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La Dame du Lac

Claudas de la Terre Déserte était à Trèbe, dans la tour où il avait établi son campement. Lorsqu’il vit revenir ses hommes, il se hâta de leur demander ce qu’il était advenu du roi Ban. Il apprit sans déplaisir que celui-ci était mort, mais en lui-même, il regretta fort de ne pas s’être vengé plus cruellement de son ennemi : il se souvenait en effet avec amertume de ce qui s’était passé quelques années auparavant, quand il avait essayé d’envahir le royaume de Bénoïc avec l’appui du duc Frolle d’Allemagne. Ban et son frère, le roi Bohort, lui avaient alors infligé une sanglante défaite, aidés par le roi Arthur, et avec l’appui de Merlin le Devin. Le duc Frolle avait été tué par Arthur, et lui-même avait dû s’enfuir honteusement pour échapper à la mort. Mais le vent avait tourné, et Claudas se sentait maintenant le plus fort. Il avait d’ailleurs un sujet de satisfaction : ses hommes lui ramenaient le trésor du roi Ban, ce qui lui serait bien utile pour mener à bien ses projets de conquête de la Bretagne armorique. Le roi Arthur était trop occupé pour intervenir, Merlin avait disparu à jamais de la surface de la terre, le roi Ban était vaincu et mort : il suffisait maintenant de se lancer à la conquête des domaines du roi Bohort. Il ordonna de conduire la reine Hélène dans un monastère et de veiller à ce qu’elle n’en ressortît plus jamais. D’ailleurs, la pauvre femme n’en demandait pas plus : ce qu’elle désirait le plus au monde, c’était de se retirer afin de prier Dieu pour l’âme de son époux et la sauvegarde de son fils. Puis Claudas se mit en marche, à la tête de ses troupes, pour envahir le royaume de Gaunes.

On ne lui opposa guère de résistance car, deux jours après la mort de Ban, le roi Bohort, son frère, avait expiré à son tour, autant de chagrin que de maladie. Il laissait deux beaux enfants, Lionel, qui n’avait que vingt et un mois, et un autre, portant également le nom de Bohort, qui n’avait que neuf mois. Devant le danger que représentait Claudas, leur mère, la reine, dut s’enfuir, et c’est alors qu’un de ses vassaux, nommé Pharien, qui avait été un fidèle compagnon du roi Bohort, vint lui offrir de garder ses enfants et de les élever secrètement afin que Claudas ne pût rien entreprendre contre eux. Elle comprit que c’était sans doute le seul moyen de les sauver, mais le fait de se séparer d’eux lui déchirait le cœur. Elle se résigna cependant et accepta l’offre de Pharien, puis s’en alla se réfugier dans le monastère où se trouvait déjà la reine Hélène, sa sœur. Ainsi, toutes deux eurent leur peine un peu allégée de se trouver ensemble à plaindre leurs grandes douleurs et à prier Dieu pour la sauvegarde de leurs enfants bien-aimés. Quant à Claudas de la Terre Déserte, il s’empara sans vergogne du royaume de Gaunes comme il l’avait fait du royaume de Bénoïc, et se retrouva à la tête de vastes territoires, n’ayant nulle intention de les partager avec quiconque.

Cependant, Pharien emmena les enfants dans son propre manoir et les y éleva le plus discrètement du monde, avec beaucoup de soins et d’attentions, sans jamais dire à personne qui ils étaient. Seule, son épouse, qui était une femme très belle et de grande noblesse, partageait son secret. Mais il arriva que Claudas tomba amoureux d’elle et lui fit une cour pressante. Pour qu’elle fût souvent présente à la cour, Claudas fit de Pharien son sénéchal pour le royaume de Gaunes et lui octroya un grand nombre de terres et de rentes. Finalement, la femme de Pharien, ne put résister à l’amour dévorant de Claudas, et les deux amants se rencontrèrent chaque fois que Pharien s’absentait pour s’occuper des affaires du royaume.

Un jour, cependant, Pharien les surprit ensemble. Mais il se garda bien de dire quoi que ce fût, sachant qu’il serait néfaste pour lui de dévoiler publiquement son malheur. Cela ne l’empêcha pas d’en éprouver un grand chagrin, car il aimait sa femme tendrement et supportait très mal cette trahison. Pourtant, un matin, n’y tenant plus, il fit semblant de s’éloigner pour quelque affaire, puis revint au milieu de la nuit, secrètement et sans bruit, bien décidé à tuer celui qui partageait le lit de sa femme. Les ayant trouvés effectivement couchés ensemble, il leva son épée, mais Claudas, réveillé en sursaut, se glissa agilement hors du lit et, profitant de l’obscurité, sauta par la fenêtre qui était restée ouverte.

Frustré de sa vengeance, Pharien craignait également que le roi ne se débarrassât de lui. Il décida alors d’user de ruse. Il s’en alla trouver Claudas et lui dit : « Seigneur, je suis ton homme lige et tu me dois justice. J’ai la preuve que ma femme me trahit avec l’un de tes chevaliers. Je viens de les surprendre. – Qui est donc ce chevalier ? demanda innocemment Claudas. – Seigneur, je ne le sais pas, car ma femme se refuse à le nommer. Elle a seulement avoué qu’il est un de tes hommes. Je t’en prie, puisque tu es mon seigneur, donne-moi conseil à ce sujet. » Claudas se mit à réfléchir, et pour mieux éprouver Pharien, il lui dit : « À ta place, je tuerais ce traître. Tu en as le droit puisqu’il te prend ta femme. »

Pharien ne dit mot, et le roi crut qu’il ne savait rien, ce dont il fut pleinement rassuré. Mais le sénéchal revint à son manoir, et là, sans plus d’explications, il enferma sa femme dans une tour, sans autre compagnie qu’une vieille servante qui lui apportait à boire et à manger. La dame supporta mal cet emprisonnement, d’autant plus qu’elle s’était prise de passion pour le roi. Un soir, en se penchant par la fenêtre, elle trouva moyen de s’entretenir avec un valet qui avait été autrefois au service de sa famille et le chargea d’aller avertir le roi de son infortune. Dès qu’il fut au courant, Claudas envoya un écuyer dire à Pharien qu’il viendrait dîner chez lui. Pharien, ne pouvant refuser de recevoir son seigneur avec tous les honneurs qui lui étaient dus, fut bien obligé de sortir sa femme de la tour pour qu’elle pût assister au repas. Il lui commanda donc de s’habiller richement, puis il alla au-devant du roi et lui fit fête.

Mais, comme le dîner touchait à sa fin, la dame, qui brûlait de se venger de son mari, révéla au roi que Pharien élevait secrètement chez lui, depuis plus de trois ans, les deux fils du roi Bohort de Gaunes. Pharien se vit perdu, mais, à sa grande surprise, Claudas ne parut nullement irrité. « Livre-moi les enfants, dit-il seulement au sénéchal. Je suis prêt à te jurer sur les saintes reliques que je les garderai sains et saufs et que je leur restituerai leur héritage lorsqu’ils seront en âge d’être chevaliers, et aussi le royaume de Bénoïc qui leur revient, puisque j’ai entendu dire que le fils du roi Ban était mort. Il est grand temps que je pense à sauver mon âme. J’ai dépouillé leur père en guerre loyale parce qu’il ne voulait pas me rendre hommage : ses enfants seront rois s’ils me reconnaissent comme leur seigneur. »

Ainsi parla le roi Claudas. Il fit apporter les saintes reliques et jura solennellement devant tous les barons que jamais les fils de Bohort n’auraient mal et injustice de sa part, mais qu’au contraire, il leur conserverait leur terre jusqu’au moment où ils seraient capables de la tenir. Après quoi, il les confia à la garde de Pharien et d’un neveu de celui-ci qui avait pour nom Lambègue. Cependant, quelques semaines plus tard, il fit enfermer les enfants et leurs deux protecteurs dans une tour solidement fortifiée, car, redoutant l’avenir, il pensait que ces otages pourraient bien lui être utiles en cas de besoin(12).

Mais, contrairement à ce que croyait Claudas de la Terre Déserte, le fils du roi Ban était bien vivant. La jeune femme qui l’avait emporté était une fée. En ce temps-là, on appelait fées toutes les femmes qui s’entendaient aux enchantements, et il y en avait plus en Bretagne que dans toute autre terre. Elles connaissaient la vertu des paroles, celle des pierres et des herbes, et grâce à cette science, elles se maintenaient en jeunesse, beauté et richesse à leur volonté, se baignant souvent dans des fontaines remplies d’herbes magiques qu’on appelait « Fontaines de Jouvence ». Tout cela avait commencé au temps de Merlin, le sage devin qui savait le passé, le présent et l’avenir, qui pouvait faire voler les pierres et découvrir les grands trésors qui se trouvaient sous terre ou dans les profondeurs de la mer, et qui, par la puissance de sa magie, construisait en quelques instants de magnifiques palais ou des forteresses imprenables. Les Bretons avaient honoré Merlin, mais ils l’avaient également redouté, parce qu’il ne tolérait pas le mal et l’injustice : ils l’avaient appelé leur saint prophète, bien qu’il fût fils d’un diable ; et certains, surtout dans le menu peuple, disaient même que c’était un dieu. Et la jeune femme en blanc qui avait emporté dans ses bras le fils du roi Ban était cette Viviane que Merlin aima avec tant de passion et à qui il avait appris tous ses enchantements. C’est cette Viviane, qu’on appelait maintenant la Dame du Lac, qui avait enfermé Merlin dans une tour d’air invisible, où elle venait le rejoindre très souvent lorsque le soir tombait sur la forêt.

Du reste, la Dame du Lac n’était plus tout à fait cette insouciante Viviane qui passait son temps à errer dans les bois, dont son père disait qu’elle ne serait jamais bonne à rien et que Merlin avait rencontrée au bord d’une fontaine. Elle avait conservé toute sa fraîcheur et toute sa beauté, mais elle était devenue sage et réfléchie. Merlin lui avait enseigné tous ses secrets, en particulier l’art des enchantements ; et, de plus, depuis qu’elle s’était donnée corps et âme au devin, l’amour de celui-ci l’avait complètement transformée. Elle se sentait à présent désignée pour une grande mission : perpétuer une tradition qui remontait à la nuit des temps. Elle savait que seules deux femmes étaient les héritières de Merlin, elle-même et Morgane, la sœur du roi Arthur. Toutes deux avaient le devoir de veiller sur le monde et d’y intervenir chaque fois qu’il serait nécessaire. Merlin lui avait révélé en outre qu’un jour lointain elle serait chargée en personne de reprendre Excalibur, l’épée de souveraineté qui avait été confiée à Arthur, et de la garder en un lieu ignoré de tous pour la transmettre plus tard à celui qui reviendrait unifier le royaume démantelé. Merlin lui avait dit encore qu’elle devait prendre soin du fils du roi Ban parce que celui-ci était promis aux plus hautes destinées.

Voilà pourquoi la Dame du Lac n’avait pas hésité, lorsqu’elle avait vu la mort du roi Ban, la détresse de la reine Hélène et la menace des hommes de Claudas, à ravir le jeune enfant à sa propre mère et à l’entraîner dans son palais merveilleux, apparemment insensible aux cris et à la douleur de la reine. Et elle l’avait fait avec beaucoup de tendresse : aurait-elle porté dans son ventre cet enfant, elle ne l’aurait pu garder avec plus de douceur et d’amour. Et le lac où elle avait semblé se jeter avec lui n’était en fait qu’un enchantement que Merlin avait fait pour elle : à l’endroit où l’eau paraissait justement le plus profonde, il y avait de belles et riches maisons, à côté desquelles courait une rivière très poissonneuse ; mais l’apparence d’un lac recouvrait tout cela.

Toute l’année, cette terre merveilleuse était fleurie comme au milieu du mois de mai, lorsque les oiseaux chantent la joie de vivre, et tout autour s’étalaient des vergers dont les arbres portaient toujours des fruits mûrs et savoureux, d’une douceur de miel et du goût le plus subtil qui pût exister. Et, surtout, il y avait une colline de cristal, arrondie comme une balle, sur laquelle avait été construite une splendide forteresse, entourée d’une muraille que nul être humain, si habile fût-il, n’eût pu franchir vivant, sauf à l’endroit où se trouvait la porte. Cette muraille était faite en diamant très dur, et tous ceux qui résidaient à l’intérieur se trouvaient ainsi en complète sécurité. La forteresse était ornée avec grand art. Rien, à l’intérieur, ne portait la marque du temps. Personne n’y subissait les effets de la colère, de l’envie ou de la souffrance. Les pierres dont avait été construit le palais avaient une telle vertu, à ce qu’on raconte, que quiconque y passait la durée d’une journée ne ressentait jamais la tristesse, mais ne connaissait que la joie. C’est là que résidait la Dame du Lac, au milieu d’une multitude de femmes, toutes aussi belles les unes que les autres, et qui étaient vêtues de robes et de manteaux de soie brochée de l’or le plus pur qu’on eût pu trouver(13).

C’est donc en ce pays inconnu du monde que la Dame du Lac emmena le fils du roi Ban de Bénoïc. Mais elle se garda bien de révéler quel était le nom de l’enfant ni de quelle illustre famille il descendait. Parfois, on l’appelait « Fils de Roi », mais, d’une façon générale, il était « Beau Trouvé ». La Dame du Lac le confia à une nourrice qui prit bien soin de lui, mais toutes les femmes le chérissaient et voulaient se faire aimer de lui. Cependant, lui-même croyait que la Dame du Lac était sa mère, et personne ne le détrompait. Et le temps s’écoula ; l’enfant grandit et devint si beau garçon qu’à l’âge de trois ans, il était si vigoureux et si bien formé qu’il en paraissait cinq(14).

À cet âge, la Dame du Lac fit venir un écuyer qui fut chargé de l’instruire et de lui montrer à se comporter en gentilhomme. Dès que ce fut possible, on lui donna un petit arc et des flèches afin qu’il s’exerçât à viser. Il commença par chasser les petits oiseaux. Puis, quand il fut plus grand, on renforça ses armes, et il put viser les lièvres et les perdrix. On lui donna un poulain aussitôt qu’il fut capable de chevaucher, sur lequel il se promenait aux environs du lac, toujours accompagné de son maître et de quelques suivantes. On lui apprit également à lire et à écrire, à chanter en s’accompagnant d’une harpe, à composer des poèmes, et l’on n’oublia pas non plus de lui enseigner les jeux, comme les échecs et les tables. Et il n’éprouvait aucune difficulté tant son esprit était vif et son habileté exceptionnelle.

Son teint était frais et clair. Sur son visage, la blancheur de sa peau s’harmonisait parfaitement avec le rouge de ses lèvres minces et bien faites, le brun de son hâle, ses dents blanches, menues et serrées. Son menton, creusé d’une petite fossette, était bien formé, son nez un peu aquilin, ses yeux bleus mais changeants : riants et pleins de joie quand il était content, semblables à des charbons ardents quand il était irrité. Lorsque tel était le cas, ses pommettes se tachetaient de gouttes de sang, il fronçait le nez, serrait les dents si fortement qu’elles grinçaient, et l’on eût cru son haleine vermeille. Alors, sa voix sonnait comme l’appel d’une trompette, il mettait en pièces tout ce qu’il avait dans les mains ou déchiquetait ce qu’il avait entre les dents. Une fois calmé, il oubliait tout, sauf le motif de sa colère.

Il avait le front haut, les sourcils fins et serrés, et ses cheveux très souples demeurèrent blonds et luisants tant qu’il fut enfant. Plus tard, ils foncèrent et devinrent cendrés, mais restèrent toujours ondulés et lustrés. Son cou, ni trop grêle, ni trop long, ni trop court, pouvait rendre jalouses les plus belles femmes du siècle. Ses épaules étaient larges et hautes comme il convient, ses bras longs, droits, bien fournis en os, en nerfs et en muscles. Si ses doigts avaient été un peu plus menus, ses mains auraient parfaitement convenu à une demoiselle. Quant aux reins et aux hanches, aucun chevalier ne les aurait eus mieux faits. Ses cuisses et ses jambes étaient droites, et ses pieds cambrés, de sorte que personne n’eut jamais de meilleure assise. Seule, sa poitrine était peut-être un peu trop profonde et ample, et beaucoup de gens pensaient que si elle l’avait été moins, on aurait pris encore plus de plaisir à le regarder. Plus tard, la reine Guenièvre dirait que Notre-Seigneur la lui avait faite telle pour qu’elle fût à la mesure de son cœur, car il eût étouffé en toute autre, et qu’au reste, si elle-même avait été Dieu, elle n’aurait mis dans l’homme qu’elle aimait rien de plus, rien de moins.

Lorsqu’il le voulait, au moment des jeux et des divertissements, il chantait à merveille, mais ce n’était pas trop souvent, car nul ne montra jamais moins que lui de joie sans cause. Mais s’il jugeait qu’il y avait une raison valable de se réjouir, nul ne s’y appliquait mieux que lui. Il disait parfois que, lorsqu’il se trouvait en grande gaieté, il n’était rien de ce que son esprit pouvait rêver que son corps ne pouvait mener à bien, tant il se fiait en la joie pour le faire triompher des pires épreuves. En l’entendant parler si fièrement, on aurait pu sans doute l’accuser d’outrecuidance et de vantardise, mais ce qu’il disait, il le faisait toujours, car sa volonté était inébranlable.

Tel était « Beau Trouvé », et si son corps était bien fait, son cœur ne l’était pas moins. C’était le plus doux et le plus débonnaire de tous les enfants, mais il ne supportait ni le mensonge ni la félonie. Sa largesse était sans commune mesure : il donnait aussi volontiers qu’il acceptait ce qu’on lui proposait. Il honorait les gentilshommes et ne faisait jamais mauvais visage, sauf s’il pensait avoir quelque bonne raison de se montrer désagréable. D’ailleurs, lorsqu’il se mettait subitement en colère, il était facile de le calmer. Et il était de sens si clair et si droit qu’à partir de l’âge de dix ans, son maître même n’aurait pu le détourner d’accomplir un acte qu’il jugeait bon et raisonnable.

Un jour, « Beau Trouvé » était parti à la chasse en compagnie de son maître. Ils eurent tôt fait de distancer les jeunes filles qui avaient voulu venir avec eux, mais qui étaient moins bien montées. Soudain, le cheval du maître broncha et tomba avec son cavalier sans que l’enfant, trop occupé à poursuivre la proie qu’il convoitait, s’en aperçût. Enfin, il tua la bête d’une seule flèche, mit pied à terre et attacha le chevreuil en trousse, prenant son chien au travers de la selle. Or, comme il rebroussait chemin afin de rejoindre son maître, il rencontra un homme à pied, de fort belle allure, qui menait à la main son cheval las. Il était vêtu d’une modeste cotte, ses éperons tout rougis du sang de sa monture épuisée. En voyant l’enfant, l’homme baissa la tête, comme s’il était honteux. « Beau Trouvé » lui demanda qui il était et où il allait. « Bel enfant, dit l’homme, que Dieu te donne joie et prospérité ! Je suis assez pauvre et je le serai encore plus si Notre-Seigneur ne me protège autrement qu’il ne l’a fait jusqu’à présent. Je suis gentilhomme de père et de mère, et je n’en souffre que davantage, car si je n’étais qu’un paysan, je serais habitué aux tourments et j’endurerais plus facilement mes ennuis.

— Comment ? s’écria l’enfant. Tu es gentilhomme de père et de mère et tu pleures à cause d’une mauvaise fortune ! Sauf s’il vient de perdre un ami ou sa terre, nul cœur bien né ne doit s’émouvoir, car toute chose est réparable. » L’homme fut bien étonné d’entendre ces nobles paroles de la bouche d’un enfant. Il dit : « Je ne pleure pas à cause de la perte d’un ami ou d’une terre. Mais je dois me rendre à la cour du roi Claudas pour obtenir justice d’un traître qui a tué un de mes parents dans son lit dans l’intention de lui ravir sa femme. Comme le traître craint de combattre loyalement contre moi, il m’a fait assaillir, hier soir, dans la forêt. Mon cheval a été blessé sous moi. Il m’a toutefois permis de m’échapper. Mais comment ne serais-je pas affligé, puisqu’il m’est impossible de me présenter au jour fixé à la cour du roi Claudas pour soutenir mon droit ? Il faudra donc que je m’en revienne sans avoir obtenu réparation, et surtout déshonoré pour avoir fait défaut. – Dis-moi : si tu avais un bon cheval, arriverais-tu encore à temps ? – Oui, bel enfant, très bien, et même si je devais encore faire une partie du chemin à pied. – Par le Dieu qui nous fit naître, dit « Beau Trouvé », je jure que tu ne perdras pas ton honneur à cause d’un cheval tant que j’en posséderai un, ni toi ni aucun autre gentilhomme qui serait dans l’embarras ! » Cela dit, « Beau Trouvé » descendit de sa monture et en tendit la bride à l’homme. Puis il mit son chien en laisse et, plaçant sa venaison sur le cheval blessé, il partit en le chassant devant lui.

Il ne s’était guère éloigné qu’il croisa un vavasseur monté sur un palefroi, une verge à la main, qui tenait en laisse un braque et deux lévriers. L’homme était d’un certain âge, aussi l’enfant le salua-t-il avec courtoisie. « Dieu te donne joie ! répondit le vavasseur. D’où es-tu, mon enfant ? – Seigneur, de l’autre pays. – Qui que tu sois, tu es beau et bien savant, me semble-t-il. Et d’où viens-tu ? – Seigneur, je reviens de la chasse, et comme tu le vois, j’ai tué un chevreuil. Mais si tu daignes prendre une part de ma venaison, je sais qu’elle sera bien employée. » Le vavasseur descendit de sa monture. « Je te remercie vivement, dit-il, et je ne refuse pas, car tu as fait cette offre de bon cœur et il se trouve qu’aujourd’hui j’ai grand besoin de gibier. Je viens de marier ma fille et j’étais allé chasser pour avoir de quoi réjouir ceux qui sont venus aux noces. Mais je n’ai pas eu de chance. » Le vavasseur examina le chevreuil et demanda alors quelle partie il pouvait prendre. « Seigneur, dit l’enfant, es-tu chevalier ? – Certes, répondit l’autre. – Alors, prends-le tout entier. Ma venaison ne saurait mieux être employée qu’aux noces de la fille d’un chevalier ! » Le vavasseur troussa le chevreuil en croupe et invita l’enfant à venir souper chez lui. Mais « Beau Trouvé » répondit que ses compagnons n’étaient pas loin et qu’il devait aller les rejoindre. Le vavasseur le quitta après l’avoir recommandé à Dieu.

Mais, tout en s’éloignant, le vavasseur ne pouvait s’empêcher de se demander quel était ce bel enfant dont la ressemblance avec le roi Ban de Bénoïc l’avait tant frappé dès qu’il l’avait vu. N’y tenant plus, et voulant en savoir davantage, il fit demi-tour et revint à grande allure. Il n’eut pas de peine à retrouver « Beau Trouvé » qui allait à pied. « Bel enfant, demanda le vavasseur, ne peux-tu me dire qui tu es ? – Je ne le sais pas moi-même. On m’appelle « Beau Trouvé », et pourtant ma mère est une noble dame. Pourquoi tiens-tu tant à savoir qui je suis ? – C’est que tu ressembles étrangement à celui qui a été mon seigneur, le meilleur que j’aie jamais connu. – Qui est donc ce seigneur à qui je ressemble ? demanda l’enfant. – Le roi Ban de Bénoïc. Tout ce pays était à lui et il en a été déshérité à tort par le roi Claudas de la Terre Déserte. Il est mort maintenant, et l’on ne sait pas ce qu’est devenu le fils unique qu’il aimait tant. Par Dieu, si c’est toi, dis-le-moi. Je jure que je te garderai et défendrai mieux que moi-même ! » L’enfant se mit à réfléchir : « Fils de roi, murmura-t-il, je ne pense pas l’être, et pourtant, c’est étrange : certaines personnes m’appellent ainsi. » Le vavasseur n’insista pas, mais il dit encore : « Bel enfant, qui que tu sois, tu sors assurément d’un noble lignage. Écoute, voici deux lévriers, parmi les meilleurs qui soient au monde. Prends-en un, et que Dieu te donne joie et bonheur ! » L’enfant fut ravi de cette offre. Il regarda attentivement les deux lévriers et les apprécia en connaisseur. Puis il en choisit un, et le tirant par la chaîne, il s’en alla de son côté après avoir remercié chaleureusement le vavasseur.

Il ne fut pas long à retrouver son maître et les trois jeunes filles qui avaient tenu à les accompagner. Ceux-ci le cherchaient et commençaient à s’inquiéter de son absence. Ils s’étonnèrent grandement de le voir revenir à pied, chassant devant lui un cheval maigre et blessé, tenant deux chiens en laisse, son arc au cou, son carquois à la ceinture. « Qu’as-tu fait de ton cheval ? demanda le maître d’une voix sévère. – Je l’ai perdu, répondit simplement l’enfant. – Et celui-ci, demanda le maître, où l’as-tu pris ? – On me l’a donné. – Par la foi que tu dois à ma dame, dis-moi la vérité ! » L’enfant, qui en aucun cas n’aurait voulu mentir, lui raconta très exactement ce qui s’était passé. Mais le maître laissa libre cours à sa colère « Comment ? dit-il, tu as donné ton cheval sans ma permission, et aussi la venaison qui revenait à ma dame ? – Ne te fâche pas, dit l’enfant. Ce lévrier vaut bien deux roussins comme celui que j’avais. – Par la Sainte Croix, il t’en souviendra ! » s’écria le maître. Et, disant ces mots, il frappa l’enfant d’un tel soufflet qu’il le jeta par terre. « Beau Trouvé » ne cria pas, ne pleura pas, mais il répéta qu’il aimait mieux le lévrier que deux roussins. Le maître, qui paraissait hors de lui, frappa rudement le chien de sa verge, et l’animal, qui était jeune, se mit aussitôt à hurler. « Beau Trouvé » lâcha les deux laisses. Son visage s’était soudain empourpré. Il arracha l’arc de son cou et courut sus à son maître. « Je n’admets pas qu’on batte mon chien ! » cria-t-il. Et, levant l’arc, il voulut en frapper le maître. Celui-ci tenta de saisir l’arc, mais l’enfant, vif et léger comme il était, sauta de côté et le frappa sur la tête si durement qu’il lui fendit la peau et l’abattit sur le sol où il demeura un instant tout étourdi. Puis, fou de colère à la vue de son arc qui s’était brisé, il se jeta sur son maître et se mit à le frapper de ses poings, répétant sans cesse qu’il ne tolérerait jamais qu’un chien innocent fût battu. Les jeunes filles essayèrent bien de le calmer, mais leurs paroles ne firent qu’exciter davantage sa colère. Il prit alors les flèches de son carquois et les en menaça d’un air si résolu qu’elles s’enfuirent toutes dans les bois.

Alors « Beau Trouvé » sauta sur l’un de leurs chevaux et, emmenant avec lui ses deux chiens, l’un par l’arçon, l’autre en croupe, il s’engagea sur un chemin qui traversait la forêt. Tout à coup, comme il passait dans une vallée, il aperçut une harde de biches. D’instinct, il chercha l’arc à son cou, et, se rappelant soudain comment il l’avait brisé et perdu, il se remit en colère : « Celui qui m’a empêché d’avoir une de ces biches me le paiera cher ! s’écria-t-il. Avec le meilleur lévrier et le meilleur limier qui soient, il m’était impossible de manquer mon coup ! » Il se calma cependant et revint au domaine du Lac, entra dans la cour et se rendit immédiatement chez la Dame afin de lui montrer son beau lévrier. Mais le maître, tout sanglant, le visage tuméfié, était déjà présent et avait fait sa plainte.

« Comment ? dit la Dame du Lac en faisant semblant d’être très irritée. Tu as osé frapper et blesser celui auquel je t’ai confié pour qu’il t’instruise ! C’est un outrage pour moi comme pour lui, sache-le bien ! – Dame, répondit l’enfant d’une voix calme, ce n’est pas un bon maître, puisque lui-même m’a frappé alors que j’avais bien agi. Peu m’importent ses coups d’ailleurs, mais il a frappé mon lévrier qui ne lui avait rien fait et qui est l’un des plus beaux du monde. Il l’a frappé si durement qu’il a failli le tuer sous mes yeux, et cela parce qu’il savait que j’y étais très attaché. Encore m’a-t-il causé un autre ennui, car, en m’obligeant à casser mon arc, il m’a privé d’une belle biche que j’aurais très bien pu te rapporter. Sache bien que partout où je le rencontrerai, sauf ici où il est sous ta protection, je m’efforcerai de le tuer afin de laver l’affront qu’il m’a fait, ainsi qu’à mon lévrier ! »

La Dame du Lac fut fort heureuse de l’entendre parler si fièrement. Mais elle n’en laissa rien paraître et continua à feindre d’être courroucée. « Comment as-tu osé donner ce qui m’appartient ? demanda-t-elle. – Dame, répondit-il, je sais bien que je suis ici sous tes ordres, mais en plus, je suis gouverné par un écuyer qui a le tempérament d’un lâche. Je crois que pendant longtemps encore, il faudra que je me garde de bien des choses ! D’ailleurs, quand je ne supporterai plus d’être ici, je m’en irai, et personne ne pourra m’en empêcher. Mais avant de m’en aller, je veux quand même dire qu’un cœur d’homme ne peut parvenir à l’honneur s’il demeure trop longtemps sous tutelle, car il lui faut trop souvent trembler. Je ne veux plus de maître, je dis bien maître et non seigneur ou dame. Malheureux le fils de roi qui ne peut donner son bien quand il lui plaît ! »

La Dame du Lac reprit doucement : « Bel enfant, penses-tu vraiment être fils de roi, ou n’est-ce pas parce que je t’appelle parfois ainsi ? Tu n’es point fils de roi, tu es seulement le Beau Trouvé. – Dame, répondit l’enfant en soupirant, cela me peine, car mon cœur me dit que je pourrais être fils de roi. » Alors la Dame le prit par la main, et, l’emmenant un peu à l’écart, elle le baisa sur la bouche et sur les yeux si tendrement qu’à les voir, personne n’eût pu croire qu’elle n’était pas sa mère. « Beau fils, dit-elle encore, ne sois pas triste. Je veux qu’à l’avenir tu puisses donner ce qu’il te plaira de donner à bon escient et à ceux qui le mériteront. Je veux aussi qu’à l’avenir tu sois maître et seigneur de toi-même. Quel que soit ton père, tu as montré que tu as le cœur d’un roi. »

Cet incident fit longuement réfléchir Viviane. Certes, elle était heureuse de reconnaître en cet enfant le caractère entier et fier qui caractérise un fils de roi, mais elle se disait qu’il fallait peut-être compléter son éducation par le contact d’autres jeunes garçons de son âge. Puis elle appela auprès d’elle une de ses suivantes qui avait nom Saraïde. C’était une belle jeune fille au teint clair et aux grands yeux bleus, à la chevelure rousse abondante, et à qui elle avait enseigné beaucoup de ses secrets. Saraïde était experte en tous les arts et savait aussi les enchantements. Elle lui parla longuement et lui exposa son projet. Enfin, elle envoya la jeune fille en la cité de Gaunes.

C’est là qu’étaient toujours enfermés, sur ordre de Claudas de la Terre Déserte, les fils du roi Bohort, avec leur maître Pharien et le neveu de celui-ci, Lambègue. Il y avait avec eux quelques valets qui les servaient fidèlement et rien ne leur manquait en fait de nourriture et de boisson. Mais il leur était impossible de sortir de cette tour, ne serait-ce que pour aller se promener, et le temps leur semblait long.

Un soir, les enfants étaient assis pour le souper, ensemble à la même table, car ils mangeaient toujours dans la même écuelle ; Lionel, comme à son ordinaire, faisait paraître un si bel appétit que chacun s’en émerveillait. Pourtant, en le voyant ainsi, plein de vitalité, Pharien se mit à pleurer si fort que ses larmes tombèrent sur son vêtement et sur le plancher, sous la table où ils soupaient. « Qu’as-tu donc, cher maître ? s’écria Lionel. Pourquoi pleures-tu ainsi ? – Laisse, beau seigneur, répondit Pharien. Tu ne gagnerais rien à le savoir, sinon d’être triste et irrité. » Lionel se leva et dit : « Par la foi que je dois à l’âme du roi Bohort, mon père, je jure que je ne mangerai plus tant que je ne saurai pas pourquoi tu pleures, et par la foi que tu me dois, je te conjure de me le dire ! » Pharien soupira longuement, s’essuya les yeux et dit : « Je pleure parce qu’il me souvient du temps où la gloire du roi Bohort était reconnue de tous. Comment ne serais-je pas triste, moi qui vous vois, ton frère et toi, dans cette prison inconfortable alors qu’un autre tient sa cour où vous devriez avoir votre demeure, alors qu’un maudit porte une couronne qui vous revient de droit à l’un ou à l’autre ! »

Lionel sentit qu’il avait envie de pleurer. C’était un étrange garçon que ce Lionel. Il était grand et fort, l’œil clair et vif, le visage toujours tendu. Il avait reçu son nom parce qu’il portait sur la poitrine une tache vermeille qui ressemblait à la forme d’un lion. C’était le cœur d’enfant le plus ouvert qu’on eût jamais connu. Plus tard, Galehot, le fils de la Géante, seigneur des Îles Lointaines, l’appela « Cœur sans frein ». Mais Lionel refoula ses larmes. Il se contenta de repousser durement la table, à tel point qu’il la renversa. Il courut alors jusqu’au plus haut de la tour où il s’assit sur le rebord d’une fenêtre.

Au bout d’un moment Pharien vint le rejoindre. « Qu’y a-t-il, mon enfant ? dit-il doucement. Reviens continuer le souper, ou du moins fais semblant pour ne pas contrarier ton frère qui n’oserait pas manger sans ta présence. – Maître, répondit Lionel, je suis l’aîné des fils du roi Bohort. Je suis ton seigneur et celui de mon frère Bohort, et aussi de ton neveu Lambègue. Je vous commande à tous d’aller manger. Quant à moi, je ne toucherai plus ni pain ni vin avant d’avoir accompli le projet que j’ai formé et que je ne peux révéler. – Au nom de Dieu, dit Pharien, je quitterai donc ton service puisque tu me caches ta pensée. C’est donc que tu n’as pas confiance en moi ! » Pharien se remit à pleurer, mais Lionel, qui l’aimait tendrement, se mit à verser des larmes abondantes. Il finit par dire : « Mon maître, ne nous laisse pas, je t’en prie. Je vais te révéler ce que j’ai dessein d’accomplir : demain, je ferai mander au roi Claudas de venir nous voir, et alors, je me vengerai de lui. – Comment te vengeras-tu de lui ? – Je le tuerai ! répondit Lionel d’une voix ferme. – Mais, reprit Pharien, que feras-tu quand tu l’auras tué ? – Je sais bien que tous ceux de ce pays me protégeront et feront tout ce qui est en leur pouvoir. Je sais aussi que Dieu approuvera mon action. Et si je meurs pour faire valoir mon droit, la mort sera bienvenue, car mieux vaut mourir avec honneur que de vivre ainsi sous le joug d’un tyran ! »

Pharien admirait fort le courage et la détermination de Lionel, mais il voyait bien que le garçon se laissait emporter par la colère et le désespoir. « Mon enfant, lui dit-il, je t’approuve pleinement, mais crois-tu qu’on puisse entreprendre une telle chose à la légère ? Attends que Dieu t’ait donné plus de force que tu n’en as aujourd’hui. Quand le moment sera venu, tu vengeras ton père et ton honneur, et je t’y aiderai de tout mon pouvoir, car sache bien que je n’aimerais pas mon propre fils plus que toi ! » Il l’exhorta ainsi longuement, et Lionel finit par promettre d’attendre le moment favorable pour passer à l’action. « Mais, ajouta-t-il, je ne jure plus de rien si je suis en présence de Claudas ! »

Le lendemain était le jour de la Madeleine et, chaque année, le roi Claudas avait coutume d’y tenir sa cour. Il se trouvait assis à la haute table de la grande salle du palais, entouré de tous ses barons, à côté de son neveu Dorin, un beau et fier jeune homme qu’il venait d’armer chevalier. C’est alors que Saraïde pénétra dans la salle, tenant deux lévriers par leurs chaînes qui étaient d’argent. Elle s’avança droit vers le roi et lui adressa la parole d’une voix si forte qu’elle fut entendue de tous : « Roi Claudas, je suis ici pour te transmettre un message de la part de ma dame, la meilleure dame du monde que l’on nomme la Dame du Lac ! Jusqu’à ce jour, elle t’a respecté plus qu’aucun autre homme au monde, mais elle a entendu dire sur toi certaines choses qui font craindre que tu n’aies point seulement la moitié du bon sens et de la courtoisie que l’on attendait de toi ! – Jeune fille, sois la bienvenue en cette cour, répondit Claudas en souriant, et que Dieu protège et honore ta Dame. Mais peut-être lui avait-on dit plus de bien sur moi que je ne le méritais. Apprends-moi cependant le mal dont je me rends coupable, selon elle et selon toi ! – Je vais te le dire, reprit Saraïde. N’est-il pas vrai que tu retiens en prison les deux fils du roi Bohort de Gaunes ? Ils ne sont pourtant coupables d’aucune félonie, et tu devrais savoir qu’on ne s’attaque pas impunément à des enfants, surtout lorsqu’ils sont orphelins et qu’ils ont besoin de douceur et de tendresse. Franchement, il n’a guère de bonté celui qui se montre envieux ou méchant envers des enfants ! Et sache bien qu’il n’est pas un homme sous le ciel qui, apprenant que tu traites ainsi les fils du roi Bohort, ne soit persuadé que tu as le projet de les faire mourir pour te débarrasser d’eux. C’est en tout cas ce qui se murmure par tout le pays. Écoute, roi Claudas : si tu étais courtois, ces enfants seraient ici auprès de toi, vêtus de riches vêtements comme il convient à des fils de roi. Tu en retirerais beaucoup d’honneur, car chacun dirait que tu es un bon prince qui traite les orphelins avec bonté et leur garde fidèlement leur terre ! – Par Dieu ! répondit Claudas, tu as raison, et je vais faire ce que tu demandes. »

Il donna alors l’ordre à son sénéchal d’aller chercher lui-même les enfants et leurs maîtres, et de mener avec lui, en grand apparat, un cortège de chevaliers, de sergents et d’écuyers afin de marquer dignement leur arrivée.

Le sénéchal se hâta d’accomplir sa mission. Il réunit ses gens et se présenta à la porte de la tour. On lui ouvrit et il monta jusqu’à la pièce où se trouvaient les enfants. S’agenouillant humblement devant Lionel, il dit son message, et le garçon feignit d’être tout joyeux. Puis, priant le sénéchal d’attendre un moment, il passa dans la chambre voisine où il commanda à un valet de lui apporter un grand couteau qu’on lui avait donné. Mais, au moment où il le cachait sous sa robe, Pharien entra pour voir ce qu’il faisait et le lui arracha des mains. Lionel ne se débattit pas, mais il dit fermement : « Puisqu’il en est ainsi, je ne mettrai pas les pieds dehors. Je vois bien que tu me détestes, puisque tu m’enlèves la seule chose qui puisse faire mon bonheur ! – Allons, mon enfant, dit Pharien, tout le monde s’apercevra que tu portes un couteau. Laisse-moi le prendre, car je le cacherai plus facilement que toi. – Alors, jure-moi que tu me le donneras à l’instant même où je te le demanderai ! – Seulement si tu me promets que tu ne feras rien qui me chagrine. – Je ne ferai nulle chose dont je puisse être blâmé, ni par toi ni par les autres. – Ce n’est pas ainsi que je l’entendais. » Lionel le regarda droit dans les yeux, puis il dit lentement : « Beau maître, garde donc le couteau pour toi : tu pourrais bien en avoir besoin pour toi-même. »

Lionel et Bohort montèrent sur de beaux palefrois, leurs maîtres en croupe, et le cortège se dirigea vers le palais, tandis que le menu peuple s’assemblait pour voir ce qui se passait. Reconnaissant les deux enfants, les bonnes gens en furent réconfortés, mais ils se mirent à prier Dieu pour qu’ils fussent protégés de tout péril, car ils n’avaient aucune confiance dans le roi Claudas et se demandaient bien pour quelle raison il avait fait sortir les enfants de leur prison. Parvenus au palais, Lionel et Bohort entrèrent dans la grande salle, la tête haute, le regard fier et assuré, la main dans la main, et se dirigèrent vers le roi Claudas.

Celui-ci était assis à la haute table, dans un riche fauteuil, vêtu d’une grande robe d’apparat. Devant lui, sur un plateau d’argent, se trouvaient sa couronne et son sceptre d’or et de pierreries ; sur un autre, il y avait une épée droite, tranchante et claire. Assurément, Claudas paraissait un roi sage et puissant, mais son visage n’en était pas moins cruel et félon. Il fit cependant bel accueil aux fils du roi Bohort, et appelant Lionel dont il admirait fort les manières et la contenance, il lui tendit sa coupe en l’invitant à boire. Mais le garçon ne le voyait même pas : il n’avait d’yeux que pour l’épée luisante. C’est alors que Saraïde s’avança vers lui et, lui posant les mains sur les joues, elle lui tourna doucement la tête vers la coupe. Puis, après l’avoir couronné ainsi que son frère d’une guirlande de fleurs nouvelles et odorantes, elle leur passa au cou un petit collier d’or et de pierreries. « Bois maintenant, fils de roi, dit-elle à Lionel. – Certes, je boirai, répondit Lionel, mais c’est un autre qui paiera le vin ! » Et il prit la coupe dans sa main. « Brise-la ! Jette-la par terre ! » lui cria son frère. Mais Lionel ne jeta pas la coupe sur le sol. Il l’éleva au contraire au-dessus de lui et brusquement l’abattit sur le visage de Claudas avec une telle force qu’il eut une plaie sur le front. Puis, renversant le sceptre et l’épée, il saisit la couronne, la jeta sur le pavé, l’écrasa du talon et en fit voler les pierres alentour.

Un grand murmure monta dans l’assistance. Dorin se précipita au secours de son oncle qui gisait, couvert de vin et de sang. Les barons se levèrent, les uns pour se lancer contre les enfants, les autres pour les défendre. Lionel avait ramassé l’épée, Bohort le sceptre, et tous deux repoussaient leurs assaillants du mieux qu’ils pouvaient. Mais ils n’auraient pas pu résister longtemps contre tant d’hommes si la vertu des fleurs que Saraïde leur avait mises sur la tête n’eût empêché qu’aucune arme ne pût les blesser, et celle des colliers, que nul coup ne pût rompre leurs membres. Et Saraïde, les prenant chacun par l’épaule, les entraîna avec elle vers la porte.

Mais Dorin, s’apercevant de leur fuite, se précipita sur eux. Alors Lionel, qui tenait toujours l’épée à la main, lui coupa la joue et la moitié du cou tandis que Bohort, au même moment, lui fendait le crâne d’un coup de sceptre. Et Dorin tomba mort. À cette vue, le roi, qui avait grand courage, se releva, saisit l’épée d’un de ses barons, entoura son bras gauche de son manteau et courut vers les enfants sans se soucier d’exposer sa propre vie entre tant d’hommes excités et hurlants dont beaucoup le haïssaient à mort. En le voyant ainsi déchaîné, prêt à tout, Saraïde eut un instant de frayeur. Mais, se ressaisissant à temps, elle jeta un enchantement qui donna aux enfants l’apparence de ses deux lévriers et aux chiens celle de Lionel et de Bohort. Dans le même instant, elle se jeta au-devant du roi, dont l’épée la blessa au sourcil ; elle en porta la cicatrice toute sa vie.

« Ah ! roi Claudas ! s’écria-t-elle, j’ai chèrement payé ma venue en ta cour ! Tu m’as blessée et tu veux tuer mes lévriers qui sont les plus beaux du monde ! » Le roi regardait tout autour de lui, mais il commençait à ne plus comprendre ce qui se passait. Ses pensées devenaient confuses. Il crut voir les deux enfants s’enfuir, mais c’étaient les chiens qui se sauvaient, effrayés par le tumulte. Il les poursuivit, levant son arme pour les frapper au moment où ils passeraient la porte, mais ils la franchirent si lestement que l’épée s’abattit vainement sur le seuil et vola en éclats. Tout ahuri, Claudas regarda le tronçon qui lui restait en main. « Dieu soit loué ! dit-il, j’ai failli tuer les fils du roi Bohort de ma propre main ! Si je l’avais fait, le monde entier me l’aurait reproché et j’en aurais été honni à jamais ! »

Claudas revint en titubant au milieu de la salle où régnait toujours la plus grande confusion. Il ordonna de se saisir de ceux qu’il croyait être les fils du roi Bohort et les remit à la garde de ceux en qui il avait le plus confiance. Puis, il s’agenouilla sur le corps de son neveu et le pleura longuement. Mais si son chagrin était immense, celui de Pharien et de Lambègue ne l’était pas moins, car tous deux étaient persuadés aussi que Lionel et Bohort venaient d’être pris et craignaient que le roi ne se vengeât sur eux de la disparition de son neveu.

Cependant, les nouvelles allaient vite dans la cité de Gaunes. Ceux qui ignoraient que Claudas retenait prisonniers les fils de leur ancien seigneur, furent tout étonnés et manifestèrent violemment leur colère. Certains s’en prirent aux hommes d’armes de Claudas et les batailles se prolongèrent dans les rues et les ruelles tout au long de la soirée. Pharien et Lambègue s’en étaient allés dans la foule et ameutaient tout le monde, criant bien haut qu’il fallait tout faire pour délivrer des enfants innocents. De nombreux chevaliers et des bourgeois coururent aux armes et formèrent un cortège qui se dirigea vers le palais sous la conduite de Pharien.

Claudas avait fait placer le corps de son neveu dans une chapelle, et il continuait à se lamenter. « Ah, beau neveu ! gémissait-il, chevalier preux sans mesure, si tu avais vécu, personne n’aurait pu t’égaler ! Tu étais mon héritier bien-aimé et, pour toi, j’avais amendé mes anciennes façons afin de te laisser un royaume dont tu n’aurais pas rougi de ceindre la couronne… Hélas ! Dieu n’a pas voulu qu’il en fût ainsi, et je vois bien qu’il me faut m’incliner devant la puissance du Ciel ! C’est sans doute à cause des fautes que j’ai commises qu’une telle douleur s’abat sur moi ! »

Claudas était en plein désarroi quand il entendit le tumulte que faisaient devant le palais les chevaliers et les bourgeois de Gaunes, auxquels s’étaient joints de nombreux barons de Bénoïc, ceux qui regrettaient leur ancien seigneur, le roi Ban, et la disparition du fils de celui-ci. Claudas se rendait compte qu’il courait un grave danger. Il se trouvait dans un pays qu’il avait conquis par la force, au milieu de gens qui le haïssaient, et il n’avait plus, pour se défendre, que ce qui lui restait des hommes de la Terre Déserte qu’il avait amenés avec lui. Mais il ne perdit pas courage ; en vieux lutteur qu’il était depuis toujours, il jeta un haubert sur son dos, laça son-heaume, pendit son bouclier à son cou, ceignit son épée et prit une hache au fer tranchant et au manche renforcé. Ainsi équipé, il se fit voir à l’une des fenêtres du palais.

« Pharien ! cria-t-il d’une voix puissante, que me veulent tous ces gens ? – Roi Claudas, répondit Pharien en dominant le tumulte, tous ces gens et moi-même voulons que tu nous rendes nos vrais seigneurs, les fils du roi Bohort, à qui tu as juré de restituer ce royaume sous ta protection ! – Je refuse de céder ! répondit Claudas. Que chacun fasse du mieux qu’il pourra, car les fils du roi Bohort ne vous seront rendus que si vous les prenez par la force ! »

Le brouhaha s’amplifia. Le palais de Claudas était entouré d’une foule hostile qui criait des injures à l’encontre de celui qui retenait injustement les fils du roi légitime. Pharien s’efforçait de mettre un peu d’ordre dans la troupe hurlante qui l’avait suivi, mais son neveu Lambègue, avec la fougue de sa jeunesse, était plutôt tenté d’exciter la foule en proférant des menaces de mort contre l’usurpateur. De son côté, Claudas avait recouvré tout son sang-froid ; il avait ameuté la garde de ses fidèles et se préparait à une défense énergique. Bientôt, les arcs, les arbalètes et les frondes entrèrent en action. Une grêle de flèches et de pierres s’abattit sur les murailles, brisant quelques fenêtres et meurtrissant la toiture. Mais lorsque Claudas s’aperçut que ceux du dehors s’apprêtaient à mettre le feu à la porte, il la fit ouvrir, et, accompagné des siens, il sortit à pied, la hache au poing, et il commença à frapper à si grands coups que les assaillants reculèrent.

À le voir ainsi mettre à mal les courageux volontaires qu’il avait entraînés, Lambègue sentait la colère le gagner. Il fit amener son cheval, l’enfourcha, et muni de toutes ses armes, heaume sur la tête et lance pointée en avant, il chargea Claudas à bride abattue. Il le frappa si durement de son fer qu’il lui traversa l’épaule. Mais son cheval, emporté par son élan, vint heurter le mur de la tête et tomba raide mort, tandis que lui-même, tout étourdi par le choc, demeura un long moment étendu à côté de sa malheureuse monture. Cependant, Claudas, le tronçon de la lance dans l’épaule, perdant son sang en abondance, s’adossa à la muraille, sous une pluie de pierres et de flèches, et bientôt s’affaissa sur les genoux. Lambègue, qui avait réussi à se relever, courut à lui l’épée à la main, pour l’achever. C’est alors que Pharien intervint et saisit le bras de son neveu. « Que veux-tu faire ? demanda-t-il. Veux-tu tuer un homme blessé qui a été l’un des meilleurs chevaliers et des meilleurs princes de ce temps ? » Rouge de colère, Lambègue se retourna vers son oncle : « Comment, traître ? s’écria-t-il. Prétendrais-tu sauver celui qui s’est servi de toi et qui veut tuer les fils de notre seigneur le roi Bohort ? Certes, tu n’es plus qu’un vieil homme incapable de combattre pour une juste cause ! »

Pharien tenait toujours le bras de Lambègue d’une main de fer. « Tais-toi, beau neveu ! dit-il. Quelque méfait qu’il ait commis, le roi Claudas est blessé, incapable de se défendre. De plus, je me suis engagé envers lui et je ne peux admettre qu’il soit tué tant qu’il n’a pas tenté une chose déloyale contre moi-même. Je lui ai fait hommage, je le regrette, mais c’est ainsi, je ne peux le nier. Donc mon devoir est de le garantir de la mort et de toute honte selon mes forces. En cela, je ne cherche que le salut des enfants du roi Bohort, parce qu’ils sont les fils de mon ancien seigneur, et ne veux que les aider à reconquérir leur royaume ! »

Claudas l’entendit bien. Il se mit à crier comme quelqu’un qui a grand-peur pour sa vie : « Beau doux ami, merci ! Voici mon épée. Je te la rends comme au plus loyal chevalier qui soit. Et je te livrerai les enfants. Mais sache bien que mon intention n’a jamais été de leur faire du mal ! » Ces paroles mirent fin au combat. Pharien fit disperser les combattants des deux partis et entra dans le palais avec Claudas qui, épuisé par sa blessure, s’évanouit. Ses gens se hâtèrent de lui retirer son heaume et de l’asperger d’eau froide, si bien qu’il reprit bientôt connaissance. Puis les médecins lui soignèrent ses plaies et les bandèrent. Le roi Claudas endura tout avec un grand courage, mais, en son for intérieur, il était très mortifié d’avoir été vaincu par Pharien et une populace déchaînée contre lui. Or, à ce moment-là, ceux que l’on croyait les fils du roi Bohort reprirent leur aspect véritable, c’est-à-dire celui de deux lévriers, à la grande stupéfaction de tout le monde et du roi lui-même. Lorsqu’il vit les deux chiens à visage de prince qu’on venait d’amener, Pharien sentit une telle angoisse en son cœur que, pour un peu, il eût perdu conscience. « Ah, roi Claudas ! s’écria-t-il. Tu as juré de me rendre les deux fils du roi Bohort, et ce sont deux lévriers que tu me présentes !

— Hélas ! répondit piteusement le roi. Je vois que nous avons été joués par la jeune fille qui venait de la part de la Dame du Lac. Ce sont les deux lévriers qu’elle a amenés tantôt devant moi, et je vois bien qu’elle a enlevé les enfants par enchantement ! Ce n’est pas ma faute : je suis prêt à être ton prisonnier sur parole et à te servir d’otage jusqu’à ce que tu aies la certitude que Lionel et Bohort sont sains et saufs. Mais jure sur ta foi de me garantir jusque-là ! » Pharien hésitait, car il craignait de ne pouvoir protéger le roi contre son neveu Lambègue dont l’excitation ne cessait de croître. Il n’avait même plus confiance dans les gens de Gaunes qui étaient prêts à faire payer très cher à Claudas les maux qu’ils avaient subis depuis tant d’années. Il pensait en outre que, s’il arrivait malheur à Claudas après qu’il l’aurait pris sous sa garde, il en serait déshonoré à tout jamais. Aussi voulut-il consulter les barons avant de s’engager. Il faisait nuit, mais on avait allumé tant de torches et de lanternes qu’on y voyait presque comme en plein jour.

Pharien parla et exposa son point de vue. Immédiatement, Lambègue intervint :

« Comment, bel oncle ? Tu veux prendre sous ta sauvegarde le traître qui a tué nos seigneurs et qui a commis tant de méfaits à ton égard ! Si le peuple savait ce que je sais, tu ne serais certes pas écouté ! » Pharien regarda son neveu avec insistance. Il avait fière allure, mais tous ses membres tremblaient. « Beau neveu, dit calmement Pharien, je ne suis pas surpris que tu aies si peu de raison. Bon sens et prouesse ne font pas toujours bon ménage, du moins à l’âge que tu as. Toutefois, afin que tu y voies un peu plus clair dans le miroir de la sagesse, je vais t’enseigner ceci : à la bataille, n’attends personne et pique des éperons le premier pour donner, si tu le peux, de grands coups sur l’adversaire. Mais au conseil, tant que tu seras jeune, garde-toi de faire entendre tes avis avant que les anciens aient parlé. Ceux qui t’entourent savent mieux que toi où se trouve la raison. Je ne vois parmi eux aucun baron qui n’ait rendu hommage à Claudas, de gré ou de force, foi et hommage à mains jointes, dans les formes qui conviennent. Ainsi, par serment, tous doivent aide et protection au roi Claudas et défendre sa vie comme la leur propre. Car il n’est pire déloyauté que de faire périr le seigneur à qui on a juré fidélité. Si le seigneur a commis quelque méfait envers un homme lige, celui-ci peut le citer devant les barons dans un délai de quarante jours ; et, s’il ne peut obtenir justice, alors, il peut dénoncer son hommage, mais publiquement, devant ses pairs, et non pas en secret. Encore n’a-t-il pas pour autant le droit de le tuer, car, de toute façon, celui qui répand le sang de son seigneur est traître et parjure, et même meurtrier, à moins qu’il n’y ait eu crime réel ou félonie reconnue par tous. » Pharien se tut un instant, puis il s’adressa à tous les assistants : « Seigneurs, dit-il, si vous voulez jurer que Claudas n’aura rien à redouter de vous, quels que soient les reproches qu’on peut lui faire, je le prendrai sous ma sauvegarde. Sinon, que chacun agisse pour le meilleur ou pour le pire. Pour moi, je sais ce que je ferai, et ma conscience est en repos. Dites-moi donc ce que vous décidez. »

Tous ceux qui étaient présents eurent de longs colloques. Après quoi, ils revinrent auprès de Pharien, lui disant qu’ils se rangeaient à son avis. Ils jurèrent sur les saintes reliques de respecter la vie de son prisonnier. Mais Lambègue s’était éloigné afin de ne pas prononcer le serment. Et quand il vit entrer Claudas accompagné de son oncle dans la tour où logeaient naguère les fils du roi Bohort, il n’y put tenir : il saisit un épieu qui se trouvait là, sur un râtelier, et il en frappa le roi en pleine poitrine, avec une telle force qu’il faussa son haubert et que Claudas, déjà affaibli par sa blessure, tomba sur le sol et rendit l’âme. Aussitôt, Pharien dégaina l’épée que son prisonnier lui avait remise, et qu’il tenait à la main : d’un seul coup, il fendit le heaume de son neveu et lui déchira la joue en s’écriant : « Ah, traître ! tu es mort ! Certes, tu m’as déshonoré et tu me feras tenir pour félon ! Je dois te punir pour le meurtre de Claudas ! »

Lambègue était tombé. Pharien se précipita sur lui dans l’intention de lui enfoncer son épée dans la gorge. Mais la femme de son neveu courut se jeter aux pieds de Pharien, le suppliant d’épargner la jeunesse de son mari. « Tue-moi plutôt, dit-elle, car il ne mourra pas sans moi devant mes yeux ! » Ce geste et cette supplication eurent pour effet de faire tomber la colère de Pharien. Il songea que, dans le passé, il n’avait rien eu à reprocher à Lambègue, et, prenant pitié de son neveu, il lui pardonna l’offense qu’il venait de lui faire, et il dit à sa femme de le soigner. Puis il murmura, aussi bien pour lui-même que pour les autres : « Je voudrais quand même bien savoir ce que sont devenus les fils du roi Bohort… »

Ce qu’il ne savait pas, c’est que ceux-ci étaient sains et saufs. Saraïde, la belle suivante de la Dame du Lac, avait quitté discrètement la cité de Gaunes, menant en laisse ceux que chacun prenait pour des lévriers. Elle gagna une forêt toute proche où elle avait laissé ses compagnes. Quand celles-ci la virent revenir blessée au visage, elles furent bien étonnées, mais sans plus attendre, elles la pansèrent et lui appliquèrent un onguent qui arrêtait le sang. Puis Saraïde plaça l’un des lévriers sur son cheval, demandant à l’une de ses compagnes de prendre l’autre sur l’arçon de sa monture. La petite troupe se mit en route et chevaucha à grande allure sur les chemins tortueux de la Bretagne armorique. Elle ne s’arrêta que pour la nuit afin de prendre un repos mérité. Alors, Saraïde prononça des paroles mystérieuses et rompit l’enchantement qu’elle avait jeté sur les enfants. En voyant apparaître deux beaux garçons à la place des deux lévriers, les suivantes de Saraïde furent bien ébahies. « Eh bien, ne pensez-vous pas que nous avons pris là un bon gibier ? leur demanda Saraïde en riant. – Certes, répondirent-elles, la proie est bonne et belle. Mais dis-nous : quels sont ces deux beaux enfants ? » Elle ne voulut rien révéler et se contenta de recommander que les garçons fussent choyés avec tous les honneurs dus à leur rang.

Le lendemain, Saraïde se remit en route avec sa troupe, et après avoir longtemps chevauché, elle parvint enfin au lac de Diane. Lorsque la Dame du Lac vit les fils du roi Bohort, elle fut plus heureuse qu’on ne saurait le dire. Quant à « Beau Trouvé », bien qu’il ignorât que les nouveaux arrivés étaient ses cousins germains, il leur manifesta immédiatement grande sympathie. Dès le premier soir, les trois garçons mangèrent dans la même écuelle et partagèrent la même chambre.

Pendant plusieurs années, les fils du roi Bohort et le fils du roi Ban vécurent ainsi dans le domaine de la Dame du Lac, et personne ne sut où ils se trouvaient. Ils se livraient aux exercices les plus divers, apprenaient l’art de la chasse, joutaient ensemble. Mais « Beau Trouvé » s’en allait très souvent seul dans la forêt, comme s’il était en quête d’aventures. En fait, comme il savait que ses deux compagnons étaient les fils du roi Bohort de Gaunes, il supportait très mal de ne pas savoir qui il était lui-même. Aussi se retranchait-il dans sa solitude et son intransigeance, ce qui ne l’empêchait pas, lorsqu’il rentrait au palais merveilleux, de se montrer courtois et affable envers Lionel et Bohort et de manifester son affection pour la Dame du Lac. Celle-ci, d’ailleurs, lui témoignait les plus grands égards, davantage même qu’aux fils du roi Bohort. Elle n’aurait jamais consenti à dîner et à souper si « Beau Trouvé » n’avait tranché le premier plat et versé à boire. Après quoi, elle lui permettait de s’asseoir. Il entrait toujours dans la salle, coiffé d’une couronne de roses vermeilles, sans jamais apercevoir qui lui apportait les fleurs, bien qu’il eût fait souvent le guet. Toujours est-il qu’été comme hiver, il trouvait chaque matin sur son lit un gros bouquet de fleurs que lui-même ordonnait et tressait. Et chacune des femmes qui vivaient au palais merveilleux admirait la prestance de ce garçon dont on ignorait le nom et qui était pourtant digne d’être un « Fils de Roi ».

Cependant, il grandissait et de jour en jour devenait de plus en plus beau, de plus en plus musclé, maniait le javelot et l’arc avec une plus grande habileté encore que les fils du roi Bohort. Pourtant, une grande tristesse apparaissait souvent sur son visage, une tristesse qu’il s’efforçait de masquer par son sourire et des propos joyeux qu’il échangeait avec les garçons et les filles qui entouraient la Dame. D’où venait donc cette mélancolie ? On sentait que son cœur bouillonnait, qu’il était prêt à conquérir le monde, mais quelque chose le retenait, quelque chose qui pesait sur son âme et l’empêchait d’être totalement lui-même. Élevé au milieu des femmes les plus belles du monde, choyé par elles au-delà de toute mesure, le jeune homme cachait en lui un secret qu’il ne semblait vouloir partager avec personne(15).

La Dame du Lac s’inquiétait grandement de cette humeur taciturne qui semblait s’accentuer au fil des jours. Or, « Beau Trouvé » allait maintenant sur ses seize ans et, bientôt, il lui faudrait le laisser partir pour accomplir son destin. Mais, comme elle aimait tendrement celui qu’elle avait élevé et éduqué comme un fils, elle voulait savoir la cause de son tourment. Un soir donc, après le souper, elle le prit à part. « Beau fils, lui dit-elle, te voici à un âge où tu peux parler comme un homme. Dis-moi donc, je t’en prie, les raisons de ta tristesse. N’as-tu pas confiance en moi ? » Alors, le jeune homme se jeta aux genoux de la Dame, lui prit les mains et les couvrit de baisers. « Dame, dit-il, en qui aurais-je confiance, sinon en toi, ma tendre mère ? Que pourrais-je te cacher d’ailleurs, toi qui vois en moi comme Dieu voit en chacun de nous ? – Pourquoi alors es-tu si triste et solitaire ? N’es-tu pas heureux ? Quelqu’un t’a-t-il fait du tort ? – Ma mère, je vais te le dire. Depuis que Lionel et Bohort sont ici, je les aime comme des frères, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’ils sont les fils du roi Bohort de Gaunes : ils connaissent leur nom et leur origine, mais moi, je ne sais pas le nom de celui qui m’a engendré et j’ignore de quelle famille je suis le descendant. »

La Dame du Lac soupira longuement, et des larmes coulèrent sur ses joues. « Relève-toi, mon enfant, dit-elle, et écoute-moi bien, car il faut que je te révèle quelque chose. Contrairement à ce que tu crois, tu n’es pas mon fils, mais Dieu m’est témoin que je t’ai aimé encore plus que si je t’avais porté dans mon ventre. Tu es vraiment le « Beau Trouvé », même si tu as le cœur d’un fils de roi. Et c’est pour cela que je t’appelle parfois ainsi, mon enfant. » Le jeune homme, qui s’était relevé, se jeta de nouveau aux pieds de la Dame. « Sois bénie, qui que tu sois, car pour moi, tu seras toujours ma mère, sois-en persuadée. Mais ne sais-tu donc pas qui je suis ? » La Dame hésita un instant. « Je le sais, dit-elle, mais il m’est impossible de te le révéler, du moins pour le moment. – Qui t’empêche de me le dire ? – Tu ne pourrais pas le comprendre, tu es encore trop jeune. » Ils en restèrent là ce soir-là, et chacun s’en alla dormir.

Mais, le lendemain, quand « Beau Trouvé » revint de la chasse, il demanda à parler à la Dame. « Ma mère, dit-il, je sais ce que je vais faire. Puisque je n’ai pas de nom, je désire en gagner un par mes actions. Je te demande donc de me laisser partir. J’irai par le vaste monde et j’accomplirai alors ce qui est nécessaire pour qu’on me reconnaisse et qu’on me donne un nom que j’aurai mérité. » Quand la Dame du Lac entendit ces paroles, elle en éprouva une grande joie, mais n’en laissa rien paraître. Le jeune homme tenait là un langage qui démontrait sa valeur, son courage et son sens de l’honneur. « Mon enfant, dit-elle, je vois bien qu’il faut que je te laisse aller. Mais cela ne sera pas sans tristesse pour moi. – Ma mère, ne sois pas triste, je t’en prie, c’est pour mon honneur et le tien que je prends cette décision. Jamais je n’oublierai les bontés que tu as eues pour moi. – Alors, tu partiras quand tu le voudras, « Beau Trouvé », car tu as vraiment le cœur d’un fils de roi. »

Le jeune homme hésita un instant, comme s’il combattait en lui-même des pensées contradictoires qui l’envahissaient. « Dame, dit-il enfin, je partirai donc demain, à l’aube. Mais je veux que personne ne le sache, sinon toi-même. – Pourquoi ? – Je ne me représenterai devant Lionel et Bohort que lorsque j’aurai gagné un nom, dit fièrement le jeune homme. Pourtant, je ne les oublierai pas non plus, et quelque chose murmure en mon cœur que mon destin sera lié au leur. Me le permets-tu, ma mère ? » La Dame du Lac répondit : « Qu’il en soit ainsi, beau fils. Tu partiras demain, à l’aube. Personne ne le saura, et je t’accompagnerai jusqu’au rivage, car j’ai encore autre chose à te dire. »

Le lendemain matin, dès les premiers rayons du soleil, le jeune homme se glissa discrètement en dehors de la chambre qu’il partageait toujours avec les fils du roi Bohort. La Dame du Lac l’attendait dans la cour, avec un cheval tout sellé. Ils sortirent sans bruit par la porte et se retrouvèrent bientôt sur le rivage. « Beau fils, lui dit-elle, voici ton cheval. Il est vigoureux et bien dressé. Ménage-le, car il te sera utile dans tes courses à travers bois et plaines. Voici aussi ce qui te manque : une épée. » Alors, elle tira à moitié une épée hors de son fourreau et la lame étincela au soleil. « Cette épée, dit-elle, est tienne désormais. Mais prends garde : n’en use que si tu y es contraint, et ne commets jamais d’injustice avec elle, car sinon, elle se brisera et tu te trouveras désarmé face à tes pires ennemis. Cette épée n’a pas été forgée pour tuer mais pour te protéger et faire rayonner l’honneur et la justice autour de toi. » Cela dit, elle remit l’arme au jeune homme qui, après l’avoir longuement contemplée, l’attacha à sa ceinture.

Alors, la Dame lui dit encore : « Tu te désoles de n’avoir pas de nom, « Beau Trouvé », mais je vais t’indiquer le moyen de l’acquérir. Écoute-moi bien. J’ai un frère, plus jeune que moi et sur lequel pèse une terrible malédiction à cause d’un maudit enchanteur qui a décidé de s’attaquer à moi à travers lui. Pour le protéger de cet enchanteur, j’ai dû moi-même jeter un enchantement sur mon frère. Il se trouve actuellement dans une forteresse dont le nom est Chatelmor, mais il ne peut en sortir, car, alors, il serait la proie de l’enchanteur. La seule façon de délivrer mon frère, c’est de vaincre celui qui le retient prisonnier. Or, celui-ci est le plus terrible guerrier qu’on ait jamais connu sur cette terre. Il a déjà défait et tué nombre de valeureux héros qui, n’écoutant que leur courage, ont accepté de le défier. Sache encore que son nom est Iweret, et que celui de mon frère est Mabuz. Triomphe d’Iweret et délivre mon frère : alors, et seulement alors, tu connaîtras ton nom et ton lignage. – Dame, répondit le jeune homme, je ferai ce que tu dis. Je m’y engage sur mon âme. Mais dis-moi : où trouverai-je ce maudit enchanteur qui t’a causé malheur et honte ? – Il réside dans la forteresse de Dodone, au milieu de la forêt de Behforêt. C’est à toi d’en découvrir les chemins d’accès, car personne ici ne pourrait te le dire(16). Va maintenant, Fils de Roi, et que Dieu te protège de toute sa puissance ! Je saurai ce qu’il adviendra de toi, et, lorsque tu auras triomphé, je te ferai dire qui tu es. Va, bel enfant que j’ai tant aimé. Va, Fils de Roi… »

Le jeune homme tomba aux pieds de la Dame du Lac, lui prit les mains et les baisa tendrement. Puis, sans un mot, il sauta à cheval et s’éloigna. Immobile sur le rivage, la Dame le regarda longtemps. Ayant atteint la lisière de la forêt, il pénétra bientôt sous les arbres qui l’engloutirent sous leur feuillage. Sur le rivage, un vent frais faisait frémir la robe de Viviane qui pleurait silencieusement. Alors, elle eut soudain furieusement besoin de tendresse et, se mettant à marcher lentement à la limite des eaux, elle se dirigea vers la tour d’air invisible où elle savait que Merlin la regardait. Puis, tout à coup, elle disparut dans la brume du matin(17).