a de flics sous
ses ordres ! Ta prétention est ridicule !
– J'ai cherché à joindre
Mme Dubreuil…
– Qui c'est celle-là ?
– La femme du disparu qui a vu le soum. Elle
aussi a disparu.
Le long nez de Manuel Lavergne se lève vers son
subalterne. Pour mieux le voir, il remonte ses lunettes au sommet
de son crâne désert.
– C'est quoi, cette connerie ?
– Je l'ai appelée sur son portable… Muet… À
son travail… On l'a pas vue… Des voisins… Ils ne savent pas où elle
et ses enfants sont passés.
– Ben, c'est évident ! Ils se sont fait
la malle ! Tu m'as dit que le mari est criblé de dettes. Ils
ont mis en scène une disparition bidon et ils se sont tirés au
soleil pour échapper aux créanciers. Point barre.
Il manque vraiment de
subtilité. Nguyên Tan Phat se gratte la nuque.
– Comment cette femme aurait le numéro de
notre soum ?
– Bah, elle doit avoir un copain flic qui a
vendu la mèche. Ou alors, un jour, elle se baladait du côté de chez
nous et elle a remarqué le fourgon qui rentrait. C'est pas
infaisable ! Peut-être même qu'une fois, elle a vu dans une
rue un flic en descendre pour aller pisser !
– Je comprends, je comprends… Mais comment
vous expliquez que ce véhicule ait lui aussi disparu ?
Le capitaine lève les bras au ciel.
– Oh ! tu fais chier, Nguyên ! T'es
là pour enregistrer les plaintes, pas pour jouer les Columbo !
C'est sûrement un coup des extraterrestres ! Qu'est-ce que tu
veux que je te dise ? Je te répète que tu peux pas avoir
interrogé tous les services susceptibles d'utiliser ton foutu soum
en ce moment ! C'est im-pos-sible ! Y en a trop !… T'as
transmis au proc toutes les plaintes d'hier ?
– Pas encore.
– Colle-t'y ! Et fissa !
En quittant la juge d'instruction, Valérie n'a eu
qu'une aspiration : fuir, sauter dans un taxi, filer à Beau
Site, prendre un bain, se changer. Mais comme elle détalait en
direction de la sortie… Je suis idiote !
Le revirement a été si brutal que je… Bien sûr que ce qui m'arrive
n'est pas ordinaire. Hugo est forcément intervenu auprès de cette
femme. C'est lui qui m'a fait libérer ! Elle s'est
immobilisée, embarrassée et irrésolue. J'ai
été injuste avec lui… Qu'est-ce qu'il faut que je fasse ? Que
je fonce le remercier ou qu'au contraire, j'évite de le faire… du
moins, tout de suite, pour ne pas lui porter tort… Oh, je sais pas,
je sais pas… Fais selon ton cœur, vas-y… J'y
vais !
Sitôt pensé, sitôt fait.
S'il y en a un qui est estomaqué de voir Valérie
Lataste surgir dans la seconde où il vient de répondre
« entrez » au toc-toc énergique tambourinant sa porte,
c'est bien Hugo Fargeat-Touret. Sa « fiancée » lui saute
au cou, l'embrasse et le remercie chaleureusement de son soutien.
Elle se fout de moi ! Dans la
foulée, intarissable, elle narre sa nuit, ses affres, ses
désespérances, sa rencontre avec Doïna, ses pertes de confiance,
ses douleurs, cette puanteur qu'elle ressent encore dans son nez,
sur sa peau… Il la contredit – sur ce dernier point, uniquement
celui-là –, se rassure, accepte ses mercis répétés, fait le
modeste, relativise…
– Tu sais, dans la maison, Sonia Dambo est
une juge à part, une forte personnalité…
– Tu la connais bien ?
– Ah oui ! Le
moment n'est pas choisi pour… Je lui dirai une autre fois.
Bien que je ne partage pas toutes ses idées. Elle est très à
gauche. Elle a beaucoup de mérite. Elle a passé sa jeunesse dans
des quartiers difficiles. Je suis heureux qu'elle ait pu t'aider.
Elle t'a mise en examen ?
– Oui. Mais je sens qu'elle me croit. Grâce à
toi !
Effusion… Qu'il a du mal à faire sienne.
Je suis infâme. Si un jour elle découvre que
je n'ai pas bougé le petit doigt et que je me suis laissé encenser,
elle me maudira… Elle saura jamais.
Amusée, elle s'écarte légèrement de lui.
Je le gêne, je le mets mal à l'aise. Il est
touchant, c'est un grand timide. Elle le dévore des
yeux.
– Qu'est-ce que tu as ? Tu n'as pas
l'air de partager la joie que je ressens.
– Trop tard pour
avouer. C'est que… malheureusement… J'ai une mauvaise
nouvelle à t'annoncer.
Le visage de Valérie se plombe. Il n'a rien fait, il n'a pas parlé à la juge.
– Joël a eu un accident.
– Grave ?!
– Oui… Il est tombé dans la cage de son
ascenseur.
– Il est mort ?!
Quatorze étages. Hugo
hoche la tête. Le souffle coupé, Valérie s'assied, la gorge envahie
de sanglots qui ne veulent pas sortir. Ils
l'ont assassiné… Lui aussi… J'apporte la mort. Elle a du mal
à avaler sa salive. Ils se regardent les yeux dans les yeux,
incapables de rompre le silence.
Siméon Bensoussan est plongé dans le dossier d'un
clerc de notaire qui, en s'appropriant les chèques de
remboursements d'excédents de provisions sur frais de l'étude, a
triplé son salaire pendant une dizaine d'années. La bonne dame,
honorablement connue dans son quartier et estimée de ses patrons,
est tombée quand, sa retraite prise, un client a réclamé un dû qui
était déjà réglé et qu'il était censé avoir encaissé.
Le téléphone sonne.
– L'accueil. Mlle Valérie Lataste
demande à vous voir.
– Elle est dehors ?
– Ah euh… non… Je l'ai là devant moi,
monsieur.
– Si c'est cette
fille-là que Vérane voulait enchrister, il va être déçu.
Dites-lui que je n'ai aucune raison de la recevoir.
Il raccroche violemment. Pourquoi tout le monde expédie cette affaire comme si elle
brûlait les doigts ? Il se lève et, à travers la petite
pluie de sud-ouest qui ruisselle sur la baie vitrée, observe le
grand cimetière de la Chartreuse, où progresse un étique convoi
funèbre, qui lui apparaît encore plus sinistre qu'à
l'accoutumée.
Il farfouille dans sa barbe. Le juge partage l'avis de l'avocate. J'ai l'air d'un con…
Qui c'est le juge ?
Il revient décrocher le téléphone et appelle
l'esquimau.
Valérie n'a pas été étonnée par la dérobade de
Bensoussan.
– Je n'en attendais pas moins de sa part. Je
souhaite porter plainte.
La fliquette aux yeux ronds n'en croit pas ses
délicieuses oreilles.
– Vous voulez porter plainte parce que
M. Bensoussan ne veut pas vous recevoir ?
– Non. Pour dénoncer un meurtre.
– Sérieux ?
– Est-ce que j'ai l'air de
plaisanter ?
La jeune fille toise la plaignante un peu fripée,
mal attifée, le cheveu chagrin, trop parfumée – elle a fait un
crochet par le Sephora du centre commercial Mériadeck pour y
acheter un opportun parapluie transparent et un atomiseur de
Cabochard dont elle s'est aspergée.
Non, elle a pas l'air de rigoler. Si
Bensoussan en veut pas, je vois pas pourquoi j'irais me la mettre
en colère, je vais la refiler au bureau des pleurs.
Elle appelle Nguyên.
Le substitut Agnès Le Guen répond au téléphone à
un agent de police qui demande une référence de contravention pour
un véhicule en excès de vitesse. Elle évolue comme un poisson dans
l'eau parmi les codes de la nomenclature informatique des
infractions riche de milliers de sources. Elle déniche la bonne et
la fournit en se divertissant du compliment maladroitement formulé
de son interlocuteur. À peine raccroche-t-elle, la sonnerie résonne
à nouveau. La routine.
C'est Hugo Fargeat-Touret.
– Cette nuit, je me suis réveillé à
2 heures en me rappelant le nom de Fernand Bousquet, un des
noctambules qui galopaient en forêt aux trousses de Valérie…
– Tu bosses encore à 2 heures du
matin ! T'es une vraie bête !
– Il figurait sur la liste que m'a remise le
capitaine Chantal Provost et que les auxiliaires de Bensoussan ont
égarée. Je pense qu'il pourrait être mêlé aux soucis de la BGD,
comme à la chute mortelle d'Ardinaud sur laquelle tu es
branchée.
– Il est connu des services ?
– Oui. Des RG. Je te passe un mail à son
sujet. Soixante-douze balais, retraité de l'industrie, ancien du
COA, le Comité ordre et action de Jacques Collin…
– Je connais. Il est dissous depuis belle
lurette !
– Depuis 81. Outre la boxe, Fernand Bousquet
a pratiqué l'électromécanique aux usines Marcel Dassault…
– Intéressant.
– Je ne serais pas étonné qu'on l'ait vu
traîner aux Amures avant la panne d'ascenseur. Je te joins sa sale
gueule, fais-la circuler dans le quartier.
– No problem. Ah, au fait, ravie que Dambo
ait libéré ta copine.
– T'es déjà au courant ?!
– On est une grande famille !
Elle éclate de rire. La perfection de sa denture
est un enchantement.
Révoltée par la mort de Joël, Valérie a déposé une
kyrielle de plaintes à objets divers : violation de son
domicile ; dépôt de pièces d'or et de bons de caisse
constituant de fausses preuves visant à lui nuire ;
destruction de son disque dur à Beau Site ; vol de celui de
Patouche après qu'il a été saisi à son bureau ; vol du DVD et
du CD qu'elle avait cachés dans la forêt ; coups portés par
Jean Gourdon ; tentative d'enlèvement. Elle est ensuite passée
au chapitre de ce qu'elle a appelé les déclarations
solennelles : sa conviction que Laurent Dubreuil a été
assassiné, que Joël Ardinaud a assisté à cette mort et qu'il a été
éliminé pour le faire taire. Ses certitudes à ce sujet se sont
judiciairement conclues par une plainte pour sabotage de
l'ascenseur des Amures lui causant le préjudice de perdre un ami
très cher.
À la fin, elle respirait mieux.
Le jeune Nguyên Tan Phat a senti qu'il tenait là
le gros coup de sa prometteuse carrière. Un combat à le propulser
illico presto à la section criminelle dont il rêve depuis le
collège. Il a tout enregistré avec une minutie de moine copiant les
textes sacrés. Il n'a énoncé qu'une réserve.
– Malgré tous les détails que vous donnez, il
est impossible que vous citiez directement MM. Moran et
Collin…
– Ah ! non ! Ça ne va pas
continuer ! Je me moque de risquer une condamnation pour
diffamation ou accusation mensongère ! Parce que mon
accusation n'est pas mensongère ! Ces deux-là sont complices
et ont du sang sur les mains. La mort violente de Joël Ardinaud
prouve qu'il disait la vérité en affirmant avoir assisté à
l'assassinat de Dubreuil. Une enquête honnête le démontrera.
– Ne pas la
braquer. Je ne me permettrais pas d'en douter, mademoiselle…
Cependant… pour citer directement ces deux personnes, il faudrait
que vous les ayez vues personnellement commettre les faits… Est-ce
le cas ?
Dubitative, Valérie entortille ses cheveux.
– Ce n'est évidemment ni
Collin ni le beau Jean-Denis qui se sont chargés de la
besogne. Non.
– Vous devez donc vous en tenir à des
plaintes contre X et laisser les enquêteurs déterminer les
responsabilités. Sauf pour M. Gourdon dont vous êtes habilitée
à dénoncer les brutalités éventuelles.
– Sûr que je le fais !
– Je suis content de vous voir sourire.
– Merci.
– De rien. Je ne lui
parle pas de la disparition de Mme Dubreuil, ça la peinerait
trop.
– Je souris, pourtant, je suis d'une
tristesse. J'ai failli me tuer. Je ne sais pas
trop si j'ai bien fait de me rater… Je tiens sur les nerfs.
Il ne faut plus que je pense ça ! J'ai eu
une chance folle de m'en tirer. C'est très difficile de
vivre ce que je vis en ce moment.
– Je me doute.
– Vous ne croyez pas que mes plaintes iront
directement au panier ?
– Vous pouvez demander à
M. Fargeat-Touret de leur donner un petit coup de pouce.
Il ne se mouillera jamais.
– Il ne sait pas que je suis ici. Je ne tiens
pas à mélanger mes problèmes et ma vie sentimentale.
– Je vous comprends. Elle est adorable. La substitut Le Guen enquête sur
la mort de votre ami Joël. Je la connais bien, on a sympathisé… Je
vais l'appeler.
Il le fait et, en quelques minutes d'un échange
aimable et direct, un rayon de soleil illumine le ciel de Valérie
si « singulièrement couvert », comme l'avait prédit Hugo…
Convaincue par la fougue du lieutenant, Agnès Le Guen, consciente
qu'il y a à creuser dans ce conglomérat de coïncidences
singulières, décide, puisque pour l'instant le dossier n'a été
ouvert par aucun de ses collègues, d'ordonner une enquête relative
à la « disparition avec présomption d'assassinat de Laurent
Dubreuil ».
Valérie se sent soudain soulagée d'un grand poids
sur la poitrine.
– Enfin, quelqu'un qui bouge !
Nguyên Tan Phat est comblé. Le capitaine Lavergne va être furax.
– Conformément à la loi, je vous remets le
formulaire vous indiquant les coordonnées des services et des
associations d'aide aux victimes qui pourront vous assister dans
l'exercice de vos droits à réparation des préjudices subis.
– Vous êtes magique !
– Un pro consciencieux. Rien qu'un pro
consciencieux.
Revenue à Beau Site avec un bonheur qu'elle
n'aurait jamais soupçonné une semaine avant, Valérie, submergée par
la mousse d'un bain trop chaud, a mis longtemps à évacuer de sa
tête l'odeur de La Porte de l'Enfer.
Pour s'en débarrasser, elle a raclé sa peau à l'en faire saigner.
De prime abord, elle s'est félicitée de son coup d'éclat. Et puis,
sous la douche qui la rinçait, l'incertitude est venue avec ses
coups de griffes. Hugo va sûrement
m'enguirlander, maître Aubertin aussi… Je ne vais rien leur dire,
je vais attendre qu'ils m'interrogent à ce sujet. Fallait que je
bouge. Je me fous de leur désaccord.
– Je m'en fous ! Je m'en fous !!
je-m'en-fous !!! Ils n'avaient qu'à se remuer ! C'est quand même
symptomatique de notre société, qu'un simple petit flic qui prend
son boulot à cœur puisse obtenir mieux qu'un substitut carriériste,
un commissaire de la financière timoré et une avocate vibrionnant
tous azimuts pour finir par faire du surplace comme un colibri… Je
suis sûrement injuste. Pauvre Joël… J'arrive pas à
réaliser.
Elle coupe l'eau, attrape un immense drap de bain
moelleux signé Yves Saint Laurent, offert par son père, et s'éponge
tendrement. Mmm, que c'est bon… Elle
prend un plaisir tout particulier à s'essuyer entre les cuisses.
Depuis combien de jours j'ai pas fait
l'amour ?… Te plains pas, y en a qui calculent en mois ou même
en années. Comment il fait papa ?… Faudrait que je lui
téléphone. Hugo a raison, je ne devrais pas être si distante avec
lui… C'est vrai que le temps ne s'écoule pas à la même vitesse pour
l'administration et le justiciable. Dubreuil a cessé de donner de
ses nouvelles avant-hier matin, et j'ai l'impression que c'était y
a un siècle… J'ai peut-être eu tort de vouloir précipiter les
choses… Elle remonte rageusement le drap sur sa poitrine.
Oh ! non, je ne vais pas me mettre à
regretter, c'est tout moi, ça ! Elle sort de la
baignoire ; sa joie d'avoir forcé le mouvement l'a quittée.
Je ne peux pas me réjouir le jour où
j'apprends la mort de Joël qui me confirme celle de Dubreuil.
Qu'est-ce que j'ai fait quand je me suis plongée dans ces fichus
comptes ? La plus grosse bêtise de ma vie. Pauvre Joël.
Elle a envie de pleurer.