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Mail roula vers le nord, coupa la 1-694, le périphérique extérieur autour des Villes jumelles, prit vers l'est puis vers le sud, traversa la 1-94 à l'endroit où elle devient 1-494. Il conduisait la voiture de la vieille femme comme au radar, ressassant dans sa tête l'appel à Lucas, la traîtrise des flics, l'humiliation de la fiente de canard, la blonde au nez percé de la société informatique de Davenport.

Davenport s'était-il servi de la blonde pour l'appâter? Avait-il lu en lui à ce point? Il revécut mentalement l'attaque du flic, le plaisir procuré par le bruit mat de la bêche ; le coup porté à la vieille, qu'il avait laissée en boule sur le sol de sa cuisine, une jambe sous la chaise, une assiette brisée près de sa tête, un morceau de toast beurré au milieu du dos ; Gloria lui traversa l'esprit, son cou tordu et la corde de nylon qui l'entourait, ses pieds qui balançaient comme un pendule tandis qu'il installait les roches de son piège.

Et les différentes parties du corps d'Andi Manette : seins, jambes, visage, cul, dos. Sa manière de parler, la façon dont elle se recroquevillait loin de lui, la peur qu'il lui inspirait.

Il faillit emboutir le camion qui le précédait. Il tourna à gauche et vit l'embouteillage. Voitures et camions étaient bloqués sur près d'un kilomètre depuis le pont. E>es gyrophares bleus flashaient le long de la route.

Il resta coincé cinq minutes, bouillant d'énervement, et les images brillantes de son cinéma mental se réduisirent à des ombres. Un peu plus loin devant lui, une Jeep s'engagea sur le bas-côté. Mail se décala pour regarder : la Jeep roula au ralenti sur l'accotement et coupa pour accéder à une sortie qui rejoignait la route 61 au nord. Mail la suivit. Il ne voulait pas repartir vers le nord, mais il pouvait très bien faire demi-tour et filer vers le sud. L'accident devait être terrible. Il y avait des flics absolument partout.

Il se faufila vers la sortie, fit un demi-tour interdit et repartit en direction du sud. Autour du pont, tout était complètement bloqué, mais il en connaissait un autre, peu utilisé, à Newport.

Encore des flics. Il bifurqua à l'est de la raffinerie, continua sur la 61. La radio...

La station WCCO parlait de l'affaire en continu, le présentateur s'étant mis au diapason Alerte à l'ouragan : «... toute la partie sud de la zone métropolitaine est bloquée alors que la police recherche John Mail, identifié comme le ravisseur de Mme Andi Manette et de ses filles, Grace et Geneviève. Il y a des contrôles de police aux croisements majeurs du comté de Dakota et sur tous les ponts du Mississippi. Nous ne pouvons que vous exhorter à la patience pendant que la police contrôle les voitures le plus rapidement possible, mais les retards atteignent maintenant une heure sur les routes d'accès à la I-35E et à la 1-350, ainsi que sur les ponts de Saint Paul. C'est-à-dire High Bridge, Wabasha Bridge, Robert Street Bridge, la route 3 et Mendota Bridge, et les deux passerelles de la 1-694. »

Merde, il ne pouvait pas rentrer chez lui.

Il roulait maintenant en direction de Hastings, droit dans la gueule du loup. Le journaliste n'avait pas parlé de Prescott, du pont Sainte Croix par lequel on entre dans le Wisconsin.

S'ils arrêtaient les voitures sur tous ces ponts, c'est qu'ils n'avaient trouvé ni la maison ni les femmes, et qu'ils ne connaissaient pas le nom de LaDoux.

Il quitta la route 61 au nord de Hastings, traversa la rivière Sainte Croix, entra dans le Wisconsin et fit un grand détour à travers l'État pour entrer de nouveau dans le Minnesota par le pont de Red Wing, qui n'était pas surveillé. De Red Wing, il prit la route 61 vers le nord et tourna en pleine campagne pour rejoindre Farmington.

Il n'y avait pas de flics sur la route, ni en ville. Pas un seul. C'était presque féerique. Même la route du nord semblait peu fréquentée. Arrivé à la hauteur de la piste indienne, il tourna vers l'est et roula doucement, guettant des lumières, des voitures, des mouvements. N'importe quoi.

Mais il n'y avait rien.

Il enfonça la pédale d'accélérateur, reprenant vie, le cœur battant de nouveau, sentant que l'issue approchait. Il eut une vision d'Andi Manette, toutes les parties de son corps, et quitta la route en tournant à gauche.

Mail s'arrêta. Il avait perçu un battement mais n'arrivait pas à l'identifier. Il écouta une seconde, attrapa le fusil sur la banquette arrière et descendit de voiture.

L'hélico approchait. Mail scruta vers le nord et vit l'appareil qui se détachait du ciel et venait sur lui en hurlant.

Il se mit à courir, vers Andi...

Elles l'entendirent galoper sur le plancher, dévaler l'escalier. Il n'avait jamais couru jusqu'alors. Andi se redressa, regarda sa fille.

« Il se passe quelque chose.

— Est-ce qu'on doit... ? demanda Grace, terrifiée.

— Il le faut. »

Grace opina, se mit à genoux, souleva le bord du matelas, prit l'aiguille et tendit le clou à sa mère.

Andi le cala dans sa paume et embrassa sa fille sur le front. « Pas de sentiment. Ne réfléchis pas, agis. Exactement comme dans nos répétitions. Mets-toi là... »

Le premier jour où Mail les avait enfermées dans la cellule, elle avait senti une odeur de vieilles pommes de terre. Elle n'y avait plus fait attention par la suite — c'était simplement devenu un élément du décor — mais, en cet instant, elle la sentit à nouveau. Pommes de terre, poussière, urine, transpiration... Le trou.

« Tue-le », lui dit Grace d'une voix rauque. Les yeux de la petite étaient démesurément grands, enfoncés dans les orbites. Sa peau était comme du parchemin, ses lèvres toutes sèches. «Tue-le, tue-le. »

Mail s'activa derrière la porte, un bruit métallique. Quand il l'ouvrit, il tenait un fusil et, l'espace d'une seconde, Andi crut qu'il allait les tuer sans dire un mot, ouvrir le feu sans leur laisser une chance.

« Dehors ! cria-t-il. Toutes les deux, dehors. » Son visage de vieil enfant était blanc comme de la cire, et une goutte de salive écumait au coin de sa bouche. Il fit un grand geste avec la main qui tenait le fusil, sans le braquer sur elles. « Sortez de là, toutes les deux. »

Andi, qui tenait le clou contre sa cuisse, se leva la première. Elle sentit la main de Grace attraper le haut de sa jupe en lambeaux, et l'entraîna dehors.

« Qu'y a-t-il? demanda Andi.

— Dehors », aboya Mail en fixant le haut des marches. Il la saisit à la gorge et la tira, tout en surveillant par-dessus son épaule, le canon du fusil en l'air, comme s'il s'attendait que quelqu'un surgisse.

Elle avança droit sur lui et frappa.

Elle enfonça le clou juste sous le sternum en essayant de l'orienter vers le cœur et, ce faisant, elle le regarda droit dans les yeux.

Et elle cria de toutes ses forces : « Grace, Grace ! »

 

La porte de la cabane était entrouverte. Lucas donna un coup de pied dedans, Del s'aplatit contre le mur extérieur, couvrant la pièce en ruine où l'on était censé décrotter ses chaussures boueuses.

Sherrill se tenait de l'autre côté de la maison, surveillant l'arrière. Lucas entra le premier, l'œil rivé au réticule de son .45, la jointure de son pouce apparaissant toute blanche dans son champ de vision inférieur.

La cabane sentait le bois pourri, et une lumière terne filtrait à travers les vitres sales. Une table aux pieds brisés gisait dans la cuisine, et des sillons^ creusés dans la poussière du sol, conduisaient au-delà. Une porte était ouverte sur la gauche, festonnée de toiles d'araignée. Une autre, sur la droite, laissait entrevoir un mur en pente et une lumière. Une voix d'homme qui criait en sortit.

Del, dans le dos de Lucas, lui tapa sur l'épaule : « Allons-y. »

Lucas fonça droit devant lui, à tâtons, plié en deux, tandis que Del couvrait l'embrasure. Lucas risqua un œil au-delà, regarda en bas de l'escalier et au même moment une femme cria : « Grace, Grace ! »

 

Lorsque Andi Manette le frappa avec le clou, les yeux de Mail s'écarquillèrent, et il ouvrit la bouche d'étonnement et de douleur. Il fit un bond en avant et se détourna. Grace visa son œil droit, le manqua parce qu'il avait bougé la tête, et la pointe de l'aiguille, dérapant sur l'arête du nez, s'enfonça de trois centimètres dans l'œil gauche.

Il rugit, recula, et Andi hurla : « Grace, cours ! »

Grace s'élança, Mail écarta le bras pour la faucher au passage ; la jeune fille fut soulevée du sol, déséquilibrée vers la pile d'étagères en vrac, au fond de la petite cellule. Elle se remit debout tant bien que mal et repartit vers les marches. Andi vit le fusil se déplacer vers elle, arracha le clou et frappa de nouveau, le sentant glisser sur les côtes de Mail. Le fusil interrompit sa trajectoire, et Mail lui heurta le visage avec son coude. En tombant, elle vit les jambes de sa fille s'envoler dans l'escalier. Mail tira un coup de feu, il y eut un éclair et une détonation semblable au tonnerre ; il tira droit dans le plafond, soit par accident soit pour simplement impressionner, ralentir l'action des gens qui se trouvaient en haut des marches. Il se retourna, et Andi vit son œil valide fixé sur elle — l'autre n'était qu'une grosse tache sanguinolente, ce qui la fit frémir de satisfaction. Le canon de l'arme s'approcha et ouvrit sa gueule devant son visage. Ils demeurèrent ainsi une seconde, elle et Mail, au visage contorsionné. Elle vit sa main qui actionnait la détente, mais rien ne se produisit, et elle roula sur elle-même, loin de la ligne de tir.

 

Lucas se mit à descendre l'escalier, penché en avant, et entendit le cri de l'homme ; une petite fille, un épouvantait, les cheveux dressés sur la tête, le visage couvert de sang, se précipita au bas des marches, commença à monter et s'arrêta net en voyant Lucas. Un coup de fusil partit avec une détonation violente comme un coup de poing. Du plâtre se détacha tout autour, et Lucas s'affaissa sur le côté en essayant de se tenir.

 

Ça n'avait pas fait très mal quand Andi l'avait frappé, mais il se savait blessé. Il recula, voulant gagner un peu d'espace ; Manette se cramponna à lui et sa fille surgit. Il vit la main qui se levait, l'éclat mince du métal entre les doigts, et il détourna la tête. L'aiguille le déchira, le faisant beaucoup plus souffrir que l'arme d'Andi. Il y eut un éclair noir — était-ce possible? — dans son œil gauche, et il se dégagea d'un mouvement violent en appuyant spasmodiquement sur la détente. Le coup partit à une vingtaine de centimètres de son oreille, l'assourdissant.

Alors que plâtre et poussière se détachaient en pluie du plafond, Manette frappa une deuxième fois. Elle cria en même temps, et il vit la gamine s'élancer vers les marches. Il lança son bras vers elle, ne sentit rien mais la vit tomber. Tout bougeait à une vitesse démente, comme un montage de film trop serré, des clips de ceci et de cela, à une cadence trop accélérée pour que son cerveau ait le temps d'assimiler... Il chercha Manette du regard, Manette qui l'avait trompé, et la découvrit à ses pieds.

Elle avait la bouche ouverte, elle criait. Il dirigea la gueule du canon sur sa bouche et appuya sur la détente. La détente revint mollement, sans résistance. Rien ne se produisit. Il recommença à plusieurs reprises, vit la fille qui criait dans l'escalier, Davenport qui tombait, une arme à la main.

Mail détala.

Il  courut derrière la chaudière, sauta dans le nid à rats qu'était la réserve à charbon, remonta la descente jusqu'à la trappe de bois pourri qui la fermait en haut. Il l'ouvrit d'un coup de crosse de fusil et un faisceau de lumière le gifla en pleine face.

 

Del se tenait en haut des marches, pétrifié par la détonation, son arme pointée vers le bas, au-delà de Lucas. Lucas fit un geste d'esquive et bouscula la gamine en perdant l'équilibre, trébucha et se rattrapa au poteau, en bas de l'escalier, balaya la pièce de son bras tendu, arme au poing, cherchant le visage, la cible.

 

« Grace ! cria Andi, cours, Grace... ! » Puis un homme apparut avec un pistolet, un homme grand, en costume, qui lui criait quelque chose, ensuite, il y eut un autre homme, l'air d'un clochard, également armé, qui avançait dans la cellule. Elle se recroquevilla, mais entendit ce mot unique, malgré la douleur et la peur : « Où ? »

Elle désigna la chaudière et, au même moment, un rayon de lumière descendit dans la pièce, qui venait de derrière la chaudière. Del était près d'une autre porte; il regarda en bas, vit Lucas, puis Lucas traversa la pièce en trois bonds, dépassa la chaudière et entra dans une minuscule pièce à cloisons de bois. La lumière se déversait dans le sous-sol par une sorte d'écoutille.

Andi entendit des coups de feu, la morsure brève d'un pistolet, le grondement prolongé du fusil de calibre 12...

Dehors, à genoux dans l'herbe, Mail regarda à gauche et leva le fusil. Cette fois, il actionna la glissière, vit une cartouche vide s'éjecter à droite. Voilà pourquoi ça n'avait pas tiré, tout à l'heure. Dans la confusion du sous-sol, il avait oublié de l'armer.

Mais d'autres flics étaient arrivés. Un homme hurlait. Mail perçut d'autres cris dans le sous-sol. Le ronronnement d'un hélicoptère s'amplifia, et l'appareil apparut derrière la maison, planant à deux mètres du sol.

Sherrill contourna la maison en courant.

Ils se virent exactement au même moment. Sherrill ajusta son arme la première, et une balle arracha un morceau de la veste de Mail. Il riposta, un seul coup de fusil, et Sherrill s'effondra, ses jambes ne la portant plus. L'hélicoptère se rapprocha comme une sauterelle géante. Mail dirigea son arme sur la pilote à visière noire, derrière le pare-brise, et appuya sur la détente. Là encore, rien. Il arma le fusil en jurant, et, tandis que l'hélico rugissait à moins d'un mètre au-dessus de sa tête, Mail courut au-delà de l'appareil, passant devant Sherrill, pour gagner le coin de la maison.

Des flics remontaient le chemin. Trois voitures au moins.

Il fit volte-face et traversa la cour, un sprint de trente mètres, vers le champ de maïs, sauta pardessus la clôture et s'enfonça parmi les feuilles vert foncé.

 

Sherrill hurlait au sol, et la pilote de l'hélicoptère, à une trentaine de mètres, agitait frénétiquement le bras, quand Lucas émergea de la réserve de charbon. Il se retourna, vit Mail sauter par-dessus une clôture barbelée, disparaître dans le champ de maïs.

Une voiture des services du shérif s'arrêta, après un tête-à-queue dans la cour, au moment où Lucas courait vers Sherrill et lui effleurait l'épaule : « Touchée?

— Aux jambes, mon vieux. Mes jambes me font vachement mal, ça brûle... »

Del était sorti de la maison. Lucas fit signe à la pilote de l'hélico de se poser et courut vers l'agent en tenue qui attendait, appuyé au pare-chocs de sa voiture, fusil contre la hanche.

« Il est dans le champ de maïs, juste là », cria-t-il pour couvrir le bruit des pales de l'hélico. De l'herbe et des brindilles les fouettèrent quand l'appareil s'immobilisa. « Envoyez quelques types sur la route, et du côté des meules de foin. Coupez-lui le chemin, bloquez-le. »

L'agent opina du chef et partit en courant vers les autres voitures. Lucas retourna auprès de Sherrill. Del, penché sur elle, avait découpé la jambe de son pantalon. Sherrill avait été méchamment touchée à l'intérieur de la cuisse gauche, on voyait l'artère fémorale, d'un rouge éclatant, palpiter dans la blessure béante.

« Ça saigne beaucoup », constata Del d'un ton froid, détaché. Il ôta sa veste, déchira une manche et l'enfonça dans la plaie.

« Maintenez-la en place, lui dit Lucas. Je vais la porter.

— C'est grave? Est-ce que c'est très grave? demanda Sherrill, blanche comme cire. Ça me fait si mal.

— Ce n'est que la jambe, ça va aller », répondit Del en lui décochant un large sourire.

Lucas la souleva avec précaution et l'emporta, gémissante de douleur, jusqu'à l'hélicoptère; la pilote fit coulisser la porte latérale. « Ça saigne vraiment beaucoup, il a touché une artère, cria Lucas au-dessus du vacarme des rotors. Il faut l'emmener à Ramsey. »

La pilote acquiesça, leva les pouces. Lucas cria à Del : « Accompagnez-la, continuez à bloquer la plaie.

— Vous allez avoir besoin d'aide...

— Je vais en avoir un paquet d'ici une minute. La meute est lâchée, maintenant. »

Del opina, et ils installèrent Sherrill sur le siège du passager Del lui boucla sa ceinture, et l'hélico s'éleva rapidement.

En se retournant, Lucas vit Andi Manette sur le seuil de la ferme. Elle tenait sa fille sous son bras tout en essayant de maintenir les morceaux de ce qui avait été un tailleur.

« Vous êtes Davenport », dit-elle. Elle avait vraiment l'air mal. On aurait pu croire qu'elle allait mourir.

« Oui, répondit Lucas en hochant la tête. Je vous en prie, asseyez-vous, toutes les deux. Tout va bien, maintenant...

— Il a peur de vous, dit Andi. John a peur de vous. »

Lucas regarda la mère et la fille, puis le champ de maïs.

«Il a intérêt. »

 

Les policiers du comté de Dakota avaient déjà poursuivi des gens dans les champs de maïs, fis savaient comment on isole un fugitif. Le champ proprement dit mesurait un mile sur un et demi. La route longeait un des côtés, deux autres étaient bordés de champs de luzerne fraîchement fauchée et le quatrième, d'un champ de soja, pas encore moissonné. Des voitures de police étaient postées à trois des quatre angles. Des agents, juchés sur le toit, contrôlaient avec leurs jumelles la route et les champs adjacents de luzerne et de soja.

Mail allait peut-être essayer dg filer par les plantations de soja, mais ça se trouvait au bout du champ de maïs, c'est-à-dire loin. Quelques minutes plus tard, une voiture de police traversa le soja en cahotant, ouvrit en un rien de temps un passage assez

large pour trois véhicules à la lisière du champ de maïs et se retira à l'extrémité la plus éloignée du chemin. Un agent armé d'un fusil semi-automatique se campa derrière la voiture.

Pour l'instant, ça allait encore. Dans cinq minutes, il y aurait vingt flics autour du champ. Et dans dix, il y en aurait cinquante.

Lucas continua à parler à la radio, sans s'éloigner d'Andi Manette. « Je suis avec Mme Manette et sa fille Grace. Il faut les évacuer d'ici, nous avons besoin d'un hélico d'assistance médicale d'urgence.

— Lucas, le chef est là. »

Roux prit la communication.

« On m'a dit que vous les aviez retrouvées.

— Oui, mais il faut les évacuer, on a besoin d'un hélico tout de suite.

— Elles sont gravement atteintes ?

— Leur état n'est pas critique, dit Lucas en regardant la mère et la fille. Mais elles sont sérieusement sonnées. Et Sherrill a une blessure grave.

— J'écoutais Capslock à la radio. Sherrill sera à Ramsey d'ici trois ou quatre minutes. On vous a envoyé un autre hélicoptère, il va bientôt arriver. Et on prévient Dunn. »

Andi Manette, serrant dans ses bras sa fille qui sanglotait, demanda: «Et Geneviève? Vous avez Geneviève ? »

Lucas secoua la tête. Les traits d'Andi Manette se crispèrent, elle parvint tout juste à dire : « Savez-vous...

— Nous espérions qu'elle serait avec vous.

— Il a dit qu'il la déposerait dans un centre commercial. Je lui ai même donné une pièce pour qu'elle vous appelle.

— Je suis désolé... »

Une caravane de voitures de police, parmi lesquelles des véhicules de la police de Minneapolis, remonta le chemin. Deux autres bloquèrent l'allée de la maison de Mail et, tout autour, des policiers armés de carabines et de fusils se postèrent le long du champ de maïs. L'adjoint du shérif accourut vers Lucas.

« Davenport?

— Oui. Qui êtes-vous ?

— Dale Peterson. Vous êtes sûr qu'il est dans le maïs?

— À quatre-vingt-quinze pour cent. On l'a vu entrer, et il n'y avait pas de sortie possible.

— Il est gravement blessé », ajouta Andi Manette. Peterson lui tendit la main, mais elle esquiva, et Lucas, d'un bref hochement de tête, fit signe au policier de ne pas insister. « Je l'ai poignardé, expliqua-t-elle. Juste avant qu'il ne s'échappe. »

Elle leva la main qui tenait encore le clou affûté. Ses doigts étaient maculés de sang. Grace tourna la tête au creux des bras de sa mère et dit : « Moi aussi. Je l'ai frappé à l'œil. » Et elle leur montra le ressort du matelas.

« Il allait nous tuer, fit Andi, l'air hébété.

— Vous avez bien fait », approuva Lucas. Il rit et ajouta : « Seigneur, je suis fier de vous ! » Il allait lui tapoter l'épaule mais, se souvenant, se tourna vers Peterson : « C'est vous qui allez régler ça?

— On peut le faire, répondit l'adjoint.

— Faites-le, alors, ordonna Lucas. Mais j'aimerais vous donner un coup de main. Il vient de blesser une de mes amies.

— On nous a raconté ça, dit Peterson. Mais, enfin, vous savez... faites attention. » C'est-à-dire : Ne le descendez pas.

« Pas de problème », acquiesça Lucas. Peterson opina et se tourna vers Andi : « M'dame Manette, si vous voulez bien aller au bout de la route, un hélicoptère va venir vous prendre.

— Les médias rappliquent, cria un adjoint qui était dans la dernière voiture.

— Retenez-les, gronda Lucas.

— Bloquez-les au coin, lança Peterson. Et demandez à Hank de prévenir la police de l'air, qu'ils empêchent les hélicos de la télévision d'approcher.

— Merci », dit Andi Manette à Peterson. Puis, se tournant vers Grace : « Viens, Grace.

— Et Geneviève ? demanda Grace.

— On va la chercher », promit Andi.

Lucas les accompagna jusqu'à la dernière voiture des services du shérif.

« Je suis désolé qu'on ait pris tellement de temps. Cet homme est loin d'être stupide.

— C'est vrai », reconnut Andi. Un adjoint ouvrit la portière arrière de son véhicule. Andi aida Grace à monter sur la banquette et se retourna pour dire quelque chose à Lucas. Elle leva les yeux vers lui, mais son regard s'arrêta en route et se porta au-delà de son épaule. Lucas se retourna pour voir ce qui attirait ainsi son attention tout en portant la main à son arme. Aurait-elle vu Mail ? Soudain, elle le repoussa sur le côté, avança de trois pas rapides et se mit à courir vers la maison.

Lucas regarda l'adjoint, dit « Surveille la petite », et s'élança derrière elle, d'un pas accéléré, puis, voyant où elle allait, se mit à courir en criant : « Madame Manette, attendez, je vous en prie, attendez... »

Peterson, suspendu à sa radio, laissa tomber l'appareil en apercevant Andi Manette courir vers la maison et se lança à sa poursuite.

Elle courait vers un carré d'un mètre et demi de côté, en planches fatiguées par les intempéries, posé sur une plate-forme de ciment de quinze centimètres de haut. À dix mètres d'elle, Lucas cria une dernière fois : « Non ! Attendez ! », mais elle y était déjà. Elle se pencha, empoigna le bord de la vieille citerne, essaya de soulever le couvercle.

Lucas dut l'arrêter, car il venait de comprendre ce qu'Andi Manette savait d'instinct : c'était l'endroit où se trouvait Geneviève. La poupée dans le baril de pétrole représentait la petite fille dans la citerne. Une tombe aquatique.

Du temps où il était encore un agent en tenue, Lucas avait participé à une affaire d'enlèvement. L'enfant avait été abattu et jeté dans une rivière. Le corps s'était échoué sur la rive, et Lucas faisait partie de l'équipe qui l'avait retrouvé. Il avait rencontré tant de morts, au cours de ses années de service, que cela ne lui faisait plus d'effet, enfin, pas trop. Mais cet enfant, en début de carrière, avec cette chair blanche, bouffie, ces yeux vides... il le revoyait de temps à autre, dans ses cauchemars.

 

Le couvercle de la citerne était trop lourd pour Andi Manette. Elle ne pouvait absolument pas le soulever. Elle réussit néanmoins à l'entrouvrir d'une vingtaine de centimètres, tituba sur place et, au moment où Lucas la rejoignait, elle parvint à le faire glisser de quelques centimètres sur le côté.

Lucas la prit à bras-le-corps, la poussa à l'écart, et elle hurla : « Non !» Il se retourna, regarda en bas et vit...

Pour commencer, rien, juste un paquet de saletés sur le côté du trou, en surplomb de l'eau noire du fond. Puis le paquet bougea, et il distingua un éclair blanc.

Peterson tenait Andi Manette prisonnière entre ses bras, la tirant en arrière, quand Lucas, les yeux écarquillés, agita le bras en criant : « Doux Jésus, elle est vivante ! »

La citerne faisait dans les quatre mètres cinquante de profondeur. Le paquet était suspendu juste au-dessus de l'eau. Il bougea encore une fois, et un visage apparut.

« Trouvez quelque chose, hurla Lucas à l'intention des voitures. Ramenez une putain de corde. »

Un agent en tenue s'efforçait d'écarter Andi Manette, qui se débattait, comme folle. Un autre flic ouvrit le coffre d'une voiture et les rejoignit en courant, muni d'une corde. Lucas enleva sa veste et ses chaussures.

« Amarrez un des bouts et appelez du renfort », cria Lucas. Des flics accoururent des quatre coins de la cour.

Andi Manette suppliait le policier qui la maintenait. Peterson cria à la meute d'hommes qui se pressaient autour de la citerne : « Laissez-la approcher, mais tenez-la, tenez-la bien. »

Lucas saisit l'extrémité de la corde et enjamba le bord, les pieds en appui sur le mur de ciment et de granit. La citerne sentait la terre fraîche et humide, une odeur de printemps naissant, de mousse. Il descendit, dépassa le paquet et entra dans l'eau.

Il y avait près d'un mètre de profondeur, l'eau arrivait à sa hanche, et elle était froide. Il appela :

« Geneviève.

— Aidez-moi », répondit-elle dans un souffle, d'une voix à peine audible.

Une sorte de mécanisme, une poulie de secours, peut-être, avait jadis été installé à quatre-vingt-dix centimètres au-dessus du niveau de l'eau. Le mécanisme proprement dit avait disparu mais il restait deux tiges d'appui en métal de chaque côté de la citerne. Geneviève avait réussi à se hisser le long du mur, en s'agrippant aux pierres, et à percer le dos de son imperméable avec une des tiges.

En boutonnant l'imperméable, elle avait fabriqué une sorte de sac de toile assez solide, accroché comme un cocon à la paroi de la citerne, au-dessus de l'eau. Elle s'y était nichée et était restée ainsi suspendue, les jambes passées dans les manches, pendant une centaine d'heures.

« Ça y est, mon lapin, je te tiens, dit Lucas en la prenant dans ses bras.

— Il m'a jetée dedans... jetée dedans. »

D'en haut, Peterson hurla : « Que voulez-vous qu'on fasse ? Vous avez besoin de quelqu'un en bas ?

— Non, je vais la laisser dans son imperméable et passer la corde dans le trou. Remontez-la en douceur. »

Il ajusta la corde. Geneviève gémit. Lucas cria : « Allez-y, doucement. »

Et Geneviève monta vers la lumière.