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Le Royaume sans Nom
Le lendemain du jour où Lancelot avait triomphé de Méléagant, le roi Arthur décida de quitter Camelot et de tenir sa cour à Kaerlion-sur-Wysg. Il s’y rendit donc en compagnie de la reine, de nombreux chevaliers et de Lancelot dont il ne voulait plus se séparer. D’ailleurs, Lancelot ne s’était pas fait prier longtemps pour accepter d’accompagner Arthur, car la reine lui avait fait comprendre qu’elle désirait ardemment sa présence auprès d’elle, après les dures épreuves que l’un et l’autre avaient vécues.
Cinq jours avaient passé. Le roi était à Kaerlion. Avant de se mettre à table, comme à l’accoutumée, les chevaliers s’étaient mis aux fenêtres, autant pour se distraire que pour guetter une nouvelle aventure. Au loin, dans la plaine, une jeune fille, sans autre escorte qu’un homme en armes, chevauchait un riche et vigoureux palefroi. Comme il faisait chaud, elle portait une cape et une tunique tout en soie sur une chemise de coton blanche comme neige. « Cette jeune fille apporte quelque nouvelle ! » s’exclamèrent certains. Mais déjà elle arrivait à la porte de la forteresse et ils descendirent tous à sa rencontre. Elle mit pied à terre et Gauvain lui prit la main pour la mener à la grande salle. Elle s’avança avec l’assurance d’une jeune fille de haut rang, puis salua solennellement le roi et la reine et l’ensemble des chevaliers. « Sois la bienvenue, jeune fille, l’encouragea le roi devant l’assistance silencieuse.
— Noble roi, commença la jeune fille d’une voix claire, je te le déclare, ainsi qu’à tous ceux présents ici, qu’on ne doit pas davantage faire cas de vous-même que d’une fleur de cerisier ! Vous voici tous livrés à la paresse sans avoir en tête d’autre exploit que celui de vous engraisser ! Peut-on trouver ici quelque aventure ? Pourtant, dans mon pays, bien loin d’ici, vous pourriez conquérir valeur et honneur. Aussi, j’invite à s’y rendre, selon la mission que ma Dame m’a confiée, ceux d’entre vous qui se sentent pleins d’entrain et de bravoure. Là, un grand bonheur peut vous advenir, car ma Dame a mis en jeu son fief entier et son royaume. Elle souhaite dépenser dans la joie tous les revenus de sa terre, et celui qui voudra l’avoir pour amie, l’obtiendra à coup sûr. Là-bas, dans mon royaume, grande peut être la conquête. Maintenant, il me faut m’en aller car je n’ai plus de raison de rester ici. » Aussitôt dit, aussitôt fait. Prenant congé de l’assemblée, elle remonta sans plus attendre sur son cheval et se mit au galop, se dirigeant tout droit vers la forêt dans l’ombre de laquelle elle s’engouffra et disparut plus vite que le vent à travers les feuilles.
Devant la forteresse, les chevaliers en étaient restés cois. Ils s’aperçurent alors que personne n’avait eu l’idée de demander à la jeune fille son nom et celui de son royaume. C’est pourquoi Dodinel le Sauvage, qui était de la Table Ronde, s’écria qu’il se faisait fort de la rattraper. En toute diligence, on lui apporta ses armes et il sauta sur son cheval, aussitôt suivi par Sagremor, un autre compagnon de la Table Ronde, tenté lui aussi par l’aventure.
Le soir tombait quand on les vit revenir harassés, l’air piteux et les hauberts froissés. Ils expliquèrent qu’ils avaient effectivement rejoint la jeune fille, mais que son compagnon, un chevalier armé, n’avait pas voulu qu’elle répondît. L’un et l’autre s’étaient alors battus avec lui, mais ils avaient subi de tels assauts qu’ils avaient dû tous les deux abandonner la partie. Lancelot, les ayant écoutés, déclara devant tout le monde qu’il partirait à son tour, si le roi et la reine lui accordaient congé. Et il ajouta : « Je ne sais si je la rattraperai, mais si je ne peux la ramener avec son ami, je ne reviendrai ni d’aujourd’hui ni de demain. » À ces mots, la reine intervint : « Lancelot, le jour a déjà bien baissé, et la jeune fille doit être désormais très loin. Renonce à cette affaire, ou bien alors, pars avec toutes tes armes ! – Dame, répondit Lancelot, puisque tu m’y autorises, je m’en irai tel que tu me le recommandes ! »
Ainsi, une fois de plus, Lancelot du Lac, ayant pris congé du roi et de la reine et salué ses compagnons, s’éloigna à travers la campagne vers la forêt. Il poursuivit sa course toute la nuit, et, le lendemain, à la pointe du jour, se retrouva au fond d’une vallée riante où il se reposa. Puis il se remit en selle, n’ayant trouvé aucune nourriture, parcourant bois et landes, jusqu’à midi, où il rencontra, sur une terre essartée, un homme qui venait de quitter une petite cabane. L’ayant questionné pour savoir s’il n’avait pas aperçu ce jour-là ou la veille une jeune fille accompagnée d’un homme en armes, l’homme lui apprit qu’il avait en effet vu passer l’un et l’autre. « Je ne sais si l’homme dont tu parles était chevalier, mais son cheval était fort beau. – Crois-tu qu’ils soient loin ? – Seigneur, ils allaient très vite et ils ont sûrement maintenant fait beaucoup de chemin. Ils avaient l’air pressé et leurs chevaux étaient couverts d’écume. – Et toi, qui es-tu ? – Je suis un ermite. – Alors, peux-tu m’indiquer où je pourrais loger ce soir ? » L’ermite sourit. « Seigneur, répondit-il, c’est tout vu. À trois lieues à la ronde, il n’y a ni bourg, ni village, ni forteresse, ni manoir, ni cité. Si tu veux t’arrêter chez moi, je donnerai à ton cheval de l’herbe fraîche et de l’avoine, et pour toi-même du pain et des raves. »
Lancelot accepta l’invitation, car il était fatigué, la faim le tenaillant durement. Mais, le lendemain, dès que le soleil fut levé, il repartit sans s’attarder davantage, et sa chevauchée dura bien jusqu’à midi. Il aperçut alors un manoir en face de lui. C’était la demeure d’un homme distingué, sans grande richesse, mais qui avait donné tous ses soins à son bâtiment. Quand Lancelot entra dans la cour, un jeune homme se précipita pour tenir son cheval. Le seigneur vint lui-même à sa rencontre et le salua courtoisement : « Sois le bienvenu, cher seigneur ! »
L’hôte lui fit les honneurs de sa demeure, lui offrit nourriture et breuvages en abondance et lui demanda la raison de son voyage. Lancelot lui apprit l’aventure de la jeune fille et de l’homme en armes. « Seigneur, lui dit l’hôte, ils ont passé ici la nuit dernière, mais ils n’ont pas voulu s’attarder, et ils sont repartis bien avant le jour. Tu ne pourras pas les rejoindre à moins d’y laisser ton cheval. Abandonne ta poursuite, tu n’y gagneras rien, sinon de passer pour un fou ! Retourne à la cour du roi Arthur ! » Mais Lancelot se montra inébranlable : il continuerait l’aventure qu’il avait entreprise.
Dès l’aube, donc, il reprit sa poursuite, mais sans plus de succès. Enfin, à force de se tromper de chemins, il parvint au sommet d’une montagne qui dominait une grande forêt sauvage. Il n’y avait en vue ni village, ni manoir, ni monastère, seulement un étroit sentier qui longeait les crêtes. L’ayant emprunté, il se trouva en bout de course devant une demeure fortifiée, entourée de murailles, de fossés et de palissades fort bien construites. Ainsi protégée, à flanc de montagne, elle paraissait imprenable. Elle était occupée par des voleurs et des pillards, un chevalier du pays, noblement apparenté mais dévoyé, s’y étant installé pour ravager la contrée. Nul d’ailleurs ne pouvait passer par là sans être rançonné, et cela sans relâche. La montagne et la demeure étaient appelées Rude Travers, et le chevalier qui s’était arrogé ce fief avait pour nom Savary.
Lancelot bien sûr ne savait pas tout cela. Il pénétra dans la place et y trouva nombre de serviteurs et d’hommes en armes. Trois ou quatre jeunes gens se précipitèrent pour prendre soin de son cheval et lui enlever ses armes. Sans appréhension, il entra dans la grande salle où la table était mise et le repas déjà prêt. Il salua le seigneur et demanda l’autorisation de prendre place à la table, ce qui lui fut accordé. Mais s’ils le laissèrent se servir de tous les plats à discrétion, ils ne lui rendirent pas son salut, ce qui l’étonna fort. Aussi répéta-t-il à dessein : « Bonsoir à tous ! » Mais tous continuèrent à se taire. Vinrent sur la table quantité de volailles rôties et de gibier, et des bouteilles pleines de vin vermeil. Ils burent tout leur soûl, s’attardèrent à table, l’esprit bientôt embué par la boisson. C’est alors que le maître de maison prit la parole. « Seigneurs, dit-il à ses compagnons, j’ai parlé au vicomte. Demain, nous aurons Fleur Désirée, il me l’a juré. Dans la lande, sous l’olivier, il la livrera avec un seul chevalier. Si celui-ci ne peut la gagner contre moi, demain soir, nous l’aurons ici. »
Ces propos parurent fort les réjouir et Lancelot soudain se mit à craindre le pire. Il aurait volontiers demandé des explications, mais il se sentait mal à l’aise, et prit le parti de se taire. Ils parlèrent ensuite de redevances qu’on leur devait, ce qui fit dire au maître des lieux : « Je les fixerai sans discussion possible. Chacun d’entre vous doit donner ce qu’il a gagné aujourd’hui. Quant à notre hôte, il s’en retournera à pied et tout nu ! »
Apprenant ainsi le sort qui lui était réservé, Lancelot éprouva une violente colère. Mais que pouvait-il faire ? Il était désarmé, et ne pouvait espérer se battre contre tous à mains nues, ils étaient trop nombreux. On l’empoigna alors par les bras pour le déshabiller, quand l’un de ses agresseurs déclara : « Après tout, c’est un chevalier ! Ne le déshonorons pas et laissons-lui ses vêtements. Il nous paie largement avec ses armes et son cheval ! » Ils lui laissèrent donc ses vêtements, puis ils le ramenèrent brutalement au bas de la montagne et l’y abandonnèrent, lui promettant, s’il osait revenir, de lui faire subir bien d’autres avanies.
Lancelot se retrouva seul, sans armes et sans cheval. Il arracha le pieu d’une haie, et toute la nuit marcha, maugréant contre son sort et maudissant la jeune fille qui l’avait entraîné dans une telle aventure. Au matin, n’ayant rencontré personne, il se trouva, juste au lever du jour, devant une belle forteresse flanquée de puissants ouvrages de défense, et entourée de marécages. La porte était fermée par deux barres, mais un guichet était ouvert. Lancelot s’y engagea et pénétra dans la cour. Là, son étonnement fut grand de n’y trouver que des enfants qui gémissaient et se lamentaient. À la vue de Lancelot, ils eurent si peur qu’ils commencèrent à fuir, mais ce dernier ayant jeté son pieu à terre, ils parurent se rassurer. L’un d’eux, même, vint vers lui et Lancelot lui demanda : « Où sont les gens de ce château, ceux qui y habitent ? – Seigneur, ils sont à l’église, mais je ne sais pas ce qu’ils y font. »
Comme il se dirigeait du côté qu’on lui indiquait, il vit soudain sortir un cortège d’hommes et de femmes, avec un prêtre et des clercs, qui marchaient tous sans manteau, vêtements retroussés et pieds nus, mains jointes, pleurant et manifestant une grande affliction. En tête, se trouvait un vieillard aux cheveux blancs qui devait être le seigneur des lieux. Lancelot s’avança vers lui pour le saluer. « Sois le bienvenu, étranger ! » répondit l’homme, remarquant que Lancelot avait la tête et le cou meurtris par le haubert et que sa chemise était fendue là où les mailles avaient cédé. Devinant qu’il avait affaire à un chevalier qui avait été détroussé, il l’invita à le suivre et l’emmena dans sa demeure où il le fit asseoir près de lui. « Que vous arrive-t-il ? demanda Lancelot. Jamais je n’ai vu de visages si désemparés et si tristes. – Ami, répondit le vieillard, je suis le seigneur de tous ceux que tu as vus, le vicomte du pays de Demedi, jusqu’aux frontières de Brefeni. Notre malheur vient d’un chevalier qui réside sur la montagne. À coup sûr, il m’en veut ou plutôt il me hait. Aussi a-t-il, à mes hommes et à moi, causé beaucoup de mal et de honte, s’abritant derrière une noble parenté pour être brigand et vivre de ses rapines. – Je crois bien, dit Lancelot, qu’hier soir, mes pas m’ont conduit chez lui. La racaille qui l’entoure m’a dépouillé de mes armes et volé mon cheval. – Certes, dit le vieillard, ne nous redoutant pas, ils se conduisent comme ils le veulent. Sais-tu s’ils ont parlé de moi ? – Oui, seigneur, me semble-t-il. Il a été question d’un vicomte et d’une fleur très belle, que ce dernier devait leur livrer aujourd’hui si elle ne trouvait pas de chevalier pour la défendre. Fleur Désirée, l’ont-ils appelée, ce qui semblait les réjouir ; mais je n’ai pu en savoir davantage.
— Hélas ! dit le vieillard, pour ma part, je n’en sais que trop. Fleur Désirée est ma fille, et l’on ne saurait trouver dans tout le pays de créature plus belle et plus sage, plus noble et plus délicate. Le chevalier la veut pour lui, et, pour l’obtenir, me mène une vie d’enfer, s’emparant de tout ce que je possède et maltraitant sans pitié mes gens. Nous n’osons même plus sortir de nos murs. Ainsi, en suis-je réduit aujourd’hui à lui envoyer ma fille sous l’olivier, accompagnée d’un seul chevalier. Si celui-ci ne peut l’emporter sur mon ennemi, il me faudra lui abandonner Fleur Désirée. Or, c’est moi qui l’accompagnerai, car je n’ai trouvé personne pour oser l’affronter. Mieux vaut pour moi avoir la tête tranchée plutôt que lui donner ma fille sans combat. D’ailleurs, je ne pourrais survivre à une telle infamie et préfère mourir que de la voir livrer à son plaisir et à celui de ses hommes.
— Seigneur, dit Lancelot, avec ta permission, c’est moi qui prendrai ta place pour la défendre. Je ne manquerai pas de courage, je t’assure, car je suis bien décidé à lui faire payer cher l’accueil qu’il m’a réservé hier soir. Sois sans crainte ! Fais conduire ta fille à l’endroit convenu et nous verrons bien. » Ainsi parla Lancelot, et le vieillard en conçut une grande joie. Il lui fournit tout l’équipement dont il avait besoin et, lorsque, armé de pied en cap, Lancelot fut prêt, on lui amena un splendide destrier, aussi vigoureux que rapide. À l’ombre du feuillage, attendait maintenant la jeune fille. Elle était merveilleusement belle et méritait bien son nom de Fleur Désirée : on eût dit une rose tant son corps était gracieux et délicat, sa bouche parfaite, son visage tendre et doux, son teint de nacre légèrement rehaussé de vermeil sur les joues.
Vint l’heure fixée pour la rencontre. Le vieillard emmena sa fille sur son palefroi, Lancelot sauta d’un bond sur son destrier fougueux. On l’escorta jusqu’à la porte, en grande pompe, à travers toute la forteresse. Un chevalier portait son bouclier, un autre sa lance. Ayant gagné la lande, ils aperçurent les adversaires qui s’y trouvaient déjà. Eux aussi avaient richement armé leur seigneur, et ils se réjouissaient bruyamment, ne doutant pas un instant de l’issue du combat. De part et d’autre, cependant, on s’écarta. Sans trembler, le vicomte prit la blanche main de sa fille, et pour tenir son engagement de naguère, la tendit au maître des brigands en disant : « Seigneur, je tiens parole. Voici ma fille que je t’abandonne, mais je te prie de l’épouser. » L’autre s’esclaffa grossièrement. « Mais elle n’est pas assez noble pour faire une bonne épouse ! ricana-t-il. En revanche, je te l’assure, comme putain, elle fera bien l’affaire ! »
C’est alors que Lancelot intervint. Son poing s’abattit sur le bras du brigand qui s’apprêtait à se saisir de la jeune fille. « Vassal ! clama-t-il, laisse mon amie ! Sur ma tête, tu ne l’emmèneras pas aussi facilement que tu l’imagines ! Tu me parais bien sûr de toi ! » Narquois, l’autre se retourna vers Lancelot : « Seigneur, dit-il, je tiens quitte le père ! Jamais, sur sa contrée, je ne lui ferai plus tort ou dommage. Mais puisque tu oses me lancer un défi, je le relève. Je vais me distraire avec toi, et vaincu ou mort, personne ne te pleurera ! »
Et, sans plus tarder, ils reculèrent pour mieux se précipiter l’un sur l’autre. Ils le firent à une telle vitesse et si violemment qu’ils brisèrent leurs lances et leurs boucliers et se retrouvèrent tous deux à terre, l’épée à la main. Le combat s’engagea avec rage. Le chevalier de la montagne s’acharnait, mais Lancelot ne reculait pas d’un pas, rendant bien et si vite les coups qu’il finit par fendre un morceau du heaume de son adversaire. L’épée glissa sur l’oreille, la coupant net. « Sainte Brigitte, à l’aide ! cria le blessé. À qui donc m’en suis-je pris ? – À celui auquel tu as volé ses armes et son cheval hier soir ! répondit Lancelot. Maintenant, je vais te le faire payer très cher, sans pour autant te prendre un denier ! – D’où es-tu donc ? – Du royaume de Bretagne. – Quel est ton nom ? – Lancelot du Lac, fils du roi Ban de Bénoïc ! – Alors, dit le brigand, je n’ai que ce que je mérite, puisque j’ai causé du tort au meilleur chevalier du monde. Allons, il ne me reste plus qu’à terminer cette bataille ! »
De nouveau il se jeta sur Lancelot. Les coups plurent dru sur leurs boucliers qui tombèrent bientôt en pièces. Puis ils en vinrent au corps à corps. De son côté, le vicomte avait fait armer en secret dans la forêt dix chevaliers et trente serviteurs, de ceux qu’il savait les plus braves et les mieux entraînés, prêts à venir à la rescousse, selon la tournure du combat. Mais finalement Lancelot parvint à terrasser son adversaire et posa froidement son épée sur son cou. « Lancelot ! cria le brigand, fais la paix entre le vicomte et moi ! Plus jamais je ne le provoquerai ! Je serai son vassal et son allié, et s’il veut du mariage, je prendrai sa fille pour épouse ! – Avoue d’abord que tu es vaincu ! » Le brigand se releva, furieux : « Aussi vrai que je crois en Dieu, dit-il, jamais je ne m’avouerai vaincu ! » Et il voulut reprendre le combat. Mais ayant perdu beaucoup de sang, il fut saisi de faiblesse. Lancelot lui arracha son heaume et, d’un seul coup, lui fit voler la tête. Le combat était terminé.
Le vicomte alors poussa son cri de ralliement, et, de la forêt, les chevaliers et les serviteurs qu’il y avait cachés surgirent brusquement, plongeant les autres brigands dans la stupéfaction, puis la terreur. Ils essayèrent de se sauver vers la montagne, mais furent mis en pièces. Le vicomte et Lancelot montèrent jusqu’à leur repaire et y mirent le feu. Puis ils retournèrent tranquillement dans la forteresse. On désarma Lancelot, on lui donna de beaux vêtements, on lui servit un bon souper, et chacun se réjouit grandement, comblant de louanges celui qui avait enfin débarrassé le pays des brigands qui l’infestaient.
Cependant, le vicomte prit Lancelot à part et lui dit : « Seigneur, tu m’as rendu un service que je n’oublierai pas de sitôt. S’il te plaisait de rester avec moi, tu pourrais commander cette forteresse et mes domaines. Tu pourrais également épouser ma fille, ou, si le mariage ne te convient pas, du moins l’avoir dans ton lit. Tout ce que tu vois autour de toi, tu peux le considérer comme ton bien. Rien ne te sera interdit. – Cher seigneur, dit Lancelot, ta proposition me touche, mais c’est tout autre chose que je suis venu chercher en cette terre. » Et, sur la prière de son hôte, il raconta comment, à la suite d’un message délivré par une jeune fille à la cour d’Arthur, il était parti à la recherche du Royaume sans Nom.
À ces mots, le vieillard se mit à se lamenter. « Seigneur ! s’écria-t-il, je suis bien tourmenté et peiné que tu ailles ainsi chercher la mort ! – Explique-toi, demanda Lancelot. – Je connais le pays que tu appelles le Royaume sans Nom, et je vois qu’il est le but de ton voyage. Eh bien, sache que ce royaume est celui de Rigomer. Mais tu trouveras le lieu amer et les aventures accablantes. Jamais un chevalier, si vaillant fût-il, n’en est revenu indemne. Maudits soient les chemins qui mènent à ce port où tant de preux chevaliers se sont embarqués pour ne plus revenir ! Maudit soit le royaume de Rigomer ! Ah ! Rigomer, que le feu d’enfer te brûle ! Tu as fait commettre tant de crimes et tu as fait disparaître tant de vaillants et preux chevaliers ! Là-bas, il n’existe pas de sauf-conduit. Maudit soit ton pouvoir maléfique ! Jamais ton pouvoir ne prendra fin, et la jeune fille ne sera pas mariée – celle qui a causé notre malheur – avant que vienne celui qui sera beau et sage, dont les prouesses surpassent celles de tous les chevaliers du monde, dans le passé et le présent. Alors, en vérité, ma parole s’accomplira : les malades seront guéris, les prisonniers libérés, et se mariera la jeune fille qui naquit à une heure maudite. Alors la douleur prendra fin et la joie régnera à nouveau dans le pays où tant de gens s’égarent pour ne pas revenir. Hélas, les sortilèges de Rigomer sont si horribles qu’on ne verra jamais un tel héros… »
Manifestement, il disait tout cela pour dissuader Lancelot de continuer sa route, mais plus il parlait, plus l’intérêt de Lancelot s’éveillait et plus sa décision de poursuivre l’entreprise devenait irrévocable. Il répondit donc à son hôte qu’il le remerciait vivement de ses conseils, mais qu’il ne voyait pas ce qui l’empêcherait d’aller à Rigomer, le Royaume sans Nom pour lequel il avait quitté la cour d’Arthur et surtout la reine Guenièvre. Aussi, le matin suivant, après une légère collation, il prit congé du vicomte et de sa fille. Ils n’avaient pas oublié de lui donner des armes et un cheval, mais ils étaient bien accablés de le voir partir, sûrs qu’ils étaient qu’il ne reviendrait jamais du Royaume sans Nom.
Lancelot, le cœur léger, reprit sa chevauchée à travers la forêt, tout le jour, jusqu’à la tombée de la nuit où l’obscurité l’obligea à mettre pied à terre, sous un arbre. Rassemblant branches et menu bois, il y mit le feu en frottant sa pierre et s’assit sur une souche. Tout était silencieux dans la forêt et l’on n’entendait même pas le cri d’une chouette. Fatigué et engourdi, il ne tarda pas à s’endormir d’un sommeil réparateur et quand il se réveilla, il avait retrouvé toute sa vigueur. Il entendit alors du bruit et, sans bouger, il tendit l’oreille pour savoir d’où il venait, discernant peu à peu un grand vacarme de cors, de chiens et de chasseurs, chose étonnante, car on était encore en pleine nuit. Le bruit allant croissant, il crut que la chasse allait déboucher près de lui, mais, à sa grande surprise, les sons décrurent peu à peu et disparurent complètement(50).
Sur le point de se rendormir, Lancelot entendit de nouveau la chasse. Réellement intrigué, il se leva dans l’intention d’aller cette fois voir ce qu’il en était exactement. Le vacarme, en effet, ne faisait qu’augmenter, les cors sonnaient sans relâche, les gens criaient, les chiens aboyaient, les chevaux hennissaient. Tout résonnait et vibrait si fort autour de lui qu’il s’attendait à tout moment à voir même les arbres se courber et s’abattre, déracinés par cette diabolique tourmente. Soudain, une bête surgit d’un fourré et se précipita vers le feu. Lancelot tira son épée et d’un coup lui trancha la tête. Espérant ainsi pouvoir la rôtir sur la braise, il déchanta vite, car un prodige effrayant se produisit sous ses yeux. Il aperçut une chandelle qui brillait, éclairant une civière portée par deux chevaux qui l’emmenaient à vive allure dans les bruyères. Un chevalier gisait entre les brancards, le corps transpercé d’une lance dont on n’apercevait plus que le tronçon. Sans perdre un seul instant, Lancelot se mit à courir pour le rattraper et, saisissant les chevaux par la bride, les stoppa dans leur course folle. Il entendit alors des plaintes s’élever et comprit que l’homme n’était pas mort : il se lamentait en effet à grands cris des souffrances qu’il endurait, évoquant la promesse qu’on lui avait faite en le mettant sur la civière, promesse qui le tourmentait encore plus que sa blessure ou la mort. « Qui es-tu ? s’enquit Lancelot, ne voulant se laisser impressionner par un si dramatique spectacle. – Je suis un chevalier blessé, qui souffre et se tourmente », répondit la voix. Et Lancelot de poursuivre calmement : « Puis-je faire quelque chose pour toi ? – Rien d’autre que des souhaits. S’ils se réalisaient, crois bien que tu pourrais alors rapidement me soulager. – Par ma foi ! s’écria Lancelot, tu ne repartiras pas sans m’avoir dit qui t’a blessé ainsi ! – Celui qui jamais n’aura de joie, seigneur, voilà celui qui m’a infligé blessure et tourment. Mais, moi, je l’ai si maltraité qu’il va mourir, je crois. Sa blessure n’a pas besoin de baume(51). » Lancelot reprit avec la même assurance : « Où cela s’est-il donc passé ? – À Rigomer ! fut la réponse. – Tu étais à Rigomer ! s’exclama Lancelot. – Oui, par Dieu, notre créateur. – Alors, parle-moi des merveilles qu’on raconte au sujet de Rigomer.
— Être vaincu et tué, blessé pour le moins et prisonnier, voilà les merveilles de Rigomer, réussit à dire péniblement le blessé. – Mais qui est l’auteur de ces abus ? – Je ne peux pas le dire, car je n’ai moi-même jamais passé le pont derrière lequel se trouvent les grandes merveilles. Mais sache qu’avant le pont s’étend une grande lande où la joute est permanente : qui veut combattre trouve vite qui abattre ou par qui se faire abattre. Nombre de vaillants chevaliers se sont affrontés là, mais tous ceux qui restent de ce côté du pont ne savent pas ce qui se passe au-delà. Or, sur ce pont, pas deux sur mille, parmi les plus valeureux, passeront. Un dragon, en effet, monte la garde, si monstrueux et féroce qu’il est impossible de le vaincre. Le dragon a beau être enchaîné, il a précipité dans l’abîme nombre de braves qu’on n’a jamais revus. Voilà ce que je sais. Laisse-moi maintenant repartir, je t’en prie. – Dis-moi encore quelle est cette promesse qui te tourmente. – Seigneur, pourquoi t’obstines-tu à tout savoir ? Les deux jeunes filles qui m’ont déposé sur cette civière m’ont fait la promesse d’un triste destin : la blessure qui m’épuise ne guérira jamais jusqu’à ce que vienne celui que ses exploits rendront célèbre parmi tous. Il sera le plus courtois, aimera mieux que quiconque les dames, donnera avec la plus grande largesse, sera aussi plein de sagesse et de mesure, sans aucune défaillance. Il sera aimable, expert en toutes choses et de naissance royale. Aucune vilenie, enfin, ne pourra lui être reprochée. Seul, un tel chevalier pourra conjurer les merveilles de Rigomer. Mais si loin qu’on puisse aller par mer, sur terre ou dans les forêts, comment croire qu’un seul être au monde puisse être si hardi, si brave, si ardent, si parfait ? Non, sur la terre entière, dans aucun royaume, on ne pourrait trouver un homme de si haute perfection. Et s’il est vrai qu’il doit venir de mon vivant, il ne saurait être déjà né. Ah, j’aimerais mieux la mort que d’endurer ainsi cette douleur, car jamais ma langueur ne me quittera. Voilà, je t’ai tout dit, étranger. Maintenant, je t’en supplie, laisse-moi partir. » Lancelot garda le silence. Il lâcha la bride des chevaux, et ceux-ci, qui piaffaient d’impatience, bondirent aussitôt et entraînèrent leur étrange fardeau dans les profondeurs de la nuit.
Le blessé et ses plaintes n’étant plus audibles, Lancelot entreprit d’éteindre son feu. Cors, cris, chiens et chasseurs avaient également disparu. Il repartit donc lui-même aux premières lueurs de l’aube et chevaucha jusqu’au milieu du jour. Il rencontra alors une dame et un chevalier qui venaient de quitter leur manoir. Quand l’homme vit que Lancelot portait les armes d’un chevalier, il l’invita à passer la nuit prochaine dans sa demeure. Lancelot, qui était épuisé, accepta volontiers, et l’homme se proposa de faire demi-tour pour l’accompagner. Ainsi apparut bientôt un puissant donjon qui dominait une belle forteresse ceinte de hautes murailles. Le repas fut préparé, avec l’abondance qui convenait, et la table dressée dans la grande salle. On but et on mangea à satiété. À la fin du repas, l’hôte demanda à Lancelot son nom. « Je m’appelle Lancelot du Lac, et je suis du royaume de Bretagne, répondit Lancelot. – Mais qu’es-tu venu faire en cette terre sauvage recouverte de forêts et de landes ? – Je me dirige vers Rigomer et je te prie de me dire dans quelle direction se trouve ce Royaume sans Nom pour lequel j’ai quitté la cour du roi Arthur. »
Le chevalier devint tout pâle. « Seigneur ! s’écria-t-il, quelle mauvaise idée as-tu là ! Pourtant, je te dirai la vérité, j’en prends Dieu à témoin. Même en connaissant le chemin qui mène à Rigomer, et ce n’est pas mon cas, on aurait du mal à y arriver en moins de trois semaines et quatre jours. Je peux te dire que Rigomer n’a pas de roi, mais une reine, une noble demoiselle de grande beauté, frappée de bien des maléfices. Ah ! Rigomer est un royaume maudit ! Ce n’est pas que j’y sois allé ou que je veuille le faire, Dieu m’en garde, mais j’en ai si souvent entendu parler. Jamais un chevalier n’en est revenu sans déshonneur, ni d’horribles blessures ! Avant d’y arriver, nombre de grands périls se dressent sur sa route. À droite, coule une eau profonde qui risque à chaque instant de vous engloutir. À gauche, se dresse une forêt très sombre dont on ne revient pas. Insensé est celui qui persiste à vouloir l’atteindre. Chevalier, si tu m’en crois, il existe mieux à faire pour conquérir gloire et honneur.
— Explique-moi, gentil seigneur. – En ce pays, il y avait un grand seigneur qui avait épousé une femme venue de Cornouailles, et qui mourut sans héritier. Son neveu a pris légalement possession de sa terre, mais il veut léser à tort la veuve : il prétend en effet récupérer son douaire sous prétexte qu’elle est étrangère et n’a pas de parents pouvant répondre d’elle. Personne encore ne s’est proposé pour la défendre. Si tu veux m’en croire, renonce à tes folies au sujet de Rigomer et apporte ton aide à cette dame qui en a bien besoin.
— Seigneur, si tu me garantis que la dame est dans son droit, je lui porterai secours sur-le-champ. – Seigneur, c’est la vérité, et son douaire est légitime. – C’est bon, dit Lancelot. À quel moment doit se régler l’affaire ? – Demain matin », répondit l’hôte. Et tous deux allèrent prendre quelque repos.
Le jour venu, ils se rendirent à l’assemblée qui était présidée par le prévôt du roi, devant une grande assistance de dames et de chevaliers. Des notables et des chevaliers étaient les défenseurs et les avocats du chevalier, mais la dame, en vérité, n’avait trouvé personne pour défendre sa cause et l’assister. Elle déplorait son triste sort, quand l’épouse du chevalier qui avait hébergé Lancelot s’approcha d’elle et lui suggéra à l’oreille de demander comme défenseur celui qu’elle verrait à côté de son mari. Intriguée par ces paroles, la dame, qui n’avait rien à perdre, fit comme l’autre lui disait. Alors Lancelot emmena la plaignante à l’écart et la conjura sur son âme de lui dire s’il pouvait, lui, Lancelot, prêter serment en faveur de sa cause. Elle lui tendit la main et jura de sa bonne foi. Lancelot revint vers l’assemblée, qui avait les yeux fixés sur lui. Le neveu de la dame déclara alors avec arrogance qu’il enfoncerait son pieu dans l’œil de celui qui oserait dire un seul mot contre lui. Indignée et désemparée, la dame se mit à pleurer à chaudes larmes, tant et si bien que le prévôt déclara que, dans ces conditions, il y aurait combat entre les deux chevaliers.
La rencontre eut lieu dans une vaste prairie. Aussi fiers, superbes et braves l’un que l’autre, ils éperonnèrent leurs montures et bataillèrent rudement jusqu’au moment où Lancelot, levant son épée sur son adversaire, manqua son but. L’épée glissa, descendit et coupa la partie du pied qui dépassait de l’étrier. « Vassal ! s’écria Lancelot, pour continuer tes méfaits, il te faudra porter un pied en bois ! », exclamation qui ne fut guère du goût de son adversaire qui se précipita sur lui avec rage. Mais sa blessure lui faisant perdre beaucoup de sang, il ne tarda pas à faiblir et bascula par-dessus la croupe de son cheval. Le prévôt, ne pouvant que constater que Lancelot était le vainqueur, fit arrêter le combat. La dame eut donc son douaire, exonéré de toute redevance, et le neveu, en compagnie de tous ses parents, vint faire sa paix avec Lancelot et se déclara son homme lige. Cependant, par serment, Lancelot lui fit promettre, dès qu’il serait guéri, d’aller se mettre à la disposition de la reine Guenièvre, à la cour du roi Arthur. Chacun admira la prouesse et la générosité de Lancelot et il se vit prier par tous de rester dans le pays en seigneur ou en ami. Il les remercia, mais ne consentit qu’à demeurer quatre jours dans le château de son hôte. Après quoi, malgré les supplications du chevalier et de sa femme, il reprit la route avec la ferme intention de découvrir enfin le Royaume sans Nom dont on déplorait tant les merveilles.
Il chevaucha tout le jour et à l’approche de la nuit se trouva à la croisée de deux chemins. Il se trompa alors de route, mais continua, plein d’assurance. Quand l’obscurité fut telle qu’il ne voyait plus son chemin, il descendit de cheval et s’installa sous les frondaisons afin de prendre du repos. Mais il y demeura bien peu, car, en levant la tête, il aperçut au-dessus du bois touffu la lueur et la fumée d’un feu de cheminée. Il se releva, partit dans cette direction, et finit par découvrir une maison de belle apparence. Il y entra, mit pied à terre et se dirigea vers les flammes. Il aperçut alors, dans l’angle d’une salle, un beau lit, confortable et spacieux comme jamais il n’en avait vu, avec une courtepointe qui le recouvrait. Mais, à l’opposé, se trouvait un cercueil sur deux tréteaux, ce qui ne lui sembla guère de bon augure ; quatre cierges brûlaient autour dans des chandeliers d’argent massif, eux-mêmes cernés par une troupe de chats sauvages aux aguets, ne semblant pas non plus apprécier son intrusion. Pire, sa venue, loin de les effrayer, déclencha chez eux de tels miaulements qu’une nuée de congénères envahit la pièce, manifestant de plus en plus à son égard une hostilité offensive.
Lancelot réagit promptement. Il saisit dans le feu un tison enflammé qu’il appliqua avec une telle force sur le dos du plus gros d’entre eux qu’il l’assomma d’un seul coup en le projetant contre les cendres du foyer. Mais les autres chats, au lieu de s’enfuir l’attaquèrent tous ensemble, sautant sur ses épaules, enfonçant leurs griffes dans son haubert tressé. Lancelot, faisant tournoyer son tison, leur assena de si formidables moulinets que bientôt, à force de se démener, il parvint à leur faire lâcher prise et à les mettre en déroute. Se précipitant alors pour fermer la porte, il vit que le cercueil bougeait et avançait à sa rencontre. Sans perdre un instant, il lâcha son tison, prit son épée et pourfendit la caisse qui était vide. « Dieu ! s’écria-t-il, la diablerie est donc enfermée dans ces planches ! » Et il jeta le tout au feu, qui se consuma dans les flammes.
Épuisé par l’effort et tenaillé par la faim, Lancelot se mit en quête d’un peu de pain ou d’une soupe grossière. En vain. Il n’y avait aucune nourriture dans la maison. Alors, il s’étendit sur le lit, son épée à portée de la main et s’endormit comme une masse après s’être demandé dans quel endroit maudit il était tombé.
La faim et la soif ne tardèrent pas cependant à le réveiller. Il se redressa et, à la lueur des braises mourantes, il crut apercevoir la silhouette d’une jeune fille, plus blanche que neige, là, à côté du lit, et une autre, tout aussi blanche et irréelle, pénétrant dans la salle. « Je rêve ! » pensa-t-il. Mais les deux apparitions se penchèrent vers lui, le saluant avec déférence, et l’invitèrent à les suivre. « Je n’irai pas si mon cheval n’est pas bien traité ! » prévint-il, mais à son grand étonnement, l’une des filles répondit : « Il est déjà à l’écurie, soigné et pansé, avec une bonne ration d’avoine. On lui a même apporté de l’eau de source pour qu’il puisse se désaltérer. – Je ne vous crois pas, et ne vous suivrai que si vous me le montrez. – C’est chose facile, viens avec nous. »
Il se leva et les suivit avec méfiance, prêt à user de son épée. Mais elles le menèrent droit à une grande écurie où il vit son cheval effectivement fort bien soigné. « C’est bien, dit Lancelot, j’irai maintenant où vous me conduirez. » On le fit donc entrer dans une pièce voûtée où était dressée une table abondante, avec sirops et vieux vins délicieux. Sur un lit de fourrure, était assise une dame, plus resplendissante qu’une fée. Avec élégance et courtoisie, elle se leva devant Lancelot et déclara : « Seigneur chevalier, sois le bienvenu. – Que le bonheur soit avec toi et avec tes compagnes ! » répondit-il.
Les deux jeunes filles le désarmèrent et le firent asseoir dans un grand fauteuil qui se trouvait en haut de la table. Elles lui passèrent l’eau pour qu’il pût se laver les mains, lui servirent les mets les plus appétissants qu’il eût mangés. Il se restaura et but longuement, puis tout ragaillardi, suivit les deux jeunes filles qui le menèrent dans une chambre où elles le firent étendre sur un bon lit douillet. Là, elles le massèrent doucement jusqu’au moment où il sombra dans un profond sommeil.
Le lendemain, à son réveil, on le baigna et on l’habilla, après avoir frotté ses plaies avec un onguent aussi odorant que le piment, mais qui cicatrisait et ne laissait aucune trace, aucune douleur. Il demanda ses armes et on les lui apporta, étincelantes d’avoir été nettoyées. Enfin, les jeunes filles lui amenèrent son cheval tout sellé. « Qui es-tu ? demanda-t-il à la Dame venue l’accompagner au-dehors. – Il ne te servirait à rien de le savoir, Lancelot ! répondit-elle en souriant. – Comment connais-tu mon nom ? demanda-t-il. – Peu importe, dit la Dame, l’essentiel est que tu aies passé une bonne nuit. Je connais le but de ton voyage. Tu atteindras la cité de Rigomer dans deux jours, mais, là-bas, tu ne seras pas au bout de tes peines. Je peux te dire encore une chose, Lancelot, fils du roi Ban de Bénoïc : tu es peut-être le meilleur chevalier du monde, mais ce n’est pas toi qui mettras un terme aux merveilles de Rigomer. C’est tout. Tu peux aller, maintenant. Prends le chemin sur ta droite et suis-le. Que Dieu te protège ! » Lancelot s’inclina devant la mystérieuse Dame sans nom et, remonté sur son cheval, prit la direction qu’elle lui avait indiquée.
Prenant grand soin de ne pas s’écarter de sa route, il ne rencontra que landes désertes et forêts très sombres, jusqu’à l’heure où le soleil déclinant, il atteignit une vaste demeure avec une large entrée, de solides murailles et une enceinte faite de lourds branchages, le tout surplombé par une grosse tour bâtie sur le roc. Dans la basse-cour, cependant, se trouvait une construction en bois, belle entre toutes(52), qu’on habitait en temps de paix, la tour servant de refuge en cas de danger ou de guerre. Devant la porte, une poterne et un fossé profond avec un pont-levis servaient de protection supplémentaire.
Lancelot entra et vit dehors un grand nombre de dames, de chevaliers, de jeunes filles et d’écuyers qui s’affligeaient, pleuraient et se tordaient les mains. Le voyant venir, tous se portèrent à sa rencontre en manifestant une joie intense, le plus près de Lancelot le saluant chaleureusement au nom du seigneur du lieu. Lancelot mit pied à terre et rendit aimablement son salut à la ronde, puis demanda qu’on voulût bien pourvoir à son logement, demande inutile tant la joie éclatait dans les regards.
On l’emmena donc à l’intérieur de la maison de bois, où l’on alluma quinze chandelles, superbe luminaire à voir assurément. De grosses et longues bûches brûlaient dans l’âtre et, à côté, un beau lit était dressé, avec des pieds d’argent massif, un chevet et des rebords garnis d’émaux et de pierres précieuses. Un chevalier d’âge vénérable y était étendu. Il était affligé d’une grande infortune, car il portait une plaie ouverte à sa tête encadrée de cheveux blancs, cela depuis trente ans accomplis qu’il avait été blessé. C’était le seigneur du château, et quand il vit Lancelot, il l’accueillit avec allégresse. La compagnie qui l’entourait était nombreuse et magnifique, car il était de grande noblesse et ses trois fils chevaliers, tous trois mariés, et richement dotés, ne le quittaient guère pour le soutenir et le réconforter(53).
Quand Lancelot fut désarmé, rafraîchi et remis des meurtrissures de son haubert, le vieillard demanda qu’il vînt s’asseoir auprès de lui. Le repas fut bientôt prêt et Lancelot mangea de bon appétit. Quand il eut terminé, on commença à parler de choses et d’autres et à réciter des poèmes sous l’œil attentif de Lancelot qui regardait le vieillard et se posait des questions. « Seigneur, finit-il par lui demander, si j’osais, je t’interrogerais sur un hôte que j’ai eu il y a quelque temps et auquel tu ressembles trait pour trait, à cela près que la souffrance a marqué ton visage. C’est à croire que vous êtes le même homme. »
Lancelot pensait au vicomte qui l’avait reçu si généreusement. Le vieillard sourit : « Tu as donc fait étape chez lui ? demanda-t-il. – Oui, dit Lancelot, et jamais je n’ai été mieux traité. – Ne t’étonne pas de la ressemblance, nous sommes en effet frères jumeaux. Son héritage vient de notre père, et le mien de notre mère, part qui est la plus importante. Mais, dis-moi, que devient ma nièce, la précieuse Fleur Désirée, si distinguée, si sage ? Il y a si longtemps que je ne l’ai vue. Et mon frère, et son épouse ?
— Ils vont tous très bien, et ton frère peut jouir de toute sa puissance. – Comment cela se peut-il ? Je sais qu’un de ses voisins le harcèle sans cesse. – Seigneur, tu veux parler de Savary ? – Oui, en effet. – Savary est mort. Jamais plus il ne lui causera de tort. – Mort ? À vrai dire, je ne peux le croire. – Par Dieu tout-puissant, je te l’assure : je lui ai tranché la tête avec mon épée ! » À ces mots, la joie de l’hôte redoubla et il pressa Lancelot contre sa poitrine, le priant de lui raconter par le détail ce qui s’était passé.
Mais une autre question tourmentait Lancelot. Il finit par la poser : « Dis-moi, seigneur, quel est donc ce mal dont tu souffres et qui te rend si pâle ? Qui te l’a infligé et quelle est la raison de ton triste sort ? – Bien cher ami, je vais te le dire volontiers. Quand j’étais jeune chevalier, j’étais agile et joutais fort bien, ce qui me valait gloire. J’ai honte de le dire, mais je croyais alors être le plus vaillant chevalier du monde. Aussi m’en allai-je un jour à Rigomer, avec trois jeunes compagnons, le moins expérimenté d’entre nous croyant aisément parvenir aux aventures et y mettre fin. Mettre fin aux merveilles ! Quelle prétention ! C’est à peu près comme vouloir passer la mer à pied sec ! De là viennent nos blessures et notre triste sort. Je ne peux parler que de moi ; aussi te dirai-je que ma blessure ne peut pas se guérir, et que j’endure, de plus, une malédiction : à chaque anniversaire du jour où j’ai été blessé, il me faut recevoir un hôte, un chevalier étranger tel que Dieu en envoie de pays lointains. Si je n’ai pas d’hôte ce jour-là, la mort m’est promise dans un nombre de jours égal à celui des années qui me séparent de ma blessure. – Mais, s’indigna Lancelot, pourquoi tes voisins ne viennent-ils pas quand ils savent ton attente ?
— Ami, tu n’as pas bien compris. Ceux qui se proposeraient seraient en foule, mais il faut absolument que vienne d’abord le chevalier errant d’un pays lointain. Un voisin, pour me guérir, me ferait plus de mal que de bien, mais si un autre arrive sans rien savoir, alors la mort s’éloigne de moi pour un an et autant de jours que les années qui me séparent de ma blessure. Voilà pourquoi tu nous as apporté la joie, à moi, et à ceux qui m’entourent. Je me languissais d’un hôte quand tu es arrivé. Bénie soit l’heure de ta naissance !
— Mais, dit Lancelot, tu me parles de Rigomer où tu as reçu ta blessure. On raconte tant de choses sur Rigomer que je ne puis croire tout ce que j’entends à son sujet ! » Le vieillard demeura un instant songeur. « Oui, dit-il enfin, on raconte beaucoup de choses sur Rigomer. La vérité, en fait, c’est que personne n’est capable de savoir ce qu’il en est réellement. La cité de Rigomer se trouve dans une île, près de la côte. Un fleuve vient de la terre, qui se jette dans un autre, venu de la mer, de telle sorte que le pays est toujours ceinturé par une eau qui repart dans la mer, à la limite du flux et du reflux. C’est une frontière si sûre qu’on n’y craint plus personne : le lit de ce chenal est semblable à la flèche d’un arc, tirée du fond, et qui n’atteindrait jamais la surface.
— Mais il y a un pont, paraît-il, entre le rivage et l’île, dit Lancelot. Rigomer n’est donc pas si isolée qu’on le prétend. » Le vieillard reprit : « Ce pont est infranchissable : un dragon enchaîné a tué et jeté dans l’eau noire moult vaillants chevaliers qu’on n’a jamais revus. Il est le gardien du Pont de Cuivre. Cependant, on peut aller sur la grande lande, devant le chenal et le pont, à condition de s’y rendre uniquement pour le plaisir ou la distraction, car maintes aventures y surviennent. Mais si on prend les armes, on est fatalement blessé, c’est moi qui te l’affirme, victime que je suis de la coutume. Tel est le dilemme de cette grande lande. Personne n’en sait davantage : les merveilles demeurent cachées à tous jusqu’à ce que survienne celui qui les anéantira. Mais quand viendra donc ce jour ? À force d’espérer en vain, on perd toute confiance.
— Et si moi-même, je tentais l’épreuve ? Si j’étais celui que tu attends ? » dit Lancelot. Son hôte le regarda attentivement. « Qui es-tu ? Quel est ton nom ? – Lancelot du Lac, fils du roi Ban de Bénoïc. » En entendant ce nom, le vieillard tressaillit de joie et appela ses enfants. « Mes fils, dit-il, regardez le plus grand, le meilleur de tous les chevaliers qui ont vécu et qui vivent encore de par le monde ! Celui-ci pourrait bien mettre fin aux merveilles de Rigomer, s’il était possible d’y arriver par des prouesses. Mais il faut d’autres dons, et personne ne saurait en posséder seulement la moitié. Non, jamais ne se trouvera en un seul homme tout ce qu’on attend de celui dont je vous parle ! Hélas ! combien de temps faudra-t-il attendre encore ?
— Si tu me le permets, dit simplement Lancelot, j’irai à Rigomer et je tenterai l’épreuve. – Mais c’est pure folie, s’écria le vieillard. Cher hôte, si tu y vas, tu risques d’y perdre la vie. Tu aimes trop les armes, tu es un chevalier si vaillant, si hardi que tu ne manquerais pas d’y trouver la prison ou la mort, à tort ou à raison. » Lancelot promit alors d’éviter de porter les armes dès qu’il serait à Rigomer. Mais aucune des paroles du vieillard ne put venir à bout de sa détermination. « Demeure au moins une semaine parmi nous, dirent encore les fils de son hôte. On ferrera ton cheval, tu te baigneras, tu te reposeras. – C’est impossible, dit Lancelot, il faut que dans deux jours je sois à Rigomer(54). »