19
Tout s'est passé très vite.
Valérie a été prestement soustraite à la curiosité des badauds, chargée à bord d'un break à gyrophares et emmenée à fond de train au palais de justice, où elle a retrouvé le dépôt, sous la surveillance d'un planton nerveux qui n'a cessé de se grignoter les ongles durant les vingt minutes de son escale. Elle a demandé à prévenir un proche, en pensant à Hugo, il a refusé.
– Et puis, y a ma Clio, le temps de stationnement est déjà dépassé…
– Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ?
Un peu avant 3 heures et demie, enfin débarrassée des menottes qui lui ont meurtri la chair, elle est conduite au cabinet de Sonia Dambo, devant lequel elle est soulagée de voir s'impatienter maître Aubertin, rouge, essoufflée et, comme de coutume, nerveuse. Elle a dû enfiler à la hâte sa robe noire qui est de guingois à l'encolure.
– J'arrive juste, ça circule mal.
– Je les ai priés de vous avertir, ils m'ont dit qu'ils allaient le faire mais je n'y croyais guère.
– Il ne faut pas toujours désespérer des flics. Ils ont été ravis de saboter mon planning.
– Je suis désolée.
– Pas grave.
– Je sais que je suis ici à propos de l'affaire BGD, ils m'ont remis copie du mandat d'amener…
– Vous l'avez ?
Elle la lui donne.
– Mais rien n'explique ce changement d'attitude de la juge.
L'avocate parcourt le document et le restitue.
– Aucune idée. Vous savez, ça communique de préférence mal entre la justice et le justiciable.
La porte s'ouvre, Maguy Charensol pointe le nez.
– Vous êtes là toutes les deux… Mme la juge vous attend.
Après les salutations d'usage, expédiées en un tournemain, Sonia Dambo fixe Valérie bien droit, les yeux dans les yeux, tout en massant ses lombaires contre le ressort énergiquement tendu de son siège. En experte de la suspension vrilleuse – néologisme made in Damboland –, elle laisse filer une bonne quinzaine de secondes avant d'asséner son uppercut.
– Pourquoi m'avez-vous menti ?
– Pardon ?… À quel sujet ?
– Vous hésitez entre diverses fables ?
– Pas du tout, je… je ne comprends pas.
Crispée, Carole Aubertin secoue les fines boucles de sa crinière.
– Madame la juge, votre question ne reflète que votre opinion. Ce que vous appelez mensonge ne peut résulter que d'une interprétation incorrecte que ma cliente va s'empresser de parfaire. De quoi s'agit-il ?
Sonia Dambo semble voir exclusivement Valérie, les iris chocolat ne l'ont pas quittée.
– Vous m'avez affirmé n'avoir jamais reçu de qui que ce soit les pièces d'or saisies à votre domicile…
– Je confirme.
– Les trois blisters les contenant portent vos empreintes et celles de Richard Ridouet… Et uniquement celles-ci.
Valérie a senti ses jambes mollir. C'est un coup monté ! Elle est leur complice ! La femme au téléphone chez Caroll avait raison, elle va me balancer en prison. Elle se venge d'Hugo et de moi. La voix disait que je devais fuir, j'aurais dû l'écouter.
Carole Aubertin hésite. Elle perd totalement pied. Devant la détresse pantoise de sa cliente, elle cherche à minimiser la portée de l'argument.
– Mlle Lataste a toujours déclaré que plusieurs de ces blisters étaient passés par diverses mains de cadres, lorsque Richard Ridouet les a fait circuler dans le bureau du directeur de la banque, lors de la discussion relative au prêt sollicité par le soi-disant client… Il est possible que l'escroc voulant l'impliquer n'ait remis les trois conditionnements en question qu'à ma cliente. Il est prouvé que ce monsieur est un habile prestidigitateur. Il a dû lui être facile de procéder à cette manipulation au nez et à la barbe de ses victimes, comme il l'a fait pour transformer l'or en cuivre.
La juge se carre contre le haut dossier du fauteuil. Astucieuse… Elle semble enfin remarquer la présence de l'avocate.
– Pourquoi pas ?… Et comment expliquez-vous que ces blisters aient été trouvés chez vous ?
Elle est revenue à Valérie qui explose.
– Mais ils entrent chez moi comme dans un hall de gare ! Ils y posent des micros…
– La perquisition n'en a pas trouvé.
– Parce qu'ils les enlèvent ! Ils les remettent ! Ils les reprennent ! Je vous dis, ils, ils… ils sont chez moi comme chez eux ! Ils épient mes conversations ! J'en ai la preuve ! Je n'ai donné mon nouveau numéro de portable qu'à mon fiancé, en étant chez moi, et, le lendemain, ils, ils… ils l'avaient eux aussi ! Ils sont chez moi comme chez eux !
– Qui ça « ils » ?
Un cyclone de frénésie l'emporte.
– Mais tous ceux qui veulent ma peau, pardi ! Comme ils ont eu les peaux de, de… Laurent Dubreuil ! De sa femme ! De ses enfants !
Les Dubreuil sont morts ?! Carole Aubertin perd le fil.
– Et, et… celle de mon ex… Joël Ardinaud ! Les Moran, Collin et toute leur clique !
Son conseil s'alarme.
– Valérie ne…
– Le commandant Gourdon et ses sbires, par exemple ! Ceux qui me pourchassaient dans la forêt ! Et, peut-être, le capitaine Fourrier !
– Elle disjoncte complètement ! Valérie, il est préférable de…
– Ne vous inquiétez pas, maître, je sais ce que je dis ! Je ne suis pas folle ! Pour Fourrier, je ne suis pas sûre. Mais c'est tout de même étrange qu'il vienne, en personne, me pêcher à la sortie de chez Moran ! Il faut creuser ce sillon ! Il dit qu'il est venu après avoir été avisé par le 17. Je lui ai demandé comment. Il dit qu'au premier étage de l'hôtel de police, ils ont le CIC – j'ai retenu, parce que c'est aussi le nom d'une banque –, le Centre d'information et de communication. Il y a sept fonctionnaires en permanence, de jour comme de nuit. Vous voyez que c'est lui qui me l'a dit, je l'ai pas inventé ! Ils lui auraient dispatché l'appel me concernant, mais faut vérifier. Ça ne m'étonnerait pas qu'il ait su que j'étais chez Moran par une autre source, un complice de Moran recevant lui-même ses infos d'ailleurs. Vous voyez ce que je veux dire, ils ne se connaissent pas les uns les autres, un système de cloisons et tiroirs ? Faut tout vérifier ! Ils mentent tous ! Elles… elles me croient totalement givrée
Prenant conscience des regards stupéfiés de l'avocate et de la juge qui se sont ancrés sur elle – semblables à celui de la greffière, qu'elle découvre en se retournant – Valérie, le souffle court, sent une chaleur torride lui embraser la gorge. Elle porte la main à la tête. Oh ! que j'ai mal ! Sa vue se brouille, son buste bascule en arrière.
– Excusez-moi, je… je suis épuisée.
Elle ferme les yeux.
– Madame la juge, il est évident que ma cliente n'est pas en état de vous apporter les réponses appropriées à la manifestation de la vérité…
– Si, si, je suis tout à fait apte.
La voix, affaiblie, émane d'une bouche aux lèvres asséchées tournée vers le plafond.
– Je voudrais juste un verre d'eau… Si vous avez une aspirine…
Elle me fait du cinoche. Sonia Dambo approuve d'un battement de paupières Maguy Charensol qui a amorcé un accomplissement du vœu en se levant pour se rendre à un meuble bas.
– Vous admettrez que votre déclaration… qui selon vous est en rapport direct avec la tentative d'escroquerie…
– Tout à fait.
– C'est préférable car je ne puis vous entendre que sur cette affaire bien précise, et pas une autre.
– Je l'ai compris.
– Donc, disais-je, votre déclaration appelle de nombreuses explications.
– Je serais si heureuse d'être enfin entendue.
Carole Aubertin fronce les sourcils.
– Je souhaite m'entretenir en particulier avec ma cliente.
Valérie se redresse, rouvre les yeux et soupire.
– Inutile…
– Valérie, je vous assure que…
– Ce n'est pas la peine.
– Mais…
– N'insistez pas. Merci.
Elle s'empare à deux mains du gobelet que lui apporte Maguy et le vide d'un trait. La greffière l'emplit à nouveau.
Carole glisse un regard inquiet vers Sonia qui arbore un large sourire. Totor va peut-être pas apprécier. Il a jamais aimé les filles combatives. On se demande ce qu'il fichait avec moi.
Valérie a pris le cachet offert et boit pour l'avaler. Après quoi, elle respire à pleins poumons et souffle.
– Je tiens à exposer, dans le détail, tout ce que je sais. Je me moque du secret bancaire, de la supposée diffamation, de l'éventualité de passer pour une cinglée et des conséquences sur mon avenir professionnel, je n'en suis plus là. Je veux sauver ma peau.
Carole tord le nez. Elle va au-devant des pires emmerdes. Sonia bombe la poitrine, bien calée dans son fauteuil.
– Je vous écoute.
Maguy Charensol se hâte de reprendre sa place au clavier du PC.
Concentrée, Valérie joint les mains devant la bouche… Sois claire, exhaustive et précise… Elle se jette à l'eau.
– Voilà.


Un huissier apporte au substitut Agnès Le Guen les comptes rendus d'autopsie des quatre membres de la famille Dubreuil.
Pour le mari, le test à la paraffine révèle des projections de poudre brûlée sur la main droite ayant tenu le Beretta 9 mm qui en porte les empreintes. On ne relève aucune trace de contrainte. L'angle de tir à bout touchant le crâne est compatible avec le suicide envisagé par les gendarmes. Le légiste valide l'hypothèse.
Étant donné les importants dégâts causés par le feu sur les personnes d'Anita, Noémie et Nicolas Dubreuil, l'expert note l'impossibilité de discerner la présence d'éventuels traumatismes antérieurs à la percussion frontale à grande vitesse du véhicule contre un pin de haute futaie. La théorie d'un endormissement au volant n'est pas à écarter car la conductrice était sous l'influence d'une forte dose d'alcool (2,15 g) et de benzodiazépine (8 mg), type Diazépan (Valium) dont, selon les déclarations de sa belle-mère, la défunte faisait parfois usage en période de stress.
Comme elle l'a promis le matin, Agnès Le Guen cherche à joindre Hugo pour l'informer. Gautier Bideault qui décroche lui apprend que leur collègue est en audience correctionnelle jusqu'à 19 ou 20 heures. Elle retrouve le numéro de son portable et y laisse un message l'invitant à rappeler.


L'audition vient d'entamer sa troisième heure. Valérie a étanché près d'un litre de Vittel. Maguy Charensol a noirci dix-huit pages de son traitement de texte. Carole Aubertin a tordu le nez une bonne vingtaine de fois pour désapprouver tel avis ou telle supputation dont on a, d'un commun accord, modéré le caractère abrupt ou incertain dans la rédaction du procès-verbal.
Sonia Dambo a multiplié les demandes de précisions, s'est documentée sur les pratiques de la BGD, a voulu connaître les fonctions exactes qu'y tient Valérie, a sollicité maints retours en arrière pour éclaircissements… Après avoir entendu un récit exhaustif du vécu et du cogité des huit derniers jours de la mise en examen, elle est plongée dans une profonde perplexité – et cependant, Valérie a passé sous silence sa tentative de suicide. Si tout ce qu'elle dit est vrai, si Collin est impliqué, il va en résulter une instruction à conduire sans impair… Si je la laisse en liberté, elle est dans un tel état d'esprit qu'elle va continuer à jouer les fouille-merde et ne réussira qu'à compliquer l'enquête et à brouiller les cartes… En plus, elle a beau invoquer un tour de passe-passe pour justifier la seule présence de ses empreintes à côté de celles de Ridouet sur les blisters, le proc va me rire au nez, ça la rend extrêmement suspecte… Si je la traite avec faveur, on va dire que je fais une fleur à Hugo… Je ne peux pas me permettre un faux pas.
– Je vais saisir le juge des libertés…
Carole Aubertin a un haut-le-corps.
– Pour un contrôle judiciaire !
– Non. Pour une détention provisoire.
Hugo ne lui a pas parlé !!! Valérie suffoque.
– Vous n'allez pas me faire ça ?!
– Les motifs ne manquent pas. Aussi bien en raison des nécessités de l'instruction qu'à titre de mesure de sûreté. Vos révélations dévoilent que vous affectionnez les interventions intempestives. La plupart sont susceptibles d'entraver le cours de l'action judiciaire…
– Mais, au contraire, je veux aider !
– Vous êtes la mouche du coche !
Valérie se lève d'un bond.
– Et vous, vous êtes du bord de Moran et Collin, c'est ça ?!
Carole Aubertin s'est précipitée pour la retenir aux épaules.
Sonia pousse un bouton.
– Si les deux personnes en question ont commis les actes dont vous les incriminez, avouez qu'il est dangereux de vous laisser à leur portée. Écrouée, vous serez protégée.
– Vous voulez rire ! En prison, ils vont me faire tuer ! Regardez ce qu'ils ont réussi pour Joël ! Ils auront la partie belle de dire que je me suis suicidée ! Il y a sept fois plus de suicides en prison qu'au-dehors ! À la banque, je reçois le Journal officiel, j'ai lu le rapport de la commission du Sénat ! Rien que le titre vous dressait les cheveux sur la tête, « Prisons : une humiliation pour la République » ! Je ne pensais pas qu'un jour, je serais directement concernée ! Je veux être confrontée à Jean-Denis Moran et Jacques Collin réunis ! Je les confondrai !
– Dans le dossier de la tentative d'escroquerie qui m'échoit, rien ne justifie votre…
– Mais vous êtes bouchée ou quoi ?! La fraude comptable, l'escroquerie bidon, le piratage informatique, le suicide, les accidents simulés, tout est lié !
Deux gardiens de la paix sont entrés.
– Reconduisez mademoiselle au dépôt.
– non ! C'est une honte !
Sans ménagement, les deux hommes contraignent Valérie pour lui passer les menottes. Ils l'entraînent.
– Je suis une victime ! Pas une criminelle !
Maître Aubertin suit sa cliente déchaînée, chavirée entre les mains des policiers.
– Vous vous vengez parce que je couche avec votre ex !
L'avocate est troublée.
– C'est quoi, encore, ce truc ? Rien n'est joué. Nous allons apporter la contradiction devant le juge des libertés, c'est lui qui décidera.
– J'aurais dû m'enfuir ! On m'avait prévenue !… Vous pouvez vous le garder, Hugo ! Il a rien fait pour moi ! Rien ! Il m'a laissée tomber !
Le quatuor a quitté la pièce.
Sonia Dambo ne peut retenir une grimace.
– Pauvre Totor !
Maguy Charensol, estomaquée, gonfle les joues.
– Elle souffre d'un délire de la persécution, cette fille !… Non ? Vous croyez pas ?