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La voix était tendue : « Ils se rapprochent de vous. Il va falloir que vous bougiez. »

Mail, debout parmi les débris de deux châssis minitours décapités — il était en train de démonter des transmissions de disques durs —, émit un ricanement méchant à l'intention du téléphone et de la personne qui se trouvait en bout de ligne. « Précisez votre pensée. Vous ne voulez pas dire "bouger", vous voulez dire les tuer et m'en débarrasser.

— Je veux dire vous sortir de là, dit la voix. Je ne pensais pas que ça se passerait comme ça...

— Foutaises ! s'exclama Mail. Vous croyiez pouvoir me manipuler. Vous appuyiez sur les boutons. »

Il entendait respirer sur la ligne — exaspération, désespoir, appréhension? Mail aurait bien aimé savoir. Un jour, songea-t-il, il saurait à qui appartenait cette voix. Et là...

« D'ailleurs, ils ne sont pas aussi près que vous le croyez. Vous voulez seulement que je me débarrasse d'elles.

— Vous savez qu'Andi Manette leur a fait passer un message sur cette bande que vous l'avez autorisée à enregistrer? Sa tante est morte, ça fait longtemps. Elle s'appelait Lisa Farmer et elle vivait dans une ferme. Maintenant, ils vont faire le tour des fermes du comté de Dakota parce que c'est là qu'ils ont réussi à vous situer, grâce au petit piège du téléphone cellulaire. Vous n'avez plus beaucoup de temps. »

Clic.

Mail regarda le combiné, le reposa sur la fourche et se mit à arpenter le salon en sifflant, enjambant les pièces éparses de l'ordinateur. L'air qu'il sifflait remontait aux mauvais jours de l'hôpital, quand ils diffusaient les programmes de la station publique du Minnesota dans les cellules. Mozart pour les débutants : il avait dû entendre ça une centaine de fois. Mail n'avait rien à faire de Mozart. Il voulait du rythme, pas des mélodies. Il voulait des baguettes arrachant un tempo d'enfer à la batterie. Il voulait des tambours, des tambourins, des maracas, des timbales. Pas de la musique dégoulinante.

Et pourtant, il était en train de la siffler, une petite mélodie de Mozart jouée avec deux doigts, parce qu'il ne voulait pas penser à Andi Manette en train de le tromper, parce qu'il ne voulait pas encore la tuer.

L'avait-elle vraiment fait? Oui, il le savait d'instinct. Et cela le mettait terriblement en colère. Car il lui avait accordé sa confiance. Il lui avait donné une chance, et elle l'avait trahi. Ça se passait toujours de la même façon. Il aurait dû savoir que cela allait se reproduire. Il porta les mains à ses tempes et sentit le sang battre, la douleur sur le point de revenir. Bon Dieu, c'était ça l'histoire de sa vie : chaque fois qu'il essayait de faire quelque chose, on venait tout gâcher.

Il fit plusieurs fois le tour du salon-cuisine, ouvrit le réfrigérateur, regarda à l'intérieur sans vraiment voir le contenu, claqua la porte. Le sifflotement se transforma en fredonnement au fond de sa gorge, puis en grondement — toujours la mélodie de Mozart jouée avec deux doigts — et là, il se dirigea vers la porte donnant sur l'arrière et traversa la pelouse vers le pâturage qui s'étendait au-delà, avec la vieille maison dans le fond.

Il sauta par-dessus la clôture écroulée, passa devant une antique machine agricole à demi enterrée parmi les bleuets et les asters. A mi-pente, il se mit à courir, poings serrés, les yeux telles des billes de verre opaque.

 

Elles pensaient faire des progrès dans leurs rapports avec Mail : il n'était pas devenu gentil, mais Andi sentait qu'une forme de relation se créait. Si elle n'avait pas de pouvoir sur lui, du moins avait-elle de l'influence.

Et elles continuaient à s'acharner sur le clou. Elles n'avaient pas encore réussi à l'ébranler, pourtant, deux bons centimètres étaient dégagés. Plus que quelques heures et elles pourraient le sortir de là.

C'est alors que Mail arriva.

Elles l'entendirent courir au-dessus de leurs têtes, ses pas qui résonnaient dans l'escalier. Andi et Grace se regardèrent. Il se passait quelque chose. Grace, accroupie devant l'écran de jeux, se mit à trembler, inquiète.

La porte s'ouvrit et le visage de Mail apparut, un masque blanchâtre, des yeux révulsés, et les cheveux dressés sur la tête, tel le pelage d'un chat effrayé. « Sortez de là, bon Dieu ! »

 

Grace l'entendit frapper sa mère. Elle sentit chaque coup, même à travers la porte d'acier. Elle se dressa contre la porte et la martela de ses poings en criant : « Maman, maman, maman... »

Au bout de quelques minutes, elle s'arrêta et retourna au matelas, se boucha les oreilles pour ne plus entendre. Un peu plus tard, en larmes, elle ferma les yeux, se couvrit la bouche des deux mains et se considéra comme une traîtresse. Elle voulait que ces coups s'arrêtent mais elle n'avait pas le cran de crier. Elle refusait que Mail vienne la chercher, elle.

 

Une heure après avoir emmené Andi, Mail la ramena. Jusqu'alors, sa mère avait toujours été habillée lorsqu'il la remettait dans la cellule. Cette fois, elle était nue, et lui aussi.

Grace se recroquevilla contre le mur, tandis qu'il restait debout dans l'embrasure de la porte, la fixant avec une franche hostilité qui la terrifia comme rien ne l'avait encore jamais terrifiée. Elle plongea la tête entre ses genoux et, fermant les yeux, commença à fredonner pour elle-même, pour s'enfermer loin du monde extérieur. Mail l'écouta un instant, un mince sourire narquois traversa son visage et il tira la porte, clang.

 

Andi ne fit pas un geste.

Quand la porte fut refermée, Grace n'osa pas rouvrir les yeux, craignant qu'il ne soit resté à l'intérieur de la cellule. Au bout de quelques secondes, comme rien ne bougeait, elle risqua un coup d'oeil. Il était parti.

« Maman ? Maman ? » murmura Grace.

Andi poussa un gémissement et se tourna pour regarder sa fille. Du sang sortit de sa bouche.