35
À moitié aveugle, les oreilles bourdonnant encore après la déflagration du fusil, Mail rampait entre les rangées de maïs. Le champ était aussi dense qu'une forêt tropicale. Il ne voyait pas bien, sans vraiment comprendre pourquoi. Il savait seulement qu'un de ses yeux semblait hors d'usage. Et chaque fois qu'il s'appuyait de tout son poids sur une main, une douleur traversait son abdomen.
Une partie de son esprit fonctionnait encore, en tout cas : quand il fut dans le champ, à cinq mètres de la lisière, il tourna brusquement à droite, se releva et, courbé en avant, le fusil dans une main, l'autre pressée sur son estomac, il descendit en courant vers la route. Toute autre direction le conduirait dans un champ découvert mais, s'il réussissait à atteindre la route, il y avait un champ de maïs de l'autre côté, qui couvrait un kilomètre et demi jusqu'à une ferme. Et, dans la ferme, il y aurait une voiture.
De plus, un drain passait sous la route.
L'ouverture n'était pas grande, pas assez, peut-être, pour ses épaules, mais il se rappelait avoir vu l'extrémité rouillée déboucher sur un petit marécage rempli de roseaux, dans le fossé. S'il pouvait arriver jusque-là...
Il avait du mal à respirer, et la douleur augmentait, le poignardant à chaque pas. Il tomba, se rattrapa de. sa main libre aux épis de maïs, s'affaissa. Il resta allongé un moment, tourna sur lui-même, se redressa et, regardant son ventre, vit le sang. Il souleva sa chemise, aperçut un trou de cinq centimètres en dessous de son sternum, et une entaille. Du sang sortait du trou en bouillonnant.
Toute la séquence entre le moment où il avait ouvert la porte de la cellule et celui du coup de feu dans la cour était un film éclaté, des morceaux épars. Il se souvenait maintenant d'Andi Manette approchant de lui, et de la morsure fulgurante quand elle l'avait frappé avec quelque chose.
Seigneur. Elle l'avait frappé.
Le visage de Mail se contorsionna. Il leva les épaules, frissonna et commença à sangloter. Les flics allaient le tuer s'ils le retrouvaient. Manette l'avait blessé. Il n'avait aucun endroit où aller.
Il pleura, assis, pendant une quinzaine de secondes, puis il se ressaisit. S'il pouvait sortir de ce champ, se faufiler dans le drain, s'il pouvait mettre la main sur une voiture et simplement s'éloigner de ces gens, ne serait-ce qu'un instant; s'il pouvait se reposer, juste fermer les yeux — ensuite, il pourrait revenir et s'occuper de Manette.
Il allait revenir chercher Manette : elle lui devait une vie.
Mail baissa la tête et se mit à ramper. Il avait perdu le fusil quelque part en chemin, et il n'était pas question de retourner le chercher. Le pistolet était toujours dans sa ceinture. Il regarda derrière lui : personne ne le suivait, mais il vit le mince filet de sang qui serpentait entre les épis de maïs jusqu'à l'endroit où il se tenait.
Allongé sur le dos dans l'herbe, à côté de la citerne, Lucas reprenait son souffle. Les policiers qui l'avaient remonté s'éloignaient en enroulant la corde. Peterson approcha. « Un autre hélico arrive. Il sera là dans une minute. »
Lucas s'assit. Il était trempé jusqu'à la taille et il avait froid. « Comment va la petite ?
— Je ne sais pas, fit Peterson en secouant la tête. Elle est dans un sale état, mais j'en ai vu de plus amochées s'en sortir. Et vous, ça va?
— Fatigué», répondit Lucas. Un hélico approchait. Des policiers, au bord de la route, lui faisaient signe de se dépêcher. Il en vit deux autres marcher le long de la route, et d'autres qui se postaient tout autour du champ.
Lucas remit ses chaussures et sa veste et dit à Peterson : « Prévenez vos hommes que je vais dans le champ. Je n'avancerai pas plus de quelques mètres.
— Il a un fusil, objecta Peterson.
— Prévenez-les.
— Écoutez, ce n'est pas la peine de...
— Il n'est pas en train de nous guetter, affirma Lucas en regardant du côté du champ. Je sais comment son cerveau fonctionne. Il est en cavale. Il ne va pas nous tendre d'embuscade ou se mettre à tirer. Il va essayer de s'enfuir.
— On va avoir des hélicos supplémentaires d'ici quelques minutes, ils pourront quadriller le champ...
— Je veux juste jeter un coup d'œil, lança Lucas en s'éloignant de la maison, pour se diriger vers la clôture que Mail avait franchie. Prévenez vos hommes. »
Lucas enjamba la clôture, enfonça ses chaussures de ville dans les débris de plantes. Des morelles étaient accrochées à ses chaussettes humides, lui coupant les chevilles. Une fois dans le champ, il fut pris à la gorge par l'odeur doucereuse du maïs mûr; les gros épis pendaient le long des tiges, avec des barbes sèches qui dessinaient des taches brunes. Il progressa lentement le long de la lisière jusqu'au moment où il repéra les empreintes fraîches dans la terre meuble et grise.
Il sortit son pistolet, courba le dos, pivota et avança dans le champ, dissimulé par les plants. Soudain, il vit une tache de sang, d'autres traces dans la terre, encore du sang. Mail était blessé. Lucas s'arrêta, tendit l'oreille, entendit quelques feuilles bruire dans le vent léger, un bruit de moteur de voiture, des sirènes dans le, lointain, le crépitement d'un hélicoptère. Une coccinelle escalada une feuille de maïs. Lucas s'enfonça un peu plus loin, toujours courbé, guidé par la mire de son .45. Le champ était d'une densité incroyable à hauteur du genou, et Lucas ne pouvait pratiquement rien voir à moins de se relever. La piste de Mail s'enfonçait toujours dans les épis. Lucas la suivit pendant deux minutes, jusqu'à ce qu'elle bifurque brusquement à droite et disparaisse dans une rangée de maïs. Lucas ne voyait rien devant lui. À l'évidence, Mail passait d'un rang à l'autre. Le suivre aurait été suicidaire.
Lucas se redressa et regarda du côté où la piste se divisait. D'où il était, il pouvait voir les poteaux téléphoniques le long de la route. Se déplaçant avec d'infinies précautions, il rebroussa chemin jusqu'à la lisière du champ et franchit la clôture dans l'autre sens.
Peterson attendait. Voyant Lucas revenir, il porta la radio à sa bouche et prononça quelques mots, puis, s'adressant à Lucas : « Vous avez vu quelque chose?
— Pas vraiment. Possible qu'il essaie de rejoindre la route.
— On peut avoir dix hommes là-bas dans cinq minutes, mais il lui sera impossible de traverser. Ce putain de champ de soja m'inquiète davantage. On n'a pas assez de monde là-bas — s'il parvenait à se glisser entre deux rangées, il pourrait ramper un bon bout de chemin.
— Il est blessé, précisa Lucas. Il y a pas mal de traces de sang. Manette et la petite l'ont blessé, et ça peut être grave.
— On peut toujours espérer que ce salaud va finir par mourir, dit Peterson. Ce ne serait que justice, d'une certaine façon. »
Mail arriva au bout du champ. Les flics les plus proches étaient debout sur le toit d'une voiture à trois cents mètres de là, mais il entendait les sirènes, toutes les sirènes de la terre. Quelques minutes encore, et ils seraient au coude à coude.
Il avait de plus en plus mal au niveau de l'estomac, c'était encore supportable. Il rampa latéralement entre les épis de maïs, veillant à ne rien remuer, et se dirigea vers la clôture. Les roseaux se dressaient entre l'adjoint du shérif et lui, et d'où il était il voyait l'ouverture béante du drain. Une excitation intense s'empara de lui : le diamètre n'était pas large, mais ça devait suffire. C'était faisable, tout juste. Il allait échapper à ces enfoirés, finalement. Davenport et ses sbires.
Il se coucha sur le dos, se glissa sous la rangée inférieure de fils barbelés et se laissa glisser le long du fossé jusqu'à la zone marécageuse. Le flic tourna la tête et regarda de l'autre côté. Mail grignota un petit mètre, atteignit les roseaux et attendit. Si quelqu'un marchait sur le bas-côté de la route juste maintenant, il le verrait tout de suite. Mais, du bout de la route, à l'endroit où le policier scrutait le champ avec ses jumelles, il était invisible. Il bloqua sa respiration, épiant l'homme entre deux tiges de roseaux, et, quand celui-ci tourna la tête de l'autre côté, avança de deux pas. Il était presque entièrement recouvert d'eau, à présent, comme un alligator aux aguets.
Et le drain n'était qu'à trois mètres de lui.
« Les hélicos arrivent, celui du secours médical et un autre du FBI. Ils disent qu'ils ont une plate-forme mobile dans le plancher, qu'ils peuvent abaisser jusqu'à nous, annonça Peterson.
— Très bien, fit Lucas. Je vais aller marcher le long de la routé.
— Parfait, acquiesça Peterson. On va le forcer à se montrer. »
Lucas assista à l'embarquement d'Andi Manette, de Grace et de Geneviève, transformée en un paquet de couvertures méconnaissable, à bord de l'hélicoptère de secours médical. Andi Manette le dévisagea d'un regard vide, quand l'hélicoptère quitta le sol. Quelques secondes plus tard, ce n'était plus qu'une tache minuscule s'éloignant dans le ciel. Au même moment, un autre appareil, plus gros, arrivait par le nord. Les fédéraux, pensa Lucas.
Il descendit le long de la route, lentement, à pas mesurés. Il n'y avait que deux ou trois agents sur toute la longueur de la voie : la visibilité y était tellement bonne que Peterson dépêchait les nouveaux arrivants vers les autres lisières du champ. Pourtant, Mail était venu par là.
Les maïs ondulaient sous une brise légère, on aurait dit de la houle sur un lac. Un mouvement fluide, sans heurts. Lucas s'approcha du premier policier, un blond joufflu avec des lunettes à verres miroirs et un fusil à la hanche.
« C'était la petite, au fond du puits? demanda-t-il quand Lucas fut devant lui.
— Dans la citerne, oui. Elle va s'en sortir. Vous avez remarqué quelque chose?
— Rien. Il y a un peu de vent, alors les maïs bougent et on n'y voit pas trop. » Il pointa le nez en direction du vent et renifla comme un chien de chasse. Lucas continua à avancer en examinant le champ.
Il avait parcouru les deux tiers du chemin qui le séparait du policier suivant quand il repéra la sortie du drain en dessous de la route. Le diamètre ne faisait pas plus de quarante-cinq centimètres. Peut-être trop petit...
Pointant, c'était par là que Mail se dirigeait.
En fait-
Un filet d'eau courait entre la clôture et une mare peu profonde, près de la sortie du conduit. Serait-il déjà dedans ?
Lucas descendit avec précaution dans le fossé.
Et vit les sillons dans la boue, devant le drain. Cuisses et pointes de chaussures. Et là... une goutte de sang qui avait l'air presque noire sur l'herbe verte. Le boyau était étroit. Il risqua un coup d'œil à l'intérieur. À l'autre bout, seul un petit croissant vert était visible. Pendant qu'il regardait, le croissant disparut. Mail était en train de progresser à l'intérieur. L'espace était réduit, mais il avançait quand même.
Lucas escalada le talus, marcha jusqu'à l'autre côté et se pencha vers la sortie. Le boyau se déversait dans un autre marécage plein de roseaux, avec un petit delta de boue qui se formait un peu plus loin. Le delta était vierge de traces. Lucas se laissa glisser en bas du talus. Il entendait Mail, peut-être à mi-chemin, pousser et gratter.
Et que disait donc le dossier de Mail? Qu'il était atteint de claustrophobie compulsive?
Mail s'était engagé tête la première dans le boyau. Ses épaules avaient du mal à passer entre les parois touillées. Il y avait de la boue au sol et, à mi-chemin, le conduit était à moitié bloqué par une planche pourrie et une boule d'herbes desséchées. De l'autre côté du bouchon, il y avait un disque de lumière. S'il pouvait franchir cet obstacle...
Il tira la planche avec ses mains, plaqua les herbes sur le côté, les fit glisser le long de son corps et les repoussa avec les pieds. Il avait à peine la place de bouger les bras et de plus en plus de mal à respirer. Il donna un coup de pied, sentit qu'un de ses pieds était coincé, recommença, resta prisonnier.
L'angoisse le gagna, il se mit à creuser frénétiquement la boue, geignant, crachant, grognant, sentant le souffle lui manquer de plus en plus... et parvint à se libérer. Plus que six mètres avant la sortie, quatre... La douleur lui déchira l'estomac, et il dut s'arrêter. Merde. Il palpa sa chemise, écarta la main. Il ne pouvait pas voir, mais il sentait l'odeur. Le saignement avait empiré. Quand il voulut repartir, il constata qu'il était de nouveau bloqué et donna des coups de pied furieux dans ce qui le retenait. Éclaboussa de l'eau à l'endroit où la rouille avait attaqué le conduit. Entendit du bruit : un rat?
Il y avait un rat avec lui, là-dedans ?
Au bord de la panique, il rua dans le tuyau, déchiré par la douleur. Mais il voyait le vol à la sortie.
Allons, allons. Il jugula la panique : il fallait être prudent, à partir de maintenant. Il devait s'efforcer d'avancer lentement, lutter contre l'envie de s'élancer tête baissée dans le champ. S'il réussissait à y entrer sans se faire repérer, tout était possible. Û n'avait pas vraiment cru que ce serait faisable, mais là...
Un gros paquet indistinct — terre, motte d'herbe? — tomba dans le cercle de lumière à la sortie du boyau, la bloquant partiellement. Puis un autre paquet.
Interdit, Mail s'arrêta.
Et une voix familière retentit : « Alors, c'est humide, là-dedans, John ? »
On avait semé une espèce d'herbe épaisse, drue, sur le talus. La pluie récemment tombée l'avait attendrie. En empoignant les touffes à la base, Lucas constata qu'il pouvait arracher une motte de trente centimètres cubes. Il en accumula quelques-unes et s'assit sur le bord, au-dessus de la sortie du drain. Quand Mail lui sembla assez proche, il laissa tomber la première motte dans l'orifice.
« Alors, c'est humide, là-dedans, John? »
D'abord, il n'y eut pas de réponse, puis la voix de Mail lui parvint, faible, désespérée.
« Laissez-moi sortir.
— Non, dit Lucas. Nous avons trouvé la petite fille dans la citerne. Elle était vivante, mais tout juste. Comment avez-vous pu faire ça, John? Jeter une enfant dans ce trou ?» Et il lâcha une autre motte dans l'orifice.
« Laissez-moi sortir, je suis blessé, hurla Mail.
— Pas pour longtemps. L'eau arrive par l'autre entrée. Je vais bloquer celle-ci et le conduit va se remplir... ça ne prendra pas longtemps. Personne n'en saura rien. Ils penseront que vous avez réussi à vous échapper. Ce sera presque comme si vous aviez gagné la partie — à cette différence près que vous serez mort. Et moi, je vais bien rire.
— Aidez-moi, aidez-moi ! » cria John Mail. Lucas entendit ses pieds et ses mains tambouriner contre les parois. Apparemment, il essayait de sortir en reculant.
Mail tenta de repartir en sens inverse pour échapper à la voix, conscient de l'eau qui montait sous lui. Il était sans doute au pied d'une colline. La canalisation risquait de se remplir. Il fallait sortir de là. Sortir absolument.
Il recula, se démenant comme un fou, jusqu'au moment où ses pieds heurtèrent le tas de saletés qu'il avait écarté à l'aller. Et il se souvint. Il donna un grand coup de pied dedans, mais il ne pouvait pas le voir, il ne pouvait pas bouger. Il était coincé. Devant lui, il n'y avait plus qu'un petit carré de lumière en haut de l'orifice. Il repartit en*rampant vers l'avant, s'arrêta, se contorsionna pour libérer son pistolet, et le brandit devant lui.
« Laissez-moi sortir », glapit-il. Il appuya sur la détente. Le bruit de la détonation l'assourdit, le flash l'aveugla. Il progressa de quelques centimètres dans l'eau, telle une taupe, tira de nouveau.
Il ne pouvait presque plus rien voir, juste un filet de lumière. Davenport dit quelque chose qu'il ne comprit pas. Il resta couché dans l'eau, dont le niveau montait doucement, dans l'obscurité, avec sa douleur à l'estomac et son œil curieusement mort, le monde se refermant sur lui. Davenport allait l'enterrer vivant, il sentait l'eau gagner du terrain. Il se débattit, ne parvint pas à bouger. Il tenait encore l'arme et, sans réfléchir, il la cala sous son menton.
Lucas entendit la détonation assourdie et attendit.
« John ? »
Il écouta : rien. Les coups forcenés avaient cessé. Il se retourna et regarda en haut de la route, où les flics étaient toujours debout sur le toit de leur voiture, guettant dans la mauvaise direction, vers le champ de maïs. Les coups de feu tirés dans la canalisation avaient été à peine audibles de l'extérieur. Lucas commença à dégager les mottes d'herbe qui obstruaient l'entrée du boyau.
Un filet d'eau s'écoula.
Un peu de sang.
Puis un morceau de chair sanguinolente, en bouillie, qui flottait comme un bateau en papier sur le mince courant d'eau boueuse.
Lucas se releva et, du bout de sa chaussure définitivement bousillée, écarta les mottes d'herbe avant de grimper en haut du talus.
« Hé ! » cria-t-il au flic juché sur la voiture la plus proche. Le flic se retourna, et Lucas montra le fossé du doigt. Ils se mirent tous à courir dans sa direction.