14
Rose Marie Roux, l'air bien trop épuisé pour un chef de la police, son sac à main pendant au bout de son bras, gravit l'escalier avec effort et franchit la porte ouverte.
Lucas suivait derrière avec T. Conrad Haward — Dumbo. Il y avait une réunion dans le salon hyper-décoré de la demeure de Tower Manette. Dunn était présent, tendu, malheureux, pas coiffé, la paupière lourde. Il se tenait adossé à la cheminée où ne brûlait aucun feu, un verre de cristal épais à la main. Son regard glissa sur Roux et Dumbo, mais il adressa un signe de tête à Lucas.
Helen Manette, trônant sur un fauteuil ancien, la bouche trop large et les lèvres trop pincées, donna à Lucas l'impression d'avoir bu, mais elle n'avait pas de verre. Nancy Wolfe, vêtue d'un tailleur coupé dans une étoffe moelleuse vert mousse, lui lança un regard incendiaire de l'autre bout de la pièce. Quand il le lui rendit sans ciller, elle fit bouffer ses cheveux et détourna les yeux. Elle buvait à petites gorgées dans un verre à cognac, figée dans une pose artificielle devant un tableau du xixe siècle représentant une femme glaciale, aux yeux sombres, portant une robe noire, mais à la bouche étonnamment sensuelle.
L'avocat bidon servait à boire. Adossé au chambranle d'une porte, un flic des renseignements de la police de Minneapolis, en veste à carreaux et T-shirt déformé à la hauteur de la hanche par son automatique, avalait goulûment du pop-corn qu'il piochait dans un sac en plastique. Il attendait un coup de téléphone qui n'arrivait pas et semblait s'ennuyer.
Tower Manette se tenait au centre du cercle, vêtu d'un costume gris et d'une cravate de soie italienne au nœud bien serré. Il paraissait encore plus vieux et plus fatigué que la veille. Mais quelque part, au fond de lui-même, remarqua Lucas en l'observant, Manette prenait un certain plaisir à être au cœur de la tragédie.
« Ça n'a pas marché, annonça le chef à Manette en secouant la tête. Je suis désolée.
— Merde. » Dunn leur tourna le dos, et Lucas crut qu'il allait balancer son verre de bourbon dans la cheminée. Au lieu de quoi il s'appuya contre le manteau de pierre, la tête baissée.
« Ce n'est pas un échec total », souligna Dumbo. Une fine pellicule de transpiration recouvrait son front. Il détestait avoir affaire aux riches, aux gens qui appelaient les sénateurs des États-Unis par leur prénom et connaissaient leurs petites habitudes. « On le tenait, mais on n'a pas pu le garder assez longtemps en ligne. On l'a eu pendant vingt secondes, puis il a pigé. Nous l'avons localisé au sud des rivières, du côté d'Eagan ou d'Apple Valley.
— Vous avez des chantiers là-bas », dit Manette à Dunn.
Dunn se retourna, le visage bouffi, une étincelle brûlante au fond des yeux. « Oui, mais je n'ai pas répondu au téléphone dans ce secteur, si vous voulez savoir, rétorqua-t-il agressivement.
— Ce n'est pas ce que je voulais dire, fit Manette, sur la défensive. Ce que je voulais dire, c'est que vous connaissez le coin. »
Nancy Wolfe prit Tower Manette par la manche et le tira en arrière. Dunn poursuivit sur le même ton : « Ouais, et je sais qu'il y a trois cent mille personnes dans ce foutu secteur...
— Surveillez votre langage, je vous prie, aboya Manette. Il y a des dames dans la pièce. »
Observant Nancy Wolfe qui se tenait derrière Manette, la main posée sur sa manche, Lucas pensa : Oh, oh.
« Il a, euh... cité Davenport, fit Dumbo en regardant Lucas. Il a l'air de penser que, euh... le commissaire Davenport est... » Il chercha un mot qui convenait, finit par le trouver... « responsable du... ». Nouvelle quête du mot juste... « du piège de la radio.
— Sans aucun doute, admit Dunn. C'est le seul flic à qui j'ai parlé à ce jour qui ne pense pas avec ses fesses.
— George... » Nouvelle mise en garde de Manette, encore écarlate sous sa tignasse blanche. Dunn n'en fit aucun cas et s'approcha de Lucas. « Je veux proposer une récompense. Le montant m'est égal. Un million.
— C'est trop, répondit Lucas. Ça attirerait des flopées de dingues. Commencez à cinquante mille.
— D'accord. Je vais l'annoncer tout de suite. » Dunn regarda Manette, qui n'ouvrit pas la bouche, se contenta de secouer la tête avec un sourire sceptique et tourna le dos à tout le monde.
« Charmante petite famille, dit le chef en sortant. — Nancy Wolfe, Tower Manette, qu'est-ce que ça vous inspire ?»
Rose Marie Roux ne s'étonnait jamais de rien : elle était dans la politique depuis trop longtemps. Au bout de quelques secondes, elle répondit d'une voix où perçait une certaine satisfaction : « C'est possible. Quand nous avons fait le point avec eux hier soir, elle lui a effleuré la main.
— Et ce soir, elle a voulu l'empêcher d'agresser Dunn... enfin, elle a fait un geste dans ce sens. Elle le protège.
— Hum... Vous savez, Lucas, vous avez un côté féminin très développé.
— Pardon?
— Non, rien.
— Mais si, que voulez-vous dire ? » Lucas semblait amusé. Le chef s'expliqua : « Vous êtes plus disposé que la plupart des hommes à utiliser votre intuition. J'entends par là que vous soupçonnez Nancy Wolfe et Tower Manette d'avoir une liaison.
— Cela ne fait aucun doute, maintenant que j'y pense.
— Tout ça parce qu'elle l'a tiré par la manche. » C'était au tour de Roux d'être amusée. « Vous n'avez pas peur des conclusions hâtives.
— C'était la manière dont elle a touché sa manche, expliqua Lucas. Si vous qualifiez ça d'intuition féminine, j'accepte l'étiquette.
— À votre avis, que voulais-je dire? demanda Roux.
— Je ne sais pas, fit Lucas, l'air vague. Peut-être que j'avais de jolis seins. »
Roux éclata de rire. « Seigneur, je dirige une putain de ménagerie; vous vous rendez compte, les collaborateurs que j'ai ! »
Au milieu de la nuit, fatigués, la chemise froissée sortant du pantalon, ils étaient tous rassemblés autour d'une grande carte murale de la zone métropolitaine, examinant le rectangle, délimité au crayon rouge, du secteur situé au sud-est de l'aéroport.
« C'est quelque chose, insista Lester. Il a été plus malin qu'on ne l'aurait cru. Bon Dieu, une minute de plus et on le tenait. »
Lucas jeta son gobelet en carton dans la corbeille à papier, le vieux café lui ayant laissé un goût amer dans la bouche. « Il faut qu'on organise fa coordination de toutes les unités de police. Il va rappeler. C'est même étonnant qu'il ne l'ait pas encore fait.
— On pourrait attendre l'équipe de jour, proposa Anderson. Là, on est à quatre-vingts pour cent. Demain matin, on aurait les troupes au complet.
— Il faut qu'on soit prêts à le faire tout de suite, affirma Lucas.
— Mais on est... pas tout à fait à cent pour cent. Il s'agit simplement d'attendre la relève, insista Anderson.
— Il faut couvrir entièrement la bretelle 494 et mettre des gens en plus sur la 1-35, sur toute la longueur jusqu'à Apple Valley, dit Lucas.
— Il est malin, le bougre », conclut Lester en contemplant la carte d'un air songeur.
Weather gémissait doucement dans son sommeil quand Lucas se glissa entre les draps. Q avait envie de la réveiller pour lui parler, mais elle devait opérer le lendemain matin, et il n'osa pas. Il resta allongé, éveillé, pendant une heure, supputant les tournures diverses que les événements pourraient prendre dans la journée, sentant la chaleur de Weather le gagner peu à peu. Il finit par s'endormir, un bras passé autour de la taille de la jeune femme, imprégné de son parfum Chanel.
Weather était partie, et Lucas sortait juste de la douche quand son portable se mit à sonner. Il s'arrêta, tendit l'oreille et se précipita dans le salon, laissant des ruisseaux dans son sillage. Il avait posé l'appareil sur la table de la salle à manger. Il s'en saisit enfin et appuya sur la touche.
« Lucas, où en sont-ils ? » La gaieté de Mail semblait un peu forcée.
« Est-ce qu'elles sont encore vivantes ? » demanda Lucas. Les voitures de patrouille devaient s'élancer, maintenant. Trente secondes.
« Vous essayez de me localiser? »
Lucas hésita et répéta sa première question. « Elles sont vivantes, oui ou non ?
— Ouais, elles le sont, admit Mail avec réticence. D'ailleurs, j'ai un message pour vous de la part d'Andi Manette.
— Laissez-moi prendre un stylo, dit Lucas.
— Arrêtez vos conneries, tout est enregistré, rétorqua Mail, impatient. Remarquez, ça ne va pas vous servir à grand-chose. Je me sers de mon portable et, cette fois, je me balade, loin de tout. »
Merde. « Allez-y, j'ai trouvé un stylo.
— Bon, voilà. Je ne sais pas si ça sera très clair... »
« George, papa, Geneviève, tante Lisa, c'est Andi. Nous allons bien, Grace et moi, et nous espérons que Geneviève est rentrée et qu'elle va bien. L'homme qui est avec nous ne veut pas qu'on parle de lui, mais il a été assez gentil pour nous laisser vous envoyer ce message. J'espère pouvoir vous reparler bientôt. Cet homme avec nous, s'il vous plaît, donnez-lui ce qu'il veut, pour qu'on puisse rentrer sans dommage. Je ne peux rien dire de plus... »
La voix d'Andi Manette, plaintive, apeurée, tremblante d'espoir, fut sèchement coupée, clip, sur la bande enregistrée.
«C'est tout pour l'instant, amateurs de sport! lança Mail d'un ton enjoué. Je dois tout de même vous dire, j'ai apprécié votre coup avec le disc-jockey. Ça m'a vraiment réveillé. Dites au type que je vais m'arrêter chez lui un de ces quatre, et faire une petite visite à sa famille, un jour où il sera sorti. J'apporterai une pince coupante. On va bien s'amuser. »
Quand Mail eut raccroché, Lucas éteignit son appareil et le posa sur la table, le fixant des yeux comme si c'était un cancrelat en ébène. Quinze secondes plus tard, Martha Gresham appela du standard central : « On a tout enregistré.
— Excellent. Lester est là ?
— Non, mais Donna est en train de lui parler. Il est au courant. »
Lucas retourna en hâte dans la chambre pour s'habiller, guettant la sonnerie du téléphone. Elle retentit alors qu'il nouait sa cravate. « Oui, Frank. C'était bien elle?
— C'est elle. Et elle essaie de nous dire quelque chose, mais quoi, c'est une autre affaire.
— Comment le sais-tu?
— Parce qu'elle a dit bonjour à sa tante Lisa.
— Et alors?
— Je viens de parler à Tower Manette. La tante Lisa est morte depuis dix ans.
— Mets quelqu'un là-dessus. Il faut ramasser toutes les informations possibles sur la tante.
— On va le faire, assura Lester, mais je veux que tu t'en occupes aussi. Bon sang, Lucas, on a besoin que quelqu'un sorte un lapin de son chapeau.
— Il faut protéger Milo, le type de la radio. Et sa famille. Lui aussi, il a deux gosses.
— On est en route. Et pour Geneviève, à ton avis?
— Geneviève est morte, répondit Lucas. Nous le savons, mais Andi Manette l'ignore encore. »
Ils tinrent une séance de thérapie de groupe dans le bureau de Roux, avec Manette et Dunn : Pourquoi tante Lisa?
« Lisa Farmer était la sœur de ma première femme, expliqua Manette. Elle avait une grande propriété à la campagne, avec des chevaux. Quand elle était petite, Andi allait monter à cheval là-bas. Elle essaie peut-être de nous dire que le type a une ferme, ou qu'il s'occupe de chevaux, quelque chose de ce genre. Ce doit être ça.
— Sauf si elle a perdu les pédales, suggéra Dunn d'un ton calme.
— Ma fille..., commença Manette.
— Hé là ! l'interrompit Dunn en durcissant le ton, l'index pointé vers Manette. Je sais que vous aimez votre fille, Tower, mais moi aussi, et franchement, je la connais mieux que vous. Elle est dans tous ses états. Sa voix a changé, sa manière de parler a changé, elle est désespérée et elle souffre. Je veux bien espérer qu'elle nous fait passer un message, mais je ne veux pas éliminer les autres possibilités et me concentrer seulement sur ça. Car il est fort possible qu'elle n'ait pas toute sa tête. »
Manette détourna les yeux, fixa quelque chose, rien, sur le sol. Embarrassé, Dunn lui tapota le dos, puis il regarda Lucas. « Geneviève est morte, n'est-ce pas?
— Il vaudrait mieux vous y préparer », dit Lucas.
Ils allaient faire le tour des fermes et des propriétés possédant des chevaux, comparer la liste des propriétés agricoles recensées dans le comté de Dakota aux fichiers de crimes sexuels et autres listes qu'ils détenaient. Lucas prit le dossier des progrès de l'affaire constitué par Anderson et le rapporta dans son bureau pour l'étudier un moment. Rien de particulier ne lui sauta aux yeux. Ne tenant plus en place, il descendit à la criminelle pour voir Black et Sherrill.
« Où en est-on, du côté de l'université? demanda-t-il.
— Nous en avons encore cinq de possibles, y compris un branché sexe et incendie criminel. Nous sommes dessus en ce moment», dit Sherrill. Elle brandit une pile de dossiers. « Vous voulez des photocopies ?
— Ouais. Anderson a ajouté quelque chose au sujet de l'autre type — Mail, c'est ça? —, que c'était un fiasco?
— Fiasco complet, confirma Black. Vraiment complet. Il est mort.
— Merde, fit Lucas. Il avait l'air bien. »
Sherrill acquiesça. « Ils l'ont laissé sortir de Saint
Peter et, deux mois plus tard, il s'est jeté du pont de Lake Street, en pleine nuit. Ils l'ont retrouvé du côté de Fort Snelling. Ça faisait une semaine qu'il était dans l'eau.
— Comment l'ont-ils identifié? demanda Lucas.
— Ils ont trouvé une carte d'identité de l'État sur le corps. Le médecin légiste a pris la relève, il a procédé à un examen dentaire. C'était bien lui.
— Bon. Et qui est l'autre, celui qui est spécialisé dans le sexe et les incendies?
— Francis Xavier Peter, âgé de vingt-quatre ans. Il a allumé seize incendies en dix jours dans le parc Saint Louis, pas de victimes, plusieurs maisons endommagées. On a parlé à ses parents. Ils disent qu'il est parti sur la côte ouest, pour devenir acteur. Ils n'ont pas eu de nouvelles de lui ces derniers temps, et il n'a pas le téléphone. Andi Manette l'a soigné. Elle l'a vu pendant deux ans. Elle ne l'aimait pas beaucoup. Il l'a provoquée lors de deux ou trois séances de thérapie.
— Un acteur?
— C'est ce qu'ils prétendent, affirma Sherrill.
— Notre type, dit Lucas, ce pourrait être un acteur. Il aime les jeux...
— Un détail, intervint Black. Francis Xavier Peter est blond et il avait les cheveux longs.
— Quoi? Ça pourrait être lui. Est-ce qu'il ressemble de près ou de loin au portrait-robot? demanda Lucas.
— Il a un visage rond, un peu comme un paysan allemand, répondit Sherrill.
— Donc, à votre avis, c'est non, dit Lucas. Il ne ressemble pas au portrait-robot.
— Pas beaucoup, concéda-t-elle.
— Bon. Suivez la piste », lâcha Lucas.