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L'agent du FBI avait une fossette au menton et des cheveux blonds. Il s'appelait T. Conrad Haward et croyait ressembler à un footballeur de Yale entrant dans ses années de maturité. En réalité, il avait de grandes oreilles velues et, dans son dos, tout le monde l'appelait Dumbo.
Lucas, Lester et un technicien anonyme du FBI étaient assis dans le bureau de Haward, dominé par la cime des gratte-ciel de Minneapolis. Haward croisa les doigts au centre de son sous-main en vachette et déclara : « Tout est en route, les techniciens contrôlent l'histoire. L'avion de Chicago atterrit dans une heure; celui de Los Angeles, dans trois. Pour ce qui est du matériel de Dallas, je ne suis pas sûr qu'on puisse l'avoir ce soir. Nous foncerons de toute manière. Le temps est trop important. Dans soixante-quinze pour cent des cas, le type se débarrasse de ses victimes à ce stade.
— J'espère juste qu'il aura ce putain de téléphone, dit Lester.
— C'est un malade de jeux informatiques, il ne va pas mépriser une nouveauté technologique telle qu'un portable », répliqua Lucas.
Le technicien du FBI, un homme d'un certain âge aux cheveux gris coupés en brosse et dont la cravate à rayures était maintenue par une pince, intervint : « Le gros problème, c'est comment le garder en ligne s'il répond au téléphone?
— On s'en occupe, répondit Lucas en se penchant en avant. On a parlé à une des stations locales qui diffuse du rock, le patron est un de mes amis, et personne ne sera au courant en dehors de lui, du disc-jockey et du preneur de son. Le D-J va l'appeler, au sujet d'un concours qu'ils ont organisé. C'est un vrai concours, avec de vrais prix et ça passera réellement à l'antenne. La seule différence, c'est qu'ils composeront le numéro de téléphone que nous leur avons donné. S'il ne répond pas la première fois, nous essaierons de nouveau quelques heures plus tard. S'il répond, quel que soit le moment, le D-J sera prêt à agir. Pour des concours de ce genre, la durée habituelle du passage à l'antenne est d'une minute ou un poil plus. Nous sommes en train de réfléchir à une façon plausible de la prolonger.
— À moins d'avoir de la chance, il nous faut deux ou trois minutes minimum pour le localiser vraiment bien, remarqua le technicien. Il va falloir que vous le reteniez aussi longtemps que ça.
— C'est un joueur. On va exploiter sa vanité, dit Lucas. Il restera le temps qu'il faut pour répondre à la question. Et quand il répondra, s'il a la bonne réponse, le D-J lui dira : "Restez en ligne pendant que je présente la chanson suivante." Ce qu'il fera en prenant son temps, en passant une petite pub si ça se trouve, puis il reprendra notre type pour lui demander son adresse.
— Nous n'obtiendrons jamais son adresse, fit Lester en souriant. Ça, ce serait quelque chose !
— Il va raconter n'importe quoi, objecta Lucas en secouant la tête. Mais si on arrive à le maintenir en ligne tout ce temps-là, on devrait pouvoir le localiser.
— Quand vous dites "le localiser vraiment bien", demanda Lester au technicien, qu'est-ce que ça implique ? » Dumbo fronça les sourcils. La conversation avait l'air de le dépasser. « Huit cents mètres, un pâté de maisons, vingt centimètres, quel ordre ?
— Si on pouvait prendre le risque de suivre le signal de plus près, on serait en mesure de le localiser chez lui, dit le technicien. Dans l'état actuel des choses, on doit pouvoir vous conduire au bon pâté de maisons.
— Pourquoi pas plus près? s'étonna Dumbo.
— Parce que, s'il est vraiment dingo, il est capable de leur trancher la gorge et de mettre les voiles, répondit le technicien à son patron. Il entendra les hélicos approcher quand ils seront à six rues.
— Indiquez-nous le pâté de maisons, et on le fera sortir de là en moins d'une heure, je vous assure, affirma Lucas.
— Si vous nous donnez l'heure de passage à l'antenne, on y arrivera », promit le technicien.
En sortant de l'immeuble, Lester demanda : « Tu les crois ? »
Lucas hocha la tête. « Oui. Les fédés ne sont bons qu'à ça, la technologie. S'il répond au téléphone et que nous réussissons à le garder en ligne, ils le trouveront.
— Dumbo avait raison sur un point, ça commence à faire long, dit Lester en regardant sa montre pour vérifier la date. Cet enfoiré ne va pas les garder planquées plus de quatre ou cinq jours. Après ça, la pression sera trop forte.
— Et l'idée de coordonner toutes les brigades de la zone métropolitaine ? demanda Lucas.
— Anderson essaie de mettre la chose au point, mais on ne sera pas prêts avant demain. C'est un putain de cauchemar sur le plan administratif. Et même ça... je ne suis pas sûr. Ça implique trop de gens. Quelqu'un risque de tout faire foirer.
— Au moins, c'est une tentative. Et ce type que Black et Sherrill ont repéré ? Le gosse qui aimait le sexe et le feu ?
— John Mail, confirma Lester. Échec total. J'ignore pourquoi. Black m'a laissé une note, je vais regarder. Ils explorent trois autres possibilités.
— Merde, râla Lucas. Ce type m'avait l'air d'être le bon. »
Avec deux jeux d'appareils de détection cellulaire, il allait falloir six hélicoptères, un qui volerait en hauteur et deux autres à basse altitude pour chacun des deux groupes. Le matériel de Chicago arriva en premier, avec trois techniciens qui se chargèrent de fixer d'étranges antennes sphériques aux traverses des hélicos. Les éléments de Los Angeles arrivèrent deux heures plus tard, et l'autre groupe fut constitué. Une fois les hélicoptères prêts et le matériel vérifié, tout le monde se retrouva à l'héliport.
« Tout ce que vous avez à faire, expliqua un des techniciens au groupe de pilotes, c'est de prendre la direction que nous vous indiquerons et de maintenir le cap. Les instruments se chargeront des ajustements. Et faites bien attention, je ne veux pas de collision avec un putain de jumbo parce que vous vous intéressez à ce qui se passe en bas, et je ne veux pas de collisions entre vous.
— Je suis content qu'il l'ait dit, murmura Lucas à Sloan, qui opérait avec le second groupe.
— Tu es prêt ? » demanda ce dernier. Lucas avait peur des avions, et cela amusait ses collègues. Sloan, lui, ne trouvait plus ça très drôle.
« Euh, oui.
— On est en sécurité là-dedans...
— Les hélicoptères me dérangent moins que les avions. » Il eut un bref sourire et leva les yeux vers l'engin. « Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai l'impression que ça, j'y arriverai. »
Huit heures quarante-cinq : ils sortaient de la zone de décollage de l'héliport. Le secteur imparti au groupe de Lucas était la 1-494 au sud de Minneapolis, tandis que celui de Sloan tournait au-dessus de Saint Paul. En dessous, les lumières des voitures glissaient sur l'autoroute tels des bancs de saumons luminescents, tandis que les éclairages des rues et des maisons s'étendaient dans le lointain comme un échiquier psychédélique. À neuf heures vingt, les techniciens exprimèrent leur satisfaction : « Allons-y », dit celui qui était dans le même hélicoptère que Lucas.
À la station de radio, le D-J décrocha le téléphone, déclara « Ça roule », croisa le regard de l'ingénieur du son et du directeur, de l'autre côté de la vitre du studio d'enregistrement, et hocha la tête.
«... Et l'on termine avec la Bohemian Rhapsodie des Queen. Bon, je vais vous dire une chose, les amis, le moment est venu de jouer un peu. Là, je vais plonger la main dans un gros baril d'une contenance de deux cents litres... » On entendit un martèlement sourd, comme un homme emprisonné dans un fût d'essence.
«... et en sortir un de ces numéros de téléphone. On va l'appeler et laisser sonner dix fois. Si personne ne décroche à la dixième sonnerie, on augmente la prime de quatre-vingt-treize dollars et (»1 recommence. Bon... on y va... »
John Mail écoutait distraitement : il était plongé dans un des jeux de Davenport sur son Gateway P5-90. Et il était en difficulté : tous les jeux de Davenport comportaient des pièges et des revirements. Quand vous étiez tué, vous pouviez redémarrer le jeu, revenir précautionneusement au point où vous aviez été tué, et vous faire tuer derechef par quelque chose qui vous avait raté la première fois. Un piège qui se déclenche quand on rebrousse chemin, une embuscade dans un virage en épingle sur un chemin de montagne. Il doit y avoir un compteur circulaire dans le logiciel, se dit Mail. Il sentit qu'il apprenait quelque chose sur l'adversaire.
À la radio, la voix du D-J succéda à un air assez sympa des Queen. Son bla-bla-bla caoutchouteux et artificiel était d'un ennui subliminal, cependant pas au point de changer de station. Mail entendit le tut-tut-tut quand le type composa le numéro. Et lorsque le téléphone sonna à la radio, au même instant, il sonna également dans le sac d'Andi Manette.
Mail se raidit et s'écarta de l'écran avec un spasme de peur. Qu'y avait-il? Quelque chose dehors? Les flics ?
Quand ça avait été fini, avec Andi, le premier soir, il était allé acheter de l'épicerie et de la bière. Le sac d'Andi était posé sur le siège avant de la camionnette, où il l'avait lancé après l'agression. Il l'avait ouvert tout en conduisant et palpé l'intérieur. Il avait trouvé son portefeuille, dans lequel il avait prélevé près de six cents dollars — bonne surprise. Il avait également trouvé son carnet de rendez-vous, une calculatrice, un tas d'articles de maquillage et un kilo de ces saletés que les femmes semblent accumuler. Il avait tout remis en vrac dans le sac.
Plus tard, un peu ivre et préoccupé par le problème de Geneviève — la présence d'une fille si jeune le dérangeait, elle représentait, pour une raison qui lui échappait, une sorte d'écharde psychologique —, il avait laissé tomber le sac par terre, près de la cuisine, avec l'intention de s'en débarrasser plus tard.
Maintenant, il était debout, sur la pointe des pieds. Mon arme, songea-t-il. Le .45 se trouvait sur une étagère. En deux enjambées, il le récupéra. La lumière ? Non, s'il l'éteignait maintenant, ils sauraient qu'il les avait entendus.
La sonnerie retentissait toujours. Avec insistance. La peur recula de quelques centimètres, mais il ne lâcha pas son pistolet. Quelqu'un dehors ? Le minuteur du four? Une alarme qui avait mal fonctionné? Il se déplaça rapidement vers la cuisine, regarda autour de lui et vit le sac à main. À l'arrière-plan, le téléphone sonnait à la radio, et le D-J comptait : « Ça fait quatre... » L'oreille de Mail capta la sonnerie synchrone de la radio et du sac.
Il jeta le sac sur la table. À l'intérieur, cela sonnait toujours, et le sac devenait lourd dans sa main. Il tira sur la poche latérale et le trouva : un téléphone portable. Au moment où il posait les yeux dessus, le D-J dit : « Ça fait six... et sept. George Dunn, si vous êtes sur le trône, vous feriez mieux de vous lever parce que... huit... »
Mail retourna l'appareil, ouvrit le clapet, repéra la touche. Il regarda par la fenêtre — rien. Même si c'étaient les flics qui appelaient, ils ignoraient où il se trouvait.
« Il ne décrochera pas, déclara le technicien du FBI. On en est à neuf. »
Mail répondit à la dixième sonnerie. « Allô ? » Lucas tendit l'index vers le technicien : « C'est lui. » Dans le studio, le D-J enchaîna. « George Dunn ? Eh bien, mon vieux, vous avez failli manquer le coup de fil de votre vie, de la semaine, en tout cas. »
En même temps, John Mail entendait tout à la radio.
« Ici Milo Weet, sur K-LIK, pour l'émission "On le joue-Vous le reconnaissez". Il y a mille deux cent neuf dollars au bout du fil. Vous connaissez la règle — on vous passe cinq secondes d'un classique du rock, et vous avez dix secondes pour l'identifier. Prêt?»
Mail connaissait le jeu. Ils le prenaient pour George Dunn, c'est-à-dire le mari d'Andi. Et voilà que Weet recommençait : « Euh, George, excusez-moi, mais là, vous êtes censé dire : "Allez-y, mec", à moins que vous ne soyez complètement dans les vapes, auquel cas, donnez-moi votre adresse et je rapplique.
— Euh, allez-y, mec. » Mail n'était encore jamais passé à la radio. Il s'entendit parler du côté de son oreille libre. Un drôle d'écho électronique.
« Bon, on y va, Georgie, voilà. » Une seconde de silence total, puis une cacophonie quasi incompréhensible avec un vague rythme presque reconnaissable. Qu'était-ce donc? Da-dou-Da-dou-Da-dou... Voyons voir...
Le technicien manipula un truc qui ressemblait à un écran de télévision et cria au pilote : « Stoppez-là, attendez... », pendant que des chiffres jaunes se bousculaient sur l'écran, puis il reprit « Allez à 160, allez, allez... », et ils oscillèrent vers l'est.
« George ? Vous êtes là, mon vieux ? Alors, vous avez trouvé ? Je vais vous confier un truc, en ami : c'est un air qui ne date pas d'hier. Bon, je vais vous offrir une rallonge de cinq secondes. Une autre chanson par le même groupe. Pas la même chanson, le même groupe... »
« On l'a tout près, nom de Dieu, dit le technicien. Il est juste entre nous. » Il brancha son micro. « Frank, tu l'as? »
La radio répondit : « On l'a, on se dirige vers la 194, mais il y a du flottement dans la réception... »
Le deuxième extrait se termina, et Mail annonça à Weet : « All Night Long, par AC/DC. » Et il ajouta, à l'antenne : « Hein, Davenport, espèce d'enfoiré. » Après ça, plus personne.