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La Fille du Roi Pêcheur

Il faisait très chaud le jour où Lancelot pénétra dans la forêt de Sarpenic. Il avait traversé de grandes plaines et franchi d’innombrables rivières depuis qu’il avait quitté Gauvain à Rigomer. Il n’avait pas voulu revenir à Kaerlion, car la honte le tenaillait de n’avoir pas réussi, malgré ses grandes prouesses, à lever les enchantements qui pesaient sur la cité. Comment aurait-il osé se présenter devant Guenièvre, sachant qu’il avait échoué au dernier moment et qu’il n’avait été sauvé du déshonneur que par la présence de Gauvain ? Certes, sa reconnaissance envers lui était immense et sincère, mais il ne pouvait se défendre d’une certaine amertume. Avant de revenir à la cour d’Arthur, il lui fallait accomplir quelque prodige de façon à se présenter la tête haute, sans risquer le moindre regard méprisant. Et il s’en allait au hasard à travers le royaume.

Il s’arrêta quelques instants auprès d’une fontaine pour s’y rafraîchir et se reposer. Puis il se remit en selle et suivit un chemin qui serpentait dans les bois. Il ne rencontra âme qui vive, mais vers le soir, alors qu’il arrivait à l’extrême limite de la forêt, il trouva, dans une clairière, une jeune fille assise sur un bloc de pierre et qui se lamentait, versant d’abondantes larmes.

Il s’arrêta et, mettant pied à terre, alla vers elle et la salua. « Jeune fille, dit-il, que Dieu te bénisse. Mais dis-moi quelle est la raison de ton chagrin. Si je puis y apporter quelque remède, je le ferai volontiers. – Seigneur chevalier, répondit-elle, si je pensais que ce fût utile, je te le dirais. Sinon, pourquoi t’importuner ? – En tout cas, tu n’en subirais pas de dommage. Dis-moi donc ce qui te tourmente. Je n’ai pas l’habitude de faire défaut à ceux qui me font confiance. – Par Dieu, seigneur, je vais donc te le dire. Il est bien connu que Méléagant, ce maudit félon, le fils du roi Baudemagu, alla un jour à la cour d’Arthur pour conquérir, s’il le pouvait, la reine Guenièvre. On sait bien qu’il le fit, en dépit de Kaï, le sénéchal, et que Lancelot du Lac la ramena. Mais ce qu’on sait moins, c’est qu’entre-temps, une demoiselle de bonne naissance, la sœur de Méléagant, avait fait évader Lancelot d’une tour où il avait été enfermé par traîtrise. Après sa délivrance, la demoiselle l’avait retenu chez elle jusqu’à sa guérison, car il avait beaucoup souffert en prison, puis elle l’avait laissé partir à la cour du roi Arthur où, finalement, il vainquit et tua Méléagant. Mais quand sa parenté apprit qu’elle avait tiré Lancelot de sa prison, elle fut accusée de l’avoir fait pour supprimer son frère. Forts de cette accusation, les parents de Méléagant se sont emparés d’elle et l’ont accusée solennellement, disant que si elle ne trouvait pas un champion pour défendre sa cause, ils feraient justice d’elle comme d’une sœur responsable de la mort de son frère. – Qu’est devenue la demoiselle ? demanda Lancelot. – Elle a fort bien réagi devant cette accusation. Elle a affirmé qu’elle trouverait un défenseur et elle a même fixé la date à laquelle arriverait un chevalier pour soutenir sa cause. Elle a alors envoyé des messagers pour en obtenir un, mais on n’en découvrit aucun qui osât prendre les armes contre ceux qui l’accusaient. Le délai s’achève demain, et elle n’a pas réussi à trouver un champion. On s’accorde donc à dire qu’elle est maintenant sous le coup du forfait qu’on lui impute, et on l’a déjà condamnée au bûcher pour demain matin. Cette pensée m’est intolérable ; c’est pourquoi je pleure, car c’est une des plus nobles demoiselles du monde, et son mérite est très grand. – Dis-moi, jeune fille, si elle trouvait demain un défenseur, ne serait-elle pas quitte du jugement qui l’a condamnée ? – Je n’en sais rien, seigneur chevalier, répondit-elle. – Se trouve-t-elle loin d’ici ? – Seigneur, il n’y a que six lieues anglaises. Si tu te levais demain de bon matin, tu y serais avant la première heure. – Et où peut-on la trouver ? – Au château de Flœgo. Ce chemin y mène tout droit si tu ne le quittes pas. » Lancelot se remit en selle. « Je te remercie et te recommande à Dieu, jeune fille », dit-il. Et, la laissant à sa peine, il partit à vive allure.

Bientôt, au sortir de la forêt, il aperçut en face de lui les bâtiments d’un monastère et quitta son chemin pour aller dans sa direction, pensant qu’il pourrait y loger pour la nuit. À la porte, étaient assis quatre frères qui venaient de chanter les complies et prenaient le frais en attendant d’aller dormir. Ils se levèrent à son arrivée pour l’aider à descendre de cheval, lui souhaitèrent la bienvenue, le firent entrer et lui demandèrent s’il avait soupé. Il répondit qu’il n’avait rien mangé de la journée. Alors, ils dressèrent la table et préparèrent ce qu’il fallait, pendant que Lancelot allait se recueillir à la chapelle.

Comme il se disposait à dire une prière, il remarqua la grille du chœur, en argent, richement ornée de petites fleurs d’or, d’oiseaux et de bêtes, et derrière, cinq chevaliers bien vivants, en armes, coiffés du heaume, l’épée en main, prêts à se défendre, comme s’ils s’attendaient à une attaque. Lancelot fut fort intrigué. Il se redressa aussitôt, marcha vers la grille et salua les chevaliers. Ceux-ci lui souhaitèrent la bienvenue. Il pénétra alors à l’intérieur par un portillon aménagé et aperçut, près des chevaliers, un tombeau d’une valeur inestimable, tout en or fin et incrusté de pierres précieuses d’une telle beauté qu’il en demeura stupéfait. Se demandant émerveillé quel pouvait être celui qui avait un tombeau si majestueux et si somptueux – il ne pouvait s’agir que d’un roi ou d’un prince, étant donné la richesse et la finesse de l’ornementation et l’abondance de l’or –, Lancelot interrogea les chevaliers. « Seigneur, répondit l’un d’eux, nous sommes les gardiens du corps qui gît dans cette sépulture afin que nul ne puisse l’enlever d’ici. Nous sommes cinq pour le garder de jour, et cinq autres assurent de nuit le même service. – Pourquoi donc avez-vous peur qu’on l’emporte ? – Seigneur, parce qu’un des frères qui est ici, et qui est d’une grande sagesse, ayant un peu le don de prédiction, nous a assuré tout récemment qu’un chevalier viendrait en ces lieux, l’emporterait de force et l’emmènerait hors du pays. Et nous, qui sommes de cette terre, préférerions mourir plutôt que de nous le voir ravir. Aussi le gardons-nous avec vigilance, car le bon frère nous a dit que l’arrivée de ce chevalier était imminente. »

Lancelot, de plus en plus intrigué, murmura comme pour lui-même : « Il était sûrement un noble prince, celui pour qui on a construit un si magnifique tombeau. – Certes, acquiesça l’un des chevaliers. Il fut un homme noble et puissant, l’un des meilleurs de ce siècle, mais aussi l’homme le plus sage qu’on eût pu trouver. – Par Dieu, qui était cet homme ? – Seigneur, si tu sais lire, tu peux le voir, car son nom est inscrit sur la pierre tombale. »

Lancelot se pencha et lut cette inscription : « Ci-gît Galehot, le fils de la Géante, seigneur des Îles Lointaines, qui trépassa par affection pour Lancelot du Lac. » Lancelot n’en put supporter davantage. Comme foudroyé, il tomba sans connaissance et demeura étendu sur le sol sans prononcer une parole. Les chevaliers s’empressèrent pour le relever, ne comprenant pas sa faiblesse soudaine. Revenu à lui, Lancelot se mit à se lamenter : « Hélas ! Quelle douleur et quelle perte ! » s’écria-t-il, en frappant ses poings l’un contre l’autre, égratignant son visage et le mettant en sang, s’arrachant les cheveux, à la consternation des chevaliers ne sachant que faire pour le calmer. Il cessa soudain de pleurer, mais il se mit à se frapper la tête et la poitrine à coups de poing, s’injuriant et maudissant l’heure de sa naissance. « Ah, Dieu ! quel dommage et quelle perte que celle de l’homme de bien le plus parfait du monde, mort à cause du plus vil et du plus misérable chevalier qui fut jamais ! »

Le désespoir de Lancelot était tel que les frères, attirés par les cris et les lamentations, se précipitèrent dans l’église et le regardèrent, stupéfaits. Tous lui demandèrent qui il était et d’où il venait, mais il ne pouvait même pas répondre tant sa douleur était profonde. Quand il se fut un peu calmé, il regarda de nouveau l’inscription, lut et relut avec désolation « qui trépassa par affection pour Lancelot du Lac ». Alors se disant que, puisque Galehot était mort à cause de lui, il était juste qu’il mourût lui-même à cause de Galehot, il franchit d’un bond la grille et sortit de l’église pour aller chercher son épée laissée à la porte, bien décidé à se la plonger dans la poitrine.

Il se saisit de l’arme. À ce moment, quelqu’un lui tira le bras en arrière. Il se retourna et vit une femme, d’allure très noble et très belle. Et la femme lui dit : « Que veux-tu faire et où vas-tu ainsi ? – Laisse-moi ! s’écria Lancelot. Laisse-moi mettre un terme à ma douleur, puisque désormais je n’aurai plus ni repos ni joie en ce monde ! – Dis-moi au moins la raison de ton désespoir ! » dit la femme d’une voix autoritaire. Mais Lancelot ne répondit rien, et grâce à sa souplesse, lui échappa promptement. Comme il se mettait à courir, la femme cria : « Au nom de l’être que tu aimes le plus au monde, arrête-toi ! Je t’interdis de fuir avant de m’avoir parlé ! » Lancelot s’arrêta net et se retourna. Alors, il la reconnut : c’était l’une des compagnes de la Dame du Lac, l’une de celles qui avaient si tendrement pris soin de lui lorsqu’il était tout jeune enfant. Il revint vers elle, la tête basse, et lui souhaita la bienvenue. « Par Dieu ! soupira-t-elle, j’attendais de toi un meilleur accueil ! Je vois que tu n’as pas changé : toujours aussi impulsif, aussi rapide à te mettre en colère. Je t’écoute. – Demoiselle, dit-il, je te prie, au nom de Dieu, de ne pas m’en tenir rigueur. Mon désespoir est si grand que seul Dieu pourrait me rendre courage. Jamais, crois-le bien, je ne retrouverai maintenant la joie, quoi qu’il advienne. – Mais si, Lancelot, mais si ! Voici ce que ma Dame me prie de te transmettre. – Parle, je t’écouterai volontiers puisque tu viens au nom de celle à qui je dois tout.

— Ma Dame désire que tu fasses enlever le corps de Galehot d’ici et qu’il soit transporté jusqu’à la Douloureuse Garde, afin qu’il puisse reposer dans le tombeau même où tu as vu ton nom inscrit. Telle est sa volonté, car elle sait que, dans très longtemps, c’est là aussi que sera enseveli ton corps, Lancelot. » Ces paroles eurent le don d’apaiser Lancelot. Il remercia la femme et répondit qu’il suivrait ses conseils. Puis il demanda des nouvelles de la Dame. « Elle a été fort bouleversée pendant plusieurs jours, car elle avait vu dans l’avenir, comme le lui a appris Merlin, que dès que tu découvrirais la tombe de Galehot, tu te donnerais la mort, éperdu de douleur, si tu n’en étais pas détourné au plus vite. C’est pourquoi elle m’a envoyée ici en toute diligence, pour te prier de mettre fin à ton désespoir qui ne peut que te détruire, et, au nom de l’être que tu aimes le plus au monde, de te ressaisir autant que faire se peut. Faute de quoi, elle te ferait défaut à jamais dès que tu aurais besoin d’elle. – C’est bien, dit Lancelot, je lui obéirai en tout point.

— Mais ce n’est pas tout, dit encore l’envoyée de la Dame du Lac. Arme-toi, car j’ai bien l’impression que ces gardiens ne te laisseront pas faire si tu manifestes la volonté d’emmener le corps de Galehot. – Plutôt mourir que de ne pas enlever Galehot de cette sépulture ! » s’exclama Lancelot. Il alla s’armer, tandis que la femme, entrant dans l’église, s’adressait aux gardiens : « Seigneurs, voulez-vous éviter ce qui sera de toute façon inévitable ? » Ils la regardèrent sans comprendre. « Je veux parler du corps dont vous avez la garde et qui sera, vous le savez, enlevé. – Nullement, nous avons le pouvoir de nous opposer à tout homme qui viendra dans ce but. – Vous avez tort, car celui qui doit enlever le corps de Galehot est venu. Si vous vous opposez à lui, vous courrez tous à la mort. Aussi vaut-il mieux le laisser agir. » Mais les gardes demeurèrent intraitables, s’obstinèrent, affirmant que le corps ne serait enlevé tant qu’ils seraient en vie, et que le chevalier venu dans cette intention, fût-il plus preux que Lancelot lui-même, ne l’emporterait pas. « C’est bon, dit-elle, nous verrons bien comment tout se terminera. Je vous aurai prévenus. »

Lancelot surgit, au moment même, l’épée à la main. « Que veux-tu ? demandèrent les gardiens. – Je veux, répondit Lancelot, le corps enseveli sous cette dalle – Tu ne l’auras à aucun prix. Nous mourrons plutôt que de le laisser prendre. – Vous voici donc à l’article de la mort ! fit Lancelot, puisque vous ne voulez pas vous montrer raisonnables. » Alors, il bondit dans le chœur, l’épée nue, et porta sur les gardiens de si terribles coups qu’ils reculèrent. Blessé, l’un d’eux s’affaissa sur le sol, mais ses quatre compagnons se ruèrent sur Lancelot avec fureur, et mirent en pièces son bouclier et son heaume. Réagissant à leur attaque, ne se contrôlant plus, Lancelot assomma d’un coup sec ses trois plus proches adversaires et acculant le dernier dans un angle, appliqua son épée à la base de son cou. « Grâce ! cria le guerrier. Épargne-moi et je ferai ce que tu voudras ! – Tu vas promettre, dit Lancelot, de conduire le corps de mon seigneur Galehot au château de la Douloureuse Garde. Pour cela, tu devras traverser la mer et te rendre dans mon pays, la Bretagne armorique. Une fois là-bas, tu veilleras sur lui jusqu’à mon arrivée. Et si l’on te demande qui t’y envoie, tu diras simplement que c’est le chevalier qui portait des armes blanches le jour où la Douloureuse Garde fut conquise. » Le gardien prononça son serment.

Lancelot saisit alors la pierre tombale par le côté le plus épais et la tira à lui de toutes ses forces, au point de se démettre presque les membres. Le sang jaillit de son nez et de sa bouche tant l’effort fut intense. Mais il souleva la dalle. Alors, la douleur une nouvelle fois le submergea à la vue du corps de Galehot tout en armes, gisant, l’épée au côté. Il ébaucha le geste de se transpercer avec l’arme mais la messagère de la Dame du Lac la lui arracha prestement. Il fallait maintenant préparer un brancard en bois. Lancelot le recouvrit des plus riches étoffes disponibles et y ajouta tous les ornements qu’il put. « Seigneur, lui dit son prisonnier, il vaudrait mieux se mettre en route de nuit, ce serait plus prudent. – Pourquoi ? – Si tous les chevaliers de ce pays apprennent qu’on emporte le corps, ils vont poster partout des sentinelles et le convoi sera tôt ou tard arrêté. Il faut partir immédiatement. » Lancelot donna son accord, fit placer le brancard sur deux palefrois et ordonna le départ, au grand désarroi des frères du monastère.

Lancelot escorta le corps une bonne partie de la nuit, se remémorant, en larmes, les prouesses et les mérites de son compagnon d’armes qu’il regrettait tant, pensant ainsi que, sans la messagère de la Dame du Lac qui avait tenu à le suivre, il se serait livré à des extrémités encore plus regrettables. Puis, il fit en sorte que le chevalier pût embarquer sur un bateau qui s’en allait en Bretagne armorique, et il lui défendit de mettre le corps en terre tant qu’il ne serait pas présent lui-même à la Douloureuse Garde. Ils se séparèrent, et Lancelot revint au monastère. Il refusa toute la nuit de boire et de s’alimenter malgré l’insistance des frères, plongé dans la plus grande affliction, jusqu’au lever du jour.

Le moment venu, il prit ses armes et, prenant congé de la messagère, après lui avoir recommandé de transmettre son affection à la Dame du Lac, il sauta sur son cheval, en direction de la cité de Flœgo, car il n’avait nullement oublié ce qu’il devait y faire. Parvenu sur un pré, au pied de la ville, il vit alors une grande foule se presser autour d’un bûcher où l’on devait brûler la pauvre Énora, la sœur de Méléagant. Apercevant des flammes, il eut bien peur d’être arrivé trop tard, et, piquant des deux, il s’élança dans la plaine de toute la vitesse de son cheval. Énora en effet était déjà sur les lieux, sur le point d’être menée au supplice, vêtue seulement de sa chemise. Six gueux la maintenaient, trois d’un côté et trois de l’autre, et n’attendaient que l’ordre des juges pour la précipiter dans le brasier. Elle pleurait à chaudes larmes, déplorant avec désespoir l’absence du seul homme qui aurait pu la sauver : « Hélas ! chevalier Lancelot ! balbutiait-elle, plaise à Notre-Seigneur que tu saches ce qui m’arrive ! Ah, si tu n’étais qu’à une demi-lieue d’ici, je suis certaine que je serais délivrée de mon tourment ! Mais tu ignores tout et je vais bientôt mourir pour t’avoir sauvé la vie. J’en suis moins peinée pour moi que pour le chagrin que tu ressentiras lorsque tu apprendras mon sort ! » Telles étaient les amères réflexions d’Énora quand Lancelot arrêta brusquement sa monture devant ceux qui la retenaient si cruellement. « Laissez en paix cette jeune fille ! s’emporta-t-il. – Et pourquoi, seigneur, la relâcherions-nous ? – Parce que vous n’avez aucun droit sur elle ! – Nous avons ce droit, et il est bien fondé. Elle est convaincue de meurtre. Elle a bien proposé de s’en défendre, mais n’a trouvé personne qui ait voulu prendre l’épée en son nom, ce qui n’est guère étonnant, puisque chacun connaît sa conduite déloyale ! – Et en quoi sa conduite a-t-elle été déloyale ? – Elle a délivré Lancelot du Lac dans le seul but de lui permettre de tuer Méléagant, notre seigneur et notre parent. »

Lancelot leur dit alors : « Si vous avez le courage de prouver sa trahison et le meurtre, je serai prêt à la défendre. – Qui es-tu ? demanda l’un des accusateurs. – Je suis un chevalier qui vient ici pour défendre cette jeune fille injustement accusée. – Ma foi, je pourrais me dispenser de combattre, puisque depuis hier elle est convaincue de ce crime, mais cette querelle me semble si loyale et légitime que je ne reculerai devant aucun chevalier pour soutenir le droit qui est le mien et ceux de mes parents. – Soit, dit Lancelot. Alors, tu mourras en traître et déloyal que tu es ! »

On éloigna la jeune fille du bûcher. Les deux adversaires prirent leurs distances et se lancèrent l’un contre l’autre de toute la vitesse de leurs coursiers. Ils se heurtèrent si impétueusement de leurs lances et s’entrechoquèrent si violemment, que chacun en fut étourdi et durement secoué. Mais plus ébranlé encore, le chevalier ne put se maintenir en selle et tomba sur le sol en se rompant presque le cou. Lancelot sauta à terre, dégaina son épée, courut sus à son adversaire qui se relevait et, d’un coup terrible, il le plaqua à terre, le saisit par le heaume, le traîna jusqu’au brasier et le jeta dans les flammes. Complètement traumatisé, privé de toutes ses forces, l’homme n’eut aucune réaction et périt dévoré par le feu.

Les gardes du champ clos s’avancèrent alors et dirent à Lancelot que ce châtiment suffisait. Ils lui rendirent la jeune fille saine et sauve. Il la fit vêtir et lui demanda ce qu’il pouvait encore faire pour elle. « Seigneur, dit-elle, mène-moi en sécurité dans mon manoir. – Volontiers », dit Lancelot. Il la mit en selle et la reconduisit dans le manoir où elle l’avait déjà hébergé pendant quelques jours. Là, Énora se remit de ses émotions, ne cessant de remercier Lancelot pour sa miraculeuse intervention, si tendrement amoureuse de lui qu’elle n’osait même pas le lui dire. Tout ému, Lancelot la couvrit d’attentions et de prévenances, mais il se garda bien de rester trop longtemps seul avec elle, se doutant bien des sentiments qu’il lui inspirait. Un jour, cependant, on apprit que le cousin de Méléagant, celui qui était venu défier Lancelot et Arthur à Camelot, et qui avait emporté le corps du félon, se trouvait à la cour du roi Baudemagu et qu’il réclamait à cor et à cri la présence de Lancelot pour se battre avec lui. Lancelot prépara donc ses armes, prit congé de la demoiselle et arriva juste à temps dans la cité de Gorre pour s’opposer à son accusateur, qu’il ne fut pas long à terrasser. Le vaincu, après avoir demandé grâce, reconnut alors que ses accusations ne reposaient sur rien. Lancelot l’épargna à condition qu’il se rendît à la cour d’Arthur et qu’il se mît à la disposition de la reine Guenièvre.

Le combat s’étant terminé de la sorte, Lancelot ôta son heaume et, voyant le roi Baudemagu, le salua respectueusement. Le roi lui donna un baiser. Alors Lancelot lui dit : « Roi, par Dieu tout-puissant, ne m’accueille pas ainsi avec si grande bienveillance. Tu ne le dois pas. Je t’ai causé si grand tort que tu devrais me haïr plus que tout homme au monde ! – Lancelot, répondit Baudemagu, ne m’en dis pas davantage. Je veux écarter tout sujet d’affliction et de colère entre nous. Il n’y avait qu’une seule et unique chose qui puisse m’accabler, et cette chose est déjà arrivée. » Il reçut Lancelot dans la tour de Gorre avec magnificence et lui témoigna les plus vives marques d’affection. Sans doute voyait-il en Lancelot l’image d’un fils à laquelle celle du défunt Méléagant ne correspondait pas. Peut-être aussi Baudemagu cherchait-il à se consoler de son chagrin et de son deuil en voulant délibérément en ignorer les causes et les circonstances. Lancelot resta quelques jours auprès du roi de Gorre, et, après avoir pris congé de lui, traversa la mer et se rendit à la Douloureuse Garde.

Dès qu’il y fut arrivé et qu’il vit le corps de Galehot, son chagrin et sa tristesse redoublèrent, à tel point que tous ceux qui se trouvaient là crurent qu’il allait en mourir. Les gens de la forteresse, l’ayant reconnu, le réconfortèrent de leur mieux, touchés qu’ils étaient eux-mêmes de la détresse de celui qui les avait libérés des sortilèges. Enfin, Lancelot ordonna de préparer la plus riche sépulture dont on parlerait à l’avenir. « Pourquoi, seigneur ? lui demanda-t-on. – Parce que je veux que ce corps y soit déposé. – Par Dieu, dit une vieille dame, il y a dans ce château la plus riche sépulture qui soit au monde, mais nous ne savons pas très bien où elle est. Si tu veux la trouver, fais venir les gens les plus âgés du pays et tu obtiendras d’eux, peut-être, d’utiles informations. »

On écouta les conseils de la dame. Lancelot fit assembler les anciens du pays et leur demanda s’ils avaient connaissance d’un tombeau très ancien se trouvant peut-être dans la forteresse. L’un d’eux dit alors qu’on lui avait effectivement raconté jadis qu’existait une sépulture, datant des temps païens, sous la chapelle principale, à l’emplacement du chœur. Lancelot fit alors appeler des terrassiers qui creusèrent à une grande profondeur. Ils découvrirent une pierre tombale d’une extrême richesse : elle était faite d’une matière inconnue, une pierre très dure dont on ne savait pas la provenance. Elle n’était ornée ni d’or ni d’argent, mais d’inestimables pierres précieuses enchâssées si harmonieusement les unes aux autres qu’aucun mortel ne pouvait être l’auteur d’un tel chef-d’œuvre.

Lancelot la fit déterrer et transporter dans le verger, c’est-à-dire sur l’ancien cimetière dont il avait fait disparaître les enchantements. Le grand tombeau, une fois la dalle soulevée, sur laquelle il avait lu son nom, était toujours là. À cette place même, il fit déposer le corps de son ami Galehot, le fils de la Géante, seigneur des Îles Lointaines, mort de l’avoir trop aimé. Puis, au-dessus de la tombe, cette tombe dans laquelle il savait que son corps serait inhumé un jour, il fit sceller la dalle découverte dans la chapelle. S’étant longuement recueilli, il prit enfin congé des gens de la forteresse et repartit tristement.

Il repassa la mer. Ayant entendu dire que le roi Arthur se trouvait à Carduel, il décida de l’aller rejoindre. Il y avait si longtemps qu’il ne s’était pas rendu à la cour, et il lui tardait tant de revoir Guenièvre. Mais le chemin était long jusqu’à Carduel, et Lancelot dut souvent faire halte dans des manoirs et des forteresses où l’on voulut bien l’accueillir. Son esprit restait agité de pensées tumultueuses, contradictoires. Pourquoi n’avait-il pas été averti plus tôt de la mort de Galehot ? Il est vrai qu’il avait erré pendant de longs mois sans que personne sût où il était. Aussi, Galehot, n’ayant aucune nouvelle de lui, l’avait sans doute cru mort et en avait été désespéré. Et lancinant, le souvenir des heures passées en sa compagnie, aussi bien à la cour du roi que dans son pays de Sorelois, le plongeait dans un insoutenable désarroi. Galehot était mort par sa faute, à lui, Lancelot, et le chagrin qu’il en ressentait, à la mesure de sa responsabilité, ne prendrait jamais fin.

« Qui suis-je ? se demandait Lancelot. Je suis né d’un roi et d’une reine, mais j’ai été élevé et éduqué comme un « Beau Trouvé ». J’ai trouvé refuge en un étrange domaine et la Dame du Lac m’a instruit de tout ce que je devais savoir, évitant seulement de me révéler mon nom et mes origines. À moi, m’a-t-elle dit, de me trouver, et de prouver qui j’étais. Je l’ai fait. J’ai vaincu des félons et des orgueilleux, j’ai défendu des causes qui me paraissaient justes, j’ai levé des enchantements, j’ai lutté contre l’oppression. Chaque fois aussi qu’une femme s’est offerte à moi, j’en ai joui pleinement, jusqu’au jour où j’ai vu la reine Guenièvre. Depuis, je n’ai de pensées que pour elle, je suis devenu son esclave, persuadé que je suis de ne plus pouvoir vivre sans son regard. Guenièvre, hélas, est l’épouse du roi, et quand je la rejoins, je commets une faute envers Dieu autant qu’envers mon roi. Suis-je donc maudit ou suis-je condamné à errer par le monde sans jamais trouver de lieu où reposer ma tête ? On prétend que je suis le meilleur de tous les chevaliers, mais c’est parce qu’on me craint qu’on dit cela. Je ne suis qu’un orgueilleux croyant que le monde m’appartient parce que je sais me servir d’une épée et d’une lance. Ah ! que ne suis-je un serf qui cultive son champ et rentre le soir chez lui manger sa soupe de pain noir ! »

Pendant qu’il soliloquait ainsi, la nuit était presque tombée, et Lancelot était entré dans une sombre forêt. Cette forêt était nommée Périlleuse car les bêtes sauvages pullulaient, et parce que ses frondaisons étaient si sombres et si épaisses, que quiconque ne tardait pas à s’égarer. Lancelot allait donc au hasard, au gré du pas de son cheval, lorsqu’il vit apparaître un valet qui courait comme un fou, poursuivi par un ours rugissant comme un diable. « Sainte Marie ! à l’aide ! » criait le valet. Lancelot piqua des deux, la lance allongée, et courut sus à l’animal qui venait vers lui, la gueule béante. Il le frappa au côté et l’abattit mort sur le chemin. Comme le valet le remerciait de lui avoir ainsi sauvé la vie, Lancelot lui demanda alors s’il y avait quelque lieu dans les environs où l’on pût se loger. Le valet acquiesça et lui offrit de le guider vers un ermitage où il se rendait lui-même.

La lune s’était levée, ronde et luisante. Les deux hommes se mirent en route et, comme ils traversaient une vallée profonde, ils virent venir un cerf plus blanc que fleur naissante en un pré, qui portait au cou une chaîne d’or. Il marchait tranquillement entre quatre lions, deux devant et deux derrière, lesquels semblaient le protéger aussi attentivement qu’une mère son enfant. Les cinq bêtes passèrent devant Lancelot et son compagnon sans s’occuper d’eux et sans leur faire aucun mal, puis disparurent au plus profond de la forêt. Fort intrigué par cette rencontre, Lancelot eut brusquement l’impression qu’il allait se passer quelque chose d’important pour lui.

Quand il fut arrivé à l’ermitage, il ne manqua pas de demander à l’ermite si c’était par enchantement ou par le commandement de Dieu que des lions protégeaient ainsi un cerf. « Tu as vu le cerf blanc ? dit l’ermite. Seigneur, sache que c’est une des plus grandes merveilles du monde. Ce n’est pas un enchantement, ni l’œuvre du diable, mais un miracle qui advint par la volonté de Dieu. Mais ce mystère ne pourra être expliqué que par le Bon Chevalier, ce chevalier céleste qui surpassera tous les chevaliers terriens. C’est lui qui achèvera les aventures et qui fera connaître au monde comment les lions prennent le cerf sous leur garde. – Qui est donc ce Bon Chevalier dont j’entends parler partout ? demanda Lancelot. – Je n’en sais pas plus que toi, répondit l’ermite, mais je sais qu’il viendra bientôt(58). »

Dans l’état de langueur et d’incertitude dans lequel il était, Lancelot eut envie de se confesser à l’ermite. Il lui avoua toutes ses fautes et lui confia qu’il éprouvait du repentir pour toutes, sauf pour une. L’ermite lui demanda quel était ce péché dont il ne voulait pas se repentir. « Il me semble, répondit Lancelot, que c’est le plus doux et le plus beau péché que j’aie jamais commis. – Cher seigneur, dit l’ermite, les péchés ne sont jamais beaux. Ils sont tous laids. Certes, il peut y en avoir de doux, mais le prix à payer n’en est que plus amer. – Saint homme, reprit Lancelot, ce péché que ma bouche se refuse à avouer, mon cœur ne peut s’en repentir. J’aime ma suzeraine, qui est reine, plus qu’aucune femme au monde, et celui qui l’a pour épouse est l’un des meilleurs rois du monde. Ce désir me semble si noble et si bénéfique que je ne puis y renoncer, et il est si profondément enraciné dans mon cœur qu’il ne peut s’en arracher. Ce que j’ai de meilleur en moi me vient de cet amour. »

L’ermite s’écria : « Ah ! pécheur perdu sans recours ! Que dis-tu ? Il n’est aucun bienfait de la luxure qui ne finisse par coûter très cher ! Tu es traître à ton seigneur d’ici-bas et criminel envers le Sauveur. Des sept péchés capitaux, tu t’es rendu coupable de l’un des plus graves. Le plaisir que tu en as est trompeur, et tu en paieras le prix terrible si tu ne t’en repens rapidement ! – Frère, dit Lancelot, ce que je viens de dire, je ne l’avais jamais avoué à personne. – C’est pire encore, fit l’ermite. Il y a longtemps que tu aurais dû t’en confesser et y renoncer immédiatement. Aussi longtemps que tu persévéreras dans le mal, tu seras l’ennemi du Sauveur ! »

L’amertume envahit Lancelot, persuadé qu’il était que l’ermite ne le comprenait pas. « Ah, saint homme, dit-il encore, il y a en elle tant de beauté, de noblesse, de sagesse, de courtoisie que celui qu’elle accepterait d’aimer ne pourrait renoncer à son amour. – Elle en est d’autant plus blâmable, répondit l’ermite. Et toi aussi d’ailleurs. Car chez des êtres sans grandeur, la faute est moins grave que chez ceux de grand mérite. En outre, cette dame est bénie, est sacrée, et dès le commencement elle a été vouée à Dieu. Or elle s’est donnée au diable par amour pour toi, et toi à elle ! Repens-toi de ce péché, et je prierai chaque jour que Dieu vous pardonne, à l’un et à l’autre, ce péché dans lequel vous vous êtes complu trop longtemps. J’en prends sur moi la pénitence. – Je te suis reconnaissant, saint homme, d’intercéder auprès de Dieu. Mais je n’ai nullement le désir de renoncer, et je ne veux pas prononcer des paroles avec lesquelles mon cœur ne s’accorde pas. J’accepte d’accomplir la pénitence qu’exige un tel péché, si lourde soit-elle, car je désire servir ma dame et reine aussi longtemps qu’il lui plaira de m’accorder sa bienveillance. Je l’aime si profondément que je souhaite que jamais ne me vienne le désir de renoncer à l’aimer. Dieu est bon et compatissant, s’il faut en croire les hommes de religion. Je suis certain qu’il aurait pitié de nous en voyant que jamais je n’ai été déloyal envers elle, ni elle envers moi. – C’est bon, dit l’ermite. Je vois bien que tout ce que je pourrais dire ne servirait à rien. Tout ce que je peux faire, c’est te recommander à la miséricorde divine. – Qu’il en soit ainsi », dit Lancelot. Et, sans plus attendre, il gagna sa couche que l’ermite lui avait préparée. Il dormit peu cette nuit-là, car la conversation qu’il avait eue réveillait d’étranges sentiments dans son cœur. Mais le matin, au petit jour, il prit congé de son hôte et reprit sa route vers la cour du roi Arthur, bien décidé à l’atteindre au plus tôt tant il avait le désir de Guenièvre(59).

Il chevaucha tout le jour. À un moment, la chaleur l’incommoda tellement qu’il eut un étourdissement et glissa de son cheval dans un buisson d’épines qui l’égratigna sérieusement. Il se reposa à l’ombre d’un arbre pendant quelque temps, puis se lança de nouveau dans sa course folle. Mais, le soir, alors que le soleil déclinait, son cheval était si fourbu qu’il n’avançait plus qu’au pas. Comme il se demandait où lui-même et sa monture allaient pouvoir passer la nuit, il entendit soudain du bruit derrière lui. Se retournant, il vit venir un chevalier en armes, accompagné d’une très belle dame. Tous deux, qui allaient plus vite que lui, le dépassèrent et le saluèrent. De peur d’être reconnu, Lancelot murmura à voix basse : « Que Dieu vous bénisse ! » Mais la dame ralentit l’allure, se retourna et lui demanda : « Cher seigneur, qui es-tu ? – Un chevalier, tu le vois bien. – Dieu m’assiste, reprit la femme, tu es un chevalier qui, me semble-t-il, n’a pas son égal dans tout le royaume. Je le sais par ouï-dire et, d’ailleurs, je t’ai vu à l’œuvre plusieurs fois dans des tournois. Je te prie, au nom de l’être qui t’est le plus cher au monde, de venir prendre repos chez moi, dans mon château, tout près d’ici. Si tu acceptes, je te promets de te montrer demain la plus belle créature qui se soit jamais offerte à tes yeux. » Lancelot pensa en lui-même que la plus belle créature qu’il avait jamais vue était la reine Guenièvre, mais il se garda bien d’exprimer ses réflexions. Il accepta l’invitation sans se faire prier, car il était bien las. « Viens donc et suis-nous », dit la femme.

Elle passa la première et il s’empressa de la suivre, sur sa monture qui aurait eu bien besoin de souffler un instant, jusqu’à une vallée au fond de laquelle s’élevait une forteresse bien bâtie, et assise sur un rocher avec des murs hauts et solides, surmontés de nombreux créneaux. Arrivés à destination, il faisait nuit noire. La dame appela le portier afin qu’on leur ouvrît, puis ils allèrent à cheval jusqu’à la salle principale, les gens du château accourant à leur rencontre avec des chandelles et des torches. Ils firent descendre de cheval la dame qui leur recommanda de ne pas s’occuper d’elle, mais d’honorer et de servir le chevalier qui l’accompagnait, car, disait-elle, c’était le plus valeureux et le meilleur du monde. Ils aidèrent donc Lancelot à mettre pied à terre, lui enlevèrent son bouclier et le désarmèrent. Voyant son visage tuméfié et enflé, son nez écorché et sanglant, la dame fit apporter de l’eau chaude pour lui laver le cou et la figure noircis par les mailles du haubert et le contact du heaume. Portant les yeux sur le bouclier du chevalier, elle s’écria : « Ah ! bouclier, tu as été l’objet de bien des regards, de bien des désirs de la part des jeunes filles et des dames ! Que Dieu m’aide, mais celui qui le porte est en droit de se vanter d’avoir accompli de prodigieux exploits. Béni soit Dieu qui m’a permis de connaître ce chevalier ! C’est le plus grand bonheur qui me soit arrivé que de l’avoir dans ma demeure ! » Elle gagna ensuite sa chambre et en revint avec une robe de soie pour Lancelot qu’elle fit asseoir avant de l’en revêtir. « Seigneur, dit-elle, repose-toi, car la journée a dû être bien rude pour toi. »

Elle ordonna ensuite à ses gens de préparer le repas, ce qu’ils firent avec hâte. Alors, tandis qu’ils se restauraient, un valet vint annoncer l’arrivée du seigneur des lieux. « Par Dieu, dit la dame, dis-lui de venir se joindre à nous et qu’il ne tarde pas. Il y a ici un chevalier à qui je souhaite qu’il fasse bon accueil. » Le valet alla transmettre le message à son maître qui se désarmait avec ses compagnons, et qui fit bientôt son entrée avec neuf chevaliers. La dame se leva et alla à sa rencontre, et Lancelot fit de même, mais le seigneur l’invita à se rasseoir.

Cette nuit-là, Lancelot eut un lit confortable qui convenait à sa fatigue. Il sombra tout de suite dans un profond sommeil et dormit tant qu’il ne vit pas le soleil se lever. À son réveil, il trouva un vêtement de lin, frais et neuf que la dame avait préparé et le revêtit avec grand plaisir. On lui présenta une légère collation, et quand celle-ci fut terminée, Lancelot demanda ses armes, déclinant l’offre du seigneur de demeurer chez lui davantage. En armes et à cheval, il prit son bouclier, demanda une lance qu’on lui apporta. « Dame, dit-il alors, te souviens-tu de la promesse que tu m’as faite hier au soir ? – Fort bien, seigneur chevalier. – Je te prie donc de t’en acquitter. – Je le ferai volontiers », dit la dame.

Elle fit seller un palefroi et ordonna à un valet de l’accompagner. « Ma dame, dit son époux, où vas-tu ainsi ? – Je vais conduire ce chevalier à Corbénic, car j’ai promis de lui montrer la plus belle créature d’ici-bas. – Va, dit le seigneur, et ne tarde pas à revenir. » Elle se mit en chemin avec Lancelot, voilée avec précaution contre les atteintes du soleil qui commençait à devenir très chaud. Ils chevauchèrent jusqu’au milieu de l’après-midi, et débouchant dans une vallée, virent une forteresse bien orientée, sise sur un grand tertre, entourée d’une eau profonde et située non loin d’un vaste étang qui miroitait. À proximité de la forteresse, une jeune fille demanda à la dame : « Où mènes-tu ce chevalier ? – À Corbénic, dit-elle. – Vraiment, fit la jeune fille, tu n’aimes guère cet homme pour l’amener dans un tel lieu qu’il ne pourra quitter sans honte et sans dommage. » La dame ne répondit rien, et ils continuèrent leur chemin. Parvenus au château, ils passèrent le pont et s’avancèrent dans la rue principale. Alors, des gens qui se trouvaient là se mirent à crier : « Seigneur chevalier, la charrette t’attend ! » Ce qui fit dire à Lancelot à voix basse : « S’il faut y monter, ce ne sera pas la première fois ! » Ils parvinrent alors au donjon que Lancelot reconnut être le plus beau et le mieux fortifié qu’il eût jamais vu. Mais, en regardant sur sa droite, il entendit une voix de femme venant d’une grande cuve dans une impasse, dans laquelle se trouvait une jeune fille plongée dans une eau qui semblait bouillir. Elle était nue, et seule sa poitrine dépassait. Et elle criait : « Par pitié, qui me sortira d’ici ? »

Lancelot se précipita vers la cuve. Quand elle le vit arriver, elle dit : « Seigneur, délivre-moi de cette eau qui me brûle ! » Lancelot la saisit par les bras et la tira aussi facilement qu’une botte de paille. La jeune fille, se voyant délivrée, tomba aux pieds de Lancelot et lui baisa la jambe et le soulier. « Seigneur, dit-elle en pleurant, bénie soit l’heure de ta naissance, car tu m’as arrachée à la pire souffrance jamais endurée par une femme ! Tous ceux avant toi qui ont essayé de me sortir de là, n’ont pu y parvenir. Sois béni ! » Et les gens de se rassembler, stupéfaits de constater que la jeune fille avait échappé à son supplice. Ils allèrent alors lui chercher un vêtement et on la mena dans une chapelle pour rendre grâces à Dieu de cette délivrance. Puis ils revinrent vers Lancelot et l’emmenèrent un peu plus loin dans un cimetière, de l’autre côté du donjon.

Sur une tombe ouvragée et ornée de pierreries, on pouvait lire une inscription en lettres d’or : « Jamais cette pierre ne sera soulevée avant que n’y mette la main le léopard dont sera issu le grand lion. Alors sera engendré le grand lion en la fille du roi de la Terre Foraine. » Lancelot n’en comprit pas la signification mais ceux qui l’entouraient lui dirent : « Seigneur, nous pensons que c’est à toi que font allusion ces lignes. Si tu as pu tirer la jeune fille de la cuve d’où personne jusqu’ici n’avait pu l’arracher, c’est que tu es le meilleur chevalier de tous ceux qui vivent en ce temps. – Mais que voulez-vous que je fasse ? – Nous voulons que tu soulèves cette pierre et que tu regardes ce qu’il y a dessous. »

Décidément, ce n’était pas la première fois qu’on l’obligeait ainsi à soulever une pierre tombale, se dit Lancelot. Et, chaque fois, il apprenait quelque chose de nouveau, comme si sa vie était maintenant jalonnée de morts qui lui parlaient et lui indiquaient la route à suivre. Il hésita un instant, puis, voyant tous ces regards fixés sur lui, il choisit l’extrémité la plus lourde de la dalle et la souleva sans aucune difficulté. Mais, de l’intérieur, bondit un serpent, le plus redoutable et le plus hideux qui fût, serpent qui au contact du jour se mit à vomir un feu si ardent qu’il brûla le haubert et le bouclier de Lancelot, avant de jaillir hors de la tombe jusqu’au beau milieu du cimetière où il embrasa plusieurs arbrisseaux de l’enclos. Les témoins de ce prodige s’enfuirent, épouvantés, et se mirent aux fenêtres avoisinantes pour savoir ce qui allait se passer. Lancelot mit ce qui lui restait de bouclier devant son visage, puis marcha sur le reptile, en homme qui ne redoute pas l’épreuve qui l’attend. Le serpent cracha encore du feu, mais Lancelot l’embrocha de plein fouet, enfonçant dans sa chair le fer et le bois de sa lance. Blessé à mort, le monstre se mit à se tordre sur le sol et Lancelot, dès qu’il put l’atteindre, lui assena un tel coup qu’il le décapita net. Venus pour prêter main-forte au champion s’il n’arrivait pas à vaincre l’horrible bête, les chevaliers, qui s’étaient armés, constatèrent que tout était terminé. Ils s’empressèrent autour de lui, tandis que les cloches se mettaient à sonner à toute volée. Immédiatement, une foule en liesse envahit le cimetière et l’escorta en l’ovationnant jusqu’à la grande salle du donjon où il fut désarmé.

Sur ces entrefaites, apparut un homme de haute taille, suivi d’un groupe de chevaliers. Il était d’une grande dignité : tout respirait en lui la noblesse et la beauté, bien qu’il fût affligé d’une sérieuse claudication qui l’obligeait à être soutenu dans sa marche. Tout le monde se leva à son entrée. « Seigneur, dit-on à Lancelot, voici le roi. » Lancelot s’inclina devant lui et le roi, lui rendant son salut, le prit entre ses bras en lui disant : « Seigneur, nous avons tant désiré ta venue et te voici enfin parmi nous. Sache que nous avons grand besoin de toi : le pays a été ravagé et les pauvres gens ont perdu leurs récoltes. Il est juste que désormais, s’il plaît à Dieu, leurs pertes soient compensées et que soient recouvrés les biens dont ils ont été longtemps privés. »

Toujours soutenu par un écuyer, le roi prit Lancelot par la main et le conduisit dans une salle attenante, plus petite, où il le fit asseoir près de lui. Le roi lui demanda de quel pays il était et quel était son nom. « Lancelot du Lac », répondit-il. Le roi réfléchit quelques instants et reprit : « Dis-moi : ton père était-il le roi Ban, qui mourut de douleur ? – Oui, seigneur, c’était mon père. Il régnait sur le royaume de Bénoïc. – Ma foi, murmura le roi, j’ai toutes les raisons de croire que mon pays va être délivré des étranges aventures qui s’y produisent jour et nuit, et cela grâce à toi ou à quelqu’un de ta descendance. – Je ne suis pas marié, dit Lancelot, et je ne pense pas avoir engendré un enfant. »

À ce moment, entra une femme d’un grand âge, qui se déplaçait péniblement, et qui pouvait avoir cent ans. Elle fit un signe au roi et celui-ci sortit, recommandant aux chevaliers de tenir compagnie à Lancelot. La vieille femme le rejoignit, et quand il fut assis avec elle dans une chambre, elle lui dit : « Qu’allons-nous faire de ce chevalier que Dieu nous a amené ? – Je n’en sais rien, répondit le roi, sinon qu’il aura ma fille pour disposer d’elle selon son désir. – Mon Dieu, dit la vieille dame, ce ne sera pas si facile. Je suis sûre qu’il refusera de la posséder quand on la lui offrira, car son amour entier et obstiné pour la reine Guenièvre lui interdit de désirer toute autre femme. Il faut donc manœuvrer avec habileté de façon à ce qu’il ne s’aperçoive de rien. – Eh bien, trouve la solution qui convient, mais il faut que cela se fasse, dit le roi. – N’aie aucune crainte, répondit-elle, je vais m’en occuper avec Brisane, la suivante de ta fille. Elle est restée un certain temps chez la Dame du Lac et y a appris beaucoup de choses. »

Le roi revint dans la salle où se trouvait Lancelot. On avait dressé les tables pour le repas et, en attendant que tout fût prêt, Lancelot et le roi engagèrent la conversation de la manière la plus courtoise. Lancelot lui demanda son nom et il répondit qu’on l’appelait Pellès de la Terre Foraine. Pendant qu’ils parlaient, Lancelot vit apparaître à une fenêtre une colombe qui tenait en son bec un encensoir d’or d’une extrême richesse, emplissant aussitôt la salle des plus suaves parfums qu’on pût rêver. Le silence se fit, car chacun s’était agenouillé en voyant apparaître la colombe. Mais celle-ci disparut aussi vite qu’elle était venue.

Alors des serviteurs entrèrent, posèrent des plats sur les tables, mais Lancelot remarqua que ces plats étaient vides. Et, tout à coup, les gens du roi s’assirent en silence, sans même y avoir été conviés. Lancelot, s’étonnant fort de ce mystère, fit de même, et s’assit devant le roi. Comme ils étaient tous recueillis, sans doute en train de prier, il adopta le même comportement. C’est alors qu’arriva la jeune fille. Elle était si belle et si désirable que Lancelot dut s’avouer qu’il n’avait jamais vu femme de si éclatante beauté, hormis la reine Guenièvre. Force fut donc pour lui de reconnaître le bien-fondé de ce que lui avait dit la dame, son hôtesse de la nuit passée, qui l’avait conduit en ces lieux. La jeune fille cependant s’avançait dans la salle, très doucement, comme si elle glissait sur le sol. Elle portait un vase qui ressemblait à un calice d’un éclat éblouissant. Lancelot eut le sentiment et la certitude que c’était un saint et digne objet : aussi joignit-il les mains et s’inclina-t-il à son passage, imité en cela par tous les autres convives. Relevant la tête, Lancelot vit également que les plats, qui avaient été déposés vides par les serviteurs, étaient à présent remplis de mets succulents, la salle tout entière étant envahie d’indicibles senteurs.

Quand la jeune fille eut fait le tour des tables, elle s’en retourna tout droit à la chambre d’où elle était venue. Et les convives commencèrent à manger. À la fin du repas, on enleva les nappes et les plats, et le roi demanda à Lancelot ce qu’il pensait du riche vase que la jeune fille portait. « Il me semble, répondit Lancelot, n’avoir jamais vu une demoiselle aussi belle. De dame, je ne dis pas, mais de demoiselle, sans conteste. »

En entendant cette confidence, le roi pensa tout de suite à ce que l’on disait de la reine Guenièvre et de Lancelot, et il fut persuadé que les bruits étaient à l’image de la réalité. Il s’en alla trouver Brisane, la suivante de sa fille, lui rapportant ce qu’il venait d’entendre. « Fort bien, dit-elle, je sais ce qu’il faut faire. » Elle s’arrangea donc pour se trouver à côté de Lancelot et lui demanda des nouvelles du roi Arthur. Il répondit évasivement, mais insista sur Guenièvre. « Seigneur, dit-elle, ce n’est pas ce que je te demande, car j’ai moi-même vu la reine il y a peu de temps. Elle était bien portante et joyeuse. » Ces paroles firent tressaillir Lancelot et il ne put se retenir de s’enquérir où elle avait vu la reine. « Seigneur, répondit-elle, mais à deux lieues d’ici, dans un manoir où elle doit à nouveau passer la nuit. – Tu te moques de moi ! fit Lancelot. – Nullement. Et si tu ne me crois pas, viens avec moi tout à l’heure : je te prouverai que je dis la vérité. »

Au comble de la joie, Lancelot envoya chercher ses armes et fit préparer son cheval. Quant à Brisane, elle alla trouver le roi et lui dit : « Donne immédiatement un cheval à ta fille et envoie-la au château de la Quasse dès que tu le pourras. Je la suivrai avec Lancelot et je lui ferai croire, quand nous serons là-bas, que c’est la reine. J’ai préparé un breuvage qui brouille les esprits, et quand il l’aura bu, il se comportera selon ma volonté. Ainsi se réalisera ce que vous souhaitez tous ! »

Sans perdre un seul instant, le roi fit préparer sa fille et lui donna vingt chevaliers pour l’escorter jusqu’au château. Là, descendus de cheval, ils firent dresser dans une salle un lit d’une richesse sans égale et la jeune fille s’y coucha selon les instructions qu’on lui avait données. Quant à Lancelot, s’étant armé, il monta en selle et suivit Brisane qui le guida jusqu’à la Quasse. Quand ils y arrivèrent, il faisait nuit noire et la lune n’était pas encore levée. Une fois descendue de sa monture, Brisane introduisit Lancelot dans la chambre où se trouvaient déjà les chevaliers. En le voyant entrer, ils se levèrent et lui souhaitèrent la bienvenue. Une grande clarté régnait à l’intérieur, avec au moins vingt chandelles allumées. Brisane, qui avait mis une servante dans le secret de ses projets, lui confia la fiole qui contenait le breuvage qu’elle avait préparé et lui dit : « Quand je demanderai qu’on apporte des boissons, présente-nous une coupe pleine et donne-la à Lancelot. N’en donne à personne d’autre. – Ce sera fait », dit la servante.

Une fois débarrassé de ses armes, Lancelot eut envie de se désaltérer car il avait pris chaud au cours de la chevauchée, et il demanda où se trouvait la reine. « Seigneur, dit Brisane, elle est dans une chambre déjà endormie, je crois bien. » Lancelot ayant réclamé à boire, la servante qui en avait reçu l’ordre lui offrit une coupe remplie d’un breuvage plus pur qu’eau de source, mais couleur de vin. La coupe n’était pas grande, mais remplie à ras bord. « Seigneur, lui dit la servante, bois ce vin, il te réconfortera. Je suis sûre aussi que tu n’en as jamais bu de pareil ! » Il prit la coupe, la vida entièrement et, ayant trouvé le vin incomparable, en redemanda une autre. La servante le servit et cette fois encore il la vida jusqu’à la dernière goutte.

Assis près de Brisane, il demanda alors s’il pouvait voir la reine. Brisane le regarda et le trouva tout transformé, les yeux brillants, l’air assuré. En fait, Lancelot ne savait plus où il était : il se croyait à Camelot ou à Kaerlion, ou encore à Carduel, près d’une suivante de la reine. Aussi, quand elle vit qu’il était prisonnier de son rêve, elle n’hésita plus : « Seigneur, ma Dame est sans doute endormie. Qu’attends-tu donc pour aller la rejoindre ? – C’est que, dit-il, elle ne m’a pas appelé ! Si elle le fait, j’irai la rejoindre tout de suite ! – Par Dieu, dit Brisane, tu le sauras bientôt. » Elle entra dans la chambre, fit mine de parler à la reine, puis revint vers Lancelot et chuchota : « Ma Dame t’attend et te prie de venir lui parler. »

Alors, Lancelot se leva et, guidé par Brisane, pénétra dans la chambre où était soi-disant couchée Guenièvre. Il ne fut pas long à enlever ses chausses et se glissa dans le lit, tout enflammé par le désir d’étreindre celle qu’il aimait le plus au monde. Et la jeune vierge qui n’avait d’autre désir que d’avoir tout à elle, ne serait-ce qu’une fois, celui dont le rayonnement rejaillissait sur toute la chevalerie, l’accueillit dans le ravissement, le comblant des dons et des égards qu’il attendait de la reine.

Ainsi furent unis le meilleur et le plus beau des chevaliers et la plus belle des vierges appartenant au plus haut lignage de ce temps, animés tous les deux par un même désir mais pour des raisons différentes : elle se donnait à lui non pas tant pour sa beauté, ni par luxure ni par échauffement des sens, mais pour recevoir le fruit grâce auquel tout le pays, ravagé à la suite du coup douloureux reçu par le Roi Pêcheur(60), devait recouvrer sa beauté première. Lancelot, lui, la désirait d’une tout autre façon : il ne la convoitait pas pour sa beauté, mais uniquement parce qu’il la prenait pour sa dame, la reine Guenièvre. Seule cette méprise décuplait son plaisir, et il la connut comme Adam connut sa femme, ou plutôt autrement, car Adam connut sa femme légitimement, sur l’ordre de Dieu, tandis que Lancelot connut cette jeune vierge dans le péché et par une union illicite(61). Mais le Seigneur, en qui habite toute piété et qui ne juge pas seulement les pécheurs à leurs actes, considéra cette union comme nécessaire à l’accomplissement des aventures. Et il leur accorda d’engendrer et de concevoir un fruit, sachant que la virginité d’une femme serait à l’origine d’une autre fleur, porteuse de vertu et de compassion, pour le plus grand bienfait de nombreuses terres qui retrouveraient ainsi plénitude et bonheur(62). Et de cette fleur perdue, naquit Galaad, le pur, le vierge, le chevalier hors pair, celui qui mènerait à terme les aventures du Graal et s’assiérait sur le Siège Périlleux de la Table Ronde, là où nul, avant lui n’avait pu s’asseoir sans perdre la vie(63).

Quand il se réveilla, au matin, Lancelot regarda autour de lui mais n’aperçut aucune clarté. Les fenêtres étaient closes et le soleil ne pouvait absolument pas pénétrer. Se demandant où il se trouvait, il tâta autour de lui et sentit le corps inconnu d’une jeune femme nue allongée près de lui. Les effets du breuvage de Brisane s’étant dissipés, il avait retrouvé tous ses esprits. « Qui es-tu ? s’écria-t-il et que fais-tu là ? – Seigneur, je suis la fille du roi Pellès de la Terre Foraine », répondit une voix timide. Alors il comprit qu’il avait été abusé. Il sauta du lit, l’amertume au cœur, s’habilla en hâte et revêtit ses armes. Puis il se mit en devoir d’ouvrir les fenêtres de la chambre où il avait couché. À la vue de celle qui était allongée dans le lit, l’exaspération faillit bien lui faire commettre le pire. Voulant se venger sans attendre, il dégaina son épée et marcha vers la jeune femme. « Fille, dit-il d’une voix blanche, tu m’as tué ! Il faut donc que tu meures afin que plus jamais un homme ne soit trompé comme je l’ai été ! » L’infortunée poussa alors un grand cri. « Noble chevalier ! ne me tue pas. Au nom de la pitié que Dieu a eue pour Marie-Madeleine ! » Frappé par une horrible souffrance, Lancelot vacillait sous le poids de l’infidélité commise envers la reine. Bien sûr, on l’avait indignement trompé, mais pourquoi ? Tremblant de colère et de rancune, il ne parvenait qu’à grand-peine à retenir son épée. Mais la jeune fille sur sa couche l’implorait avec tant de grâce qu’il se laissa prendre par la pitié. Il contemplait ses yeux, son visage, et découvrait en elle tant de beauté qu’il en restait confondu. « Demoiselle, dit-il, torturé par le remords, je vais partir vaincu et lâche, en homme qui n’a pas le courage de se venger de toi. Mais je serais par trop cruel et déloyal si je détruisais une beauté aussi insigne que la tienne. Je te prie donc de me pardonner d’avoir levé l’épée sur toi dans un mouvement de colère et de rancune. – Seigneur, lui répondit-elle, je te pardonne volontiers à condition que tu me pardonnes toi-même d’avoir provoqué ton courroux. » Alors, ils pleurèrent tous deux un long moment, puis Lancelot quitta la chambre et se retrouva à l’extérieur du château.

Tout sellé et piaffant d’impatience, son cheval l’attendait. Brisane avait donné des ordres dans ce sens, sachant bien que Lancelot ne resterait pas un instant de plus dès qu’il s’apercevrait de la duperie. Il prit son bouclier et sa lance appuyés contre un arbre, puis il sauta en selle et détala, perdu dans ses noires pensées, comme s’il se réveillait après une nuit d’orages et de cauchemars.

Un peu plus tard, dans la matinée, le roi Pellès, ayant appris le départ de Lancelot, se rendit au château de la Quasse pour voir sa fille. Il la trouva encore toute bouleversée par les menaces de mort de Lancelot, et elle raconta à son père comment la nuit s’était déroulée. Quand Pellès apprit son union avec Lancelot, il la fit entourer de soins et d’attentions et honorer plus encore que dans le passé. Et à peine trois mois plus tard, les médecins annoncèrent qu’elle était enceinte, ce qu’elle confirma elle-même. Alors la joie fut grande à Corbénic, le château de Pellès, le riche Roi Pêcheur, ainsi que dans tout le pays qu’on appelait la Terre Foraine.

Quant à Lancelot, après cette nuit fatale, il erra tout le jour, au hasard des chemins, l’esprit encore embrumé, harcelé par le remords, furieux d’avoir été trompé, honteux d’avoir voulu se venger cruellement. Il s’arrêta enfin à un gué pour faire boire son cheval et s’étendit lui-même un moment sous un arbre. Mais un chevalier qui passait par là, le voyant assoupi, prit sans bruit son cheval par la bride et l’entraîna avec lui dans une galopade effrénée.

Se retrouvant sans monture, dans un pays qu’il ne connaissait pas, Lancelot se mit à marcher, espérant rencontrer quelqu’un qui l’aiderait à retrouver un autre cheval. Il lui fallait gagner Carduel, en toute hâte. La reine Guenièvre l’attendait, il en était sûr. Lui révélerait-il ce qui s’était passé au château de la Quasse ? Se jetterait-il à ses genoux pour implorer son pardon ? Les pensées de Lancelot se heurtaient et tourbillonnaient dans sa tête avec violence. Et il faisait de plus en plus chaud. Se sentant de plus en plus mal à l’aise, il tituba, anéanti par la fatigue, et, brusquement, s’écroula, inanimé, sur la mousse qui recouvrait le sol d’une clairière.

C’est alors que la reine du pays de Sorestan passa par là et aperçut Lancelot. Elle s’approcha et constata qu’il était évanoui. Alors, elle fit signe à deux femmes qui l’accompagnaient : l’une était nommée Sybil, et l’autre était Morgane, la sœur du roi Arthur. Toutes trois passaient pour les plus expertes en enchantements et en sortilèges de ce temps-là, hormis la Dame du Lac. Elles entourèrent l’homme allongé sur la mousse. « Par Dieu, dit la reine de Sorestan, n’est-ce pas là le plus beau garçon qu’on ait jamais vu ? Bien heureuse la dame qui pourrait se vanter avoir en son pouvoir un pareil jouvenceau ! Par Dieu, je l’avoue, je me sentirais moi-même plus riche que d’avoir en ma possession toutes les terres du monde.

— Par ma foi, dit Morgane, il serait, ce me semble, beaucoup mieux avec moi. Je suis de plus haute famille que la tienne, bien que tu sois reine ! – Balivernes, intervint à son tour Sybil, ne suis-je pas la plus belle, la plus enjouée, la plus jeune de nous trois ? Je saurais beaucoup mieux le servir et le soumettre à ma volonté !

— Trêve de disputes ! dit la reine de Sorestan. Voici ce que nous allons faire : réveillons-le et offrons-nous ensemble à son service. Celle qu’il choisira restera avec lui pour le servir ! »

Mais Morgane qui avait regardé attentivement le visage de celui qu’elles croyaient endormi avait, elle, bien reconnu Lancelot. Néanmoins, elle se garda de le révéler aux autres. « Par Dieu, dit-elle, ne le réveillons pas, car nous risquons qu’il ne prenne aucune d’entre nous, ce qui serait fâcheux pour nous trois ! Voici ce que nous allons faire : allons chercher une civière et nous le ferons transporter au château de la Charrette après lui avoir jeté un enchantement. Ainsi en notre pouvoir, il sera plus vite soumis à nos volontés. » Or, Morgane savait très bien ce qu’elle faisait en proposant cette solution. Les autres l’approuvèrent. Elles appelèrent des valets qui couchèrent le corps inanimé sur une civière et le transportèrent au château de la Charrette, château ainsi nommé parce que Lancelot y était passé en charrette, lorsqu’il était à la recherche de la reine Guenièvre enlevée par Méléagant.

Une fois au château, elles firent descendre Lancelot dans une belle chambre fortifiée et obscure, où il n’y avait qu’une porte et deux fenêtres munies de barreaux de fer. Alors, les dames mirent fin à son enchantement, et il se réveilla aussitôt, promenant des regards étonnés autour de lui. « Où suis-je ? se dit-il. Il y a quelques instants encore j’étais sur un chemin, à la recherche d’un cheval, et me voici dans une chambre obscure. Et dans quelle forteresse ? Je suis, me semble-t-il, enfermé ! Serais-je ensorcelé ? »

Il se leva, mais se sentant très faible, retomba sur le lit comme une masse. Peu à peu, cependant, ses idées bien que confuses encore lui revinrent. Qu’allait-il devenir ? Quel était donc l’ennemi qui s’était emparé de lui alors qu’il était évanoui de fatigue et de chaleur dans une clairière ? Il en était là de ses réflexions quand la porte s’ouvrit. Une femme aux cheveux très noirs, vêtue d’une robe de soie blanche, apparut sur le seuil, hésitante, comme si elle craignait d’approcher. Alors il la regarda et reconnut Morgane.

Et Morgane, le visage à demi enfoui dans l’ombre, mais les yeux brillants dans la lumière qui venait du dehors, souriait étrangement en contemplant Lancelot(64).