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Les locaux de la brigade criminelle ressemblaient à la salle de rédaction d'un quotidien de province un peu minable. Les bureaux réservés aux détectives étaient séparés par des cloisons à hauteur d'épaule. Certaines tables offraient une surface nette, d'autres, un marécage de papiers et de souvenirs personnels. Trois sortes de classeurs métalliques, de couleur grise ou mastic, étaient casés un peu partout, là où il y avait de la place. Aide-mémoire périmés, notes de service, dessins humoristiques et lettres administratives étaient scotchés ou punaisés sur les murs et les tableaux d'affichage. Une radio en plastique marron de la taille d'un grille-pain, le modèle années soixante avec un gros bouton rond pour chercher les stations, trônait au sommet d'un classeur, un cintre métallique tordu planté dans son dos en guise d'antenne. Une voix altérée par une angine cancanait à travers le haut-parleur primitif.
« ... est un des crimes les plus marquants de l'histoire, depuis l'enlèvement des Sabines jusqu'au rapt du bébé Lindbergh, plus près de nous... »
Lucas, qui s'apprêtait à boire du bouillon de poule au vermicelle — une ration-minute dans un gobelet en carton —, s'arrêta dans l'embrasure de la porte, le gobelet à trois centimètres des lèvres. Cette voix lui était familière, mais il ne l'identifia qu'au moment où le maître de cérémonie intervint :
« Vous écoutez Blackjack Billy Walker, à vous, Edina, posez votre question au Dr David Girdler...
— Docteur Girdler, vous disiez à l'instant que les victimes d'enlèvements s'identifient à leur ravisseur. Ce que je pense, moi, c'est que nous avons là un parfait exemple de ce qui arrive lorsqu'un système scolaire libéral gave les enfants comme des oies avec des conneries politiquement correctes, leur enseignant des choses que les gosses savent fausses mais qu'ils sont obligés de croire parce qu'un individu investi de je ne sais quelle autorité a dit qu'il le fallait. Ces suppôts des syndicats qui se prétendent professeurs, par exemple... »
La voix de Girdler était délibérément onctueuse, feutrée, artificiellement grave dans un registre théâtral.
« Je comprends ce que vous ressentez — hum, hum — à ce sujet, bien que je ne sois pas tout à fait de votre avis : il y a quantité de bons professeurs. Cela mis à part, oui, ce processus d'identification intervient souvent dans les quelques heures qui suivent l'enlèvement; il arrive même que les victimes suggèrent à leur ravisseur des moyens pour empêcher la police de parvenir à ses fins... »
Lucas considéra le poste d'un air ébahi, n'en croyant pas ses oreilles. Greave était assis à son bureau, grignotant une barre de chocolat. « On dirait un putain de politicien, non? Il crevait d'envie de parler à la radio. À peine sorti de l'école, il a foncé à la station.
— Ça fait combien de temps qu'il parle? » Lucas termina sa soupe-minute et jeta le gobelet dans la corbeille.
« Une heure, dit Greave. Au fait, il y a un paquet de journaleux qui cherchent à vous joindre...
— Envoyez-les se faire foutre, répondit Lucas. Pour le moment, en tout cas. »
Une douzaine de détectives s'affairaient dans la salle — ceux de la division homicides/crimes violents, et d'autres des mœurs et du renseignement. Certains assis à une table, d'autres perchés sur des chaises pivotantes, d'autres encore adossés à des classeurs. Un homme très grand discutait golf avec un autre, très petit. Un type des mœurs jouait des coudes, chargé d'un plateau de la cafétéria rempli de tasses de café et de boîtes de Coca. Presque tous étaient en train de boire ou de manger quelque chose. Le bureau dégageait une odeur de café, de pop-corn éclaté au micro-ondes et de pizza réchauffée.
Harmon Anderson se dirigea vers le bureau de Greave en mâchonnant un sandwich poulet-salade. Une goutte de mayonnaise maculait sa lèvre supérieure. « Ferait n'importe quoi pour pérorer », dit-il entre deux bouchées. Anderson était un rustaud des montagnes, expert en informatique. « Girdler n'est pas médecin. Il a juste une licence de psychologie de je ne sais quelle fac de bouseux en Caroline du Nord. »
Sherrill, encore trempée, déboula à son tour. Elle ôta le chapeau de toile, l'égoutta en le secouant contre son manteau qu'elle enleva ensuite et alla accrocher à une patère. Elle fit un signe de tête à Lucas et, désignant la radio du menton, demanda : « Vous l'avez entendu?
— À la minute seulement », répondit Lucas, qui ajouta, s'adressant à Greave : « Vous lui avez demandé de ne pas faire ça? »
Greave acquiesça de la tête. « Le topo habituel. Je lui ai dit que nous devions la boucler afin que les auteurs du crime ignorent ce que nous savions au juste, et pour paraître sous notre meilleur jour si ça se terminait devant le tribunal.
— Vous avez bien dit auteurs du crime ? demanda Lucas.
— Ouais. Vous avez le droit de me punir.
— À mon avis, il s'en fout complètement, fit remarquer Sherrill en faisant bouffer ses cheveux. J'ai écouté en route. Tous les trucs qu'il ne nous a pas dits lui reviennent en mémoire...
— Il se rattrape, dit Lucas.
— Tout le monde veut devenir vedette de cinéma », ajouta Greave. Ils se turent un instant pour écouter :
« Docteur Girdler, vous savez que la police n'empêche pas le crime, elle se contente de le consigner dans ses registres. Quelquefois, elle attrape le criminel, mais alors il est trop tard. Cet enlèvement en est un parfait exemple. Si Mme Manette avait eu une arme sur elle, ou si vous en aviez eu une, vous auriez pu immobiliser ce type. Au lieu de quoi, vous vous êtes retrouvé dans ce couloir, debout, incapable d'intervenir. Je vais vous dire une chose : les criminels sont armés. Il est grand temps que nous autres ^ citoyens tirions parti des droits que nous confère le 2e Amendement... »
« Bon sang, dit Sherrill, ça va se transformer en cirque.
— C'est déjà fait. » Tous regardèrent du côté de la porte. Frank Lester, directeur adjoint pour les enquêtes criminelles, entra, les mains chargées de paperasse. Il était fatigué, ses traits tirés en témoignaient. Trop d'années sur le pont. « Vous avez du nouveau ? »
Lucas acquiesça. « J'ai parié à Dunn. Je ne pense pas qu'il soit dans le coup.
— N'empêche, c'est un candidat, dit Greave.
— Oui, c'est un candidat », reconnut Lucas. Puis s'adressant à Lester : « Les fédés sont entrés dans la danse?
— D'un instant à l'autre, confirma Lester. Ils sont bien obligés. »
Lucas fît tourner la bague de fiançailles autour de l'extrémité de son annulaire, vit que Lester l'observait et la remit dans sa poche. Lester poursuivit : « Même si les fédéraux s'y mettent, Manette veut que nous continuions. Le chef est d'accord.
— Bon Dieu, j'aimerais vraiment que cette saloperie s'arrête, dit Greave en se frottant le front.
— Ça existe depuis que Caïn et Abel ont commencé, répliqua Anderson.
— Je ne parlais pas des crimes, expliqua Greave en interrompant son geste. Je parlais de la politique. S'il n'y avait plus de crimes, je me retrouverais sans boulot.
— T'en obtiendrais certainement un à cette putain de radio, avec un costard pareil », ironisa Sherrill.
Lester leva la main pour leur intimer le silence et agita le bloc-notes sur lequel il avait gribouillé.
« Écoutez bien, vous tous. »
Les bavardages s'éteignirent, et les policiers firent cercle autour de Lester. « Harmon Anderson vous distribuera vos instructions, mais, auparavant, je veux préciser ce que nous recherchons et que vous me communiquiez vos idées, au cas où nous aurions négligé quelque chose.
— Où en est-on, pour les heures supplémentaires? demanda quelqu'un dans le fond.
— Nous avons carte blanche, nous prendrons le temps qu'il faudra », dit Lester. Il consulta une des feuilles qu'il tenait à la main. « Bon, la plupart d'entre vous vont devoir faire du porte-à-porte... »
Lester baissa la tête sous l'avalanche de grognements — dehors, il pleuvait toujours à verse — et continua : « Il y a une quantité de petits détails que nous devons régler rapidement. D'ici à demain matin nous avons besoin d'identifier la peinture relevée sur le parking. Il faut donc passer l'école au peigne fin pour voir si on y trouve ce genre de peinture, ou la même couleur. Jim Hill ici présent — il désigna l'un des détectives — fait remarquer que l'on trouve rarement de la peinture à l'eau ailleurs que dans les écoles, ce qui veut dire que l'établissement est peut être impliqué d'une manière ou d'une autre.
— C'est son vieux qui a fait ça, lança une voix.
— Nous contrôlons également cette hypothèse, dit Lester. En attendant, nous avons le sang sur la chaussure. L'un de vous devra emporter les échantillons au laboratoire, parce qu'il faut savoir très vite si c'est le sang de la mère ou d'une des filles. S'il s'agit du sang de quelqu'un d'autre, nous le comparerons aux échantillons d'ADN du fichier criminel de l'État. Et il faut contacter la fac de médecine pour obtenir le groupe sanguin de Mme Manette. Il paraît qu'elle se portait de temps en temps volontaire pour des travaux pratiques, il se peut donc qu'ils aient son empreinte ADN, et si le sang de la chaussure appartient à une de ses filles, une ADN pourrait nous permettre d'établir...
— Ça prend du temps, une analyse d'ADN, fit observer un petit flic tout rose coiffé d'un chapeau à bord relevé dont la bande s'ornait d'une plume.
— Pas celle-là», répondit Lester. Il consulta sa liste. « Il faut retrouver toutes les Ford Econoline qui peuvent appartenir aux patients de Mme Manette, à des membres de sa famille, au personnel de l'école et aux divers criminels fichés dans les archives du Minnesota et du Wisconsin, si nous pouvons y avoir accès. Il faut voir s'il y a des Econoline dans une des sociétés ayant un lien avec Tower Manette ou Dunn. Allez chez Ford, essayez d'obtenir une liste des Econoline vendues en épluchant leur fichier garanties — il paraît que c'est un modèle ancien, alors remontez aussi loin que vous pourrez. Il faut comparer la liste des Econoline immatriculées à la liste de ses patients, que nous essayons d'obtenir... »
Anderson l'interrompit. « Je suis en train de dresser la liste de ses patients. Chaque fois qu'un nom émergera au cours de l'enquête, nous pourrons vérifier s'il figure sur l'autre liste, alors rapportez le plus de noms possible. Tous les profs de l'école, les relevés de téléphone de Mme Manette, n'importe quoi. »
Lester acquiesça et poursuivit : « Nous devons vérifier les comptes en banque de Mme Manette et de George Dunn, voir si quelqu'un avait des problèmes d'argent. Jeter un coup d'œil aux polices d'assurance. Quoi d'autre?
— Manette est en train de recenser ses ennemis, intervint Lucas.
— Vérifiez aussi ça, dit Lester à Anderson. Que sommes-nous en train d'oublier?
— Un appel au public, suggéra un flic noir vêtu d'un costume gris perle. En distribuant des photos de Mme Manette et de ses filles.
— Tous les organes de presse ont déjà des photos, mais nous allons sortir des clichés de meilleure qualité d'ici quelques heures, dit Lester. On parle d'une récompense pour quiconque fournirait des renseignements. On vous tiendra au courant. Ce qui doit être bien clair dès maintenant, c'est que toutes les communications avec l'extérieur doivent passer par le département des relations publiques. Je ne veux pas que quiconque parle aux journalistes. Tout le monde a bien compris ? »
Tout le monde avait bien compris. Lester se tourna vers Sherrill.
« Qu'a donné le porte-à-porte, jusqu'ici?
— Nous avons approché toutes les maisons dont les habitants pouvaient voir l'école, sauf deux où il n'y avait personne. Nous recherchons les occupants, au cas où ils auraient été là au moment de l'enlèvement, répondit Sherrill. La seule chose que nous ayons jusqu'ici est une femme qui a vu la camionnette et qui a reconnu les feux de position d'une Econoline au moment où elle s'éloignait. Nous pensons donc que l'identification de la camionnette tient le coup. Nous allons nous retaper la tournée une deuxième fois, pour faire raconter aux gens ce qu'ils peuvent avoir vu ces jours derniers, et nous opérons de même dans le voisinage de Tower Manette. Si cet enlèvement a été prémédité, le type a dû suivre sa victime. Pour l'instant, c'est tout.
— Parfait », dit Lester. Il parcourut la salle du regard. « Vous avez tous une vue d'ensemble de la situation. Prenez vos instructions auprès d'Anderson, et en route. Je veux que chacun de vous se crève la paillasse sur ce coup-ci. Ça va être particulièrement rude, et il faut que nous fassions bonne impression. »
Pendant que les détectives se pressaient autour d'Anderson, Lucas se pencha vers Greave et demanda : « La gamine, notre autre témoin, est-ce qu'elle a vu quelque chose que Girdler ne nous aurait pas communiqué ? »
Greave se gratta la nuque et son regard se fit vague.
« Ah, la gamine... Je ne sais pas. Je n'ai pas obtenu grand-chose d'elle. Elle était un peu larguée. Je n'ai pas eu l'impression qu'elle pouvait vraiment nous aider.
— Vous avez son numéro de téléphone ?
— Bien sûr. Vous le voulez?
— Elle n'habite pas à Saint Paul? Highland Park?
— Quelque part par là, si. »
Lester intercepta Lucas à la porte de son bureau au moment où il donnait un tour de clé.
« Tu as une idée sur la question ? demanda-t-il.
— La même que tout le monde : le fric ou un cinglé, répondit Lucas. Si nous ne recevons pas de demande de rançon, nous le trouverons dans les dossiers de ses patients, ou alors parmi les membres de la famille.
— Il risque d'y avoir un problème avec les fichiers, dit Lester. Manette a parlé à la dénommée Wolfe, et elle a sauté au plafond. Je crois qu'ils ont eu un drôle d'accrochage. Elle invoque le secret médical.
— Ça n'existe pas, Frank, affirma Lucas. Fais signer un ordre de soit-communiqué pour les dossiers. N'en dis mot à personne. Si tu en parles, ça va faire toute une histoire, et les médias vont se déchaîner. Sors un juge du lit et arrache-lui le document. J'irai le présenter moi-même, si tu y tiens.
— Ça serait parfait, mais pas ce soir. Nous avons déjà trop de pain sur la planche. Je le tiendrai à ta disposition demain matin à sept heures.
— Je viendrai le chercher dès que j'arriverai à me sortir du lit, fit Lucas, qui n'était pas un lève-tôt. Je vais aussi m'arrêter en chemin pour dire un mot à la petite. Ce soir.
— Bob lui a déjà parlé, remarqua Lester, l'air gêné.
— Oui, c'est vrai », admit Lucas. Une pause, et il ajouta : « C'est ton problème.
— Bob est un gentil garçon, plaida Lester.
— Il ne réussirait même pas à attraper une chaude-pisse au bordel, Frank.
— Ouais, ouais... Tu as parlé aux parents de la petite?
— Il n'y a pas deux minutes. Je leur ai annoncé mon arrivée. »
Clarice Bernet portait un tailleur et une cravate. Son mari, Thomas, un cardigan de cachemire et une cravate. « Nous ne voulons pas l'effrayer davantage », déclara la mère. Elle sifflait comme un serpent. C'était une femme osseuse, avec des cheveux blonds et raides, et un nez pointu. Ses dents évoquaient celles d'un rongeur, et elle se dressait de toute sa hauteur face à Lucas.
« Je ne suis pas ici pour l'effrayer.
— Vous n'avez pas intérêt, dit la femme en agitant un index sous son nez. Nous avons déjà eu assez d'ennuis avec tout ça. Le premier policier l'a interrogée sans nous laisser le temps d'arriver sur les lieux.
— Nous espérions pouvoir intercepter la camionnette du ravisseur », expliqua Lucas en gardant son calme, mais il sentait la colère monter en lui.
Thomas Bernet agita ses bajoues. « Nous en sommes conscients, mais vous devez comprendre que cette histoire a été traumatisante pour notre fille. »
Ils se tenaient dans l'entrée pavée de tommettes de la maison des Bernet, un placard d'un côté, une affiche encadrée de l'autre, souvenir de la rétrospective Rembrandt de 1992 au Rijksmuseum d'Amsterdam. Rembrandt, âgé d'une cinquantaine d'années et l'air triste, dévisageait Lucas. « Vous devez comprendre qu'il s'agit d'une enquête concernant un enlèvement qui pourrait devenir une enquête concernant un meurtre, aboya-t-il d'un ton nettement plus tranchant. D'une manière ou d'une autre, nous parlerons à votre fille et obtiendrons d'elle des réponses. Nous pouvons le faire agréablement, ici, ou moins agréablement, dans les locaux de la brigade criminelle, en vertu d'une convocation pour déposition. » Il marqua une pause d'une demi-seconde. « Je préférerais ne pas avoir à utiliser la convocation.
— Il est inutile de nous menacer », dit Thomas Bernet. Il était directeur d'un département de General Mills et savait très bien quand il était confronté à une menace.
« Je ne vous menace pas. Je vous expose les réalités prévues par la loi. La vie de trois personnes est en danger, et si votre fille doit passer une mauvaise nuit, voire deux, à cause de ça, c'est regrettable. Je dois penser aux victimes et à ce qu'elles endurent. Maintenant, est-ce que je peux parler à Mercedes, ou dois-je aller quérir une convocation ? »
Mercedes Bernet était une très jeune fille au menton pointu, avec une coupe de cheveux à cent dollars et un regard qui accusait cinq années de trop. Vêtue d'un kimono de soie rose, elle était assise, chevilles croisées, sur le canapé du salon, à portée d'un piano de concert Yamaha. Elle commençait à avoir de la poitrine, songea Lucas, car elle se tenait cambrée avec une sorte de fausse modestie, tirant le plus grand parti de ce qui n'était pas encore très conséquent. Sa mère assise juste à côté d'elle et son père rôdant derrière le canapé, elle raconta à Lucas ce qu'elle avait vu.
« Grace se tenait là, regardant à droite et à gauche, comme si elle ne comprenait pas ce qui se passait. Elle est même revenue vers la porte un instant et puis elle est ressortie. Après, la camionnette s'est arrêtée juste devant, elle allait dans cette direction, dit-elle en désignant la gauche. Et puis ce type en est descendu supervite, il a couru vers elle, et elle a essayé de reculer, mais il l'a attrapée par la manche et par les cheveux et il l'a jetée directement depuis ce porche-machin...
— Le portique, corrigea Clarice Bernet.
— Bon, d'accord, comme tu veux, dit Mercedes en levant les yeux au ciel. Bref il l'a tirée jusqu'à la camionnette, il a fait coulisser la portière et il l'a balancée à l'intérieur. Je veux dire qu'il était vraiment énorme ce type. Il l'a simplement jetée dedans. Et avant qu'il referme la porte, j'ai vu deux personnes à l'intérieur. Mme Dunn...
— Mme Manette, précisa la mère.
— Oui, peu importe, et elle avait du sang plein le visage. On aurait dit qu'elle était en train de ramper. Il y avait une autre fille à l'intérieur, j'ai pensé que c'était Geneviève, mais je n'ai pas vu sa tête. Elle était comme couchée par terre. Et puis le type a refermé la porte.
— Où était M. Girdler pendant tout ce temps ?
— Je ne l'ai vu qu'après. Il était derrière moi quelque part. Je lui ai dit d'appeler le 911 mais il était, je ne sais pas, boh... » Elle leva derechef les yeux au ciel, et Lucas sourit.
« Réfléchissez bien, insista-t-il. Dites-moi exactement à quoi ressemblait le ravisseur. »
Mercedes s'appuya contre le dossier, ferma les yeux et, une minute plus tard, sans les rouvrir, dit : « Très baraqué. Les cheveux blonds mais ils avaient l'air bizarres, comme oxygénés ou quelque chose de ce genre. Parce qu'il avait la peau vraiment foncée, pas comme un Noir, mais vous savez, foncée, quoi. » Elle rouvrit les yeux et examina le visage de Lucas. « Un peu comme vous, si on peut dire. Son visage ne ressemblait pas du tout au vôtre, il était même spécialement étroit, mais il avait le même teint que vous et il était aussi costaud.
— Que portait-il ? Il y a un détail qui vous a frappée? »
Elle referma les yeux et revécut toute la scène derrière ses paupières baissées, puis elle les rouvrit de nouveau, l'air surpris, et lança : « Oh, merde !
— Mercedes ! » s'exclama sa mère, scandalisée.
Lucas l'encouragea d'un signe de tête et
demanda : « Quoi ?
— Il portait un T-shirt GenCon. Je me disais bien qu'il y avait quelque chose.
— Un GenCon? répéta Lucas. Vous êtes sûre? Vous avez pu noter l'année?
— Vous savez ce que c'est? demanda-t-elle d'un air étonné.
— Bien sûr. Je conçois des jeux de rôles...
— Vraiment? Mon petit ami...
— Mercedes ! » Là, le ton de la mère se fit menaçant, et Mercedes regagna un territoire moins dangereux.
« Un de mes amis à l'école en avait un. Je l'ai immédiatement reconnu — ce n'était pas le même que celui de mon ami mais c'était un GenCon. Il y avait GenCon inscrit en gros juste devant, et un de ces drôles de dés. Entièrement noir et blanc, assez bon marché...
— Qu'est-ce que c'est que ça, GenCon ? demanda Thomas Bernet, regardant Lucas, puis sa fille, d'un air soupçonneux comme si GenCon, dans son esprit, avait un rapport quelconque avec Condom.
— C'est une convention d'amateurs de jeux de rôles qui se réunit sur les bords du lac de Genève. » Puis, s'adressant à Mercedes : « Pourquoi ne l'avez-vous pas dit à l'autre policier?
— J'avais du mal à capter son attention. Et puis ce connard de Girdler...
— Mercedes ! » Sa mère se jeta sur le mot comme un loup sur l'agneau.
« Eh bien quoi, c'est vrai, il est con, dit la jeune fille, se défendant à peine. Il n'arrêtait pas de me couper la parole, alors qu'à mon avis il n'a presque rien vu. Il s'est planqué dans le couloir quasiment tout le temps.
— Parfait, dit Lucas. Et pour la camionnette? Vous avez remarqué quelque chose de particulier?
— Oui, répondit-elle en opinant. Il y avait un truc, je l'ai dit à l'autre policier. On avait recouvert l'inscription sur la carrosserie avec de la peinture. Je ne sais pas ce que ça disait, mais il y avait des lettres sur la porte, et on avait peint par-dessus.
— Quelles lettres ? »
Elle haussa les épaules.
« Je ne sais pas. C'est juste un truc que j'ai remarqué en m'approchant de la fenêtre, quand il s'est éloigné. C'était drôlement mal peint, vous savez? Comme si on avait balancé un pot de peinture sur les vieilles lettres, c'est tout. »
Lucas utilisa le téléphone des Bernet pour appeler le bureau et transmettre à Anderson les renseignements concernant le T-shirt et la camionnette.
« Tu rentres chez toi ? demanda Anderson.
— Il n'y a plus grand-chose à faire ce soir, à moins qu'on ne reçoive un appel. Est-ce que le porte-à-porte continue?
— Oui, ils sont du côté de chez Manette, maintenant. À questionner les gens sur d'éventuels comportements étranges. Jusqu'ici, on ne m'a rien signalé.
— Tenez-moi au courant.
— Ouais, je préparerai un dossier sur la question... Tu as fait ta demande à Weather?
— Nom d'un chien ! s'exclama Lucas en riant.
— Eh, c'est du ragot de première main.
— Je te tiendrai au courant. »
Lucas palpa la bague de fiançailles au fond de sa poche. Il allait peut-être le faire, se dit-il.
« J'ai comme un pressentiment à ce sujet.
— Au sujet de Weather?
— Non, des femmes Manette. Il se passe quelque chose de particulier. Je ne pense pas qu'elles soient mortes. Elles sont quelque part en train de nous attendre. »
Weather Karkinnen était couchée du côté gauche du lit, près de la fenêtre, qu'elle avait laissée entrebâillée pour profiter de l'air frais de la nuit.
«Des problèmes? demanda-t-elle d'une voix endormie.
— Oui. » Il se glissa à côté d'elle, se rapprocha et l'embrassa dans le cou, juste derrière l'oreille.
« Raconte, dit-elle en roulant sur le dos.
— Il est tard. » Elle était chirurgienne et opérait presque tous les jours, en général à partir de sept heures du matin.
« Ça va très bien. Je commence plus tard, demain.
— Il s'agit de la fille de Tower Manette et de ses deux enfants. Ses filles. » Il lui raconta l'enlèvement dans les grandes lignes, lui parla du sang sur la chaussure.
« C'est atroce quand il y a des enfants impliqués.
— Je sais. »
Weather était chirurgienne, mais elle avait l'air d'une athlète, une lutteuse plus précisément, qui aurait livré quelques combats de trop. Elle avait de larges épaules et tenait souvent ses mains devant elle, poings serrés, comme un boxeur qui vient de se faire sonner. Son nez, un peu trop grand, était légèrement dévié vers la gauche. Ses cheveux d'un brun clair parsemé de stries blanches étaient coupés court. Ses hautes pommettes slaves lui conféraient un air de Finlandaise pur sang, et ses yeux étaient bleu foncé. Une sportive, et pourtant légère. Lucas pouvait la soulever comme un paquet et la porter dans toute la maison. Ce qu'il lui était arrivé de faire, mais pas avec tous ses vêtements.
Weather n'était pas jolie, mais elle le touchait avec une force qu'il n'avait jamais connue auparavant. L'attirance qu'il éprouvait pour elle avait acquis une telle intensité qu'il en était parfois effrayé. Certaines nuits, éveillé à son côté, il la regardait dormir et inventait des cauchemars où elle le quittait.
Ils s'étaient rencontrés dans le nord du Wisconsin, où Weather opérait dans un hôpital local. Lucas avait démantelé un réseau de prostitution infantile et coincé le tueur qui était le cerveau de l'affaire. Lors du dénouement, une poursuite à travers bois, il avait été blessé à la gorge par une jeune fille. Weather lui avait sauvé la vie en lui ouvrant la gorge avec un couteau de poche.
Une drôle de façon de faire connaissance.
Lucas la prit par la taille.
«Jusqu'à quelle heure peux-tu tenir? murmura-t-il.
— Les hommes sont tous des bêtes », dit-elle en se rapprochant de lui.
Quand elle s'endormit, Lucas, détendu et réchauffé, se lova contre elle. Elle enfouit profondément la tête dans un oreiller et tendit les fesses vers lui. Le meilleur moment pour la demander en mariage serait maintenant, songea-t-il. Il était éveillé, il avait l'esprit clair et il se sentait d'humeur romantique... et elle dormait comme un enfant. Il sourit à part soi, lui tapota la hanche et se laissa retomber sur son oreiller.
Il gardait la bague au fond de son tiroir à chaussettes, dans l'attente du moment propice. Devinant sa présence, il se demanda si elle projetait des étincelles noires dans l'obscurité.