19

Le téléphone cellulaire de Lucas sonna. Q regarda sa poche. « J'ai dit à tous mes amis de n'appeler qu'en cas d'extrême urgence. » Lester prit un autre appareil et composa un numéro. Lucas laissa le sien sonner une fois de plus avant de le mettre en marche : « Allô?

— Ah, Lucas. » La voix de Mail. Il y avait un fort bruit de circulation en arrière-fond. « Vous n'en avez pas ras le cul de me courir après ? J'envisage de partir en vacances, si vous voulez savoir.

— Vous êtes en train de rouler?» demanda Lucas. Il agita la main vers Lester en hochant vigoureusement la tête. Lester chuchota nerveusement quelque chose dans son appareil, le reposa et sortit en courant de la pièce. « Vous vous sentez en sécurité ?

— Ouais, je suis au volant Vous essayez de me repérer?

— Je ne sais pas. Probablement. J'ai besoin de vous parler et de terminer ce que j'ai à vous dire. Pas de conneries.

— Eh bien, accouchez, mec. Mais ne traînez pas trop. J'ai un indice pour vous. Et un bon.

— Pourquoi ne pas me le donner tout de suite? proposa Lucas. Au cas où je vous mettrais en colère. »

Cela fit rire Mail. « Vous êtes un marrant. Bon, écoutez bien, c'est un indice authentique. Pas un truc télécommandé comme la première fois.

— Parlez-moi de la première fois.

— Putain, non. » Mail était amusé. « Mais je vais vous dire un truc, si vous trouvez celui-ci, je suis cuit. Ça vous arrive de regarder les Monthy Python ? Ce serait comme... » Il prit un très mauvais accent anglais. «... un flic honnête.

— Alors, qu'est-ce que c'est?

— Attendez une minute, je l'ai écrit quelque part. Il faut que je vous le lise, pour ne pas me tromper. Ah, le voilà... » Il marqua une pause avant de lire : « Un petit vers manque, un-douze-dix, quatre-quatre, un-quarante-sept-neuf, et un long trait; vingt-trois-deux, trente-deux-neuf, soixante-neuf-vingt-deux.

— C'est tout? demanda Lucas.

— Oui. Voilà un code tout simple, mais je doute que vous le perciez. Si vous y arrivez, je suis foutu. Mme Manette a parié que vous y arriveriez. Et je vais vous dire une chose, il faut que je sois honnête sur ce point, c'est sûr que vous n'aimeriez pas qu'elle perde son pari, Lucas. Hé, vous m'avez bien dit que je pouvais vous appeler Lucas ?

— Mme Manette va bien? Je peux lui parler?

— Après le tour qu'elle m'a joué la dernière fois ? Sans blague. Nous avons eu une sérieuse petite conversation à ce sujet. Comment vous appelez ça, les flics? L'amour vache?

— Elle est toujours en vie ?

— Oui, Mais il faut que je vous quitte, maintenant. J'ai le sentiment qu'une nuée de flics est en train de s'approcher de moi.

— Non, non, écoutez-moi, dit Lucas. Vous ne vous en rendez pas compte, mais vous êtes malade. Je veux dire par là que vous allez en mourir. Si vous vous rendez, je jure devant Dieu que rien ne vous arrivera, et qu'on essaiera d'arranger les choses... »

La voix de Mail se transforma en grognement. « Hé, j'ai été soigné. Les meilleurs, les plus brillants ont tenté de me soigner, Davenport. Ils m'attachaient à une table et essayaient de me sortir de la tête ce qui clochait. Quelquefois, je me rappelle des mois entiers que j'avais oubliés tellement ils m'ont bien soigné. Alors ne me parlez pas de ce genre de connerie. J'ai été soigné. Quand ils soignent quelqu'un, le résultat, c'est moi. » Son ton se modifia, se fit hollywoodien. « Mais, dites, mec, faut que je file. Y a une nana qui m'attend après le dîner, voyez ce que je veux dire? Je vous rappellerai. »

Et il raccrocha.

Lucas se rua dans le couloir et franchit les portes de sécurité qui donnaient sur le standard du 911. Lester y était déjà, en compagnie d'un homme que Lucas identifia comme un agent du FBI. Ils regardaient par-dessus l'épaule d'une opératrice qui parlait dans un micro : « Une camionnette Econoline foncée, ou quelque chose d'approchant, sans doute pas plus loin que Rice Street.

— Probablement la 694, d'est en ouest. Nous l'investissons immédiatement. Nous arrêtons toutes les camionnettes. »

 

Ils restèrent une quinzaine de minutes à écouter ce qui se passait à la coordination, tandis que Ton enjoignait à toutes les camionnettes (te se garer sur le bas-côté de la route... Au bout d'un moment, ils retournèrent à la criminelle où ils trouvèrent Sloan les pieds sur une table, occupé à lire une sortie d'imprimante.

« L'indice, fit-il en agitant la feuille.

— Déjà? dit Lucas. A ton avis?

— Ça pourrait être des versets de la Bible, annonça Sloan. Ils ont ce genre de numérotation, et il a déjà utilisé la Bible la dernière fois.

— À moins qu'il n'ait mijoté un plan supermalin et qu'il ne nous mène en bateau, objecta Lester. Ça a peut-être quelque chose à voir avec les chiffres ?

; Ça pourrait être son adresse, suggéra Sloan. Et son numéro de permis de conduire.

— Il est également possible que ce soit la Bible, reprit Lucas. J'ai quelqu'un qui peut explorer cette hypothèse.

— Ella ! s'écria Sloan en levant le nez de sa liste d'indices. Est-ce que le couvent a un fax?

— Ouais », dit Lucas sans conviction. Il lisait la transcription de l'enregistrement de leur conversation. « Merde.

— Quoi?

— Ne partez pas. Laissez-moi faxer ça à Ella. »

 

En revenant cinq minutes plus tard, il parcourut du regard le bureau de la criminelle. Une demi-douzaine de détectives étaient assis dernière des bureaux, bavardant, examinant des cartes, grignotant. Deux d'entre eux avaient trouvé une bible qu'ils feuilletaient avec une certaine perplexité.

Lucas s'approcha du bureau de Sloan et agita l'index à l'intention de Lester, qui rappliqua. Lucas parla à voix basse : « Il y a deux choses intéressantes dans ce qu'il a dit. Il a été soigné, donc il est allé dans un hôpital psychiatrique d'État. Nous devons nous assurer que tous les employés et tous les internés de longue durée de tous les asiles ont vu le portrait-robot »

Lester opina de la tête. « Pourquoi est-ce qu'on chuchote comme ça?

— À cause de la suite. Vous vous rappelez qu'il savait que nous avions reconnu son T-shirt GenCon ? Maintenant, il sait qu'Andi Manette a essayé de nous faire parvenir un message. Il le sait. C'est donc qu'il est renseigné. Il est forcément renseigné par quelqu'un.

— D'ici? demanda Lester dans un souffle en regardant autour de lui.

— Sans doute pas, mais je n'en sais rien. Je parierais plutôt que ça vient des réunions de famille. Un membre de la bande a intérêt à se débarrasser d'Andi Manette. Et cette personne renseigne notre homme. »

Lester se gratta nerveusement le nez, sa pomme d'Adam montant et descendant fébrilement. « Le chef va être enchanté.

— On ferait peut-être mieux de ne pas lui dire, suggéra Lucas. Pour son bien.

— Vous pensez à quoi, au juste? s'enquit Lester.

— Je pense que nous devrions inventer une série de petites perles, plusieurs perles, toutes fausses, que nous glisserions, mine de rien, chez les membres de la famille. Il n'y aurait plus qu'à attendre pour voir si ça réapparaît de l'autre côté. Des trucs qui feraient réagir notre type. Si nous découvrons qui le rencarde, on peut le coincer. Ou elle.

— Bon sang ! » Lester se gratta le nez, puis la tête. « On devrait raconter ça à Roux. Après tout, elle est payée pour ça. »

 

Roux déclara : « J'aurais préféré qu'on ne me dise rien.

— Vous êtes payée pour ça », lâcha Lucas, imperturbable.

Roux poussa un soupir : « D'accord. Bon. Tout ce qui peut être dangereux, on le garde pour nous. D'un autre côté, je ne vois pas comment on aurait pu garder le message d'Andi Manette pour nous. On n'aurait jamais su ce que ça signifiait. »

Lester exposa l'idée de Lucas, faire passer de fausses informations par la famille. Roux approuva à contrecœur, mais leva les yeux au ciel en disant : « Mon Dieu, pourvu que ce ne soit pas Tower.

— Autre chose, poursuivit Lucas. Nous avons mis sur écoute les numéros de tout le monde, parce que nous nous intéressions seulement aux appels venant d'un étranger. On devrait s'occuper aussi de leurs numéros personnels, ceux qui ne figurent pas dans l'annuaire, les appels sortants. Et il faut faire ça discrètement. »

Roux regarda Lester, qui acquiesça de la tête. « Je suis d'accord, admit-elle, puis, fermant les yeux, elle ajouta : Ils vont être furieux quand ils l'apprendront.

— Quand ils l'apprendront, on pourra l'expliquer, dit Lucas. Mais il faut commencer tout de suite. J'entends par là, immédiatement. Nous jouons contre le temps.

— Je ne pense vraiment pas que cette personne téléphone de chez elle.

— Ce n'est pas impossible, si elle croit savoir quels sont les numéros sur écoute, continua Lucas. Et quand ce salaud a besoin de la contacter, il est bien obligé d'appeler. Il faut qu'on soit informés de la moindre anomalie — sonneries bizarres, appels cryptiques, faux numéros qui ont un drôle d'air, n'importe quoi. »

Roux soupira, posa les mains sur son bureau et regarda les deux hommes.

« Je savais qu'il finirait par y avoir des jours comme ça.

— Il faut que vous le fassiez, insista Lucas.

— D'accord. Je vais appeler Larry Baxter. Il me signera un mandat.

— Ce soir même, dit Lucas. Demandez à Anderson d'appeler la compagnie du téléphone et d'obtenir la liste complète des numéros de chacun des membres de la famille. Et envoyez un type là-bas avec mission de rester assis et d'écouter.

— On commence à manquer de gars, fit observer Lester.

— Demandez à des flics en tenue. On n'a pas besoin d'Einstein pour ce genre de boulot. »

 

Cent quarante-quatre camionnettes furent arrêtées le long de la 1-694 après le coup de téléphone de John Mail à Lucas. Deux hommes furent retenus quelque temps pour procéder à des vérifications, puis on les relâcha.

« Vous savez ce qu'il a fait? » demanda Lucas en regardant la carte murale du bureau de la crim. Il désigna le haut de la carte, le boulevard périphérique. « Je parie qu'il roulait sur une route secondaire, parallèlement à l'Interstate. Je parie qu'il roulait sur la cantonale C, sachant que si on le recherchait, ce serait sur la 694.

— Dans ce cas, ça va être drôlement dur, râla Lester en examinant la carte. Il va falloir qu'on investisse tout un secteur, pas seulement une route ou une rue.

— Ce n'est pas comme ça qu'on l'aura, objecta Lucas. Il va changer de tactique sans arrêt. »

Lucas s'apprêtait à partir quand Ella rappela. « J'appuie sur la touche envoi. Tu vas recevoir un fax tout de suite. »

Une seconde plus tard, Lucas entendit la brève sonnerie du télécopieur, puis le ronronnement discret de la machine à l'autre bout de la pièce. « Le voilà.

— Parfait, reprit Ella. Maintenant, si c'est la Bible, ce sont les Psaumes, bien sûr.

— Comment le sais-tu ?

— C'est la seule partie de la Bible ayant des chapitres avec des numéros aussi élevés. Si ça ne fait pas allusion aux Psaumes, c'est du charabia. Ça peut être n'importe quoi.

— Et si tout vient des Psaumes ? demanda Lucas.

— Voici ce qu'il a dit, psalmodia Ella. Il a dit : "Un petit vers manque", puis les nombres. Et voici les trois premiers vers. Ils proviennent de la Bible du Roi[1], je te signale au passage. Je pense que c'est la version qu'il utilise, car je doute qu'il soit très pieux.

— Très bien. Mais le pape va être furax. » Silence à l'autre bout de la ligne. Lucas dit : « Excuse-moi.

— Si tu allais chercher ton fax ? suggéra Ella.

— Attends une minute. » Il posa le récepteur, récupéra la feuille et revint. « J'y suis.

— Psaume 112.10», dit-elle. Lucas suivait du doigt pendant qu'elle lisait. « "L'impie le voit et s'afflige; il grince des dents et s'effondre : les souhaits des impies sont réduits à néant." Psaume 4.4 : "Frémissez de terreur et ne péchez pas; sur votre lit, communiez avec votre cœur et taisez-vous." » Pause. « Psaume 147.9 : "Il donne sa nourriture à la bête et aux petits du corbeau qui réclament." »

Il y eut un bruit de papier froissé, et Ella demanda : « Tu as tout ?

— Oui, mais qu'est-ce que c'est? » Il étudia rapidement les textes sans y trouver aucun sens.

« Au début, je n'y ai rien vu. Je continuais à croire que ces versets avaient un rapport avec sa situation, ou celle des femmes. Je me disais qu'il avait dû établir un lien psychotique entre eux. Ce sont là de puissantes images — dents grinçantes, corbeaux et bêtes, impies et affligés. Le problème, c'est que je ne pouvais les relier à rien. Il n'y avait pas de fil conducteur.

— Ella? Qu'est-ce que tu essaies de me dire? demanda Lucas.

— J'ai une question stupide. Elle est tellement bête que je ne veux la dévoiler que si la réponse est oui.

— Pose-la, alors.

— Y a-t-il une personne répondant au nom de Crosby qui serait impliquée dans cette histoire ? »

Lucas ne répondit pas tout de suite. « Ella, nous nous apprêtons à diffuser dans les journaux et sur les écrans de télévision le portrait d'une jeune femme nommée Gloria Crosby. Elle connaît notre homme. Comment as-tu deviné ? »

Ella rit doucement et dit : « Ça me paraissait tellement idiot.

— Quoi?

— La séquence de trois mots dans les trois premiers versets succédant à "un vers manque".

— Ella, bon sang !

— Chaque verset contient ces mots, dans l'ordre : manque, puis impie, terreur, corbeau. »

Lucas ferma les yeux un instant et sourit. « Seigneur, ce type me plaît. C'est ce groupe de rock, "Crosby, l'Impie, la Terreur et le Corbeau". Je ne suis pas sûr que l'ordre soit exact, mais...

— Si, je crois que c'est ça. »

Le sourire de Lucas s'effaça. « Dans ce cas, il tient Crosby.

— C'est ce que j'aurais tendance à penser. Après ce verset, il dit "un long trait". Ça isole les trois premiers versets des trois suivants. Pour les deux premiers du deuxième groupe, je ne vois pas. Enfin, j'ai une petite idée; c'est assez vague, pourtant. »

Lucas lut les deux versets sous le trait qu'elle avait tracé en travers de la feuille. Le premier était le psaume 23.2 : « Sur de verts pâturages il me fait allonger; près des eaux qui dorment il me mène. »

« Elle est morte, dit-il. C'est ce qu'on lit dans les enterrements.

— Sauf s'il suggère qu'il l'a emmenée à Stillwater[2].

— Exact. » Il lut le cinquième verset, psaume 32.9 : « N'imite pas le cheval ou la mule stupides, dont le mors et la bride doivent freiner la fougue, de peur qu'ils n'approchent de toi. »

Après un long silence, Lucas reprit : « Je ne vois pas du tout ce que ça peut être.

— Moi non plus. Mais je vais y réfléchir.

— Et le dernier?

— C'est celui qui me préoccupe, le 69.22 : "Que leur table devienne pour eux un piège; et que ce qui aurait dû être un soutien pour eux, cela devienne un piège.

— Eh bien..., dit Lucas.

— Sois prudent, il t'envoie un avertissement.

— Je le serai. Et, Ella..., merci.

— Je prie pour le Dr Manette et les enfants. Mais tu dois agir vite, Lucas. »

 

Avant de partir, Lucas appela Anderson : « Vérifie s'il y a des élevages de chevaux, ou de mules, dans les environs de Stillwater.

— Il y en a, répondit Anderson. Plein. C'est en quelque sorte le haras de Saint Paul.

— Il faut relever les noms de tous les propriétaires. Dresse vite une liste. »

 

[1] La Bible dite «du Roi», officiellement reconnue par l'Église anglicane, date de 1611. Son texte diffère de celui de la Bible reconnue par l'Église catholique. (N.d.T.)

[2] « Eaux qui dorment » se dit still waters en anglais. Stillwater est une localité pittoresque, à la mode, à 40 km de Saint Paul. (N.d.T.)