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Les ressorts du matelas étaient trop souples pour constituer des armes efficaces. Elles avaient espéré obtenir l'équivalent d'un pic à glace, mais les ressorts refusaient de se laisser complètement dérouler. Quand on les appuyait contre quelque chose de résistant, ils pliaient.

Faute de pics à glace, les ressorts leur fournissaient tout de même deux grosses aiguilles de huit centimètres de long, aiguisées contre le granit du mur.

Grace monta sur le Porta-Potti et s'évertua à dégager le clou. « Ça marche beaucoup mieux qu'avant », observa-t-elle.

Elle s'escrima pendant une dizaine de minutes, puis Andi prit le relais, et ainsi de suite. C'est Grace qui réussit enfin à le dégager. Elle le sentit branler sous le ressort-aiguille et l'attrapa entre pouce et index. Q tourna sous ses doigts. Elle assura sa prise, tira, le sentit tourner encore.

Haletante, elle dit : « Maman, ça y est, il va sortir. » Et elle l'arracha, comme une dent.

Andi porta un index à ses lèvres. « Écoute. »

Grace se figea. Elles tendirent l'oreille. Q n'y avait ni bruit sourd, ni pas au-dessus de leurs têtes. « Je

croyais pourtant avoir entendu quelque chose, fit Andi.

— Je me demande où il est. » Grace lança un coup d'œil inquiet à la porte. Cela faisait longtemps que Mail était parti.

« Je ne sais pas. On a juste besoin d'un peu plus de temps. »

Andi prit le clou, s'assit sur le matelas, et entreprit de l'affûter sur un morceau de granit. Le clou laissait d'infimes éraflures sur la roche, en réalité de minuscules copeaux de métal. « La prochaine fois qu'il vient, il faut le faire, dit-elle. Sinon, il va finir par me tuer. Et quand il m'aura tuée, il te tuera.

— Oui », acquiesça Grace en opinant de la tête. Elle y avait déjà pensé.

Andi interrompit son geste pour regarder sa fille. Grace avait perdu cinq kilos. Ses cheveux étaient collés en paquets, comme des cordes. La chair de son visage était cireuse, presque transparente, et ses bras n tremblaient quand elle se tenait debout. Sa robe était déchirée, sale, en lambeaux. Elle ressemblait, songea Andi, à une déportée dans un camp de concentration nazi.

« Donc, on y va. » Elle se remit à affûter le clou, puis le tourna entre ses mains. La rouille était partie de l'extrémité, et la pointe, maintenant effilée comme celle d'une aiguille.

« Il faut qu'on prévoie un... scénario pour l'attaquer », poursuivit Andi. Grace était assise à l'extrémité du matelas, les genoux repliés sous le menton. Elle avait un hématome à l'avant-bras. D'où venait-il? Mail ne l'avait pas touchée, pas encore, mais les deux dernières fois qu'il avait violenté Andi il n'avait même pas pris la peine de se rhabiller avant de la pousser dans la cellule. C'était un effet de scène à l'intention de Grace. Tôt ou tard, ce serait son tour...

L'index sur les lèvres, elle murmura : « Écoute. »

Il n'y avait rien. Grace chuchota : « Quoi ?

— J'ai cru l'entendre.

— Je n'ai rien entendu », dit Grace.

Elles restèrent un long moment à l'écoute, tendues, muettes de peur. Mais personne ne vint. Finalement, Andi se remit à affûter le clou, et l'on ne distingua plus, dans leur trou, que le zzzt zzzt zzzt grinçant du métal sur la roche.

Elle travaillait en pensant à Mail. Cela faisait presque cinq jours qu'elles étaient dans cette cellule. Il l'avait violée... elle ne savait combien de fois, vingt sans doute. Vingt? Tant que ça?

Elle le pensait.

Elle continua à aiguiser le clou, se disant à chaque coup : Pour John Mail, pour John Mail...