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Le piège de Mail s'était refermé, mais sans rien attraper. N'empêche, ça l'avait bien excité de le concevoir, puis de le tendre. Au départ, il n'avait pas pensé à mettre le corps de Gloria dans la partie haute, mais ça fonctionnait si bien dans son esprit — le fromage pour les attirer, tête baissée, dans le piège.

En tout cas, ils l'avaient déclenché, et y avaient échappé de justesse. Il le voyait bien à leur façon de se comporter.

 

« Nous savions qu'il devait y avoir un traquenard, que quelque chose nous attendait », dit Lucas. Il avait l'air de trouver la situation presque drôle, dans un registre macabre. Il était adossé à la façade du magasin « Le Mors et la Bride », son visage dur paraissant plus dur encore sous les projecteurs de télévision. Son costume semblait sortir du pressing, sa cravate était assortie à ses yeux bleus. « Nous espérions pouvoir le repérer en quadrillant le secteur avec des voitures banalisées. En ce moment même, nous continuons à vérifier les numéros d'immatriculation. »

Mail cria à l'adresse de son téléviseur : « Tu mens, connard ! » Puis il pointa sa bouteille de bière vers l'écran : « Tu as eu du pot, enfoiré. »

Davenport le regardait droit dans les yeux, sans ciller. Derrière Davenport, ça grouillait de flics autour de la vitrine du magasin. Il manqua une partie de ce que disait Davenport, reprit le discours en marche : « ... nous attendons le rapport médico-légal concernant Gloria Crosby. Il se peut qu'elle soit restée là un certain temps. Nous ne pensons pas qu'il prendrait le risque de nous affronter directement. » « Que des putains de mensonges ! » cria Mail. Il bondit de son fauteuil et alla éteindre la télévision, se rassit, rebondit deux fois, ramassa la télécommande et ralluma le poste.

Ça ne s'était pas passé de cette manière : il les avait attirés à Stillwater avec ses versets de la Bible — il savait qu'ils iraient voir à Stillwater, mais pas avant que Dunn n'y arrive. Ils devaient rester collés à Dunn. Mail s'était rendu à Stillwater au petit matin, aussitôt après avoir appelé Dunn la première fois. Il n'y avait pas un seul flic dans les parages. Des voitures banalisées, tu parles ! Il les aurait repérées, s'il y en avait eu.

Ce qui l'inquiétait, en revanche, c'était sa plaque d'immatriculation. Est-ce qu'elle figurait sur une liste quelque part?

Le présentateur du journal était passé à autre chose. Davenport avait disparu, et l'on voyait maintenant une salle remplie d'ordinateurs, avec un groupe de jeunes agglutinés autour d'un moniteur. Il y régnait une atmosphère d'urgence, comme un conseil de guerre.

Le journaliste disait : « ... est également propriétaire d'une société qui conçoit des logiciels de formation pour la police et les agents de sécurité, n a mis ces ressources à la disposition de la brigade criminelle, le temps que dureront les recherches. Un groupe de travail constitué d'informaticiens experts en jeux et en logiciels avait anticipé les agissements du ravisseur, incluant la possibilité d'un piège... »

Quoi ?

« ... pensent ne plus être très loin du ou des ravisseurs... »

« Un tissu de conneries ! » s'exclama Mail. Pourtant, en les voyant penchés sur leurs écrans, il les envia. Du bon matériel, un groupe solide. Ils étaient tous habillés de manière décontractée, et deux des hommes tenaient des gobelets de café gigantesques. Le soir, ils devaient aller tous ensemble dans une pizzeria et boire de la bière en rigolant.

Le journaliste poursuivit : « ... mais tout le monde l'appelle par son prénom, Ice. » Une jeune femme remarquablement attirante, coupe de cheveux punk et anneau dans le nez, sourit à Mail : « On l'a raté de peu à deux reprises. D'un poil. Je n'avais jamais travaillé avec les flics avant — je veux dire, à part Lucas — et c'est drôlement intéressant. Carrément mieux que de programmer un jeu (te flipper ou un truc comme ça. Carrément.

— Vous pensez que vous finirez par l'avoir? » demanda le journaliste. Ice hocha la tête. « Oh, oui ! Sauf si les flics l'attrapent à la suite d'une f... erreur de routine. » Mail pensa, elle a failli dire foutue. Elle lui plaisait bien. « En ce moment même, là-bas, poursuivit Ice en désignant deux femmes voûtées devant leur clavier, nous saisissons tout ce que nous savons sur ce type, et nous en savons un paquet. Nous intégrons la liste de tous les suspects possibles, vous savez, les profils des criminels déjà fichés à la police, les patients d'Andi Manette, etc. D'ici peu de temps, nous allons appuyer sur une touche, et des noms vont sortir, que l'on recoupera avec d'autres éléments que nous détenons. Je parierais mon [biip] que le nom de notre homme se trouve sur cette liste. »

À la fin du reportage, Mail alla prendre un annuaire dans la cuisine et chercha l'adresse de la société de Davenport. University Avenue à Minneapolis, près du vieil entrepôt et du dépôt de la gare, à l'ouest de la 280. Bon. L'endroit devait être infesté de flics.

Dans le salon, un autre présentateur parlait d'un mouvement de troupes au Moyen-Orient. Mail prit la télécommande et zappa.

Ice était sur la 3. « Ce type a fait preuve d'une certaine intelligence, aussi pensons-nous qu'il a pu se teindre les cheveux ou porter une perruque au moment de l'enlèvement. L'un des témoins a précisé que ses cheveux semblaient bizarres. S'il est vraiment brun, il ressemble davantage à ceci... »

La télévision diffusa un portrait-robot. Mail était fasciné : ce que l'ordinateur avait dessiné n'était pas exactement lui, mais ça lui ressemblait fort. Et ils étaient au courant pour la camionnette et pour son goût des jeux.

Il se mordilla nerveusement l'ongle du pouce. Ces gens-là étaient peut-être arrivés à des résultats...

Et la petite Ice, elle était aussi bandante qu'Andi Manette. Il aimerait bien l'essayer, à l'occasion.

Seulement voilà, il y avait Davenport et son plan informatique... il fallait faire quelque chose à ce sujet.

 

Andi et Grace avaient perdu toute notion du temps. Andi essayait de les maintenir en état de veille, mais elle se rendait compte qu'elles dormaient de plus en plus entre deux visites de Mail, blotties sur le matelas, recroquevillées comme des fœtus jetés à la corbeille.

Andi ne savait même plus combien de fois il l'avait violée. Mail se montrait de plus en plus violent et coléreux. Après l'épisode de la sorcière, il l'avait battue alors que ses bras étaient encore attachés en l'air, et elle n'avait pas pu se protéger. La nuit suivante, elle avait vu du sang dans son urine.

Elle le décevait maintenant et, ne sachant pas ce qu'il attendait, elle ne pouvait rien y faire. Il s'était mis à parler à Grace — un mot ou deux, une phrase mine de rien — chaque fois qu'il emmenait et ramenait Andi. Elle s'apercevait bien que son centre d'intérêt était en train de se déplacer.

Grace le sentait aussi, qui se réfugiait dans le sommeil. Il lui arrivait de geindre, de pousser des râles, quand elle faisait un cauchemar. Andi commençait par la prendre dans ses bras, puis elle tentait de se couvrir les oreilles, puis elle en voulait à sa fille d'avoir peur, et ensuite, honteuse de s'être mise en colère, elle la serrait dans ses bras, puis la colère la reprenait...

Lorsqu'elles parlaient, Andi n'avait pas grand-chose à lui conseiller : « S'il t'emmène, mouille-toi. Fais pipi dans ta culotte. Il paraît que ça refroidit beaucoup ce genre d'hommes.

— Mon Dieu, maman... » Les yeux de Grace la suppliaient de faire quelque chose. Un véritable cauchemar dont Andi ne pouvait se réveiller.

Bien qu'à demi dégagé, le clou dans la solive ne bougeait pas plus qu'avant. Elles avaient cessé de s'acharner dessus mais, quand Andi s'allongeait sur le dos, elle voyait la tête briller doucement sur le bois sombre. Un reproche...

Cela faisait deux heures qu'elles se taisaient lorsque Grace, épuisée mais incapable de dormir, se retourna sur le matelas. Un ressort rompit sous le tissu, formant une petite bosse inconfortable contre sa joue.

« Mon Dieu, fit-elle simplement.

— Quoi ? » Andi se mit sur le dos et regarda l'ampoule nue. Tôt ou tard, elle finirait par claquer, et elles se retrouveraient dans l'obscurité. Serait-ce mieux? Elle essaya de réfléchir.

« Quelque chose s'est cassé dans le matelas », dit Grace. Elle se redressa, en appui sur un bras, et tâta le ressort. « Ça fait une bosse. »

Andi tourna la tête pour regarder : on aurait dit que quelqu'un s'efforçait de percer la toile à matelas avec son pouce.

« Tu n'as qu'à te pousser... » Puis, brusquement, elle s'assit. « Grace, il y a un ressort là-dedans.

— Et alors?

— Alors, un ressort vaut un clou. »

Les yeux de Grace allèrent de sa mère au matelas, et la tristesse de son expression se dissipa un peu. « On peut l'enlever?

— J'en suis sûre. »

Elles glissèrent sur le sol, retournèrent le matelas et tâchèrent d'arracher le tissu. La toile était dure comme du cuir. Andi se cassa un ongle sans même arriver à la griffer.

« Nous allons trop vite, dit Grace. Il faut s'y prendre plus lentement, comme avec le clou. Je vais mordre la toile. »

Grace mordit pendant un temps qui lui parut infini — cinq minutes — puis Andi la relaya pendant deux minutes et réussit à entamer le tissu. Le trou était minuscule, mais, en persévérant, elles purent l'ouvrir suffisamment pour que Grace passe un doigt au travers. En agrandissant le trou, elle parvint à déchirer le tissu. Andi inséra alors les doigts des deux mains et déchira la toile, obtenant une ouverture d'une cinquantaine de centimètres.

Les ressorts étaient des spirales d'acier, attachées entre elles et cousues à la toile. Il leur fallut encore vingt minutes, en travaillant avec les dents, pour en libérer un.

« Ça y est ! » s'exclama Andi en l'extrayant. Le ressort avait une extrémité acérée, pointue. Elle l'utilisa pour attaquer les points qui retenaient un second ressort, qu'elle libéra en une minute.

« Avec ça, on devrait pouvoir arracher le clou », déclara Grace en levant les yeux vers la solive. Elle avait le visage sale, et la crasse était incrustée autour de ses yeux, dessinant des rides noires.

« On pourrait essayer, dit Andi. Voyons d'abord à quoi ces ressorts ressemblent quand on les détend. On n'aura peut-être pas besoin du clou. » Andi entreprit de frotter la pointe du ressort sur un morceau de granit qui saillait du mur et du sol de ciment. Quelques instants plus tard, elle l'examina et regarda Grace : « Ça marche. On peut les aiguiser. »

Peu après, elles entendirent des pas au-dessus de leurs têtes. « Vite, sur le matelas », ordonna Andi. Elles remirent les ressorts dans le trou, retournèrent le matelas, le poussèrent contre le mur et se blottirent dessus. Grace, qui tournait le dos à Andi, chuchota en direction du mur : « Sois gentille avec lui. Il ne te fera peut-être pas mal.

— Je... je n'y arrive pas. Quand il m'emmène là-bas, ça déclenche quelque chose en moi.

— Essaie, la supplia Grace. S'il continue à te battre comme ça, tu vas en mourir.

— Je vais essayer. » Et les pas se rapprochant pour de bon, elle murmura : « Baisse la tête. Ne croise pas son regard. »