7
La Charrette d’Infamie
On était à l’Ascension. Le roi Arthur avait tenu à cette occasion une cour magnifique à Carduel, où il avait convié un grand nombre de ses barons et de ses chevaliers, ainsi que toutes les dames du royaume. C’est Kaï, le sénéchal, frère de lait du roi, qui avait dirigé le service des tables, et qui mangeait à son tour avec les officiers de bouche. Après le festin, Arthur et la reine Guenièvre demeurèrent en compagnie des barons, échangeant avec eux les propos les plus divers et les réflexions les plus dignes d’une assemblée royale.
C’est alors que surgit dans la grande salle de Carduel un chevalier brillamment équipé pour le combat, armé de pied en cap, qui s’avança vers le roi et qui s’écria d’une voix très forte : « Roi Arthur ! Je ne te salue pas ! Sache que je retiens en captivité bien des chevaliers, des dames et des jeunes filles qui sont de ta terre et de ta maison. Mais je ne t’apporte pas de leurs nouvelles dans l’intention de les libérer et de te les rendre. Au contraire, je te confirme que tu mourras avant de les retrouver ! » Le roi sembla accablé par ce discours et ne dit pas un mot. Dans l’assemblée, tous avaient fait silence. Alors le nouvel arrivé fit demi-tour, sans daigner plus longtemps rester devant le roi, et il alla jusqu’à la porte de la salle.
À ce moment, il se retourna et lança ce défi : « Roi Arthur ! Si dans ta cour il est, par hasard, un chevalier d’un tel mérite à tes yeux que tu oserais lui confier le soin de ramener la reine en se battant avec moi dans ce bois où je me rends, je l’y attendrai en te promettant de libérer tous les captifs que je garde en ma terre, au cas où il m’empêcherait de la ravir en triomphant de moi et parviendrait ainsi à la ramener jusqu’à toi ! Après quoi, le chevalier s’approcha de la reine Guenièvre, la prit par le bras et l’entraîna au-dehors avec lui. Un tumulte s’éleva immédiatement dans tout le palais, et la nouvelle du défi lancé par l’inconnu arriva bientôt au sénéchal qui était en train de se restaurer avec les sergents. Kaï interrompit immédiatement son repas et se précipita vers le roi : « Arthur ! s’écria-t-il, je t’ai servi longuement dans l’honneur et la loyauté. Je réclame un don de toi, et si tu ne me l’accordes pas, je jure sur mon âme que tu ne pourras plus me compter au nombre de tes serviteurs ! Accorde-moi le don de poursuivre cet inconnu, de ramener saine et sauve la reine, ton épouse, et de libérer les prisonniers qui sont sur sa terre ! »
Arthur était fort mal à l’aise. « Parles-tu sérieusement ? demanda-t-il à Kaï, sachant très bien que le sénéchal promettait toujours plus qu’il ne tenait. – Roi, répondit Kaï, je ne suis pas d’humeur à plaisanter. Un inconnu se présente, te défie et s’en va avec ta femme, et tu ne réagis même pas ! Faut-il que tu sois ivre pour agir de façon aussi lâche ! Je réclame le droit de venger l’honneur de ta cour ! » Il y eut un grand moment de silence dans l’assemblée. Arthur était au supplice, mais il ne pouvait rien contre la demande de Kaï. « Eh bien, fais ce que tu crois devoir faire », finit-il par dire. Kaï se précipita au-dehors, appela les valets pour qu’on préparât son cheval, se fit armer et, sans tarder, sauta en selle, galopant en direction du bois où attendait le chevalier inconnu avec son otage, la reine Guenièvre.
Quant à Arthur, il était resté sur son siège. C’est alors que son neveu Gauvain se présenta devant lui. « Mon oncle, dit-il, je comprends ta douleur et ta faiblesse. Laisse-moi te dire que le chevalier qui vient de te défier est pire encore que tu ne l’imagines. C’est Méléagant, fils du roi Baudemagu, qui règne en la cité de Gorre(36). Autant le père est un homme preux et courtois, autant le fils est un tyran cruel et sans pitié qui n’a de cesse de trouver de nouvelles victimes(37). Il est évident que Kaï ne pourra triompher de lui. Donne-moi la permission de le suivre et d’agir pour le mieux afin d’épargner à la reine le sort qui l’attend. Et ordonne à tes chevaliers de partir eux aussi pour en finir avec cet odieux vassal qui est plus vil et plus méchant qu’un diable d’Enfer ! Ainsi parla fièrement Gauvain, fils du roi Loth d’Orcanie, neveu du roi Arthur. Le roi lui répondit : « Beau neveu, fais à ta guise pourvu que tout malheur soit écarté ! »
Gauvain ne perdit pas de temps. Rapidement équipé, il partit de toute la vitesse de son destrier. Quant aux autres, ils s’armèrent dans la plus vive confusion. Chacun voulait prendre part à l’expédition, mais chacun s’en allait à sa fantaisie. Ils finirent cependant par constituer une troupe qui se dirigea vers le bois, le plus vite possible. Mais comme ils arrivaient à la lisière, ils en virent déboucher la monture de Kaï. On la reconnut bien. Mais on remarqua aussi que les rênes de la bride étaient rompues et que le cheval n’avait plus de cavalier. Du sang rougissait l’étrivière. Ce spectacle eut le don de refroidir l’ardeur de plus d’un qui s’en retourna piteusement à Carduel en affirmant qu’il avait perdu la trace du ravisseur.
Cependant, Gauvain avait pris beaucoup d’avance, et il chevauchait bien loin des autres. Il ne tarda pas à apercevoir un chevalier qui avançait au pas sur un cheval harassé, haletant et couvert de sueur. Ce chevalier salua Gauvain le premier et Gauvain lui rendit son salut. Il s’arrêta et dit : « Seigneur, tu le vois, mon cheval est tout trempé de sueur et si fourbu qu’il n’est plus bon à rien. Puis-je te prier, à charge de revanche, de me donner ou de me prêter le destrier que tu mènes derrière toi pour m’en servir en cas de besoin ? – Certes, dit Gauvain, prends-le et fasse le Ciel que tu en puisses tirer avantage. » Le chevalier remercia Gauvain, piqua des deux et s’éloigna à travers la forêt. Curieux de savoir qui il était, et quelque peu rageur, Gauvain le prit en chasse. Il est vrai qu’il n’avait pas reconnu le chevalier et ne savait pas que c’était Lancelot du Lac, le fils du roi Ban de Bénoïc, qui, revenant du pays de Sorelois, d’où il avait pris congé de son frère d’armes Galehot, avait appris par hasard le rapt de la reine Guenièvre et s’était précipité sur les traces du ravisseur.
Gauvain, suivant le chevalier inconnu de lui, descendit la pente d’une colline, et chevaucha longtemps encore. Soudain, il retrouva, étendu sans vie, le destrier qu’il avait donné au chevalier. Tout autour, des chevaux avaient labouré de leurs sabots le sol que jonchaient des débris de lances et de boucliers. Visiblement, une bataille acharnée s’était déroulée à cet endroit entre plusieurs guerriers. Gauvain regretta amèrement de ne pas s’être trouvé présent au moment du combat, mais comme l’endroit ne lui plaisait guère, il ne s’y attarda pas et poursuivit son chemin à vive allure. Bientôt, il aperçut le chevalier qui s’en allait à pied, tout seul, le heaume lacé, le bouclier pendu au cou, l’épée ceinte à son côté. Il le vit rejoindre un chemin où roulait une charrette.
Il faut dire qu’en ce temps-là, les charrettes tenaient lieu de piloris. Dans chaque ville, où de nos jours on peut en voir de nombreuses, il n’y en avait qu’une seule. Comme les piloris, cette charrette était destinée aux félons, aux meurtriers, aux vaincus en combat judiciaire, aux voleurs qui ravissaient le bien d’autrui. Le criminel pris sur le fait était aussitôt mis sur la charrette et mené de rue en rue à travers la ville. Toutes les dignités étaient perdues pour lui, et il ne pouvait jamais plus être admis à la cour d’un roi ou d’un prince. C’est pourquoi on répétait souvent ce dicton : « Quand tu rencontreras une charrette, fais sur toi le signe de la croix et souviens-toi de Dieu pour qu’il ne t’arrive pas malheur(38)! »
Le chevalier privé de monture se dirigea vers la charrette et vit un nain, juché sur les timons. « Nain, fit-il, au nom du ciel, dis-moi si tu as vu passer par ici ma dame, la reine ! » Le nain fit mine de ne pas entendre et continua de mener son train. Le chevalier répéta sa question. Alors le nain lui dit : « Si tu veux monter dans ma charrette, je te promets qu’avant demain, tu sauras ce qu’il est advenu à la reine ! » Et, sans plus attendre, il fouetta ses chevaux. Le chevalier demeura un certain temps plongé dans sa méditation. Monter dans cette charrette ? Il ne pouvait s’y résoudre, car c’était se vouer à l’opprobre de tous ceux qu’il rencontrerait. Mais, d’autre part, le nain lui avait promis qu’il saurait, avant le lendemain, ce qu’il était advenu de la reine Guenièvre. Que faire ? Après une hésitation bien compréhensible, il sauta dans la charrette. Gauvain, qui galopait derrière, n’en crut pas ses yeux. Il s’adressa au nain : « Dis-moi, qu’en est-il du sort de la reine ? Sais-tu quelque chose à son sujet ? » Le nain lui répondit : « Si tu as pour toi-même autant de haine qu’en a ce chevalier que tu vois assis derrière, monte à côté de lui et tu sauras tout ce que tu veux savoir ! Je vous conduirai tous les deux ! »
Gauvain s’arrêta net. Cette invitation lui paraissait si insensée qu’il ne voulut même pas en débattre. Il marmonna entre ses dents : « Pas question de me déshonorer ainsi ! Mais va toujours, je te suivrai où tu iras ! » Là-dessus, ils continuèrent leur chemin. L’un chevauchait et l’autre se trouvait dans la charrette, mais ils avançaient à la même allure. À la tombée de la nuit, ils parvinrent à une forteresse à l’aspect aussi puissant que beau. Ils entrèrent par une large porte, et les gens s’assemblèrent dans les rues pour les voir passer. Bientôt, une immense rumeur enfla et se répercuta dans la ville : « Voyez ce chevalier qui est dans la charrette ! À quel supplice le destine-t-on ? Sera-t-il écorché vif, pendu, noyé, ou brûlé sur un bûcher d’épines ? Dis-nous, nain, toi qu’on a chargé de le traîner sur la charrette d’infamie, quel crime a-t-il commis ? Est-il convaincu de larcin ? Est-ce un meurtrier ou a-t-il été vaincu en duel judiciaire ? »
Le nain fit la sourde oreille et ne répondit rien. Il conduisit le chevalier à la demeure où il devait être hébergé, une tour sise au bout de la ville. Au-delà s’étendaient des prés, en contrebas des rochers sur lesquels se dressait la tour, à flanc d’abîme. La charrette pénétra dans l’enceinte, et Gauvain la suivit, prenant soin de mettre pied à terre et de regarder ce qui se passait alentour. Des valets s’empressèrent de lui ôter son armure, et une Dame en toilette avenante, d’une beauté sans rivale à la ronde, sortit du logis. « Dis-moi, nain, demanda-t-elle, de quel crime s’est rendu coupable ce chevalier que tu traînes dans ta charrette ? » Le nain ne daigna pas répondre. Il se contenta de faire descendre le chevalier, et s’en alla, sans que personne sache où. La Dame alors fit apporter deux manteaux fourrés de petit-gris que Gauvain et l’autre chevalier revêtirent après avoir été désarmés. À l’heure du souper, on les fit entrer dans une grande salle où un exquis festin les attendait, et l’hôtesse eut Gauvain comme voisin de table. Tout au long de la soirée, elle prodigua à l’un et à l’autre les plus grands égards et leur tint la plus charmante des compagnies. Puis, le souper terminé, on prépara deux lits, hauts et longs, tout près d’un troisième encore plus somptueux, et déjà dressé. Ce lit offrait tout le confort possible, et Gauvain n’en avait jamais vu de semblable. Au moment du coucher, la Dame emmena ses deux hôtes et leur désigna les deux lits qui avaient été faits. « C’est pour votre agrément qu’ont été placés ces deux lits, dit-elle. Quant à l’autre lit que vous voyez, je ne vous conseille pas de vous y étendre, car il n’est pas fait pour vous. – Pourquoi nous est-il défendu ? » demanda le chevalier qui était monté dans la charrette. Elle répliqua vivement : « Ce n’est pas à toi de poser des questions. Il est honni dans ce monde celui qui est monté dans la charrette d’infamie. Sache que, si tu t’avisais d’y coucher, ta témérité te coûterait bien cher ! » Et la Dame les quitta, en compagnie de ses suivantes et de ses valets.
Restés seuls, Gauvain et Lancelot (mais Gauvain ne savait pas que c’était lui) se regardèrent avec étonnement. « C’est bien, dit Lancelot, je coucherai quand même dans le lit défendu. » Il se débarrassa de ses chausses et s’y étendit sans plus attendre, sous une courtepointe en brocart d’or jaune étoilé d’or, la fourrure de sa doublure n’ayant rien de commun avec du petit-gris pelé, mais plutôt avec de la zibeline digne d’un roi. Alors, tandis que Gauvain se couchait à son tour sur l’un des deux lits bas, Lancelot s’endormit.
À minuit, les deux chevaliers furent réveillés par un fracas épouvantable. Des lattes du toit, jaillit comme la foudre, le fer en avant, une lance qui sembla transpercer les flancs de Lancelot mais ne réussit en fait qu’à coudre la couverture aux draps blancs de son lit. Un pennon pendait à la lance, et c’était une banderole de feu. La flamme, en un instant, gagna la couverture, les draps et les bois, tandis que le fer de la lance vibrait encore après avoir frôlé le flanc du chevalier sans lui faire d’autre mal qu’une simple éraflure. Lancelot cependant s’était dressé et levé promptement et avait réussi à éteindre le feu, saisissant la lance avant de la jeter au milieu de la salle. Cela fait, il se recoucha et se rendormit tranquillement, comme si rien ne s’était passé.
Au petit matin, la Dame de la Tour envoya réveiller ses hôtes. Ils assistèrent à la messe, puis le chevalier, qui était monté dans la charrette, se pencha rêveusement par une fenêtre où la vue dominait les prés. Quant à Gauvain, il devisait près d’une autre, en compagnie de la Dame. Tout à coup, ils aperçurent un étrange cortège le long de la rivière qui bordait la prairie. Des valets portaient une civière sur laquelle gisait un chevalier en armes, escorté par trois jeunes filles poussant des cris désespérés. Venaient ensuite des hommes d’armes, puis un chevalier de haute taille en compagnie d’une dame d’une merveilleuse beauté. Lancelot la reconnut aussitôt : c’était la reine, qu’il ne cessa de contempler, au comble de l’extase, aussi longtemps qu’il le put. Mais quand elle eut disparu, il voulut basculer dans le vide et s’était déjà glissé à demi hors de la fenêtre lorsque Gauvain le rattrapa, le tira en arrière et lui dit : « Seigneur, de grâce, ne fais jamais pareille folie ! C’est bien à tort que tu sembles haïr ta vie !
— Mais non ! intervint la Dame de la Tour, c’est à bon droit ! Un homme qui est traîné dans la charrette ne peut espérer que déchéance et malheur ! Quel crime a-t-il donc commis pour en arriver là ? »
Pourtant, la Dame qui se montrait si hargneuse envers Lancelot lui donna un cheval et une lance en témoignage de sympathie et de bon accord. Gauvain et Lancelot prirent tous deux congé de leur hôtesse et s’en allèrent du côté où s’était éloigné le cortège qu’ils avaient vu passer. Mais, en traversant les rues de la ville, ils ne rencontrèrent personne et ils n’entendirent aucun cri de haine ou de raillerie.
Ils chevauchèrent longtemps sans pouvoir rejoindre ceux qui emmenaient la reine. Rencontrant une jeune fille à un carrefour, ils la saluèrent et la prièrent de leur indiquer dans quelle direction la reine avait été emmenée, si toutefois elle le savait. La jeune fille leur répondit : « Si je pouvais obtenir de vous suffisantes promesses, je saurais vous montrer le bon chemin et vous nommer la terre où va la reine, et aussi le chevalier qui la conduit. Mais je vous avertis qu’il faudrait une endurance extrême à celui qui voudrait entrer dans ce pays. Avant d’y parvenir, il souffrirait mille douleurs !
— Jeune fille, dit Gauvain, par le saint nom de Dieu, je te promets sans restriction tout ce que tu voudras : je me mettrai à ton service aussitôt que tu en exprimeras le désir, de tout mon pouvoir. Dis-nous la vérité ! » Et Lancelot fit de même, assurant à la jeune fille que, sans hésiter ni craindre quoi que ce fût, il promettait d’accepter toutes ses conditions. Alors, la jeune fille leur dit : « Par ma foi, gentils seigneurs, sachez que c’est Méléagant, un gigantesque chevalier, le fils du roi de Gorre, qui l’a prise et conduite en un royaume où tous les étrangers, sans pouvoir revenir, sont contraints de rester dans la servitude et l’exil.
— Où est cette terre ? demanda Lancelot. – Vous le saurez bientôt. Mais votre route sera semée d’embûches et de périls, sachez-le bien. Ce n’est pas chose aisée d’entrer dans ce pays sans le congé du roi qui est Baudemagu, père de Méléagant. L’accès n’est possible que par deux passages. L’un est le Pont sous l’Eau, car il est immergé en plein courant. Sous ce pont, la profondeur de l’eau se trouve égale à sa hauteur au-dessus de lui. Rien de moins par ici, rien de plus par là : il est exactement au milieu. Ce passage est pénible, mais ce n’est pas le plus dangereux. L’autre pont est le pire : on ne l’a jamais franchi, car il est tranchant comme une lame. Aussi est-il appelé le Pont de l’Épée. » Cela dit, elle leur indiqua deux chemins qui s’en allaient à travers la forêt.
Lancelot dit à Gauvain : « Il vaudrait mieux nous séparer ici, car ainsi nous aurons plus de chances de réussir. – Tu dis vrai, répondit Gauvain, mais il nous faut choisir. C’est à toi de parler en premier. – J’irai vers le Pont de l’Épée, répondit Lancelot, et cela quel que soit le sort qui m’est réservé. Adieu, ami, et que Dieu te protège de toute sa puissance ! » Et, sans plus attendre, il piqua des deux et disparut dans la forêt.
Il parvint ainsi sur une lande au bord de laquelle se trouvait un gué sur une rivière assez large. Sur l’autre rive, se tenait un chevalier en harnais de combat qu’accompagnait une jeune fille montée sur un palefroi. Le cheval de Lancelot, qui avait grand-soif, s’approcha rapidement de l’eau. « Chevalier ! cria une voix de l’autre bord, je suis le gardien de ce gué et je te défends de le franchir ! » Lancelot se redressa. « Mon cheval a le droit de boire ! » s’écria-t-il. Et il laissa aller le destrier qui se pencha et s’abreuva avec avidité. Mais, sur l’autre rive, le chevalier prit son élan, lance baissée et se précipita sur l’intrus. Celui-ci fit face et le combat s’engagea rudement. Mais bientôt le défenseur du gué commença à reculer en perdant pied. Lancelot, franchissant l’eau et l’assaillant sans relâche, l’obligea à mordre la poussière.
Épouvantée, la jeune fille qui accompagnait le défenseur du gué supplia Lancelot d’épargner la vie de celui qui gisait à terre. Lancelot s’avança, l’épée nue, et menaça le vaincu. « Cette jeune fille a bien fait de demander ta grâce. Je te l’accorde pour l’amour d’elle, à condition que tu promettes sur ta foi que tu te rendras prisonnier où je voudrai ! » Le chevalier lui en fit le serment. Alors Lancelot remit son épée au fourreau. La jeune fille intervint de nouveau : « Chevalier au cœur généreux, puisqu’il a obtenu son pardon, je te prie instamment de lui laisser sa liberté. Laisse-le-moi franc de prison. En retour, je te le jure, tu recevras de moi, en temps voulu, le don qui te plaira, si j’en ai le pouvoir. » Il regarda la jeune fille et se dit qu’il la connaissait. Elle éprouvait d’ailleurs de la grâce et de la honte à se voir ainsi reconnue et eût souhaité qu’il n’en fût rien. Mais, ne songeant qu’à s’éloigner sur-le-champ, Lancelot lui accorda la liberté de son prisonnier, et se remit à galoper.
À la nuit tombante, il rencontra une autre jeune fille à la mine avenante et vêtue d’une robe blanche et ocre qui lui allait à merveille. Il la salua en disant : « Que Dieu te donne santé de l’âme et du corps ! » Elle lui rendit son salut et lui dit : « Seigneur, mon manoir qui est tout proche d’ici est prêt à t’accueillir pour la nuit. Mais j’y mets une condition : ton hébergement n’ira pas sans que tu me tiennes compagnie dans mon lit ! » Lancelot se sentit mal à l’aise. « Jeune fille, répondit-il, je te remercie de m’inviter sous ton toit et j’apprécie grandement ce service. Mais je me dispenserais volontiers du coucher que tu m’offres ! – C’est à prendre ou à laisser », répliqua-t-elle froidement. Comme il avait besoin de repos, Lancelot se dit qu’il trouverait bien un moyen d’échapper au désir de son hôtesse. Aussi, ne dit-il rien et la suivit-il. Ils longèrent une rivière et parvinrent jusqu’à un manoir qui paraissait solidement bâti et pourvu de défenses. Ayant pénétré à l’intérieur, ils s’arrêtèrent dans une grande cour où des valets prirent soin de leurs montures. La jeune fille le fit alors entrer dans une salle où se trouvait une table couverte de riches vaisselles et de mets odorants. Des flambeaux étaient allumés dans les chandeliers et l’on avait apporté des coupes remplies jusqu’à ras bord de vin de mûre et de vin blanc.
Lancelot et la jeune fille s’assirent à la table et le service commença. Ils mangèrent et burent à satiété ; puis, quand le repas fut terminé, elle dit au chevalier : « Va te distraire au-dehors, si du moins tu n’y vois pas d’inconvénient. Restes-y juste le temps qu’il me faut pour me coucher. Prends la chose du bon côté, et viens à temps, si tu veux tenir ta parole. » Lancelot sortit dans la cour, se demandant comment se tirer d’affaire. Car si, autrefois, il n’avait jamais refusé une occasion de ce genre, l’image de Guenièvre le hantait à tel point qu’il savait parfaitement qu’il ne pourrait pas satisfaire la jeune fille, même s’il en avait exprimé le profond désir, ce qui n’était apparemment pas le cas.
Il attendit un long moment, au milieu de la cour, la fraîcheur de la nuit le dégrisant quelque peu, les vins qu’il avait bus lui ayant monté à la tête. Enfin, il se dit que le temps devait être écoulé et il revint dans la salle. Mais, là, il chercha en vain la femme : elle n’y était pas, pas plus que dans les chambres avoisinantes. Pénétrant dans une chambre plus éloignée, il entendit des cris qui ne pouvaient être poussés que par elle. Voyant une porte ouverte, il se précipita et vit un chevalier qui l’avait renversée et la tenait amplement troussée en travers du lit. Et elle hurlait : « Au secours, au secours, chevalier, au nom de l’hospitalité ! Si tu n’arraches pas ce ribaud d’où il est, il me honnira devant toi ! C’est à toi qu’il revient de partager mon lit, comme tu l’as accepté ! Viens à mon secours ! »
Lancelot rougit de confusion en voyant le ribaud maintenir dénudée jusqu’au nombril la jeune femme, la vision de l’assaillant nu sur sa victime nue enflammant sa colère. Il voulut alors entrer dans la chambre, mais deux sergents en gardaient l’entrée, munis chacun d’une hache qui aurait pu trancher l’échine d’une vache aussi rapidement que la racine d’un genêt. Il n’hésita pourtant pas et fit irruption dans la pièce. Les sergents abaissèrent la hache avec violence, mais il était déjà passé. Il se retourna contre eux et les attaqua de son épée qu’il avait eu la bonne idée de garder au côté. À force de ferrailler contre eux, il les obligea à lâcher leurs armes et à prendre la fuite. Après quoi, il bondit sur le ribaud, et, à la force du poignet, le ramena à une position verticale. L’homme se débattait, mais Lancelot le prit à bras-le-corps et l’expédia rudement dans la cour où il resta inanimé, sa tête ayant heurté les pavés. « Jeune demoiselle, dit-il alors, tu n’as plus rien à craindre ! – Tu as bien agi, répondit-elle, car ces rustres allaient me ravir mon honneur en grande honte et douleur. C’est un mien voisin qui n’a de cesse de me harceler. » La main dans la main, ils franchirent une autre porte et se trouvèrent dans la grande chambre où était dressé un lit magnifique. Rien n’altérait la blancheur de ses draps amples et fins. Le matelas n’était fait ni de paille ni de rêches coussins. Deux étoffes de soie faisaient office de couverture. La jeune fille se coucha dans le lit, mais elle n’enleva pas sa chemise. Lancelot mit le plus de temps possible pour se déchausser, puis se dévêtit de plus en plus. L’angoisse le tenaillait et il se demandait bien ce qui allait arriver. Mais, après tout, il avait accepté d’être hébergé à la condition de partager le lit de son hôtesse. Il garda lui aussi sa chemise et se glissa prudemment entre les draps, prenant grand soin de ne pas la toucher, ni même de la frôler, s’écartant d’elle le plus loin possible, sur le dos, observant un silence absolu tel un frère convers observant la règle de ne souffler mot sitôt allongé.
Le temps passa. La jeune fille se tournait et se retournait, attendant avec impatience qu’il tentât quelque chose ; mais elle dut se rendre à l’évidence : son invité ne prisait guère sa compagnie. « Seigneur chevalier, dit-elle, je ne resterai pas davantage ici. J’irai me coucher dans ma chambre et tu n’en dormiras que mieux. Il ne me semble pas que tu goûtes beaucoup le plaisir de ma présence. Prends donc cette nuit un repos que tu as bien mérité, car tu as fait l’impossible pour me satisfaire. Je t’en suis reconnaissante, malgré tout. » Elle se leva et le laissa seul, ce dont il fut fort aise. Alors, il s’endormit, réconforté. Mais la jeune fille, dans sa chambre, ne dormait pas. « Depuis que j’ai connu pour la première fois un homme, pensait-elle, aucun ne valait celui-ci. À ce que je crois, il veut s’essayer pour un grand exploit, si pénible et si périlleux que nul chevalier n’a encore osé en tenter de semblable. Dieu permette qu’il en vienne à bout ! » Enfin, le sommeil finit par la prendre et elle dormit jusqu’aux premières lueurs du jour.
Le lendemain, Lancelot avait déjà sellé son cheval et se préparait à partir, quand la jeune fille lui dit : « Seigneur, j’ai une faveur à te demander : je voudrais voyager avec toi pendant un certain temps, pourvu que tu observes les coutumes qui ont été établies bien avant nous dans le royaume de Bretagne. » Les coutumes, en ce temps-là, comportaient en effet des obligations pour tout chevalier qui voyageait avec une femme seule : il devait la respecter, ne jamais lui faire violence et la protéger contre tous ceux qui auraient voulu lui faire du mal. « C’est bien, dit Lancelot, viens avec moi. Je te promets que nul ne te causera d’infortune avant de m’en causer à moi. »
Ils partirent. En suivant routes et sentiers, sans dévier du plus court chemin, ils approchèrent d’une source, au milieu d’une prairie. Tout à côté, sur un perron, une inconnue avait oublié un peigne en ivoire doré. Celle qui s’en était servie avait laissé aux dents de ce peigne au moins une demi-poignée de cheveux blonds. En le voyant, le chevalier dit : « Vraiment, je n’ai jamais vu un peigne aussi beau ! – Fais-m’en cadeau », demanda la jeune fille. Il se pencha et prit le peigne. La jeune fille se mit à rire. « Pourquoi ris-tu ? demanda Lancelot. – Je ne te le dirai pas, répondit-elle, du moins pas maintenant ! – Au nom de celui que tu aimes, si toutefois tu aimes, je te prie de me dire pourquoi tu as ri. – C’est bien pour te faire plaisir, chevalier. Si je suis bien renseignée, ce peigne ne peut appartenir qu’à la reine. Il n’y a guère que la reine qui puisse avoir des cheveux aussi blonds et aussi fins. – De quelle reine parles-tu ? – De l’épouse du roi Arthur, c’est évident. »
À ces mots, le chevalier se sentit défaillir. Il fléchit en avant et dut s’appuyer sur le pommeau de sa selle. En le voyant ainsi, la jeune fille eut peur qu’il ne tombât. Elle sauta à bas de son palefroi. Mais comme Lancelot s’était repris, elle n’eut pas à le retenir. Elle se pencha et prit le peigne qu’elle tendit ensuite au chevalier. Il se mit en devoir d’en retirer les cheveux avec tant de soin qu’il n’en rompit aucun. Ayant donné le peigne à la jeune fille, il porta les cheveux à ses yeux, à sa bouche, à son front et à tout son visage ; puis il les enferma sur sa poitrine, près du cœur, entre sa chemise et sa peau. La jeune fille, tout étonnée de le voir agir ainsi, ne lui posa cependant pas de questions. Elle remonta sur son cheval et tous deux reprirent leur route(39).
À la fin de l’après-midi, ils s’engagèrent dans un sentier si étroit qu’un cheval aurait eu du mal à y faire demi-tour. Il allait entre deux parois profondes, surmontées d’arbres drus. Peu après, ils aperçurent un chevalier armé de pied en cap. La jeune fille, qui allait devant, se retourna et dit à Lancelot : « Seigneur, voici un chevalier que je connais et qui me poursuit de ses assiduités. Je veux savoir comment tu vas m’en protéger. – Va toujours, et sois sans crainte », répondit Lancelot. Elle se tut et continua d’avancer. Quand il la reconnut, le nouvel arrivant s’approcha et saisit le cheval de la jeune fille par le frein. « Par Dieu tout-puissant ! s’écria-t-il, j’ai enfin trouvé celle que je cherchais. Et bien que tu sois sous la protection d’un chevalier, je t’emmènerai quand même avec moi ! – Tu n’en feras rien ! dit Lancelot. Cette jeune fille ne veut pas aller avec toi. Si tu insistes, tu devras me combattre. Nous ne pouvons le faire ici, car l’endroit est trop étroit, mais reviens sur tes pas jusqu’à une place libre, de ton choix. Ainsi, tu auras le temps de réfléchir. – Je le veux bien », dit l’autre.
Une fois sortis du ravin, ils se retrouvèrent dans une vaste prairie remplie de dames, de jeunes filles, de chevaliers et de valets qui se divertissaient. Les uns chantaient, les autres jouaient aux échecs et au trictrac. Dès que le chevalier amoureux de la jeune fille fut dans la prairie, il piqua des deux en s’écriant : « Arrêtez vos jeux et venez tous ! Voici le lâche qui est monté sur la charrette ! » Aussitôt les jeux cessèrent, et tous se mirent à huer Lancelot. Le chevalier amoureux prit alors le cheval de celle qu’il convoitait par le frein et voulut l’emmener. Mais Lancelot s’interposa encore une fois, et tous deux allaient se battre quand un vieil homme, qui était vavasseur, vint vers le chevalier : « Mon fils, dit-il, que fais-tu ? – J’emmène ce que j’ai gagné, n’en déplaise à celui qui me cherche querelle ! – Où as-tu gagné cette jeune fille ? reprit le vavasseur. Est-ce que le chevalier te l’a cédée ? – Qu’il me la cède ou me la dispute, c’est la même chose pour moi ! – Pauvre fou, dit le père, je t’interdis de te battre en ma présence. Tu es mon fils et tu dois m’obéir : je te le répète, je ne veux pas que tu te battes avec ce chevalier !
— Alors, dit le fils, puisque tu ne me permets pas de me battre en ta présence, je le suivrai partout où il ira, et personne ne pourra m’empêcher d’agir comme bon me semblera ! – Très bien, reprit le père. Dans ces conditions, je t’accompagnerai. Si un signe m’indique que tu peux te battre, tu te battras, mais si un autre signe me montre que tu dois abandonner la partie, tu l’abandonneras. » Le fils fut d’accord, et tous deux se mirent en chemin, tandis que Lancelot et la jeune fille, prenant de l’avance, chevauchaient déjà loin dans la prairie(40).
Ils ne s’arrêtèrent qu’au soir, parvenus près d’une église, à côté de laquelle se dressait un enclos cerné de hauts murs. Lancelot mit pied à terre et entra dans l’église afin de prier Dieu, tandis que la jeune fille tenait son cheval. Comme il sortait, ayant achevé sa prière, il vit un ermite très âgé qui venait à sa rencontre. Il le salua et lui demanda ce que cachaient les hauts murs qui jouxtaient l’église. L’ermite lui répondit que c’était un cimetière. « Saint homme, dit Lancelot, te plairait-il de m’y conduire ? – Bien volontiers, seigneur », répondit l’ermite. Il ouvrit une grande porte et fit entrer Lancelot dans l’enclos.
Devant eux se trouvaient une multitude de tombes, toutes plus belles les unes que les autres. Sur chacune d’elles figuraient des inscriptions, mais dont les caractères étaient impossibles à déchiffrer. Au centre de l’enclos, Lancelot aperçut alors une tombe plus grande que les autres, et qui semblait en marbre : « Et celle-là, demanda-t-il, pourquoi est-elle si grande ? » L’ermite lui répondit : « Je peux t’en parler, car tu ne verras dans le monde aucune tombe semblable à celle-ci. Mais, auparavant, laisse-moi te dire que je sais que tu accomplis ce voyage pour délivrer la reine. C’est un voyage long et difficile, car les épreuves y sont nombreuses, mais aucune n’est plus terrifiante que celle-ci. Veux-tu la tenter ? – Certes, répondit Lancelot, je serais le dernier des lâches si je la refusais. – Alors, approche de cette tombe et lis-en l’inscription : elle est rédigée dans notre langue et tu la comprendras facilement. »
Lancelot s’approcha. Sur la tombe, il vit une grande dalle, et sur cette dalle une inscription en lettres d’or qui disait : « Celui qui lèvera cette pierre à lui tout seul sera le libérateur des humains prisonniers dans la terre d’exil d’où ne sort aucun d’eux, ni serf ni gentilhomme, à partir du moment où il y a mis le pied. Aucun n’a jamais vu le chemin du retour, car tous les étrangers demeurent là captifs. Seuls les gens du pays vont et viennent librement, qu’ils en passent ou non la limite à leur gré. » Pensant aussitôt à ce qu’il avait fait à la Douloureuse Garde, Lancelot, sans hésiter, se pencha vers la dalle, près de la soulever, ne doutant pas de sa réussite.
« Attends un peu, dit l’ermite. J’ai encore à te parler. Cette dalle, jusqu’à présent, aucun homme n’a pu la soulever. Mais si, par la grâce de Dieu, tu pouvais la faire basculer, tu ne serais pas au bout de tes peines. Car, sous cette tombe, il y a une crypte et, dans cette crypte, un tombeau d’où sort une fumée puante et épouvantable. Tu devras y descendre pour achever l’épreuve. En auras-tu le courage ? » Lancelot ne répondit pas. Il saisit de ses mains la dalle sur laquelle se trouvait l’inscription, et, sans aucun effort, il la souleva, ouvrant ainsi l’accès à un sombre caveau d’où émanait une fumée noire et tellement âcre qu’il en fut suffoqué. « Je te l’avais bien dit, reprit l’ermite. Il ne suffit pas d’avoir fait basculer cette dalle. Tu dois maintenant descendre si tu veux mettre fin aux aventures. »
Sans hésiter, Lancelot s’engagea dans le caveau. Il entendit un grand fracas tout au fond et descendit les marches, apercevant une grande clarté dont il ignorait l’origine. Bientôt, ses yeux s’habituèrent à cette intense lumière et il découvrit qu’il se trouvait dans une grande salle au milieu de laquelle il y avait une pierre tombale au moins aussi grande et lourde que celle qu’il venait de soulever. Mais elle brûlait de toutes parts d’une flamme qui s’élançait à une hauteur supérieure à celle d’une lance et répandait une infecte puanteur. Stupéfait, Lancelot s’arrêta. Il perçut alors une voix à l’intérieur de la tombe, une voix qui criait et poussait de longues et lamentables plaintes, terrifiantes à entendre. Frappé lui-même d’horreur, Lancelot recula jusqu’aux marches. Arrivé là, il hésita un instant, puis il soupira et versa d’abondantes larmes en maudissant l’heure de sa naissance. « Mon Dieu ! balbutia-t-il, quel dommage ! » Enfin, il se dirigea vers la tombe et couvrit son visage de son bouclier pour se protéger de la flamme.
Quand il fut tout près, il entendit la voix qui s’adressait à lui : « Fuis, reviens sur tes pas ! Tu n’as ni le pouvoir ni la permission d’achever cette aventure ! – Et pourquoi donc ? s’écria Lancelot. – Je vais te le dire, répondit la voix, mais je veux d’abord savoir pourquoi tu as prononcé ces paroles : Mon Dieu, quel dommage ! » Alors, Lancelot se mit à verser des larmes de douleur, de honte, mais aussi de désespoir. « Dis-le-moi, reprit la voix avec insistance, et ne mens pas ! – J’ai dit cela parce que j’ai trahi et abusé le monde. On me tient pour le meilleur chevalier, mais je sais bien que je ne le suis pas, car un bon chevalier ne ressent pas la peur. Or j’ai eu peur, je l’avoue.
— Tu as raison, continua la voix, et ce que tu dis est vrai : un bon chevalier ne connaît pas la peur. Mais tu n’as pas raison de dire : quel dommage ! sous prétexte que tu n’es pas le meilleur parmi les bons. Avec la force physique et le courage que tu possèdes, il te reste bien des épreuves à accomplir d’où tu tireras gloire et honneur. Certes, le Bon Chevalier n’est pas encore venu, mais le temps est proche où il apparaîtra. Et ce sera grâce à toi, Lancelot du Lac, fils du roi Ban de Bénoïc. Il sera bon et beau, et pourvu de toutes les vertus. Aussi, dès qu’il mettra le pied dans cette salle, il éteindra cette flamme de torture qui brûle mon âme et mon corps ! Je te connais bien, Lancelot, ainsi que tous ceux de ton lignage. Sache qu’il sera de ce même lignage, celui qui m’arrachera d’ici, qui occupera le Siège périlleux et mettra fin aux aventures de Bretagne. – Qui es-tu donc ? demanda Lancelot. – Je m’appelle Symeu, répondit la voix, et je suis le neveu de Joseph d’Arimathie, qui apporta de la Terre sainte le Graal dans l’île de Bretagne. Mais à cause d’une faute dont je me suis rendu coupable, je suis tourmenté d’âme et de corps en cette tombe, car Dieu ne veut pas que je sois dans l’Autre Monde. Je souffrirai ce supplice jusqu’au jour où le Bon Chevalier viendra nous délivrer. À présent, va-t’en, Lancelot. Si tu n’as pas toutes les vertus que tu pouvais espérer, tu es néanmoins l’un des meilleurs chevaliers de ce monde.
— Et si j’essayais de soulever la dalle ? demanda Lancelot. – Tu n’y arriveras pas », répondit la voix. Mais comprenant que le chevalier ne quitterait pas la crypte sans avoir tenté l’épreuve, la voix reprit : « Tu es courageux, Lancelot, mais cela ne suffit pas contre des puissances qui te dépassent. Puisque tu veux à tout prix tenter l’épreuve, fais exactement ce que je vais te dire, sinon tu es perdu. Prends sur cette pierre de marbre qui est sur moi, à droite, un peu d’eau que tu y trouveras. C’est l’eau dont le prêtre se lave les mains après avoir communié avec le corps de Notre-Seigneur. Prends de cette eau et asperges-en ton corps, faute de quoi tu seras brûlé. Enlève aussi ton bouclier, il ne ferait que te gêner. » Lancelot suivit les recommandations de la voix, puis alla vers la dalle. Cependant, quelque effort qu’il pût faire, il ne parvint pas à la soulever, et la flamme l’attaqua si gravement que son haubert tomba en morceaux avant qu’il eût remonté l’escalier.
Se retrouvant dehors, il respira à pleins poumons l’air frais. Auprès de l’ermite, se tenaient le vavasseur et son fils, tout heureux de le voir vivant. Mais comme Lancelot se désolait d’avoir perdu son haubert, le vavasseur lui dit : « Ne te tourmente pas pour cela. Je vais t’en donner un autre. » Il s’adressa à son fils : « Que t’en semble, mon enfant ? N’est-il pas un preux chevalier, celui qui a tenté cette redoutable épreuve ? Tu sais maintenant qui de nous deux avait tort, toi ou moi. Reconnais le signe que je t’avais annoncé. Il ne nous reste plus qu’à repartir ; mais, auparavant, je veux que tu donnes ton haubert à ce chevalier qui en a tant besoin. » Sans protester, le fils retira son haubert et le tendit à Lancelot. Puis tous deux prirent congé et quittèrent le cimetière.
L’ermite dit à Lancelot : « Seigneur, peux-tu me dire qui tu es ? – Je ne le veux point, répondit Lancelot. Je ne suis qu’un chevalier parmi tant d’autres. » L’ermite n’insista pas et Lancelot prit à son tour congé pour aller rejoindre la jeune fille qui l’attendait dehors. Sans un mot, il remonta sur son cheval, et tous deux reprirent leur chemin. Lancelot était agité de sombres pensées, triste et déçu de ne pas avoir achevé l’aventure, mais sachant néanmoins qu’il parviendrait à délivrer la reine. Cependant, la jeune fille, qui chevauchait à son côté, voulant à tout prix savoir son nom, ne cessait de le questionner. Alors, Lancelot lui dit : « Je suis un chevalier du roi Arthur. Par la foi que je dois à Dieu, tu n’en sauras pas davantage. » À ces mots, la jeune fille lui demanda la permission de le quitter : elle aimait mieux retourner chez elle plutôt que de continuer ce voyage avec un compagnon dont elle ignorait le nom. Lancelot ne la retint pas et la vit s’éloigner sans aucun déplaisir.
Il chevaucha longtemps et, au moment où la nuit tombait, rencontra un vavasseur qui l’invita à loger chez lui. Il accepta volontiers et le suivit jusqu’à un beau manoir où il fut accueilli par des jeunes gens qui s’empressèrent de le désarmer et de conduire son cheval à l’écurie. C’étaient les fils du vavasseur. Lancelot fut reçu avec les plus grands égards ; mais quand le souper fut terminé, le vavasseur chercha à savoir qui était son hôte. « Je suis du royaume de Bretagne, répondit Lancelot, et je viens dans ce pays pour la première fois. » À ces mots, le vavasseur, sa femme et ses enfants manifestèrent une grande tristesse. « C’est pour ton malheur que tu es venu ici, beau doux seigneur ! dirent-ils. Combien ton sort est digne de pitié ! Maintenant, toi aussi, tu vivras comme nous dans l’exil et l’esclavage ! – Comment cela ? s’étonna Lancelot. Quelle est donc votre terre, à vous autres ? – La même que la tienne, seigneur. Dans le pays où nous sommes, beaucoup de braves gens que ton pays vit naître sont réduits à l’esclavage. Ah ! maudite soit pareille coutume et maudits soient ceux qui la maintiennent ! Car tous les étrangers qui viennent ici sont contraints d’y rester : ce pays devient leur prison. Entre qui veut, mais tout retour est impossible(41). Tu ne sortiras jamais plus de ce royaume. – J’en sortirai si je le veux ! répliqua Lancelot d’une voix ferme. – Et comment ? s’étonna le vavasseur. – Je ferai de mon mieux pour qu’il en soit ainsi. – Je le souhaite, reprit le vavasseur, car si tu en sors, tous les autres ne craindront plus rien et partiront librement. La coutume veut en effet que si un seul d’entre nous parvient, au cours d’un combat loyal, à s’affranchir de sa captivité, tous les exilés pourront rentrer chez eux sans qu’on cherche à les en empêcher. »
C’est alors que le vavasseur se souvint de la nouvelle qu’on lui avait rapportée : un chevalier valeureux était entré de vive force dans le pays pour secourir la reine qui se trouvait entre les mains de Méléagant, le fils du roi Baudemagu. Il poursuivit ainsi : « Seigneur, ne me cache rien de ton entreprise. En retour, je te le promets, je te conseillerai du mieux que je pourrai. Je n’y perdrai rien si le succès couronne tes efforts. Dis-moi la vérité, c’est notre intérêt à tous. Es-tu venu ici pour délivrer la reine de la prison où l’a conduite l’odieux Méléagant, qui est le mainteneur acharné de cette maudite coutume ? – Tu dis vrai, dit Lancelot. Je ne suis pas venu pour une autre raison. Je ne sais où ma Dame est retenue captive, mais je ferai tout mon possible pour la secourir. Aussi, ai-je besoin d’un conseil. – Seigneur, dit le vavasseur, tu as emprunté un très rude chemin, celui qui mène au Pont de l’Épée tout droit. Mais on peut y parvenir par une autre route, beaucoup plus sûre. – Cet autre chemin, demanda Lancelot, est-il aussi droit que celui-ci ? – Il est plus long, mais moins périlleux. – Alors, je n’en veux pas. Renseigne-moi plutôt sur le chemin qui passe par ici. – Seigneur, tu n’y gagneras rien de bon, car dès demain, tu parviendras à un endroit où tu pourrais rencontrer grand dommage. Il a pour nom le Passage des Pierres. C’est un lieu dangereux. Pour qu’un cheval y passe, il faut un miracle, car il est si étroit que deux hommes de front ne peuvent le franchir. De plus, il est bien défendu, entre deux montagnes, fermé par deux grandes barres de fer, et un chevalier en armes assisté de deux sergents en assure la garde jour et nuit. Tu risques fort de recevoir de nombreux coups avant d’atteindre l’autre côté. » L’un des fils, qui était chevalier, fit deux pas en avant et dit : « Mon père, si tu le permets, j’accompagnerai le chevalier. » À son exemple, un autre de ses fils, le plus jeune, qui n’était encore que valet, se leva : « J’irai moi aussi », dit-il. Le père donna son accord et se tourna vers Lancelot : « Qu’en penses-tu ? – C’est bien, répondit-il. La générosité de tes fils est si grande que je ne peux refuser leur aide. » Cela dit, ils allèrent tous se coucher(42).