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Tout s'est passé très vite.
Valérie a été prestement soustraite à la curiosité
des badauds, chargée à bord d'un break à gyrophares et emmenée à
fond de train au palais de justice, où elle a retrouvé le dépôt,
sous la surveillance d'un planton nerveux qui n'a cessé de se
grignoter les ongles durant les vingt minutes de son escale. Elle a
demandé à prévenir un proche, en pensant à Hugo, il a refusé.
– Et puis, y a ma Clio, le temps de
stationnement est déjà dépassé…
– Qu'est-ce que vous voulez que j'y
fasse ?
Un peu avant 3 heures et demie, enfin
débarrassée des menottes qui lui ont meurtri la chair, elle est
conduite au cabinet de Sonia Dambo, devant lequel elle est soulagée
de voir s'impatienter maître Aubertin, rouge, essoufflée et, comme
de coutume, nerveuse. Elle a dû enfiler à la hâte sa robe noire qui
est de guingois à l'encolure.
– J'arrive juste, ça circule mal.
– Je les ai priés de vous avertir, ils m'ont
dit qu'ils allaient le faire mais je n'y croyais guère.
– Il ne faut pas toujours désespérer des
flics. Ils ont été ravis de saboter mon planning.
– Je suis désolée.
– Pas grave.
– Je sais que je suis ici à propos de
l'affaire BGD, ils m'ont remis copie du mandat d'amener…
– Vous l'avez ?
Elle la lui donne.
– Mais rien n'explique ce changement
d'attitude de la juge.
L'avocate parcourt le document et le
restitue.
– Aucune idée. Vous savez, ça communique de
préférence mal entre la justice et le justiciable.
La porte s'ouvre, Maguy Charensol pointe le
nez.
– Vous êtes là toutes les deux… Mme la
juge vous attend.
Après les salutations d'usage, expédiées en un
tournemain, Sonia Dambo fixe Valérie bien droit, les yeux dans les
yeux, tout en massant ses lombaires contre le ressort énergiquement
tendu de son siège. En experte de la suspension vrilleuse –
néologisme made in Damboland –, elle laisse filer une bonne
quinzaine de secondes avant d'asséner son uppercut.
– Pourquoi m'avez-vous menti ?
– Pardon ?… À quel sujet ?
– Vous hésitez entre diverses
fables ?
– Pas du tout, je… je ne comprends pas.
Crispée, Carole Aubertin secoue les fines boucles
de sa crinière.
– Madame la juge, votre question ne reflète
que votre opinion. Ce que vous appelez mensonge ne peut résulter
que d'une interprétation incorrecte que ma cliente va s'empresser
de parfaire. De quoi s'agit-il ?
Sonia Dambo semble voir exclusivement Valérie, les
iris chocolat ne l'ont pas quittée.
– Vous m'avez affirmé n'avoir jamais reçu de
qui que ce soit les pièces d'or saisies à votre domicile…
– Je confirme.
– Les trois blisters les contenant portent
vos empreintes et celles de Richard Ridouet… Et uniquement
celles-ci.
Valérie a senti ses jambes mollir. C'est un coup monté ! Elle est leur complice !
La femme au téléphone chez Caroll avait raison, elle va me balancer
en prison. Elle se venge d'Hugo et de moi. La voix disait que je
devais fuir, j'aurais dû l'écouter.
Carole Aubertin hésite. Elle
perd totalement pied. Devant la détresse pantoise de sa
cliente, elle cherche à minimiser la portée de l'argument.
– Mlle Lataste a toujours déclaré que
plusieurs de ces blisters étaient passés par diverses mains de
cadres, lorsque Richard Ridouet les a fait circuler dans le bureau
du directeur de la banque, lors de la discussion relative au prêt
sollicité par le soi-disant client… Il est possible que l'escroc
voulant l'impliquer n'ait remis les trois conditionnements en
question qu'à ma cliente. Il est prouvé que ce monsieur est un
habile prestidigitateur. Il a dû lui être facile de procéder à
cette manipulation au nez et à la barbe de ses victimes, comme il
l'a fait pour transformer l'or en cuivre.
La juge se carre contre le haut dossier du
fauteuil. Astucieuse… Elle semble enfin
remarquer la présence de l'avocate.
– Pourquoi pas ?… Et comment
expliquez-vous que ces blisters aient été trouvés chez
vous ?
Elle est revenue à Valérie qui explose.
– Mais ils entrent chez moi comme dans un
hall de gare ! Ils y posent des micros…
– La perquisition n'en a pas trouvé.
– Parce qu'ils les enlèvent ! Ils les
remettent ! Ils les reprennent ! Je vous dis, ils, ils…
ils sont chez moi comme chez eux ! Ils épient mes
conversations ! J'en ai la preuve ! Je n'ai donné mon
nouveau numéro de portable qu'à mon fiancé, en étant chez moi, et,
le lendemain, ils, ils… ils l'avaient eux aussi ! Ils sont
chez moi comme chez eux !
– Qui ça « ils » ?
Un cyclone de frénésie l'emporte.
– Mais tous ceux qui veulent ma peau,
pardi ! Comme ils ont eu les peaux de, de… Laurent
Dubreuil ! De sa femme ! De ses enfants !
Les Dubreuil sont
morts ?! Carole Aubertin perd le fil.
– Et, et… celle de mon ex… Joël
Ardinaud ! Les Moran, Collin et toute leur clique !
Son conseil s'alarme.
– Valérie ne…
– Le commandant Gourdon et ses sbires, par
exemple ! Ceux qui me pourchassaient dans la forêt ! Et,
peut-être, le capitaine Fourrier !
– Elle disjoncte
complètement ! Valérie, il est préférable de…
– Ne vous inquiétez pas, maître, je sais ce
que je dis ! Je ne suis pas folle ! Pour Fourrier, je ne
suis pas sûre. Mais c'est tout de même étrange qu'il vienne, en
personne, me pêcher à la sortie de chez Moran ! Il faut
creuser ce sillon ! Il dit qu'il est venu après avoir été
avisé par le 17. Je lui ai demandé comment. Il dit qu'au premier
étage de l'hôtel de police, ils ont le CIC – j'ai retenu, parce que
c'est aussi le nom d'une banque –, le Centre d'information et de
communication. Il y a sept fonctionnaires en permanence, de jour
comme de nuit. Vous voyez que c'est lui qui me l'a dit, je l'ai pas
inventé ! Ils lui auraient dispatché l'appel me concernant,
mais faut vérifier. Ça ne m'étonnerait pas qu'il ait su que j'étais
chez Moran par une autre source, un complice de Moran recevant
lui-même ses infos d'ailleurs. Vous voyez ce que je veux dire, ils
ne se connaissent pas les uns les autres, un système de cloisons et
tiroirs ? Faut tout vérifier ! Ils mentent tous !
Elles… elles me croient totalement
givrée…
Prenant conscience des regards stupéfiés de
l'avocate et de la juge qui se sont ancrés sur elle – semblables à
celui de la greffière, qu'elle découvre en se retournant – Valérie,
le souffle court, sent une chaleur torride lui embraser la gorge.
Elle porte la main à la tête. Oh ! que
j'ai mal ! Sa vue se brouille, son buste bascule en
arrière.
– Excusez-moi, je… je suis épuisée.
Elle ferme les yeux.
– Madame la juge, il est évident que ma
cliente n'est pas en état de vous apporter les réponses appropriées
à la manifestation de la vérité…
– Si, si, je suis tout à fait apte.
La voix, affaiblie, émane d'une bouche aux lèvres
asséchées tournée vers le plafond.
– Je voudrais juste un verre d'eau… Si vous
avez une aspirine…
Elle me fait du
cinoche. Sonia Dambo approuve d'un battement de paupières
Maguy Charensol qui a amorcé un accomplissement du vœu en se levant
pour se rendre à un meuble bas.
– Vous admettrez que votre déclaration… qui
selon vous est en rapport direct avec la tentative
d'escroquerie…
– Tout à fait.
– C'est préférable car je ne puis vous
entendre que sur cette affaire bien précise, et pas une
autre.
– Je l'ai compris.
– Donc, disais-je, votre déclaration appelle
de nombreuses explications.
– Je serais si heureuse d'être enfin
entendue.
Carole Aubertin fronce les sourcils.
– Je souhaite m'entretenir en particulier
avec ma cliente.
Valérie se redresse, rouvre les yeux et
soupire.
– Inutile…
– Valérie, je vous assure que…
– Ce n'est pas la peine.
– Mais…
– N'insistez pas. Merci.
Elle s'empare à deux mains du gobelet que lui
apporte Maguy et le vide d'un trait. La greffière l'emplit à
nouveau.
Carole glisse un regard inquiet vers Sonia qui
arbore un large sourire. Totor va peut-être
pas apprécier. Il a jamais aimé les filles combatives. On se
demande ce qu'il fichait avec moi.
Valérie a pris le cachet offert et boit pour
l'avaler. Après quoi, elle respire à pleins poumons et
souffle.
– Je tiens à exposer, dans le détail, tout ce
que je sais. Je me moque du secret bancaire, de la supposée
diffamation, de l'éventualité de passer pour une cinglée et des
conséquences sur mon avenir professionnel, je n'en suis plus là. Je
veux sauver ma peau.
Carole tord le nez. Elle va
au-devant des pires emmerdes. Sonia bombe la poitrine, bien
calée dans son fauteuil.
– Je vous écoute.
Maguy Charensol se hâte de reprendre sa place au
clavier du PC.
Concentrée, Valérie joint les mains devant la
bouche… Sois claire, exhaustive et
précise… Elle se jette à l'eau.
– Voilà.
Un huissier apporte au substitut Agnès Le Guen les
comptes rendus d'autopsie des quatre membres de la famille
Dubreuil.
Pour le mari, le test à la paraffine révèle des
projections de poudre brûlée sur la main droite ayant tenu le
Beretta 9 mm qui en porte les empreintes. On ne relève aucune
trace de contrainte. L'angle de tir à bout touchant le crâne est
compatible avec le suicide envisagé par les gendarmes. Le légiste
valide l'hypothèse.
Étant donné les importants dégâts causés par le
feu sur les personnes d'Anita, Noémie et Nicolas Dubreuil, l'expert
note l'impossibilité de discerner la présence d'éventuels
traumatismes antérieurs à la percussion frontale à grande vitesse
du véhicule contre un pin de haute futaie. La théorie d'un
endormissement au volant n'est pas à écarter car la conductrice
était sous l'influence d'une forte dose d'alcool (2,15 g) et
de benzodiazépine (8 mg), type Diazépan (Valium) dont, selon
les déclarations de sa belle-mère, la défunte faisait parfois usage
en période de stress.
Comme elle l'a promis le matin, Agnès Le Guen
cherche à joindre Hugo pour l'informer. Gautier Bideault qui
décroche lui apprend que leur collègue est en audience
correctionnelle jusqu'à 19 ou 20 heures. Elle retrouve le
numéro de son portable et y laisse un message l'invitant à
rappeler.
L'audition vient d'entamer sa troisième heure.
Valérie a étanché près d'un litre de Vittel. Maguy Charensol a
noirci dix-huit pages de son traitement de texte. Carole Aubertin a
tordu le nez une bonne vingtaine de fois pour désapprouver tel avis
ou telle supputation dont on a, d'un commun accord, modéré le
caractère abrupt ou incertain dans la rédaction du
procès-verbal.
Sonia Dambo a multiplié les demandes de
précisions, s'est documentée sur les pratiques de la BGD, a voulu
connaître les fonctions exactes qu'y tient Valérie, a sollicité
maints retours en arrière pour éclaircissements… Après avoir
entendu un récit exhaustif du vécu et du cogité des huit derniers
jours de la mise en examen, elle est plongée dans une profonde
perplexité – et cependant, Valérie a passé sous silence sa
tentative de suicide. Si tout ce qu'elle dit
est vrai, si Collin est impliqué, il va en résulter une instruction
à conduire sans impair… Si je la laisse en liberté, elle est dans
un tel état d'esprit qu'elle va continuer à jouer les fouille-merde
et ne réussira qu'à compliquer l'enquête et à brouiller les cartes…
En plus, elle a beau invoquer un tour de passe-passe pour justifier
la seule présence de ses empreintes à côté de celles de Ridouet sur
les blisters, le proc va me rire au nez, ça la rend extrêmement
suspecte… Si je la traite avec faveur, on va dire que je fais une
fleur à Hugo… Je ne peux pas me permettre un faux pas.
– Je vais saisir le juge des libertés…
Carole Aubertin a un haut-le-corps.
– Pour un contrôle judiciaire !
– Non. Pour une détention provisoire.
Hugo ne lui a pas
parlé !!! Valérie suffoque.
– Vous n'allez pas me faire ça ?!
– Les motifs ne manquent pas. Aussi bien en
raison des nécessités de l'instruction qu'à titre de mesure de
sûreté. Vos révélations dévoilent que vous affectionnez les
interventions intempestives. La plupart sont susceptibles
d'entraver le cours de l'action judiciaire…
– Mais, au contraire, je veux
aider !
– Vous êtes la mouche du coche !
Valérie se lève d'un bond.
– Et vous, vous êtes du bord de Moran et
Collin, c'est ça ?!
Carole Aubertin s'est précipitée pour la retenir
aux épaules.
Sonia pousse un bouton.
– Si les deux personnes en question ont
commis les actes dont vous les incriminez, avouez qu'il est
dangereux de vous laisser à leur portée. Écrouée, vous serez
protégée.
– Vous voulez rire ! En prison, ils vont
me faire tuer ! Regardez ce qu'ils ont réussi pour Joël !
Ils auront la partie belle de dire que je me suis suicidée !
Il y a sept fois plus de suicides en prison qu'au-dehors ! À
la banque, je reçois le Journal
officiel, j'ai lu le rapport de la commission du
Sénat ! Rien que le titre vous dressait les cheveux sur la
tête, « Prisons : une humiliation pour la
République » ! Je ne pensais pas qu'un jour, je serais
directement concernée ! Je veux être confrontée à Jean-Denis
Moran et Jacques Collin réunis ! Je les
confondrai !
– Dans le dossier de la tentative
d'escroquerie qui m'échoit, rien ne justifie votre…
– Mais vous êtes bouchée ou quoi ?! La
fraude comptable, l'escroquerie bidon, le piratage informatique, le
suicide, les accidents simulés, tout est lié !
Deux gardiens de la paix sont entrés.
– Reconduisez mademoiselle au dépôt.
– non !
C'est une honte !
Sans ménagement, les deux hommes contraignent
Valérie pour lui passer les menottes. Ils l'entraînent.
– Je suis une victime ! Pas une
criminelle !
Maître Aubertin suit sa cliente déchaînée,
chavirée entre les mains des policiers.
– Vous vous vengez parce que je couche avec
votre ex !
L'avocate est troublée.
– C'est quoi, encore, ce
truc ? Rien n'est joué. Nous allons apporter la
contradiction devant le juge des libertés, c'est lui qui
décidera.
– J'aurais dû m'enfuir ! On m'avait
prévenue !… Vous pouvez vous le garder, Hugo ! Il a rien
fait pour moi ! Rien ! Il m'a laissée tomber !
Le quatuor a quitté la pièce.
Sonia Dambo ne peut retenir une grimace.
– Pauvre Totor !
Maguy Charensol, estomaquée, gonfle les
joues.
– Elle souffre d'un délire de la persécution,
cette fille !… Non ? Vous croyez pas ?