6

« Je déteste les riches », grommela Sherrill. Elle portait le même imperméable que la veille, mais elle avait pensé à prendre sa casquette de base-ball verte avec une inscription bleu clair. Ses cheveux étaient ramassés à l'intérieur. Des tennis bleu clair également complétaient sa tenue. Ça lui donnait l'air d'un garçon manqué qui aurait de jolis seins. Avec ses joues roses et son sourire avenant, elle était mignonne à croquer, se dit Black.

Ils avaient laissé la voiture banalisée sur le parking au pied de l'immeuble où Andi Manette avait son bureau. Sherrill se dit que le bâtiment avait été conçu par un architecte drôlement branché : fenêtres noires, briques roses et barres de cuivre étincelantes, niché au bord d'un étang bordé de roseaux, avec un morceau d'acier rouillé tordu mis en évidence devant la façade. Black s'arrêta devant la sculpture : Ray-Tracing Wrigley, indiquait la plaque.

« Tu as une idée de ce que ça peut représenter? demanda-t-il en examinant la chose de près.

— On dirait une barre de chewing-gum en acier rouillé que quelqu'un aurait tordue entre ses doigts, dit Sherrill.

— Seigneur, quel critique d'art tu fais ! s'exclama Black. Enfin, ça doit être ça. »

Sherrill le précéda sur un pont qui enjambait une extension de l'étang dessinant une sorte de douve. Quelqu'un avait jeté un demi-seau de maïs dans l'eau, et un attroupement de malards ainsi que deux oies du Canada plongeaient le bec dans les herbes aquatiques pour attraper les grains. Une demi-douzaine de carpes évoluaient lentement parmi eux, leurs corps dorés affleurant presque à la surface. La pluie avait cessé, et un soleil timide, fragmenté par les branches jaunes des saules pleureurs, mouchetait l'étang.

« Voici Davenport », fit Black, et Sherrill regarda du côté du parking. Lucas sortait de sa Porsche. L'aire de stationnement était parsemée de BMW 700, de Mercedes S, plus quelques Lexus et Cadillac ainsi qu'une ou deux Jaguar, sur fond habituel de Chevrolet et de Ford. Lucas contourna une Acura NSX soigneusement garée à l'écart des autres voitures et s'arrêta pour jeter un coup d'oeil par la vitre du conducteur.

« En fait de riches... » dit Sherrill.

Ils attendirent. Une seconde plus tard, Lucas s'écarta de l'Acura et remonta l'allée, adressa un signe de tête à Black et un sourire à Sherrill. Elle eut un léger pincement au cœur. « Si je devais piquer des voitures, dit-il, ce serait ici. Il faut de l'argent pour se faire soigner la tête.

— Ou s'arranger pour que l'État règle la facture, remarqua Black.

— Vous lui avez demandé? s'enquit Sherrill.

— Pas encore », répondit Lucas.

Ils examinèrent le tableau des occupants de l'immeuble, un rectangle sophistiqué orné d'un oiseau bleu. Le bureau d'Andi se trouvait à l'arrière, une suite de plusieurs pièces avec une épaisse moquette grise et des meubles de style Scandinave. Une réceptionniste également Scandinave, entre deux âges, se tenait derrière une table de chêne clair, occupée à taper sur le clavier d'un ordinateur. Elle releva la tête à l'entrée de Lucas, Black et Sherrill, se détourna de l'écran et demanda : « Que puis-je...

— Police de Minneapolis. Je suis le directeur adjoint Lucas Davenport. Nous avons un ordre de soit-communiqué pour les dossiers du Dr Manette et un mandat pour perquisitionner son bureau. Pouvez-' vous nous montrer où il se trouve ?

— Je vais chercher Mme Carney et le Dr Wolfe...

— Non. Montrez-nous ce bureau. Vous pourrez aller chercher qui vous voulez ensuite, dit Lucas d'un ton courtois. Qui est Mme Carney ?

— La directrice, répondit la femme. Je vais...

— Non. Montrez-nous le bureau du Dr Manette. »

C'était une grande pièce peu conventionnelle,

avec un divan confortable et un petit canapé disposés à angle droit devant une table basse en verre. Deux sculptures en céramique de Kirk Lyttle, posées au milieu de la table, ressemblaient à des oiseaux blessés s'efforçant de décoller pour rejoindre le ciel.

« Où sont ses dossiers ?

— Dans..., hum, par ici. » La réceptionniste était au bord de la panique, mais elle parvint à désigner du doigt une rangée de portes en bois. Sherrill traversa la pièce et les ouvrit. Une demi-douzaine de classeurs à quatre tiroirs étaient alignés dans une alcôve avec une petite table qui abritait une cafetière électrique et un miniréfrigérateur.

« Merci », dit Lucas en inclinant la tête vers la réceptionniste. La femme gagna la porte du bureau à reculons, fit volte-face et partit en courant. « Ça va faire du raffut, dit Lucas.

— Ça va chier, oui ! » s'exclama Sherrill.

Lucas enleva son manteau et le jeta sur une chaise,

se dirigea vers le premier classeur et ouvrit un tiroir.

« Sortez d'ici immédiatement », cria Nancy Wolfe d'une voix forte. Elle franchit la porte en fumant de rage, les mains en avant, prête à l'empoigner, le pousser ou le frapper. Lucas se campa solidement sur ses talons et quand, effectivement, elle l'empoigna et le poussa, il ne bougea pas d'un millimètre. Wolfe recula en sursautant.

« Si vous me touchez encore une fois, je vous arrête et vous expédie au commissariat menottes aux poignets, l'avertit Lucas d'un ton calme. Agresser un officier de police est passible de prison. »

Les yeux noirs de Wolfe lançaient des éclairs de colère. « Ce sont mes dossiers ! Vous n'avez pas le droit...

— J'ai un ordre de soit-communiqué, un mandat de perquisition et l'autorisation écrite du parent le plus proche du Dr Manette, affirma Lucas. Nous allons examiner ces dossiers. »

Elle revint sur lui, les mains en avant. Lucas pivota d'un pouce, rentra le menton d'un demi-centimètre et vit la femme ciller.

Elle pensait qu'il allait la frapper. S'arrêtant net, elle fit un pas de côté et croisa les bras.

« Je suppose que vous parlez de George Dunn ?

— Oui.

— George Dunn n'est pas vraiment proche d'Andi. Enfin, il ne l'est plus », dit-elle. Son visage blanc de colère vira au rouge sous le coup d'une excitation nouvelle. C'était une femme assez attirante, dans le genre sévère : mince, cheveux poivre et sel, un soupçon de maquillage style pensionnat de jeunes filles. Mais son visage écarlate détonnait avec la tonalité fraîche de son tailleur vert menthe et le carré Hermès autour de son cou. « Je ne pense pas...

— M. Dunn est son mari, déclara Sherrill. Andi Manette et ses filles ont été enlevées, et même si personne ne l'a dit ouvertement, il se peut qu'elles soient déjà mortes.

— Si elles ne le sont pas encore, elle risquent de l'être bientôt, ajouta Lucas. Si vous essayez de nous emmerder avec ces dossiers, vous finirez par perdre. Mais le retard peut tuer votre associée et ses enfants. »

Lucas avait délibérément dit « emmerder » pour durcir sa position, pour la choquer et la mettre sur la défensive. Wolfe réagit comme prévu : « Je veux parler à mon avocat.

— Appelez-le », dit Lucas.

Elle le regarda, pivota sur ses talons et ressortit comme une furie.

Dès qu'elle fut dehors, Sherrill demanda :

« Est-ce qu'on est solides sur ce coup-là?

— Tout à fait, mais ils peuvent dénicher un juge de bonne composition et ralentir notre action. » Sherrill acquiesça et ouvrit un autre classeur. « Passez chaque dossier en revue, relevez tous les noms et adresses — dictez-les au magnétophone, vous les recopierez plus tard. Il faut agir vite. Si ça se gâte, nous aurons au moins ça. Et en cas de problème, prévenez Tyler au bureau du procureur du comté et continuez votre travail. Quand vous aurez enregistré tous les noms, écrémez de nouveau les dossiers pour voir s'il y a quelque chose qui corresponde à l'affaire. Concernant la violence, des menaces, des troubles sexuels. Limitez-vous aux patients de sexe masculin, pour commencer.

— Où allez-vous? demanda Sherrill.

— Voir des types pour des jeux. »

Nancy Wolfe le croisa dans le couloir à l'instant où il sortait. « Mon avocat est en route. Il a dit que vous ne deviez toucher à rien tant qu'il ne serait pas là.

— C'est ça. Eh bien, dès que votre avocat aura été promu magistrat au tribunal de district, je suivrai ses instructions. » Puis, adoucissant le ton : « Écoutez, nous n'avons pas l'intention de persécuter vos patients — nous n'allons même pas nous occuper d'eux, pour la plupart. Mais nous devons agir au plus vite. Il le faut absolument.

— Vous allez nous faire reculer de plusieurs années avec beaucoup d'entre eux. Vous allez détruire la relation de confiance que nous avons établie avec eux — certains n'ont confiance en personne d'autre que nous. Et les gens qui sont suivis pour troubles sexuels, ou d'autres comportements criminels, ne reviendront jamais. Pas quand ils apprendront ce que vous avez fait.

— Pourquoi devraient-ils l'apprendre? demanda Lucas. Si vous n'en faites pas tout un foin, personne ne sera au courant en dehors des deux ou trois personnes à qui nous en parlerons. Et vis-à-vis de celles-là, nous pouvons prétendre que nous avons obtenu les renseignements ailleurs, pas dans vos dossiers. »

Elle secoua la tête avec véhémence. « Si vous consultez ces dossiers, j'estime qu'il sera de mon devoir d'en informer mes patients. »

Lucas se raidit, sa voix baissa d'un ton, se fît plus rauque. « Vous ne leur direz rien tant qu'on n'aura pas regardé. Si vous le faites, nom de Dieu, et que l'un d'eux se révèle être le ravisseur, je vous ferai coffrer pour complicité d'enlèvement. »

Wolfe porta la main à son carré Hermès.

« C'est grotesque.

— Est-il vrai que vous toucheriez un demi-million de dollars si Andi Manette mourait ? »

Les lèvres de Nancy Wolfe se serrèrent, dessinant une ligne qui pouvait fort bien exprimer du dégoût. « Disparaissez de ma vue, fit-elle en l'écartant d'une main et en se dirigeant vers le bureau d'Andi Manette. Sortez d'ici. »

Mais, au moment où il franchissait la porte principale, il l'entendit crier du bout du couloir : « Qui vous a dit ça? George? C'est George qui vous a raconté ça ? »

 

Lucas visita un magasin de jeux à Dinkytown, près du campus de l'université du Minnesota, un autre dans Snelling Avenue à Saint Paul, puis descendit vers South Minneapolis.

Erewhon était tenu par Marcus Paloma, un transfuge de l'époque du LSD et des tisanes au peyotl. Le magasin se trouvait tout près de Chicago Avenue, quelques rues au-dessus du lac, entouré de petites maisons aux façades en crépi peintes dans des teintes pastel d'après guerre, toutes délabrées au milieu de leurs pelouses de millet.

Lucas se gara et marcha d'un pas nonchalant jusqu'au magasin. L'air frais, lavé par la pluie, lui parut vivace, et les rues libérées de leur poussière habituelle. Les feuilles des arbres brillaient comme des néons.

Le magasin était tout le contraire : plongé dans la pénombre, sentant le renfermé, pas très propre. Des bacs de bandes dessinées protégées par une jacquette en cellophane côtoyaient des cartons de jeux de rôles de guerre qui avaient fait leur temps. Des présentoirs en plastique remplis de figurines miniatures — trolls, magiciens, voleurs, lutteurs, prêtres et lutins — gardaient le comptoir de la caisse.

Marcus Paloma était un individu émacié, avec barbichette et lunettes noires. Il crêpait ses rares cheveux gris et portait un survêtement gris avec des baskets Nike spécial cross. Il avait terminé huitième dans une édition du marathon de Saint Paul. Dès qu'il vit Lucas, il s'écria du fond du magasin, derrière les bacs de bandes dessinées : « Je tiens un concept! Je vais me faire une brique. »

John Mail, assis sur un siège pliant, était en train d'examiner un carton de modules Donjons & Dragons d'occasion. Il jeta un coup d'œil à Lucas et poursuivit ses recherches. Deux autres clients, un homme et une femme, levèrent les yeux en entendant Paloma interpeller Lucas.

« Un jeu de rôles féministe, calqué sur D & D, poursuivit Paloma en baissant le ton tandis qu'il s'avançait vers Lucas. Situé à l'ère préhistorique, mais centré sur des problèmes d'accouplement hétérosexuel et de naissance dans un cadre essentiellement lesbien. Je vais l'appeler Le Nid. »

Lucas se mit à rire.

« Marcus, ta connaissance du féminisme tiendrait entièrement au verso d'un putain de timbre-poste, écrit avec un feutre. »

La cliente intervint : « Le blasphème est révélateur d'ignorance », et lui fit face, prête à en découdre.

Marcus, atteignant l'avant du magasin, déclara : « C'était une grossièreté, mon chou, pas un blasphème. Sois précise quand tu dis des conneries. Ça, c'est vulgaire, au fait. Conneries, je veux dire. » Puis, s'adressant à Lucas : « Comment ça va? Tu as descendu quelqu'un, récemment?

— Pas ces jours derniers. » Ils se serrèrent la main, et Lucas ajouta : « Tu as l'air en forme.

— Merci. » Marcus était, comme d'habitude, d'un gris de cendre. « Je fais gaffe à mon régime. J'ai éliminé toutes les graisses à l'exception d'une cuiller d'huile d'olive extra-vierge sur ma salade, à midi.

— Sans blague?

— Sans blague. Tu peux me signer des pochettes, pendant que tu es là?

— Bien sûr.

— Hé, c'est vous, Davenport? » s'enquit la cliente. C'était une lycéenne de terminale, cheveux bruns, animée de tremblements dus à une consommation abusive de caféine.

« Oui.

— J'ai Blades à la maison. J'adorerais que vous me le signiez.

— Tu as encore la plaquette chez toi? demanda Marcus à la fille.

— Évidemment, répondit-elle.

— Je vais lui en faire signer une d'occase, tu me rapporteras la tienne et on fera l'échange, proposa Marcus.

— Super, dit la fille.

— Marcus, il faut qu'on aille dans ton bureau. J'ai besoin de te parler une minute.

— D'accord, laisse-moi juste prendre ces jeux. » Il s'approcha du comptoir de la caisse, récupéra une demi-douzaine de boîtes sur une étagère, alla en pêcher deux autres dans le bac des occasions et précéda Lucas dans l'allée jusqu'au fond du magasin. Avant de disparaître derrière le rideau gris qui masquait l'entrée de son bureau, il cria à la fille : « Tu peux surveiller le comptoir, Carol, s'il te plaît? »

La pièce était remplie de cartons d'expédition. Niché dans un coin, un bureau à cylindre croulait sous des tonnes de courrier sans intérêt, pas encore ouvert. Il y avait trois fauteuils, dont un tapissé et confortable, et les deux autres pliants et recouverts de vinyle vert. L'endroit sentait les vieux journaux et la pâtée pour chat un peu rance. Un gros matou tigré à pelage roux était couché sur le rebord du bureau. Il regarda longuement Lucas et son costume de soie grise, et sembla nourrir quelque projet.

« Assieds-toi, dit Paloma en tendant généreusement le bras. Ce putain de chat est couché sur mes bons de commande. Sors de là, Bennie. »

Ils parlèrent boutique pendant une ou deux minutes — qui gagnait, qui perdait, ce qui se vendait le mieux. « Écoute, Marcus, il se passe quelque chose, dit Lucas, se penchant vers lui et lui donnant une tape sur le genou.

— Je vois. Ça concerne ton boulot ? » Paloma servait parfois d'indic à Lucas.

« Oui. Tu as entendu parler de cette psy qui s'est fait enlever? Avec ses gamines? Ça faisait les gros titres du Star-Tribune de ce matin.

— Ouais, je suis au courant, fit Paloma, consterné. Il l'a embarquée en plein parking.

— Il se pourrait que le type qui a fait ça soit un amateur de jeux de rôles.

— Un amateur de jeux? » s'exclama Paloma, peu convaincu. Un autre chat surgit du fond, une femelle grise à l'allure solennelle. Marcus la prit sur ses genoux et, pendant qu'il lui grattait les oreilles, elle dévisagea Lucas de «es yeux jaunes.

« Oui. Très grand, portant un T-shirt GenCon, dans les vingt-cinq ans. Probablement costaud, comme s'il faisait de la musculation. Tempérament violent. Blond, cheveux à hauteur d'épaules.

— Gentille petite Dexie », murmura Marcus à la chatte. Puis il hocha lentement la tête, pensif. « Je ne vois pas. Grand, costaud et bagarreur, hein? Ce n'est pas le profil habituel des rôlistes, dit-il en se grattant le nez, continuant à réfléchir. À moins que...

— Qui?

— Le type qui est dans le magasin en ce moment, lui, il est vraiment grand. » Paloma inclina la tête vers le rideau. « Il a l'air d'un dur. Et je crois bien l'avoir vu avec un T-shirt GenCon.

— Où ça? Assis? Il n'avait pas l'air tellement grand. » Lucas regarda vers le rideau qui séparait le bureau du magasin.

« Il était assis sur un vieux siège pliant. Il doit mesurer un mètre quatre-vingt-dix et avoir dans les vingt-deux ans. Costaud comme un buffle. »

Lucas fit un pas vers la porte. « Comment s'appelle-t-il?

— Aucune idée. Je ne l'ai aperçu que deux ou trois fois. Il ne m'a jamais dit grand-chose.

— Tu as déjà vu sa voiture?

— Non, pas que je sache.

— Hum. »

Lucas se précipita dans le magasin, mais l'homme aux cheveux bruns n'était plus assis sur le pliant. Il s'adressa à la fille : « Où est passé le type qui était là? Le type qui était assis là-bas? »

Elle secoua la tête. « Il est parti. Vous allez me signer la plaquette ?

— Qui est-ce? Vous le connaissez?» Lucas se hâta vers la porte qui donnait sur la rue.

« Non, c'est la première fois que je le voyais. Pourquoi ?

— Et vous ? demanda Lucas à l'autre client. Vous le connaissez?

— Non. Je suis avec elle. »

Dehors, Lucas courut jusqu'au coin de la rue et regarda dans les quatre directions du croisement. Pas la moindre camionnette en vue. Juste une Mazda verte, conduite par une rousse en robe verte qui semblait s'être perdue.

Combien de temps étaient-ils restés à bavarder dans l'arrière-boutique? Quatre ou cinq minutes tout au plus.

Pendant ce temps, le type s'était volatilisé.

Lucas resta planté au carrefour, perplexe.

 

Le parking couvert qui se trouvait jadis en face de l'entrée de secours de l'hôtel de ville avait été rasé. Lucas laissa sa Porsche dans la rue. Paloma, qui le suivait au volant d'une Studebaker Golden Hawk, trouva une place moins d'un pâté de maisons plus loin. Alors qu'ils revenaient à pied vers l'hôtel de ville, le carillonneur du beffroi se mit à jouer You are my Sunshine, et l'air résonna au-dessus du commissariat central de la police.

Un homme mince leur emboîta le pas. Quand Lucas se tourna vers lui, Sloan leva les yeux vers le beffroi : « J'espère qu'il n'y a pas de connards en plein trip à l'acide par ici. »

Lucas sourit.

« C'est un truc que tu aurais du mal à t'expliquer, You are my Sunshine en train de résonner dans ta tête.

— Moi, ça me donne envie de me jeter du haut de la tour, dit Paloma. Et pourtant, je n'ai rien pris. »

 

Sherrill vint à leur rencontre dans le couloir devant le bureau de Lucas. Elle tenait une chemise en carton : « On a un problème. » Elle jeta un coup d'œil à Paloma et se tourna vers Lucas. « Il faut qu'on parle. Tout de suite.

— Quoi ! Ils ont déjà une ordonnance du tribunal? demanda Lucas.

— Non, mais ça ne va pas vous plaire. » Lucas se tourna vers Sloan. « Marcus est venu voir le portrait-robot du ravisseur. Il aura peut-être quelque chose à y ajouter. Tu peux l'accompagner en bas?

— Bien sûr. » S'adressant à Marcus : « Allons-y. »

Lucas ouvrit la porte de son bureau, fit signe à

Sherrill de s'asseoir et alla accrocher son manteau et sa veste à une patère en chêne à l'ancienne. « Racontez-moi ça », lui dit-il. Il décida que son air de garçon manqué à jolie poitrine lui plaisait. Il n'avait jamais dragué Sherrill et maintenant il se demandait comment il avait pu passer à côté.

« Il y a un dénommé Darrell Aldhus, vice-président de Jodrell National. Il a chatouillé des petits garçons de sa meute de louveteaux. »

Lucas fronça les sourcils. « Est-ce que ça a un rapport...

— Non. Rien à voir avec Andi Manette, sinon qu'elle n'a pas dénoncé le type. Et c'est un délit. Il se trouve que tout le monde avait peur de ce qui risquait de se passer. Aldhus a avoué là-dedans, dit-elle en tapotant le dossier, qu'il s'est livré à plusieurs attouchements sexuels sur des garçons et qu'il essaie de se faire soigner. Si nous le poursuivons, son avocat va lui dire d'arrêter sa putain d'analyse et de nier en bloc. Vu qu'on n'a rien d'autre que les notes de la psy, rien d'enregistré, nous ne tenons pas grand-chose de solide contre lui, sauf si elle confirme ce qu'elle a écrit. Nous pourrions lui lâcher les types des mœurs aux fesses, leur demander d'interroger les gosses...

— On a des noms?

— Pas pour l'instant mais, en s'y mettant sérieusement, je suis sûre qu'on en trouvera.

— Nom de Dieu ! » Lucas ouvrit un tiroir de son bureau et posa les pieds dessus. « Je ne voulais surtout pas de truc dans ce genre.

— La presse va nous tomber dessus comme la vérole sur le bas clergé, poursuivit Sherrill. Ce type

est suffisamment important pour faire la une des journaux si nous l'arrêtons.

— Dans ce cas, nous devrions faire ce qu'il y a lieu de faire.

— Ah oui ? Et ce serait... ?

— Mais ça me fait chier.

— À vous de voir, dit-elle en lui tendant le dossier. Je retourne là-bas pour regarder ce qui reste. Je ne serais pas étonnée si Black en avait trouvé d'autres du même tabac. Celui-ci était le quatrième que je regardais...

— Toujours rien sur Manette ?

— Jusqu'ici, non. Mais Nancy Wolfe...

— Oui?

— Elle dit que vous êtes une brute. »

 

Lucas se déchargea du dossier Aldhus sur le chef, qui le traita comme s'il s'agissait d'un serpent à sonnette vivant.

« Que feriez-vous, à ma place ? demanda Roux.

— Je mettrais mon mouchoir par-dessus.

— Pendant que ce type continue à tripoter des petits garçons?

— Il n'a rien fait ces derniers temps. Et je ne veux pas lancer une putain de guérilla au beau milieu de l'affaire Manette.

— D'accord. » Elle regarda le dossier, ferma à moitié les yeux. « Je vais en parler à Frank Lester afin qu'il charge l'officier adéquat d'établir au préalable la véracité des faits.

— Parfait, dit Lucas. Sous le manteau, du moins pour l'instant. Comment ça se passe, du côté des politiques ?

— J'ai donné des consignes à la famille, j'étais avec Lester, dans la soirée. Tower Manette avait la tête de quelqu'un qui a reçu le baiser de la mort. »

 

Sloan arrêta Lucas dans le couloir.

« Ton pote le camé a regardé le portrait-robot. Il dit que son client pourrait tout à fait être notre homme.

— Putain d'enfoiré ! » s'écria Lucas. Il se couvrit les yeux des deux mains, comme pour se protéger d'une lumière trop vive. « Il était à deux pas de nous. Je n'ai même pas vu son visage. »

 

Greave avait passé un costume propre, dans les bleus. Les yeux de Lester étaient rouges, par manque de sommeil.

« Ils vous donnent du fil à retordre ? demanda Lucas en entrant dans le local de la criminelle.

— Ouais, répondit Lester en se redressant. Et toi, du nouveau ? »

Lucas lui résuma la situation : « Ça pourrait être lui.

— Ça pourrait aussi bien être Lawrence de l'Iowa », dit Greave.

Lucas leur montra le portrait-robot établi d'après les témoignages de Girdler et de la jeune fille. « On a eu un mal de chien à les mettre d'accord sur chaque détail, remarqua Lester. J'ai comme l'impression que nos témoins oculaires... Humm, quel est le mot que je cherche, déjà?

— Cafouillent, dit Greave.

— C'est ça, nos témoins cafouillent, confirma Lester.

— Peut-être que mon gars pourrait ajouter quelque chose », fit Lucas. Le visage dessiné présentait une extrême dureté et une absence d'expression qui pouvait aussi bien être le reflet de l'insuffisance des renseignements fournis que d'une démence totale du sujet. « Anderson vous a dit, pour le T-shirt GenCon?

— Oui. » Lester hocha la tête, s'étira, bâilla et ajouta : « Nous essayons de dresser la liste des gens qui se sont inscrits à la convention ces dernières années, et celle des réservations d'hôtel... Tu as lu le Star-Tribune ce matin ?

— Oui, mais j'ai raté les nouvelles télévisées hier soir. Il paraît qu'ils étaient pas mal remontés?

— Ils étaient hystériques, tu veux dire, ricana Lester.

— C'est une femme de race blanche, de profession libérale, issue de la haute bourgeoisie et dont la famille a de l'argent, dit Lucas en haussant les épaules. Voilà pour les facteurs d'hystérie. Si c'était une Noire, la presse se réduirait à un gratte-papier muni d'une pointe Bic. »

Un téléphone sonna dans le bureau inoccupé du lieutenant. Greave se leva et alla nonchalamment décrocher à la quatrième sonnerie. Il se tourna vers Lucas :

« Eh, Lucas, c'est pour vous. Le type dit que c'est urgent. Un certain Dr Morton. »

Intrigué, Lucas secoua la tête : « Jamais entendu parler de lui. »

Greave haussa les épaules et agita l'écouteur : « Alors, que fait-on ?

— Seigneur! Weather? s'exclama Lucas en prenant l'appareil des mains de Greave. Ici, Davenport.

— Lucas Davenport ? » Une voix d'homme, jeune mais avec un arrière-fond râpeux, comme s'il fumait régulièrement de l'herbe.

« Oui ? » Silence. Lucas insista : « Docteur Morton?

— Non, pas exactement. J'ai donné ce nom pour que vous répondiez au téléphone. » L'homme s'interrompit, attendant une question.

Lucas sentit un léger picotement dans sa gorge.

« Eh bien ?

— Eh bien, c'est moi qui les ai, Andi Manette et ses filles, et j'ai lu dans le journal que c'est vous qui enquêtiez, alors je me suis dit qu'il fallait que je vous appelle parce que je suis un de vos fans. En fait, je joue à tous vos jeux.

— C'est vous qui les avez enlevées? Mme Manette et ses filles ? Qui êtes-vous, enfin ? » Lucas s'efforçait de contenir sa voix tout en agitant frénétiquement le bras à l'intention des deux autres. Lester saisit un téléphone. Greave regarda à droite et à gauche, indécis, puis courut jusqu'à son bureau, d'où il revint une seconde plus tard muni d'un magnétophone avec un micro monté sur une ventouse. Lucas acquiesça de la tête, et, tandis que Mail continuait à parler, Greave humecta la ventouse, la fit adhérer à l'écouteur du combiné et déclencha l'enregistrement.

« Je suis un peu le Maître du Donjon dans ce petit jeu, disait John Mail. J'ai pensé que vous aimeriez peut-être lancer les dés et commencer la partie.

— Foutaises », rétorqua Lucas, essayant de gagner du temps pendant que Lester, de son côté, parlait de manière pressante sur un autre poste. « Nous tombons sur des connards comme vous chaque fois qu'un truc de ce genre paraît dans le journal. Alors, écoutez-moi, mon vieux, si vous voulez passer à la télé, il va falloir vous débrouiller tout seul. Ce n'est pas moi qui vous aiderai.

— Vous ne me croyez pas? demanda Mail, surpris.

— Je vous croirai si vous me dites quelque chose concernant les Manette dont on n'a parlé ni dans le journal ni à la télévision.

— Andi a une cicatrice en forme de missile.

— De missile?

— Oui, c'est bien ce que j'ai dit. Un vieux V-2 allemand avec des flammes qui lui sortent du cul. Vous pouvez demander à son paternel où elle est située. »

Lucas ferma les yeux.

« Elles vont bien toutes les trois ?

— Il y a eu un petit accident, répondit John Mail d'un ton détaché. Bon, dites, il faut que je raccroche avant que vous ne localisiez mon appel, histoire de m'envoyer une voiture de flics. Mais je vous rappellerai pour voir où vous en êtes. Vous avez un portable?

— Oui.

— Donnez-moi le numéro. »

Lucas obtempéra, Mail le répéta. « Vous avez intérêt à le porter en permanence, dit-il. Cette histoire commence vraiment à m'exciter, Davenport. Bon, lancez un D20.

— Quoi?

— Avec votre dé Zen.

— Euh, d'accord, juste une minute. » Dans la pièce, Lester était de plus en plus véhément au téléphone. Lucas reprit : « Ça y est, je le lance. J'ai fait quatre.

— Ah, excellent. Voici l'indice : rendez-vous aux Netinims et payez pour les faire sortir. Compris?

— Non.

— Merde alors, pas de pot. Je pensais que vous seriez meilleur que ça.

— On se débrouille pas mal. Nous savions que vous aimiez les jeux de rôles, dit Lucas. Nous sommes déjà sur votre piste depuis hier soir. »

Mail émit un soupir agacé : « Vous avez eu de la chance, c'est tout.

— Ce n'était pas de la chance, vous déconnez complètement, mon vieux. Vous vous porteriez beaucoup mieux...

— Ne me dites pas comment je dois me porter. Il n'y a pas un mec sur un million qui serait capable d'identifier ce T-shirt. C'était un pur coup de pot. »

Et il coupa. Lucas se tourna vers Lester, qui parlait sur deux lignes en même temps. Au bout d'un moment, il posa un combiné, puis l'autre, regarda Lucas et secoua la tête : « On n'a pas eu assez de temps.

— Bon Dieu, la moitié des habitants de cette ville ont un système d'identification de leurs correspondants, et nous, nous en sommes encore à appeler la compagnie du téléphone pour savoir à qui nous avons affaire..., s'exclama Lucas. Pourquoi n'avons-nous pas droit aux mêmes prestations que la moitié des citoyens de cet État?

— Ben... » hésita Lester. Il haussa les épaules : il n'en savait rien. « C'était lui ?

— J'en suis quasiment sûr. » Lucas raconta à Lester le détail de la cicatrice en forme de missile.

«Tu crois que c'est sur la fesse ou un endroit comme ça?

— C'est exactement ce que je pense. On ferait mieux de s'en assurer auprès de Dunn. Mais vu la manière dont il me l'a dit, j'en suis persuadé. Et il a aussi dit qu'il y avait eu un accident. Je crois que quelqu'un est mort.

— Oh, merde ! » fit Lester.

 

Ils écoutèrent ensemble l'enregistrement de Greave, avec trois ou quatre autres flics qui s'étaient joints à eux. Ils le repassèrent une fois sans interruption, puis revinrent en arrière et réécoutèrent certaines parties. On entendait des bruits de voitures à l'arrière-plan. « Cabine téléphonique à un carrefour animé. Ça nous aide vachement! dit Lester. Et

qu'est-ce que c'est qu'un D20? Et qui sont les Netinims?

— Les D20 sont des dés à vingt faces, expliqua Lucas. On s'en sert dans certains jeux de rôles. En revanche, j'ignore qui sont les Netimachinchouettes.

— On dirait un gang de rue, mais je n'en ai jamais entendu parler, dit Greave. Repassez-la encore une fois. »

Pendant qu'ils rembobinaient, Lucas demanda : « Il était au courant pour le T-shirt. À qui en avons-nous parlé?

— Personne. Enfin, la famille, peut-être. Et la gamine sait...

— Et probablement ce connard de Girdler. On ferait mieux de se procurer une copie de cette émission de radio, pour voir ce qu'il a été raconter...

— La gamine a peut-être parlé aux journalistes — tout le monde bavasse dans cette affaire. »

Greave appuya sur la touche « marche » et ils écoutèrent une nouvelle fois la bande. Greave confirma : « Oui, il a bien dit Netinims. N. E. T. I. N.-I. M. S. ou N. E. T. A. N. I. M. S. »

Lucas regarda dans l'annuaire, Lester demanda aux Renseignements. « Rien. »

Lucas fit les cent pas en contemplant le plafond et revint vers Lester.

« Est-ce qu'on a parlé de moi aux informations ? C'était dans le journal, que j'étais sur l'affaire? »

Lester sourit en coin. Lucas avait fini par s'attirer pas mal de publicité, au cours des ans. Parfois, c'était irritant. « Non.

— Le type a prétendu savoir que j'étais sur l'enquête pour l'avoir lu dans le journal...

— Ben, on a le Pioneer Press quelque part, et un tas de Star-Tribune, tu peux vérifier mais je ne crois pas. J'ai lu tous les articles.

— La télé ou la radio, alors ? »

Lester haussa les épaules.

« Je ne sais pas. C'est possible. Ils te connaissent de vue, ils connaissent ta voiture. Il y avait un tas de journalistes autour de l'école. Ou alors quelqu'un a interviewé Dunn ou Manette, et ils ont mentionné ton nom. Ça peut aussi être ce mec à la radio, la nuit dernière...

— Hum. » Et il pensa au jeune type qu'il avait vu le matin même, assis dans le magasin de Marcus. Celui qui était parti tellement vite, et qui devait être leur client.

« Vous voulez que je vérifie ces créatures, les Netinims ? » demanda Greave.

Lucas se tourna vers lui et acquiesça. Greave savait s'y prendre avec les livres. « Oui. Si vous demandez autour de vous et que personne n'a l'air au courant, interrogez deux ou trois magasins spécialisés dans les jeux et vérifiez si ce n'est pas un nouveau personnage ou un décor. Et puis, vérifiez aussi du côté de Tolkien, Le Seigneur des anneaux, ces trucs-là. Q y a deux ou trois librairies de science-fiction en ville. Appelez-les et bavardez avec le vendeur, demandez aux gens si ça ne leur rappelle pas un personnage de série, une série fantastique probablement.

— Ce mec m'a l'air d'être un drôle de petit malin, fit remarquer Lester.

— Ouais, reconnut Lucas. Et il ne peut pas s'empêcher de le prouver. Il tiendra cinq jours, voire une semaine. J'espère seulement qu'il en restera une de vivante quand nous lui mettrons la main dessus. »