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L'orage éclata tard dans l'après-midi, d'épais nuages gris se bousculant au-dessus du lac comme des chaussettes sales roulées en boule qui se déversent d'un panier. Un vent froid arrachait les feuilles des hêtres, des chênes et des érables de la rive. Les phlox blancs et les rudbeckias courbaient la tête sur son passage.
La fin de l'été, déjà. Trop tôt.
John Mail descendit le ponton flottant d'Irv's Boat Works, à travers les senteurs de gazole, de vairons en décomposition et de mousse desséchée; le vieil homme le suivait d'un pas traînant, mains dans les poches de son pantalon de toile élimée. John Mail ignorait tout des moteurs à l'ancienne — démarreur, amorçage de la pompe, carburateur et compagnie. Il connaissait les diodes et les résistances, la force de certaines microplaquettes et la faiblesse de certaines autres. Mais, dans le Minnesota, on estime que le maniement des bateaux fait partie du patrimoine génétique : il n'eut aucun mal à louer un Lund de quatre mètres et demi équipé d'un moteur hors-bord Johnson 9.9. Un permis de conduire et un dépôt de vingt dollars, c'est tout ce qu'on vous demandait chez Irv.
Mail descendit dans le bateau et, du plat de la main, balaya avant de s'asseoir la pellicule d'eau qui recouvrait le banc. Irv s'accroupit à côté du bateau pour lui montrer comment lancer le moteur et l'éteindre, tenir le gouvernail et accélérer. La leçon prit en tout quinze secondes. Puis John Mail, muni de sa canne Zebco et de son moulinet bon marché, ainsi que d'une boîte à matériel de pêche en plastique rouge qui ne contenait rien, s'élança sur le lac Minnetonka.
« Rentrez avant la nuit », lui cria Irv. Debout sur le ponton, le vieil homme chenu regardait John Mail s'éloigner d'un train de sénateur.
Lorsque Mail quitta le ponton d'Irv, le ciel était dégagé, l'air limpide et estival hormis une légère agitation à l'ouest. Quelque chose se préparait, songea-t-il. Quelque chose se cachait derrière la cime des arbres. Mais ça n'avait pas d'importance, il ne faisait que passer.
Il suivit la côte, vers l'est puis vers le nord, pendant trois kilomètres. De grandes maisons s'alignaient au coude à coude, représentant des millions de dollars de pierre et de brique avec des pelouses tondues de près qui descendaient jusqu'à l'eau. Des massifs de fleurs cultivés par des jardiniers étaient piqués au milieu de l'herbe comme des timbres de collection, séparés par la ligne sinueuse des sentiers de similigravier. Cygnes en pierre et canards en plastique barbotaient sur le gazon.
Vu de l'eau, tout était différent. Mail crut qu'il était allé trop loin et, pourtant, il n'avait pas encore repéré la maison. Il s'arrêta, revint en arrière, dessina de grands cercles. Enfin, beaucoup plus au nord qu'il ne l'aurait cru, il aperçut la drôle de tour, point de repère bien précis dans le paysage. Et, au bord de l'eau, un-deux-trois, oui, elle était bien là, en pierre, verre, bois de cèdre et bardeaux rouges, avec, affleurant tout juste la ligne du toit, les cimes des épicéas du Colorado qui bordaient la rue de l'autre côté. Un massif de pétunias, de larges bandes rouges, blanches, bleues, resplendissait d'un éclat patriotique du haut d'un mur de pierres plates fiché dans la pente de la pelouse. Une vedette attendait sur une plateforme mobile à côté du dock flottant.
Mail coupa le moteur et laissa le bateau stopper naturellement. L'orage était toujours tapi derrière les arbres, et le vent tombait. Il ramassa sa canne à pêche, tira sur le fil enroulé autour du moulinet, le fit passer par le guide-fil, puis ressortir par le scion. Ensuite, il empoigna une longueur de fil qu'il lança par-dessus bord, sans hameçon ni plomb. La pelote de nylon flotta à la surface, mais ça faisait l'affaire : il avait l'air de quelqu'un en train de pêcher.
Mail s'installa sur le banc, épaules voûtées, et entreprit de surveiller la maison. Rien ne semblait bouger. Au bout de quelques minutes, il se mit à inventer des histoires.
Il y excellait, sa spécialité en quelque sorte. Chaque fois qu'on l'avait mis au trou pour le punir, sans livres ni jeux ni télévision — et ils savaient qu'il était claustrophobe, cela faisait partie du châtiment —, il s'était réfugié dans des histoires imaginaires pour ne pas devenir fou, assis sur son bat-flanc, tourné vers le mur nu, et s'était passé des films issus de son imagination, des rêves échevelés de sexe et de feu.
Andi Manette figurait dans les premiers, un peu moins dans les suivants, et pour ainsi dire pas du tout dans ceux des deux dernières années. Il l'avait presque oubliée. Puis les appels commencèrent, et elle fut de retour.
Andi Manette. Elle avait un parfum capable de réveiller les morts. Un corps long et mince, une taille fine, de lourds seins pâles et un cou qui dessinait une ligne gracieuse, vu de dos, quand elle relevait ses cheveux bruns au-dessus de ses petites oreilles.
Mail fixait l'eau, tenant la canne à pêche au-dessus du plat-bord, mais, dans son esprit, c'est elle qu'il observait tandis qu'elle traversait une chambre obscure et avançait vers lui en laissant glisser, le long de son corps, un déshabillé de soie. Il sourit. Sa peau, quand il la touchait, était chaude et douce, immaculée. Il la sentait encore au bout de ses doigts. « Fais ça, lui dit-il tout haut. Et, aussitôt, il se mit à glousser. Là, ici... »
Il resta assis dans cette position pendant une, deux heures, parlant de temps en temps, puis il poussa un soupir, frissonna et sortit de son rêve éveillé. Le monde avait changé.
Le ciel était gris et furieux, avec des nuages bas qui déferlaient. Le vent encercla le bateau comme une lanière de fouet, promenant la pelote de nylon sur l'eau, telle une amarante. Au loin, dans la partie la plus large du lac, il vit des moutons sur la crête des vaguelettes.
C'était l'heure de partir.
Au moment où il tendait le bras pour lancer le moteur, il la vit. Debout derrière une baie vitrée, vêtue d'une robe blanche — elle avait beau se trouver à trois cents mètres de lui, il reconnut sa silhouette et la concentration unique de son immobilité. Il sentit son regard se poser sur lui. Andi Manette était une voyante. Elle pouvait regarder au fond de votre cerveau et prononcer les mots que vous essayiez de cacher.
John Mail détourna les yeux pour se protéger. Ainsi, elle ne saurait pas qu'il allait venir.
Debout à la fenêtre, Andi Manette regardait la pluie balayant le lac en direction de la maison, et l'obscurité arrivant juste derrière. À l'endroit où la pelouse descendait brutalement vers l'eau, les hautes têtes blanches des phlox tressautaient sous l'assaut du vent. Elles auraient disparu d'ici à la fin du week-end. Au-delà, un pêcheur solitaire était assis dans un de ces bateaux à museau orange que louait Irv. Il était là depuis cinq heures de l'après-midi et, à première vue, n'avait encore rien pris. Elle aurait pu lui dire que le fond était constitué de boue stérile, qu'elle n'avait jamais rien péché depuis le ponton.
Alors qu'elle le regardait, il se tourna pour faire démarrer le moteur. Andi avait passé sa vie parmi les bateaux, et quelque chose dans le geste de cet homme suggérait qu'il n'y entendait rien en matière de moteurs hors-bord, qu'il ignorait comment s'asseoir et tirer sur le cordon en même temps.
Quand il lui fit de nouveau face, elle sentit ses yeux et pensa un instant, c'était ridicule, qu'elle le connaissait peut-être. Il était tellement loin qu'elle ne pouvait pas voir ses traits, pourtant, l'ensemble — la tête, les yeux, les épaules, la façon de bouger — lui semblait familier...
Il tira derechef sur le cordon du starter et, quelques secondes plus tard, elle le vit repartir en longeant la rive, plaquant d'une main son chapeau sur sa tête, tenant le gouvernail de l'autre. Il ne l'avait pas vue, songea-t-elle. La pluie fouettait l'eau derrière lui.
Ensuite, elle pensa : les nuages arrivent, les feuilles tombent.
La fin de l'été.
Trop tôt.
Andi s'écarta de la fenêtre et fit le tour du salon pour allumer les lampes. La pièce était meublée confortablement, avec un goût très sûr : gros canapés et fauteuils rustiques, tables, lampes et tapis de fabrication artisanale. Un soupçon de style Shaker dans un coin, beaucoup de bois naturel et de textiles bruts dans des teintes neutres, d'où ressortait, de-ci, de-là, une touche de couleur subtile, parfois audacieuse — un éclat rouge dans le motif du tapis, assorti à la table ancienne en érable, une traînée de bleu qui rappelait le ciel, derrière les baies vitrées.
La maison, qui avait toujours été si chaleureuse, semblait froide maintenant que George n'était plus là.
George n'était que mouvement, intensité et discussion, mais en même temps il paraissait rassurant, avec sa forte carrure, son agressivité, son visage de dur, ses yeux intelligents. Et à présent... ceci.
Andi était une grande femme mince, brune, inconsciemment altière. Elle donnait souvent l'impression de poser, sans le savoir. Ses membres trouvaient tout naturellement des attitudes, sa tête s'inclinait, prête pour le portrait. Sa coiffure et ses boucles d'oreilles évoquaient chevaux, voiliers et vacances en Grèce.
Elle n'y était pour rien. Et en aurait-elle eu le pouvoir qu'elle n'y aurait rien changé.
Plusieurs sources de lumière découpaient l'obscurité qui gagnait le salon lorsque Andi s'engagea dans l'escalier pour préparer les filles : la veille de la rentrée scolaire, les vêtements à choisir, se coucher tôt.
Arrivée à l'étage, elle prit à droite, vers leur chambre, puis entendit la musique métallique d'un mauvais film qui venait de la direction opposée.
Elles regardaient la télévision dans la grande chambre conjugale. En longeant le couloir, elle perçut la rupture de ton d'un changement de chaîne. Le temps d'arriver à la porte, les filles étaient absorbées par le bulletin d'informations de CNN, avec deux spécialistes qui péroraient sur l'indice des prix à la consommation.
« Salut, m'man, dit Geneviève d'un ton enjoué, tandis que Grace lui souriait, l'air absolument ravi de la voir, un peu trop tout de même.
— Salut », répondit Andi. Elle passa la pièce en revue. « Où est la télécommande ?
— Là-bas sur le lit », fit Grace comme si de rien n'était.
La télécommande se trouvait hors de portée des filles, au centre de la pièce, au milieu du dessus-de-lit. Lancée en hâte, pensa Andi. Elle la récupéra, dit « Excusez-moi » et appuya sur les touches une à une. Sur l'une des chaînes payantes, elle trouva une scène porno, des corps nus en pleine action.
« Vous exagérez, dit-elle, mécontente.
— C'est bon pour nous, s'insurgea la cadette sans prendre la peine de nier. Il faut qu'on sache comment les choses se passent.
— Ce n'est pas la bonne façon de procéder, remarqua Andi en appuyant sur la touche arrêt. Tu n'as qu'à venir me parler. » Elle regarda Grace, mais sa fille aînée détourna les yeux, légèrement irritée peut-être, et probablement gênée. « Allons, reprit Andi. C'est l'heure de préparer ses affaires pour l'école et de prendre son bain.
— Tu recommences à parler comme un médecin, m'man, dit Grace.
— Pardon. »
En repartant vers sa chambre, Geneviève laissa échapper : « Ma parole, ce type bandait comme un âne. »
Un silence choqué régna une seconde puis Grace se mit à glousser, imitée par Andi aussitôt après.
Cinq secondes plus tard, toutes trois se roulaient par terre de rire sur la moquette du couloir, les larmes aux yeux.
La pluie tomba sans cesse toute la nuit, s'arrêta quelques heures au petit matin et reprit de plus belle.
Andi mit ses filles dans le car, arriva à son travail avec dix minutes d'avance et s'occupa avec diligence de tous ses patients, écoutant attentivement, prodiguant des sourires d'encouragement, prenant de temps en temps la parole avec conviction. Une femme qui ne parvenait pas à se défaire de pensées suicidaires; une autre qui croyait être un homme piégé dans un corps de femme; un homme obsédé par le besoin de contrôler les plus infimes détails de la vie familiale — il savait qu'il avait tort mais ne pouvait s'en empêcher.
À midi, elle marcha jusqu'au Deli, deux rues plus loin, et acheta des plats à emporter pour elle et son associée. Elles déjeunèrent en parlant Sécurité sociale et fiscalité des indemnités de retraite avec la comptable.
Dans l'après-midi, il y eut un rayon de soleil : un officier de police profondément entravé par les mille et une chaînes de la dépression chronique semblait bien réagir à un nouveau médicament. C'était un homme maussade au visage blafard qui empestait la nicotine, mais, ce jour-là, il lui sourit en disant : « Juste ciel, ça a été ma meilleure semaine depuis cinq ans : j'ai recommencé à regarder les femmes. »
Andi quitta le bureau assez tôt et roula sous une bruine désagréable qui produisait de la boue, jusqu'à la partie ouest du boulevard périphérique, où des cottages blancs un peu délabrés, dans le plus pur style
Nouvelle-Angleterre, côtoyaient les pelouses des terrains de sport de la Birches School. Des érables encadraient l'aire de stationnement de l'école; des flammes d'un rouge automnal suturaient leurs frondaisons verdoyantes. Près de l'entrée du bâtiment, une plantation de bouleaux était parée d'un or estival, glorieux message d'accueil par une journée sinistre.
Andi laissa sa voiture sur le parking et se précipita vers l'entrée. L'odeur de la pluie pénétrante planait comme du brouillard au-dessus du bitume mouillé.
Les réunions entre parents d'élèves et enseignants étaient une routine — Andi y assistait chaque année le jour de la rentrée : rencontrer les professeurs, sourire à chacun, accepter de collaborer au spectacle de Thanksgiving, signer un chèque au profit du concert d'instruments à cordes. Nous nous réjouissons de travailler avec Grace, c'est une enfant extrêmement douée, tellement active, un vrai chef de file, bla-bla-bla. Elle était contente d'y assister. Et toujours si contente que ça prenne fin.
Quand ce fut terminé, elle constata, en sortant avec les filles, que la pluie avait redoublé d'intensité, se déversant en hallebardes sibilantes du ciel démoniaque. « Tu sais quoi, m'man ? » dit Grace alors qu'elles attendaient sur le perron couvert de l'école, observant une femme qui se hâtait le long du trottoir sous un parapluie endommagé. Grace s'adressait souvent aux adultes en adoptant un ton sentencieux. « Ma robe est vraiment très belle et à peine chiffonnée. Je pourrais facilement la porter une deuxième fois. Si tu allais chercher la voiture, tu viendrais me prendre ici ?
— D'accord. » Qu'elles se fassent toutes tremper ne présentait aucun intérêt.
« La pluie ne me fait pas peur, déclara Geneviève d'une voix déterminée. Allons-y.
— Pourquoi n'attends-tu pas avec Grace? demanda Andi.
— Non. Grace a peur d'être mouillée parce qu'elle va fondre, cette vieille sorcière. »
Grace accrocha le regard de sa sœur et lui fit le signe du pinçon tournant, entre pouce et index.
« M'man..., couina Geneviève.
— Grace ! dit Andi, sur l'air de la réprimande.
— Tu verras ce soir, quand tu seras presque endormie », susurra Grace. Elle savait s'y prendre avec sa sœur.
Âgée de douze ans, Grace était l'aînée, et de loin la plus grande des deux, dégingandée mais présentant les premières courbes de l'adolescence. C'était une jeune personne sérieuse, à la limite de la gravité, comme si elle pressentait quelque malheur imminent. Un jour, elle serait médecin.
Geneviève, en revanche, était combative, frivole, extravertie. Presque trop jolie. Chacun s'accordait à dire qu'à neuf ans déjà on voyait qu'elle ferait souffrir les garçons. Des flopées de garçons. Mais c'était pour plus tard. En cet instant, assise sur le ciment, elle s'amusait à frotter la semelle de sa chaussure de tennis pour en arracher la pellicule de caoutchouc.
« Genny, dit Andi.
— Ça finira par lâcher de toute manière, répondit Geneviève sans lever les yeux. Je t'ai pourtant dit que j'avais besoin de chaussures neuves. »
Un homme vêtu d'un imperméable remonta le trottoir en courant, tête nue penchée sous la pluie. David Girdler, qui s'autoproclamait psychothérapeute et jouait un rôle actif dans la coopération parents-enseignants. C'était un homme barbant, porté sur les déclarations genre « chacun a un rôle à jouer dans la vie » et « il ne faut rien laisser passer ». Le bruit courait qu'il utilisait des cartes de tarot dans son travail. Il faisait la cour à Andi. « Docteur Manette, dit-il en ralentissant l'allure et en inclinant la tête pour la saluer. Quelle affreuse journée.
— Oui », répondit Andi. Mais elle était trop bien élevée pour s'en tenir à une réponse aussi abrupte, même avec un homme qui lui déplaisait. « Il paraît qu'il va encore pleuvoir toute la nuit.
— C'est aussi ce que j'ai entendu. Dites-moi, vous avez vu le Therapodist de ce mois-ci ? Il y a un article sur la structure de la mémoire retrouvée... »
Et il poursuivit, bla-bla-bla, tandis qu'Andi souriait machinalement, jusqu'au moment où Geneviève intervint d'une voix forte : « Maman, on est hyper en retard. » Andi s'excusa : « Il faut vraiment qu'on y aille, David. » La bonne éducation la poussa à ajouter : « Mais je vais certainement le lire.
— Très bien. C'était un plaisir de bavarder avec vous », conclut Girdler.
Dès qu'il fut entré dans le bâtiment, Geneviève le suivit du regard et grommela sans bouger les lèvres, comme Bogart : « Et qu'est-ce qu'on dit, maman?
— Merci, Genny, concéda Andi avec un sourire.
— Il n'y a pas de quoi, maman. »
« Bon d'accord, j'y vais », dit Andi. Elle jeta un coup d'œil au parking. Une camionnette rouge était garée à gauche de sa voiture et elle allait devoir la contourner par-derrière.
« Je viens avec toi, dit Geneviève.
— C'est moi qui monte devant, annonça Grace.
— Non, c'est moi...
— Tu étais devant à l'aller, espèce de cloporte, dit Grace.
— Maman, elle m'a traitée de... »
Grace refit le signe du pinçon tournant, et Andi décréta : « Tu iras derrière, Genny. Tu étais devant à l'aller.
— Sinon, je te pince », ajouta Grace.
Elles coururent de leur mieux sous la pluie en se tenant par la main, Andi en talons plats, Geneviève pas bien haute sur ses jambes de fillette. Andi lâcha Geneviève quand elles furent derrière la camionnette Econoline. Elle pointa sa clé vers la voiture et appuya sur la touche d'ouverture électronique, entendit les serrures se débloquer malgré le sifflement de la pluie.
Tête baissée, elle se glissa en hâte entre la camionnette et sa voiture, suivie de Geneviève, et tendit la main vers la poignée de la portière.
Andi entendit les portes de la camionnette coulisser dans son dos ; devina la présence de l'homme, un mouvement. Afficha automatiquement un sourire en pivotant.
Elle entendit Geneviève émettre un grognement, se retourna complètement et vit la drôle de tête toute ronde qui s'approchait d'elle, couronnée d'une tignasse de cheveux blond pisseux.
Elle vit les profonds sillons tracés dans un visage beaucoup trop jeune pour être si marqué.
Elle vit les dents, et la salive, et les mains comme des battoirs.
Elle hurla : « Sauve-toi ! »
L'homme la frappa en pleine face.
Elle vit le coup arriver, mais fut incapable de l'esquiver. Projetée en arrière, elle percuta la portière de sa voiture, le long de laquelle elle s'affala, ses genoux cédant sous elle.
Elle ne perçut pas la douleur mais l'impact du coup, le poing contre son visage, la voiture contre son dos. Elle sentit l'homme qui se détournait, le sang sur sa peau, une odeur de vers de terre sur le macadam quand elle le heurta. Le revêtement rugueux entra brutalement en contact avec la paume de ses mains et, l'espace d'un fragment de seconde, elle pensa, quelle folie, qu'elle allait abîmer son tailleur. Puis elle comprit que l'homme reculait.
À nouveau elle voulut crier « Sauve-toi ! » mais les mots sortirent sous forme de grognements. Elle sentit — à moins qu'elle ne vît — l'homme qui fondait sur Geneviève, et elle voulut encore crier, pour dire quelque chose, n'importe quoi, et le sang jaillit de son nez en même temps que la douleur la frappait, une douleur aveuglante, crispante, telles des flammes déferlant sur son visage.
En entendant le hurlement de Geneviève dans le lointain, elle s'efforça de se relever. Une main tira sur sa veste, la souleva... et elle décolla pour aller s'écraser violemment contre une surface métallique. Elle roula et retomba face contre terre, tenta de ramener ses genoux sous elle, et une portière de voiture claqua.
À moitié étourdie, Andi se retourna et, hagarde, vit Geneviève recroquevillée, couverte de sang des pieds à la tête. Elle voulut toucher sa fille, qui s'assit, les yeux brillants. Andi essaya de l'arrêter et comprit soudain que ce n'était pas du sang qui la recouvrait, c'était autre chose. Alors, à quelques centimètres d'elle, Geneviève cria : « Maman, tu saignes !... »
La camionnette, pensa-t-elle.
Elles étaient à l'intérieur de la camionnette. Elle en prit conscience, parvint à se mettre à genoux, mais fut projetée en arrière quand le véhicule démarra en faisant crisser les pneus.
Grace va nous voir, se dit-elle.
Elle tâcha encore une fois de se redresser et fut déséquilibrée quand la camionnette fit une embardée à gauche avant de freiner brusquement. La portière du conducteur s'ouvrit, la lumière envahit l'habitacle, elle entendit un cri, la porte coulissante glissa sur le flanc du véhicule, et Grace déboula tête la première par l'ouverture, sa robe blanche tachée de la même couleur rouille que la carrosserie.
Nouveau claquement de portes, et la camionnette sortit en vrombissant du parking.
Andi se remit à genoux en battant les bras, essayant de comprendre ce qui se passait : Grace qui hurlait, Geneviève qui se lamentait, et ce rouge partout.
Au goût et à l'odeur, elle savait qu'elle saignait. Elle tourna la tête et vit la forme massive de l'homme sur le siège du conducteur, derrière un grillage de séparation. Elle hurla à son intention : « Arrêtez ! Arrêtez ! », mais il fit comme si de rien n'était et tourna à un croisement, puis à un autre.
« Maman, je suis blessée », dit Geneviève. Andi reporta son attention sur ses filles accroupies — Grace avait l'air d'un chien battu. Elle avait su qu'un jour ou l'autre cet homme s'en prendrait à elle.
Andi examina les portes de la camionnette, cherchant un moyen d'en sortir, des plaques de métal occultaient l'emplacement où il y avait eu des poignées. Elle roula sur le dos et flanqua un grand coup de pied dans la porte, de toutes ses forces. La porte ne bougea pas d'un millimètre. Elle frappa encore, encore, cisaillant l'air de ses longues jambes. Puis Grace en fit autant, et Geneviève aussi, sans plus de résultat, avant de se mettre à hurler. Andi poursuivit son effort jusqu'à épuisement et, à trois ou quatre reprises, dit en haletant à Grace : « Il faut qu'on sorte de là, il faut qu'on sorte de là... »
L'homme assis à l'avant commença alors à rire, un rire tonitruant et grotesque qui recouvrit les cris de Geneviève. Le rire finit par les réduire au silence. Elles virent ses yeux dans le rétroviseur, et il leur lança : « Vous ne pourrez pas sortir. J'ai fait ce qu'il fallait pour ça. Je sais tout sur les portes sans poignées. »
C'était la première fois qu'elles entendaient le son de sa voix. Les filles se recroquevillèrent. Andi se releva tant bien que mal, se courba sous le plafond bas de la camionnette et constata qu'elle avait perdu chaussures et sac à main. Mais le sac était devant, sur le siège du passager. Comment avait-il atterri là? Elle essaya de garder son équilibre en se tenant au grillage et donna un coup de pied dans la fenêtre latérale. Son talon toucha la cible et le verre se brisa.
La camionnette fit une embardée, s'arrêta, l'homme se retourna, disant d'une voix blanche de colère, tout en brandissant un .45 noir : « Si tu casses ma putain de fenêtre, moi, je tue tes putains de gamines. »
Elle ne le voyait que de profil, pourtant elle pensa soudain : Je le connais. Mais il a l'air différent. Où était-ce? Où? Andi se laissa retomber sur le sol, et l'homme reprit son volant, redémarrant en marmottant : « Casser ma putain de vitre ? Casser ma putain de vitre?
— Qui êtes-vous ? » demanda Andi.
Cela parut augmenter encore sa colère; Qui était-il ? « John », dit-il brutalement.
« John comment ? Que voulez-vous ? »
John comment ? John comment, bordel ? « Vous savez très bien John comment, bordel. »
Grace saignait du nez, les yeux écarquillés de terreur. Geneviève était pelotonnée dans un coin. Andi répéta, désemparée : « John comment ? »
Il lui jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, un regard allumé de haine, et il arracha sa perruque-blonde. Une demi-seconde après, Andi soupira : « Oh, non. Non. Pas John Mail. »