Un homme crie à la réception. Ses hurlements s’entendent jusque dans le salon. Il dit qu’il avait demandé une chambre non-fumeurs, qu’il avait pris la peine de préciser, que sa chambre pue la cigarette froide, que c’est inadmissible. Il dit qu’il se fout que l’hôtel soit complet, qu’il veut une autre chambre. Il demande s’il doit dormir sur la banquette de la réception. Il répète sans cesse : “C’est inadmissible, inadmissible.”

 

Tu sais, je voulais revoir les rues et les cafés. Une dernière fois. Je voulais pouvoir t’en parler. Te dire ce qu’ils ont détruit, ce qu’ils ont gardé. Te dire les gens qui y sont maintenant. S’il est là-bas des amants qui ressemblent à ce que nous avons été. Revoir ces quartiers où j’allais avec Greg, dans nos longues nuits d’insomnie. Tu disais que cela ne te plaisait pas. Tu disais que je ferais mieux de rester à ma machine à écrire pour travailler. C’est pourtant là que j’ai trouvé mes plus belles inspirations. Greg prenait les photos, et moi, j’écrivais un texte pour chacune d’entre elles. Il ne travaillait que de nuit. Nous avons arpenté beaucoup de rues, fréquenté beaucoup de bars, parlé à beaucoup d’inconnus. Je devais lier connaissance, pendant que Greg, lui, photographiait. Ce que j’ai aimé vivre dans cette ville, la nuit. Tu te souviens ? Même toi, tu as été stupéfiée par les premiers clichés. Les galeries se les sont arrachés. Greg était lancé. Nous avons fait de plus en plus de virées, explorant de nouveaux quartiers, harponnant de nouveaux visages. Tu gémissais seule, pliée en deux sur ton lit, les mains nouées, mais je ne t’entendais pas. Les bruits de la ville couvraient ta voix. J’arpentais le bitume avec ivresse. Comme j’ai été heureux ces nuits-là. C’était comme si toute l’électricité de la ville coulait dans mes bras. Je pensais vite, j’écrivais vite. Je n’étais jamais fatigué. Je ne dormais plus. Je devenais effréné. Comme j’ai été heureux et lâche ces nuits-là. Tu te consumais de froid et je ne le voyais pas. Le matin, nous nous croisions, pour le café. C’était l’époque où tu travaillais à la mairie. Lorsque tu te levais, j’allais me coucher. Tu donnais des cours d’anglais aux immigrés. Tu étais patiente. Tu ne criais jamais. Tu répétais inlassablement, à toutes ces vieilles femmes déboussolées, à tous ces grands-pères ou ces gamins paumés, tu répétais, en articulant chaque syllabe, ces précieux mots d’anglais qu’ils avaient hâte de comprendre. Tu travaillais dur. Je ne dormais pas. J’écrivais des textes que tu relisais après moi. Tu as été courageuse, Ella, et pas moi.

 

C’est inadmissible, inadmissible. L’odeur de cigarette froide, jusque dans les draps du lit. Il continue à crier. Il dit qu’il est asthmatique et qu’il peut en crever.

 

Je me souviens de cette première nuit de cris et de pleurs. J’étais rentré tard. Je t’ai trouvée sur le palier de la porte, affaissée par terre. Tu t’étais endormie. Je t’ai réveillée. Je croyais que tu avais oublié tes clefs. Tu m’as souri tristement et tu m’as dit qu’il n’y avait personne à l’intérieur, que tu étais restée dehors parce que tu ne voulais pas entrer dans un appartement vide. Que tu préférais attendre comme ça. Et puis tu t’es mise à pleurer. Tu as dit mon nom plusieurs fois, tu m’as regardé et tu as ajouté que ce n’était pas ça que tu voulais, que ce n’était pas à cela que tu avais rêvé. Nous nous sommes disputés. Tu t’en souviens ? Les murs, là-bas, doivent avoir gardé la trace des objets que nous y avons brisés. C’est cette nuit-là que j’aurais dû comprendre. Cette nuit-là que j’aurais dû t’emmener. Nous n’avions pas d’argent. J’ai cru que c’étaient les difficultés normales par lesquelles il nous fallait passer, que c’était le prix à payer pour cette vie que nous voulions mener. Je n’ai pas compris que nous mourions doucement, que tu t’accrochais à moi pour ne pas te noyer, que tu ne pleurais pas de rage mais d’épuisement. Je t’ai dit d’être patiente. Je t’ai parlé de mes plans et une nouvelle fois tu t’es laissé bercer par mes paroles d’enfant.