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Les Aventures sans Pareilles

Quand le fils du roi Ban s’engagea dans la forêt, il était tout heureux et tout fier d’être libre et de pouvoir, avec l’accord de la Dame du Lac, entreprendre l’aventure qui lui permettrait de connaître enfin son nom et ses origines. Mais, quand il fut parvenu dans une clairière où chantaient des oiseaux, il se sentit tout à coup accablé par le désespoir. « Comment ? se dit-il. J’ai abandonné celle qui a été pour moi plus qu’une mère. Je l’ai quittée sans me retourner, par orgueil, sans me préoccuper de son chagrin. Je suis parti comme un voleur, sans même la remercier, sans même lui avoir avoué que je l’aimais comme ma vraie mère ! » Il s’arrêta et mit pied à terre. Et comme il était seul, il se mit à pleurer abondamment. « En plus, se désespérait-il, ma Dame m’a demandé d’accomplir une mission : délivrer son frère des maléfices de ce maudit enchanteur que l’on nomme Iweret. C’est à cette condition que je saurai mon nom. Suis-je fou de m’être lancé dans cette aventure sans m’informer davantage. C’est mon orgueil qui m’a fait quitter aussi vite ma Dame ! Je ne sais même pas où se trouve cette forteresse de Dodone dont elle m’a parlé, et rien de plus sur cette forêt qui l’abrite. Que ne lui ai-je demandé le chemin sur lequel il fallait m’engager ! Cette mission est impossible et je vois bien que je perdrai à tout jamais et mon nom et mon honneur ! » Ses pleurs redoublèrent. S’étant enfin calmé, il fut tenté de revenir en arrière, vers ce lac où il avait passé son enfance. Mais, il se souvint que la Dame, lors de son départ, lui avait dit : « Va, Fils de Roi ! » Serait-il vraiment un fils de roi égaré au milieu du monde ? Cette pensée le réconforta. « Je jure, dit-il à haute voix, de me montrer digne de la confiance dont m’a honoré la Dame du Lac. Quoi qu’il puisse m’arriver, je ferai en sorte de vaincre l’enchanteur Iweret et de délivrer son frère Mabuz. Que Dieu me maudisse si je ne parviens pas à ce but, quels que soient les difficultés et les périls qui m’attendent. Je montrerai à tous que je suis vraiment Fils de Roi. D’ailleurs, quand on me demandera qui je suis, je répondrai : « Fils de Roi ! » Et tant pis pour ceux qui ne seront pas satisfaits de ma réponse ! »

Il se remit en selle et reprit son chemin. La nuit tombée, il se reposa sous un arbre après avoir mis son cheval dans une prairie où l’herbe poussait en abondance. Puis, le lendemain matin, il repartit, droit devant lui. Il n’avait pas mangé depuis son départ, et il avait très faim. Il aurait bien voulu se nourrir de gibier, mais, dans les bois qu’il parcourait, il n’en voyait aucun. Il se contenta donc d’étancher sa soif à chaque fontaine qu’il rencontrait. Enfin, il parvint à une grande plaine au milieu de laquelle se dressait une forteresse de pierres blanches qui étincelaient sous les rayons du soleil.

« Voici un pays habité, s’exclama-t-il. Si ceux qui résident dans cette forteresse sont des gens courtois, ils me donneront l’hospitalité et me permettront de me restaurer, car j’en ai grand besoin. Mais s’ils ne veulent pas me recevoir, je sais bien ce que je ferai : je prendrai la nourriture qui me fait défaut ! » Et, sans plus attendre, il piqua des deux vers le château. Il était très grand, avec de hautes murailles qui ne permettaient pas de voir à l’intérieur. Il était entouré d’un large fossé où coulait une eau tumultueuse et terrifiante. Le pont était levé, et ne permettait aucun accès. Le jeune homme en fit le tour, mais vit bien qu’il n’y avait qu’une seule porte. Il s’écria : « Holà ! Qui que vous soyez, ouvrez-moi ! Je suis Fils de Roi et vous demande la permission d’entrer afin de prendre quelque repos et de partager votre nourriture ! Si vous êtes gens de bonne compagnie, vous ne pouvez refuser de m’accueillir ! Et sachez bien que je vous en serai reconnaissant toute ma vie ! »

Mais la porte resta désespérément close, et aucune trace de vie ne se manifesta ni dans la forteresse ni en haut des murailles. On eût dit l’endroit inhabité. Comme le jeune homme commençait à trouver cela bien étrange, il vit un nain, vêtu d’oripeaux multicolores, surgir d’une touffe de genêts et courir vers les fossés. « Arrête-toi, nain, cria-t-il, et dis-moi qui tu es ! » Le nain s’arrêta net, et, se retournant vers lui, rétorqua : « Ne serait-ce pas plutôt à toi de dire qui tu es ! – C’est facile, je suis Fils de Roi ! » L’autre se mit à rire. « En vérité, dit-il, nombreux sont ceux qui sont venus ici et qui ont prétendu être fils de roi. Nous conservons précieusement leurs têtes dans une salle de la forteresse ! » À ces mots, le jeune homme sentit grandir son irritation. « Nain ! cria-t-il, ouvre-moi la porte de cette forteresse afin que j’aille parler à ton maître ! – Nous n’avons pas de maître ! répondit le nain, et nous nous en passons fort bien. – Dans ce cas, accorde-moi au moins l’hospitalité ! » Le nain s’esclaffa : « Pour qui te prends-tu ? Ici, nous ne faisons entrer que ceux qui en valent la peine. Or, tu n’es qu’un valet ignorant qui sait tout juste se tenir sur son cheval ! – Ah, vraiment ! Eh bien, prends garde qu’il ne t’arrive malheur, maudit nain ! »

Ce disant, le fils du roi Ban éperonna son cheval si rudement que celui-ci bondit en avant vers le nain. Il avait tiré son épée et la brandissait, près de frapper l’étrange créature qui le narguait. Mais le nain se mit à courir en zigzag dans la prairie, tant et si bien qu’il parvint au fossé sans avoir été autrement inquiété, puis d’un seul bond, il sauta par-dessus l’eau et se retrouva agrippé aux pierres de la muraille qu’il escalada rapidement. Puis, arrivé au sommet, il se retourna, tira la langue et s’écria : « Pauvre valet qui ne sait même pas se servir d’une épée ! Tu la fais tournoyer comme un bouffon le fait de sa marotte ! Qui donc t’a appris à t’en servir de cette façon ? Je vois que tu n’es même pas capable de te défendre lorsqu’on t’attaque. Allez ! Passe ton chemin et ne reviens jamais dans ces parages, car il t’arriverait malheur et honte ! » Et le nain disparut de l’autre côté de la muraille.

Au comble de la fureur, le protégé de la Dame du Lac fit encore une fois le tour de la place forte mais il n’y décela âme qui vive. Alors, avant de s’éloigner, il se retourna et hurla : « Qui que vous soyez, je vous avertis que je reviendrai un jour et que je me vengerai de cette insulte ! Je suis Fils de Roi et je vous ferai payer cher vos railleries et votre manque de courtoisie ! Sachez-le : on ne me provoque pas sans que je donne une réponse, tôt ou tard ! » Et, piquant des deux, il traversa la plaine. Parvenu à la lisière d’une forêt, il aperçut des paysans qui sarclaient. Ralentissant son allure, il s’approcha d’eux et leur demanda quel était le nom de la forteresse qu’on voyait à l’horizon et quel en était le maître. « Cette forteresse, nous la nommons Pluris, répondirent-ils. Quant à son maître, nous ignorons qui il est car nous ne l’avons jamais vu. » Ils partagèrent leur pain avec le jeune homme, et celui-ci, après les avoir remerciés, reprit sa route, droit devant lui.

Le jour suivant, comme il chevauchait à travers une forêt, tout pensif, il vit venir à lui un cavalier d’allure très jeune, monté sur un beau palefroi, qui tenait un faucon sur son poing. Sa première réaction fut de tirer son épée et de la brandir. Mais, le cavalier, ayant aperçu son geste, se mit à rire franchement. « Par Dieu tout-puissant, dit-il, que voilà un garçon prêt à tout ! Sache, mon ami, que je n’ai aucune intention hostile envers toi. En aurais-je eu que j’aurais eu raison de toi aussitôt, car tu me parais bien maladroit. Qui donc t’a appris à manier l’épée ? – Personne, répondit le jeune homme, mais je n’ai pas besoin d’apprendre. » L’autre se mit à rire encore plus fort. « J’aime ton audace et ta présomption, dit-il, mais cela ne suffit pas pour assurer ta sécurité. Je vois bien que tu es inexpérimenté au combat. Tu sais peut-être te tenir à cheval, tu sais sans doute chasser avec un javelot et des flèches, mais tu ignores le maniement d’une épée. C’est normal, tu es encore bien jeune. Allons, quitte cette attitude. Je ne te veux aucun mal. Qui es-tu donc et où vas-tu ainsi ? – Je suis Fils de Roi et vais combattre l’enchanteur Iweret de Dodone ! – Je ne sais pas qui est cet Iweret dont tu parles, mais puisque tu es Fils de Roi, je t’invite dans ma demeure. On m’appelle Geoffroy de Liesse. Viens avec moi. Tu ne le regretteras pas, car je te donnerai nourriture et breuvages autant que tu voudras et je t’apprendrai à manier l’épée. »

Le fils du roi Ban suivit Geoffroy de Liesse jusqu’à son château qui se dressait sur un promontoire, devant un grand lac entouré de beaux arbres. Là, il fut accueilli avec amabilité et prévenance par les sœurs du cavalier, trois jeunes filles très belles qui s’empressèrent de le désarmer, de le faire baigner et de lui procurer des vêtements dignes de lui. Ils soupèrent en abondance et allèrent se coucher. Le lendemain, à la jeunesse du jour, Geoffroy dit à son hôte : « Puisque tu t’es reposé, il faut maintenant que je te donne des conseils sur la façon dont tu dois te servir de ton épée. Je pense que cela te sera utile si tu veux aller jusqu’au bout de ton projet, celui d’aller vaincre l’enchanteur Iweret, quel que soit celui-ci, car je n’ai jamais rien entendu dire à son sujet. »

Le fils du roi Ban était suffisamment raisonnable pour se rendre compte qu’il lui fallait beaucoup apprendre dans l’art du maniement des armes. Jusqu’alors, il n’avait fait que chasser au javelot et à la flèche et, s’il avait brisé des lances, c’était par jeu, sur un mannequin de bois et de paille. D’épée, il n’en avait jamais eu, à part celle que venait de lui remettre la Dame du Lac, et, du reste, il n’avait jamais engagé un combat contre un adversaire véritable. Geoffroy de Liesse lui apprit donc qu’on chassait avec des flèches, qu’on combattait à cheval avec une lance de frêne, ou avec une masse, et que, si l’on voulait se mesurer à l’épée, il était préférable de sauter à bas de son cheval et d’engager le fer sur ses deux jambes. Il se montra un parfait élève, à tel point que Geoffroy ne put cacher son admiration pour son courage et son habileté. L’élève, de son côté, ressentit une grande amitié pour son maître, et apprécia grandement la gentillesse de ses sœurs qui ne savaient que faire pour le choyer.

Étant demeuré trois semaines chez son hôte, il lui demanda congé. « Es-tu toujours décidé à vaincre l’enchanteur Iweret ? demanda celui-ci. – Plus que jamais ! répondit le jeune homme. D’ailleurs, j’en ai fait le serment à la Dame du Lac qui m’a nourri et élevé comme si j’étais son propre enfant. Je dois accomplir ce qu’elle m’a demandé de faire, et je ne peux me dérober. – J’admire ton courage, répondit Geoffroy de Liesse, et je ne peux que te recommander à Dieu. Si je t’ai rencontré, ce n’est pas par hasard. Je t’ai appris certaines choses que tu ne savais pas parce que je devais me trouver sur ton chemin un jour ou l’autre. Tout ce que j’attends de toi, c’est que tu te souviennes de Geoffroy de Liesse. » Le fils du roi Ban fut très ému quand il quitta son hôte. Il sauta sur son cheval et, sans se retourner, s’élança dans la forêt, gardant au fond de son cœur le regret de laisser derrière lui l’homme devenu son ami. Mais il devait poursuivre sa route et savait que rien ne pourrait l’arrêter dans cette course folle.

Il alla, à ce que dit le conte, sur un long chemin qui traversait une forêt vaste et sombre : Quand le soir tomba, il voulut trouver un gîte pour la nuit, et, comme il ne savait où aller, chercha une clairière afin de s’y abriter pendant les heures où le froid se fait sentir. Il suivit un sentier parsemé de ronces et d’ajoncs et déboucha dans une vallée où serpentait un torrent dont les eaux dévalaient de cascade en cascade. Il entendit du bruit et arrêta son cheval. Devant lui, dans un pré, deux hommes combattaient à pied, leurs épées dressées vers le ciel, comme de vrais champions. Mais l’histoire n’a pas oublié leurs noms : l’un s’appelait Kuraus au Cœur brave. Il venait du pays de Gagune où, par ses mérites, il avait acquis une indiscutable renommée. L’autre était nommé Orphilet le Beau, et lui aussi avait acquis la gloire en l’île de Bretagne pour défendre l’honneur de la femme qu’il aimait. Or, on disait aussi qu’Orphilet appartenait à cette compagnie que l’on nommait alors la Table Ronde.

Le fils du roi Ban descendit de sa monture et se dirigea vers les combattants. Quand il les vit si acharnés l’un contre l’autre, il ne put tenir plus longtemps et s’écria d’une voix forte : « Arrêtez ! Je m’étonne de la violence avec laquelle vous luttez ! Sur mon salut, je vous conjure de vous arrêter et de faire la paix entre vous ! Je vous avertis que si l’un de vous refuse de cesser le combat, l’autre me trouvera à son côté. J’ignore quel est l’objet de votre querelle, mais je ne peux supporter de voir deux braves guerriers se battre comme des chiens enragés ! »

Les deux hommes furent fort surpris de l’intervention du jeune homme. Ils le regardèrent avec étonnement, le voyant si jeune. Puis l’un d’eux déclara : « Tu as raison, mon garçon, nous ne sommes que deux fanfarons qui nous querellons pour des fadaises. Pour ma part, je ne veux plus me battre. Qui es-tu donc, toi qui viens nous séparer ? – Je suis Fils de Roi. – Eh bien, Fils de Roi, nous sommes tes serviteurs et nous allons jurer de nous réconcilier. » Alors ils lâchèrent leurs épées et tombèrent dans les bras l’un de l’autre. « Merci à toi, Fils de Roi ! Nous allions nous entre-tuer pour des motifs qui n’en valent pas la peine. » Le fils du roi Ban fut tout heureux de les voir réconciliés. Ils s’étendirent sur l’herbe verte et se mirent à parler. Les deux anciens adversaires expliquèrent qu’ils se battaient depuis plusieurs semaines pour savoir lequel des deux était le plus brave et pouvait prétendre au morceau du héros lors d’une assemblée que tenait le roi en ce pays-là(18). Comme chacun d’eux prétendait être le plus courageux, ils avaient décidé de se battre jusqu’à ce que l’un fût vaincu. « Mais, dirent-ils, nous savons maintenant que tu es plus courageux et plus généreux que nous. Lorsque tu viendras dans notre pays, c’est toi que nous reconnaîtrons comme digne de recevoir le morceau du héros ! »

Quand ils eurent longuement évoqué leurs aventures, Kuraus dit : « Il faudrait nous préoccuper d’un gîte pour passer la nuit, car nous avons besoin de nourriture et de repos. Je connais, non loin d’ici, un château où nous pourrons être accueillis. On nous procurera tout ce dont nous avons besoin. Mais je dois vous prévenir : l’hôte n’a pas bonne réputation, et l’on prétend qu’il traite cruellement certains de ceux qui passent la nuit chez lui. Sa femme est morte depuis longtemps, mais il a une fille, la plus charmante qu’on ait jamais vue sous le soleil. Il l’aime d’un amour tellement exclusif qu’il la retient dans sa forteresse et qu’il menace de mort tous ceux qui voudraient l’épouser ou en faire leur amie. Cet homme est un puissant forestier, d’une taille et, d’une force hors du commun. Je vous dis tout ce que je sais de lui : il se nomme Galagandreiz, et l’on appelle son château Moreiz(19).

Après s’être concertés, les trois compagnons décidèrent d’aller demander l’hospitalité à Galagandreiz, quelles que fussent les aventures désagréables qui pourraient leur arriver. Ils furent reçus de façon fort aimable par le forestier qui était effectivement un homme de taille gigantesque, aux sourcils très épais et à la chevelure très noire. Au cours du souper, ils furent servis par la main de la fille elle-même, qui était en effet parmi les plus belles que l’on eût pu rencontrer dans tout le pays. Elle avait l’œil clair, le teint blanc, les lèvres rouges, les cheveux aussi noirs que le plumage d’un corbeau. Alors qu’elle s’affairait à les servir, elle n’arrêtait pas de jauger du regard les trois jeunes gens, se demandant visiblement quel était le plus beau ou le plus courageux.

Ils eurent nourriture et boisson en abondance. Quand vint l’heure d’aller se coucher, ce fut Galagandreiz en personne qui conduisit ses hôtes dans une grande chambre où trois lits avaient été préparés. Puis, les ayant aidés à arranger leurs couvertures, il se retira après leur avoir recommandé de dormir sans tarder.

Mais alors qu’ils attendaient le sommeil en devisant calmement tous les trois, ils virent, dans la pénombre, la fille de Galagandreiz se glisser dans la chambre, silencieusement, comme si elle se savait en faute. Désirant savoir quelles étaient les manières de ces jeunes gens dont elle admirait fort la prestance, elle était tourmentée par la violente envie de partager la couche de l’un d’eux. Et ce désir l’oppressait si fort qu’elle était prête à toutes les audaces. Elle s’assit donc sur le lit d’Orphilet qui se trouvait le plus près de la porte, se pencha vers lui et lui murmura d’étranges paroles. Elle attendait, chuchota-t-elle, depuis si longtemps la venue d’un homme tel que lui. Bien souvent, elle l’avait vu en rêve et savait très bien que c’était lui qui devait faire son bonheur. Tout en parlant, elle se rapprochait de lui et entrouvrit la cape qu’elle portait sur sa chemise blanche. Mais Orphilet, n’appréciant guère qu’une femme s’offrît ainsi au premier venu, la repoussa avec rudesse, et la jeune fille faillit tomber sur le plancher.

Elle ne se découragea pas pour autant. Allant cette fois vers le lit de Kuraus, qui se trouvait au milieu, entre ses deux compagnons, elle laissa choir sa cape et s’allongea, le corps frémissant de désir, à ses côtés, glissant à son oreille : « Un guerrier qui désire acquérir de grands honneurs ne doit jamais avoir le cœur faible avec une femme et ne jamais refuser ce qu’elle offre. Je sais qu’un homme ne peut pas être un grand guerrier s’il n’est pas un grand amoureux. Or, je peux te dire sans mensonge qu’on m’a informée que ta virilité est sans égale. Prouve donc ce qu’on raconte sur toi, assouvis ton ardeur sur moi et en moi, aime sans retenue une belle fille qui ne demande qu’à être aimée. Si tu trouves plaisir en une femme qui est prête à toutes les exigences de son amant, alors je serai bien récompensée d’une longue attente, je le sais. Mon père m’a interdit de prendre mari ou amant, car il pense qu’il ne pourrait pas vivre sans moi. Mais je veux me dispenser d’obéir à ses ordres. D’ailleurs, il n’en saura rien ; aussi fais ta volonté. » De plus en plus dévorée par le désir, la fille se montrait de plus en plus pressante. Mais Kuraus, l’ayant laissée parler, demeura insensible à ses avances. Il le lui dit, précisant qu’elle n’avait rien à espérer de lui. « Décidément, dit-elle alors, ta réputation est bien usurpée, et je sais maintenant que tout ce qu’on m’a raconté n’était que mensonge. »

Dans son lit, le fils du roi Ban avait entendu toutes ces paroles. Il n’avait jamais partagé le lit d’une femme et prenait ces propos pour plaisanteries. Mais la fille commençait à se sentir humiliée d’être ainsi repoussée par des hommes qu’elle sollicitait avec une telle ardeur. Elle vint donc vers lui et ôta sa chemise, se glissant toute nue contre son corps. Le jeune homme sursauta et dit : « Fille, puisses-tu rester en paix avec Dieu. Je te l’avoue, je ne connais rien de l’amour, mais, pour rien au monde, je ne voudrais te causer de peine. » Il la prit dans ses bras et la couvrit de baisers et, comme la fille était experte à ce jeu, ils connurent ensemble le plus grand bonheur jamais vécu par deux amants. Quant à ses compagnons, ils n’apprécièrent guère la démonstration, tout en essayant d’y prêter le moins d’attention possible. La fille du forestier et le fils du roi Ban, quant à eux, furent remplis de la joie et de la plénitude de leur ardeur et jamais femme ne passa plus belle nuit aux côtés d’un homme. Cependant, le jeune homme ne put oublier qu’elle n’était venue à lui qu’après s’être offerte d’abord à ses deux camarades.

Tous finirent par s’endormir alors que l’aube commençait à poindre. C’est alors que Galagandreiz fit irruption dans la chambre, fou de colère. « Qui donc a pris ma fille ? » hurla-t-il, réveillant tout le monde en sursaut. La fille s’étant aussitôt cachée sous son amant, Galagandreiz bouscula tous les lits et finit par l’apercevoir. Furieux, il brandit un poignard et voulut en frapper le fils du roi Ban. Celui-ci esquiva le coup, se glissa hors du lit, prit son propre poignard et se dressa contre le forestier. Ainsi s’engagea une lutte sans merci, mais l’agilité du jeune homme eut bientôt raison de la force de Galagandreiz qui s’effondra mort, percé de toutes parts. Ainsi périt le forestier qui ne voulait pas que sa fille eût un mari ou un amant, et qui la retenait de force dans sa demeure.

Cependant, le bruit de la lutte avait attiré tous les habitants du château. Ils arrivèrent en foule dans la chambre et virent leur maître inanimé et baignant dans son sang. Aussitôt, ils se réjouirent et l’un d’eux dit au fils du roi Ban : « Jeune étranger, tu nous as rendu un fier service, car Galagandreiz était un maître cruel qui abusait de nous et nous terrorisait par sa brutalité. Sois béni pour nous avoir ainsi débarrassés de lui. Sois notre seigneur et nous te rendrons hommage comme il se doit pour un valeureux jeune homme ! » C’est ainsi que le fils du roi Ban eut autorité sur le château de Moreiz et reçut l’hommage de tous ses habitants. Toutes les nuits, il couchait avec la jeune femme pour le plus grand plaisir de l’un et de l’autre. Quant à Kuraus et Orphilet, ils furent traités magnifiquement, comme ses hôtes privilégiés, jusqu’au jour où ils prirent congé et s’éloignèrent ensemble vers de nouvelles aventures.

Un matin, à la pointe du jour, le fils du roi Ban s’en était allé à la chasse. S’étant enfoncé dans la forêt, tout à coup, une grande tristesse s’empara de lui. « Par Dieu tout-puissant, se dit-il, je suis indigne de la confiance que la Dame du Lac a placée en moi ! Je me laisse aller à une vie de mollesse et de plaisir alors que j’ai juré d’accomplir une mission. Je dois délivrer le frère de la Dame et vaincre le maudit enchanteur Iweret ! Je le ferai quoi qu’il puisse m’arriver ! » Et, sans plus tarder, il partit au galop, tournant résolument le dos à la forteresse de Moreiz.

Au-delà de la forêt se trouvait une grande plaine arrosée de nombreux ruisseaux. Il continua son chemin et aperçut une belle cité resplendissante dans le soleil, avec des remparts hauts et puissants. Et, derrière ces murailles, il y avait une forteresse en pierre blanche, avec une tour dont le toit était d’ardoise fine. La porte de la cité était ouverte et le fils du roi Ban pénétra à l’intérieur, désireux de savoir quel était ce lieu et si l’on connaissait l’enchanteur Iweret. Il s’engagea dans une rue et se trouva près de la porte de la forteresse. Là, il vit une fille très belle qui montait un cheval dont les ornements brillaient comme un miroir. Le cheval était sans défaut, blanc comme la neige, sauf une épaule qui était rouge. Elle sortait du château et le jeune homme ne put s’empêcher de l’admirer. Mais elle disparut au détour d’une rue.

Comme il restait frappé par cette fugitive apparition de la beauté, une foule hurlante s’avança vers lui, manifestant une grande colère, comme si tous les habitants de la ville s’étaient brusquement rassemblés pour l’agresser. Ils lui criaient des injures et le menaçaient de leurs poignards. Le fils du roi Ban tenta en vain de saisir son épée pour se défendre, mais ils étaient trop nombreux et le pressèrent de telle sorte qu’il fut bientôt saisi par de nombreuses mains sans pouvoir aucunement se débattre. Alors qu’il pensait être bientôt tué, un ordre bref retentit, et la foule s’écarta soudainement. C’était la fille au cheval blanc et rouge qui ordonnait qu’on cessât de harceler le nouvel arrivant qui ne devait pas connaître les coutumes du pays.

Quelque peu interloqué, mais ne craignant plus pour sa vie, le fils du roi Ban se laissa emmener vers la forteresse. Là, sans lui fournir aucune explication, on l’enferma dans une sombre tour où il demeura jusqu’au jour. Alors, il vit entrer la merveilleuse fille entrevue à la porte de la forteresse et qui lui avait, semble-t-il, sauvé la vie en l’arrachant à la foule en fureur. Il la salua aimablement, et elle lui dit : « Étranger, ne sois pas courroucé par ce qui t’est arrivé. Tu ne pouvais savoir qu’il est interdit d’entrer dans notre ville avec ses armes. Ici, nous vivons en paix depuis bien des années et nous ne voulons pas que des guerriers armés risquent de troubler notre quiétude. Si tu avais laissé ton épée et ta lance à la porte de la ville, tu aurais été accueilli avec les plus grands égards, car nous sommes toujours honorés lorsqu’un voyageur vient nous rendre visite. On t’aurait grandement salué et tu aurais chevauché à travers les rues, clamant bien haut ton amour pour la paix, portant un rameau d’olivier dans la main droite et ton casque dans la main gauche. Ainsi aurais-tu été reçu par mon oncle, le fier Linier, gouverneur de cette ville qu’on appelle Limors(20). C’est ici que je suis née et que je réside, dans le calme et la joie, au milieu de gens qui ne demandent qu’à s’entraider les uns les autres. Sache que mon nom est Ade(21) et que je suis fille de la sœur de Linier. »

Pendant qu’elle parlait, le fils du roi Ban ne cessait d’admirer la perfection du visage de la jeune femme et la prestance de son corps. Elle continua ainsi : « Dès que je t’ai vu, jeune étranger, mon cœur s’est troublé, et c’est par amour pour toi que je t’ai arraché à ceux qui voulaient te faire périr. Mais je ne peux rien contre nos lois, et c’est pourquoi tu as été enfermé dans cette tour. Cependant, je vais te révéler comment tu pourras te sauver : lorsqu’on viendra te tirer de cette prison, on te conduira dans un champ clos en dehors de la ville. Là, tu devras combattre un cruel géant qui n’a jamais fait de quartier à quiconque. Si tu réussis à le vaincre, deux lions affamés t’assailliront, mais si tu parviens à les maîtriser, mon oncle lui-même, le fier Linier, qui est le plus redoutable guerrier que l’on connaisse, bien qu’il soit le plus pacifique de tous les hommes de ce monde, t’affrontera. Et je t’avertis que c’est à mains nues, sans armes, que tu devras combattre. Si tu es vainqueur, je te donnerai mon amour et tout ce que je possède. » Ayant ainsi parlé, la belle Ade quitta la tour, plongeant le fils du roi Ban dans une étrange rêverie.

Le lendemain matin, on vint en effet le chercher et il fut conduit, sous bonne escorte, à travers les rues de la ville, jusqu’à un champ clos qui avait été aménagé sous les murailles. Là, il se trouva en présence d’un terrible géant armé d’une massue qui, sans plus attendre, se précipita sur lui. Le fils du roi Ban esquiva l’attaque, recula pour mieux sauter et frappa de toute la force de ses poings le crâne de son adversaire. À sa grande surprise, le géant vacilla et s’affala de tout son long pour ne plus bouger. Alors, il vit surgir les deux lions affamés qui rugissaient de contentement. Sans perdre son sang-froid, il bondit sur le dos du premier et mettant ses bras autour du cou de l’animal, il réussit à l’étouffer en quelques instants. Puis il fit de même avec le deuxième. La foule qui s’était pressée autour manifesta bruyamment sa joie de voir le jeune homme triompher aussi aisément des épreuves qu’il devait subir. Il n’en était pas pour autant au bout de ses peines, car le comte Linier, furieux de voir qu’il avait échappé au géant et aux lions, entrait à son tour en lice, sans armes, mais prêt à l’assommer de toute sa puissance quand il manifesterait la moindre défaillance.

Le combat fut rude et impétueux. Le comte Linier usait de tout son poids pour tenter de faire tomber le jeune homme ; mais celui-ci, grâce à sa souplesse et à son agilité, échappait à son adversaire chaque fois que ce dernier pensait le broyer entre ses bras puissants. Or, à force de tournoyer autour du comte, le fils du roi Ban finit par l’étourdir, ce qui lui permit finalement de l’assommer. Le comte s’écroula sur le sol et ne bougea plus. La foule se mit à hurler. Alors la belle Ade vint vers lui : « Tu es vainqueur, jeune étranger, et il avait été dit que lorsque le comte Linier serait vaincu dans un combat singulier, il perdrait toute autorité sur ce pays. C’est donc toi le maître, à présent. Dis-nous quel est ton nom. – Je suis Fils de Roi ! » répondit le jeune homme. Il y eut des acclamations dans la foule. « Eh bien, Fils de Roi, dit la belle Ade, tous les habitants de ce pays et moi-même, nous sommes entièrement à toi. » Et, le soir même, après la fête, le fils du roi Ban retrouva la belle dans son lit.

Mais au bout de quelques jours, rassasié de fêtes et de festins, la tristesse s’empara de nouveau de lui ; il songeait qu’il lui fallait vaincre l’enchanteur Iweret et délivrer le frère de la Dame du Lac. Le voyant l’âme en peine, Ade lui demanda quelle en était la raison. Il la lui donna. « Je ne connais pas l’enchanteur Iweret, dit-elle, ni le lieu où il réside, et je n’ai jamais entendu parler d’un homme du nom de Mabuz, ni d’une forteresse qui porte le nom de Chatelmor. Cependant, pour t’être agréable, je partirai avec toi et avec mon frère pour t’aider à mener à bien la mission qui t’a été confiée. »

Le lendemain matin, tous trois quittèrent la ville, montés sur de bons chevaux, et s’en allèrent dans la direction du soleil couchant. Pendant deux jours, ils chevauchèrent à travers forêts et vallées verdoyantes. Chaque fois qu’ils rencontraient des paysans dans les champs, ils s’informaient pour savoir si l’on connaissait l’enchanteur Iweret qui résidait dans la forteresse de Dodone, au milieu d’une forêt qu’on appelait Behforêt. Mais personne ne pouvait apporter la moindre réponse sur ce sujet. Et le fils du roi Ban commençait à se décourager.

Le lendemain matin, tous trois pénétrèrent en une grande plaine où tourbillonnaient des vents violents. Ils virent au milieu de cette plaine une grande forteresse très sombre et demandèrent à un bûcheron qui passait quel en était le nom : « C’est Chatelmor, répondit-il, mais quant à vous dire le nom de celui qui en est le maître, je ne peux le faire, car nous ne l’avons jamais vu et nous n’approchons jamais de cet endroit. On raconte que ce sont des diables qui y mènent grand bruit, et de fait, lorsque le vent vient de là, nous entendons des cris et des plaintes. Voilà pourquoi nous nous tenons à l’écart. » Ce que ne savait pas le bûcheron, c’est que Chatelmor(22) était la forteresse où résidait Mabuz, le frère de la Dame du Lac. Il ne savait pas non plus que, pour protéger Mabuz, qui était atteint de couardise par suite du sort jeté par Iweret, la Dame du Lac avait elle-même lancé un enchantement sur le château : quiconque y pénétrait sans y avoir été invité par Mabuz devenait immédiatement plus lâche et plus couard que le dernier des manants. Et plus celui qui y pénétrait indûment était courageux et vaillant, plus il devenait peureux et honteux. Ainsi Mabuz était-il protégé contre ses ennemis, car ceux-ci, à commencer par l’enchanteur Iweret en personne, se gardaient bien de vouloir en franchir les murailles.

Le fils du roi Ban et ses compagnons furent très intrigués par les paroles du bûcheron. Après en avoir discuté, ils décidèrent qu’ils iraient voir de plus près ce dont il s’agissait. Ils parvinrent aux abords immédiats de la forteresse. Tout était vide et désert aux alentours, comme si le sol avait été brûlé par un vent infernal. On n’y voyait ni prairie, ni bosquet : il n’y avait que des landes parsemées d’ajoncs griffus et d’herbes rases qui avaient peine à pousser. Dans la muraille, il n’y avait qu’une seule porte, et elle était gardée par deux sergents munis de piques. Le fils du roi Ban sentait bien qu’il y avait quelque chose d’étrange dans cette forteresse isolée au milieu des landes stériles. Il décida donc d’y pénétrer seul, recommandant à la belle Ade et à son frère d’attendre à l’extérieur et de lui venir en aide seulement si besoin en était. Alors, tenant son cheval par la bride, il s’avança vers la poterne.

Mais dès qu’il l’eut passée, il fut pris à partie par les deux sergents qui abaissèrent leurs piques vers lui et lui demandèrent de se rendre. Le fils du roi Ban se mit à trembler de peur. Sans hésiter, il tendit son épée et se désarma lui-même, implorant les sergents de ne pas lui faire de mal. Il se laissa emmener sans aucune résistance, et on l’entendit de loin implorer la clémence de ses gardiens. La belle Ade et son frère furent donc les spectateurs de cette scène ahurissante. Ade dit à son frère : « Ainsi j’ai donc donné mon amour à un lâche qui se rend sans condition, sans même tenter de se défendre, contre deux hommes d’armes qui tiennent leurs piques comme un vulgaire balai ! Honte sur moi de m’être livrée à un homme qui se prétend fils de roi et qui n’est que le pire de tous les manants ! » Sur ce, elle fit tourner bride à son cheval et, encourageant son frère à la suivre, elle s’éloigna au galop sans jeter un regard en arrière.

Cependant, le jeune homme était traîné à travers les rues. Chaque fois qu’il rencontrait quelqu’un, il se jetait à ses genoux et suppliait humblement qu’on lui laissât la vie sauve. Et les gens riaient de le voir si pleutre et déconfit. On le mena dans les souterrains du château, là où se trouvaient déjà un grand nombre de chevaliers qui se lamentaient et pleuraient. Quand il les entendit se plaindre ainsi de leur sort, le fils du roi Ban se mit à gémir encore plus fort que les autres, clamant qu’il se sentait en grand danger et que, si ses gardiens le voulaient bien, il serait leur valet pourvu qu’on le laissât en paix.

Quelques jours plus tard, un grand vacarme se fit entendre devant les murailles de Chatelmor. Une troupe de cavaliers venait d’arriver devant la poterne et s’y était arrêtée. Les hommes descendirent de leurs montures et se mirent à insulter les habitants de la forteresse. Parmi eux, se trouvait Iweret, le maudit enchanteur dont le sortilège avait rendu Mabuz le plus couard de tous les hommes en ce temps-là. Aussi venait-il très souvent provoquer sa victime et se moquer de sa lâcheté. Il prenait d’ailleurs grand soin de rester à l’écart, ne voulant point se risquer à proximité de la porte, de peur de tomber sous le coup de l’enchantement qui aurait fait de lui un aussi grand lâche que celui qu’il insultait. Quant à Mabuz, il se gardait bien de répondre à la provocation et de sortir de l’autre côté de la muraille, car il avait terriblement peur d’affronter Iweret.

Cependant, ce jour-là, Mabuz, qui avait observé le comportement du nouvel arrivé, se mit à réfléchir. Il se souvint alors que sa sœur lui avait prédit que lorsque viendrait à Chatelmor le plus couard de tous les hommes qu’il avait pu connaître, l’instant de sa délivrance approcherait. Il fit venir le fils du roi Ban, et quand celui-ci l’aperçut, il se jeta à ses pieds en sanglotant. « Calme-toi, étranger, dit Mabuz. Tu ne risques rien de ma part, sois-en assuré. » Mais le jeune homme continuait à se lamenter. « Dis-moi, reprit Mabuz, veux-tu combattre pour moi ? – Pitié, seigneur, répondit l’autre, accorde-moi ta grâce ! Jamais je ne pourrai combattre, car j’ai bien trop peur d’y perdre la vie ! » En l’entendant ainsi implorer pitié, Mabuz se décida à tenter une expérience.

Il ordonna à ses serviteurs d’habiller le prisonnier, de le vêtir de ses armes et de le faire sortir, avec son cheval, pour l’envoyer à la poursuite d’Iweret. Les serviteurs eurent bien du mal à exécuter les ordres de leur maître, car le jeune homme se débattait, se jetait continuellement à leurs genoux en leur demandant de l’épargner, et refusait même de garder son épée à sa ceinture. À la fin, insensibles à ses cris et à ses lamentations, ils le traînèrent de force jusqu’à la porte et le jetèrent dehors sans ménagement.

Or, dès qu’il se trouva de l’autre côté de la muraille, l’enchantement se dissipa et le fils du roi Ban se sentit redevenir lui-même. Tout honteux à la pensée de la lâcheté qu’il avait manifestée, il comprit que le moment d’accomplir le vœu de la Dame du Lac était arrivé. Il se redressa, sauta sur son cheval et se mit à galoper dans la direction de la troupe dans laquelle, il le savait, se trouvait l’enchanteur Iweret. L’ayant rattrapée avant qu’elle ne fût parvenue aux lisières de la forêt, il fondit sur ceux qui traînaient à l’arrière-garde et fit un grand carnage avec sa lance et son épée. Mais, pendant ce temps, le gros de la troupe avait disparu à travers les arbres. Comme la nuit tombait et qu’il était harassé, il s’égara dans un bois et se retrouva près d’un ermitage.

Un prêtre solitaire vivait là, se consacrant à la prière et à la méditation. Quand il vit le jeune homme à bout de forces et couvert de sueur, il l’invita à passer la nuit dans sa hutte, lui fournit une nourriture frugale mais réconfortante, et de l’eau en abondance. Quand le fils du roi Ban eut bu et mangé, et quand il se sentit reposé, il demanda à son hôte où il pourrait rencontrer l’enchanteur Iweret, car il voulait le provoquer en combat singulier. « Ce n’est certainement pas Dieu qui est toute sagesse qui t’inspire de telles folies ! répondit l’ermite. Si c’est pour cela que tu es venu ici, tu as perdu ton temps, et si tu persistes dans ton projet, tu y perdras sûrement la vie. Crois-moi, il y a mieux à faire en ce monde ! – Cela est mon affaire, reprit le jeune homme avec entêtement. Dis-moi seulement où se trouve Iweret ! » L’ermite répondit calmement : « Il est dans sa forteresse de Dodone. C’est un puissant château, bien protégé, pourvu de hautes murailles, bien situé, très haut au-dessus de la vallée, ingénieusement construit à l’intérieur comme à l’extérieur. Nul ne peut en franchir les enceintes, car en plus d’une nombreuse troupe d’hommes en armes qui veillent constamment, Iweret dispose de pouvoirs maléfiques. Mais je sais qu’à l’intérieur de cette forteresse il y a de belles salles décorées de splendides peintures, un sol pavé de marbre, des murs de pierres rouges et blanches, richement travaillées, avec des mosaïques incrustées d’or. L’enchanteur Iweret est un homme très habile qui a fait alliance avec les diables et qui terrorise tous les habitants du pays. » Le jeune homme réfléchit un instant. « Cela ne me fait pas peur, dit-il encore, mais qui est cet Iweret et quelle est son origine ? »

L’ermite répondit : « Je vais te le dire brièvement, surtout pour te prouver qu’il ne serait pas bon pour toi de t’attaquer à lui. Le seigneur Iweret descend d’une noble famille. C’est un très puissant prince. Il possède trois royaumes qu’il a acquis par héritage, et il ne viendrait l’idée à personne de les lui contester. Il n’a qu’un enfant, une fille qui porte le nom d’Iblis(23). C’est une très noble jeune fille et je peux t’assurer que je n’ai jamais entendu dire qu’il y eût une fille plus belle. Le seigneur Iweret a fait savoir que tous ceux qui convoiteraient sa fille devraient s’opposer à lui dans un combat à mort, sous un tilleul, dans le bois de Behforêt.

« Sous ce tilleul est une fontaine dont les eaux demeurent toujours froides même pendant les grandes chaleurs de l’été, et son eau s’écoule dans un bassin de marbre fin au bord duquel se dressent des statues de bronze et d’argent. Le tilleul reste vert toute l’année et nulle tempête ne peut en arracher les feuilles. Suspendue à cet arbre, se trouve une cymbale de bronze doré sur laquelle ceux qui désirent la fille et prouver leur valeur doivent frapper. Lorsque cette cymbale a été frappée trois fois, le seigneur Iweret survient, entièrement équipé pour le combat, et se mesure avec l’imprudent qui a osé violer le silence. Crois-moi, celui qui désire vraiment se mesurer à Iweret doit avoir beaucoup de chance, car l’année dernière et au début de celle-ci, le seigneur Iweret a tué de nombreux prétendants qui ont été enterrés là, sous le tilleul, à l’endroit où la mort les a frappés. – Où est donc cette fontaine ? demanda le fils du roi Ban. – Non loin d’ici, répondit l’ermite, même pas à un mile, en suivant ce sentier qui y mène tout droit. Mais si tu veux mon conseil, pars tout de suite dans la direction inverse et ne t’arrête pas avant d’avoir regagné ta propre demeure. En tout cas, sois sûr d’une chose : si tu persistes dans ton projet et si le seigneur Iweret te tue, tu n’auras jamais ma prière ni ma bénédiction. – Très bien, saint homme, dit le jeune homme. Tu as sans doute raison et j’implore ton pardon, car je ne vais pas suivre ton conseil. Écoute à ton tour mes paroles : quoi qu’il puisse m’arriver, je combattrai le valeureux Iweret, même si je dois en mourir. » L’ermite ne répondit rien, sachant bien que toute autre parole serait inutile. Il ne put quand même s’empêcher d’admirer la détermination du jeune étranger, et il lui donna sa bénédiction. Le fils du roi Ban se reposa alors toute la nuit dans la hutte et le matin, à l’aube, il prit congé de son hôte et se dirigea vers Behforêt.

Cette forêt était verte comme l’herbe au printemps et les feuilles ne jaunissaient jamais. Il y avait beaucoup d’arbres très denses qui portaient des fruits toute l’année, mûrs et savoureux, et aussi des fleurs de toutes les couleurs qui embaumaient l’air alentour. Tous ceux qui goûtaient de ces fruits et respiraient le parfum de ces fleurs étaient guéris de toute maladie ou de toute blessure, fût-elle la plus grave. Si quiconque en la traversant se sentait accablé de chagrin, il voyait miraculeusement sa peine se transformer en joie, s’évanouir comme par enchantement(24).

Quant à Iblis, la fille d’Iweret, c’était une belle fille sans défaut et dont la conduite était irréprochable. L’envie et la haine étaient des choses qu’elle ne connaissait pas. Sa bouche rose n’avait jamais prononcé que des paroles douces et aimables. On ne l’avait jamais vue chagrinée, bien qu’elle fût contrainte, par son père, de ne jamais quitter les limites de Dodone et de Behforêt. Elle vivait toujours dans l’espoir qu’un jour elle pourrait errer dans le vaste monde et découvrir d’autres beautés de la nature. Mais cela ne l’empêchait nullement d’honorer les hommes et les femmes qui étaient admis dans la forteresse de son père, où chacun jugeait qu’elle était la plus belle et la plus digne d’attention parmi toutes les femmes de son pays.

Or, ce matin-là, la belle Iblis s’était levée très tôt et s’en était allée, seule à travers les bois. Pendant la nuit, il lui était arrivé une chose extraordinaire : elle avait rêvé qu’elle marchait sur l’herbe de la prairie en direction du tilleul sous lequel se trouvait la fontaine. Alors, lui était apparu un jeune et noble guerrier dont l’allure était si exceptionnelle que son cœur, son esprit et ses sens en avaient été profondément troublés. Elle ne se rappelait plus exactement les détails de son rêve, mais elle savait en tout cas qu’il y avait eu un grand amour entre elle et ce jeune guerrier aux allures de héros. Son seul regret était de ne l’avoir pas connu plus tôt. La jeune fille s’était réveillée en sursaut, tourmentée par l’amour et le désir de rencontrer l’inconnu au visage si clair, au regard si intense. Elle s’était d’ailleurs dit aussitôt en elle-même : « Jamais je n’aurai d’autre époux ou d’autre amant que celui que j’ai vu en songe cette nuit. » Voilà pourquoi, ce matin-là, à la jeunesse du jour, elle avait décidé de porter ses pas dans la forêt pour aller vers le tilleul.

L’ayant atteint très vite, elle contempla son visage dans l’eau de la fontaine. Au même moment, arriva le fils du roi Ban. Il attacha son cheval à une branche du tilleul, jeta son bouclier sur le sol, saisit le marteau dans sa main et en frappa la cymbale si fort qu’elle résonna partout dans les bois et se fit entendre jusqu’à la forteresse de Dodone. Alors, il ôta son heaume et s’assit tranquillement sur l’herbe verte. Puis, après quelques instants de méditation, il s’en alla vers la fontaine. Quelle ne fut pas sa surprise quand il découvrit la plus belle fille qu’il eût jamais vue ! Ébloui par l’éclat de son teint et la profondeur de son regard, il ne put prononcer une seule parole. Quant à la belle Iblis, elle faillit s’évanouir en reconnaissant le jeune homme entrevu dans son rêve. Tous deux restèrent un long moment immobiles, face à face, se regardant sans oser se parler. À la fin, n’y tenant plus, Iblis se décida à rompre le silence. « Jeune étranger, dit-elle, pourquoi as-tu frappé la cymbale ? – Parce que je veux provoquer Iweret en combat singulier ! » répondit-il.

Et, s’arrachant à la contemplation de la fille, le fils du roi Ban saisit une deuxième fois le marteau et en frappa la cymbale. Le bruit fut encore plus violent et se répercuta longuement à travers la forêt. Alors, la belle Iblis sentit ses genoux se dérober sous elle. « Prends garde, dit-elle, il ne faut pas que tu provoques ainsi le terrible Iweret. Il va te tuer ! – Peu importe, je dois accomplir mon devoir, répondit le jeune homme. Et, d’abord, qui es-tu, jeune fille au regard d’ange ? – Je suis Iblis, la fille d’Iweret, le seigneur de Dodone, contre lequel tu veux combattre. » Le fils du roi Ban se mit à rire : « Je comprends, dit-il, tu voudrais que j’épargne ton père et tu cherches à me détourner de mon projet ! – Non, ce n’est pas du tout cela ! s’écria la jeune fille d’un ton désespéré. C’est toi que je veux sauver, car jusqu’à présent mon père n’a jamais été vaincu ! Il dispose de pouvoirs magiques et il agit de telle sorte que tous ceux qui se mesurent à lui perdent la raison et s’exposent à ses coups mortels ! – Eh bien, jeune fille, ce sera donc tant pis pour moi, car je ne peux pas abandonner ce que j’ai promis à la Dame du Lac, celle qui m’a nourri, élevé, éduqué alors que je n’étais qu’un enfant trouvé ! » À ces mots, la belle Iblis se tordit les mains et essaya de trouver des paroles susceptibles de faire renoncer le jeune homme à son projet. « Mon cœur est entièrement tourné vers toi, dit-elle, et je ne peux pas lutter contre lui. Aussi longtemps que je vivrai, je t’aimerai. Emmène-moi avec toi loin d’ici ! – Si je faisais ce que tu dis, je serais déshonoré », répondit-il. Et, saisissant le marteau, il frappa la cymbale pour la troisième fois.

Iweret ne fut pas long à arriver. Monté sur un magnifique coursier de couleur noire, bardé de fer, avec sa lance et toutes ses armes prêtes pour le combat, il manifesta sa fureur en lançant des imprécations sauvages contre l’audacieux qui osait ainsi le défier et prétendait lui enlever sa fille. Parvenu dans la clairière, il aperçut le fils du roi Ban debout près de la fontaine et demanda d’une voix forte : « Qui a frappé trois fois cette cymbale ? – Moi », répondit simplement le jeune homme. La voix d’Iweret devint plus rauque : « Pourquoi as-tu agi ainsi, jeune présomptueux ? – J’y étais obligé ! – Tu es bien jeune pour te mesurer à moi. Cependant, acceptes-tu l’aventure ? – Oui, je le veux, assurément, et rien ne pourra me faire changer de décision ! – Mais, reprit Iweret, tu n’es pas capable de me défier au combat ! – Je le peux, s’entêta le jeune homme. – Qu’espères-tu donc gagner ici ? demanda Iweret. – Une belle femme et ton royaume ! » répondit froidement le fils du roi Ban. Iweret s’esclaffa grossièrement. « Alors, en garde ! et défends-toi si tu le peux ! »

Le fils du roi Ban monta en selle, remit son heaume, et recula jusqu’aux limites de la clairière. Les deux adversaires abaissèrent leurs lances. Le combat fut cruel. Ils luttèrent longuement et fort bien, chacun comprenant qu’il devait vaincre à tout prix avant que l’autre ne pût le tuer. Mais, contrairement à ce qu’il pensait, Iweret se rendit vite compte que la bataille ne serait pas facile à gagner. « Jusqu’à présent, se disait-il, je croyais combattre un enfant, mais je m’aperçois que c’est un homme. Néanmoins, il faudra qu’il paye très cher pour la femme et le royaume, et il en obtiendra de la peine pour le restant de ses jours ! » Leur rage guerrière cependant redoubla, car chacun d’eux voulait en terminer rapidement avec l’autre avant de s’épuiser dans des escarmouches inutiles. Enfin, Iweret reçut un tel coup de lance à travers le corps qu’il tomba comme une masse de son cheval et s’affala lourdement sur le sol. Aussitôt, le fils du roi Ban sauta de son coursier et, avec une agilité déconcertante, ne laissant pas à son adversaire le temps de se relever, il brandit son épée et, d’un seul coup, lui trancha la tête. C’en était désormais fini de l’enchanteur Iweret. La Dame du Lac était vengée et son frère Mabuz délivré de l’enchantement qui faisait de lui un lâche. Le fils du roi Ban reprit un instant son souffle. Il avait accompli sa mission et savait qu’il allait bientôt connaître son nom et ses origines.

Alors, il pensa à la fille du vaincu et se précipita à l’endroit où il l’avait laissée. La belle était allongée sur l’herbe, près de la fontaine, évanouie depuis le début du combat. Il se débarrassa de ses armes, se pencha vers la jeune fille et lui souleva la tête avant de verser sur son visage de l’eau de la fontaine. Elle rouvrit les yeux et aperçut le jeune homme. « Dieu soit loué ! soupira-t-elle, c’est toi ! » Et elle se mit à pleurer. Il essaya de la réconforter du mieux qu’il put et lui dit : « Jeune fille, fais-moi part de ton sentiment : m’aimes-tu vraiment assez pour supporter celui qui vient de tuer ton père ? Ai-je mérité de t’avoir comme épouse ou comme amie ? » Pour toute réponse, elle glissa ses bras autour du cou du vainqueur, puis brusquement, eut un tremblement, suppliant celui qu’elle aimait de l’emmener loin du tilleul, redoutant la colère des hommes de son père.

Ainsi fit le fils du roi Ban. Il souleva la belle Iblis et la mit en croupe sur son cheval ; puis il se dirigea sur le sentier, vers la lisière du bois. À Dodone, cependant, lorsque les hommes d’Iweret apprirent la mort de leur maître, ils manifestèrent tous leur joie d’être débarrassés d’un homme cruel et maléfique qui méprisait les pauvres et rançonnait les riches. Ils se rassemblèrent et partirent à la recherche du vainqueur, afin de lui rendre hommage et de prononcer le serment qu’ils devaient à leur nouveau seigneur. Ils rencontrèrent bientôt le héros et la belle Iblis. Mais quand ils demandèrent quel était le nom de celui qui avait triomphé d’Iweret, ils furent fort déçus d’entendre le jeune homme leur répondre simplement : « Je suis Fils de Roi ! »

C’est alors que s’avança vers eux une jeune fille très belle, vêtue d’une longue robe blanche et montée sur une mule toute blanche elle aussi. Elle piqua droit vers le fils du roi Ban, et celui-ci ne fut pas long à la reconnaître : c’était Saraïde, l’une des suivantes de la Dame du Lac en laquelle cette dernière avait mis toute sa confiance. Le jeune homme alla à sa rencontre et l’aida à descendre de sa monture. Puis, il la prit par les mains et lui souhaita la bienvenue en son nom et au nom de la fille d’Iweret, l’unique héritière des domaines de Dodone. Alors Saraïde prit la parole et dit d’une voix forte, de façon à ce que tout le monde l’entendît : « Seigneurs, écoutez-moi bien. Je viens ici de la part de ma maîtresse, la Dame du Lac, la meilleure Dame du monde, qui réside au fond d’une grande forêt. Vous vous posez des questions à propos de celui qui a triomphé de votre seigneur Iweret. Quand vous lui avez demandé son nom, il n’a pu que répondre : « Je suis Fils de Roi. » Chez ma Dame, on l’appelait jusqu’ici « Beau Trouvé », et il est exact qu’il ne connaît pas son nom. Ma Dame l’a recueilli, nourri, élevé, éduqué, et elle a voulu le mettre à l’épreuve. Elle a voulu que ce « Beau Trouvé » gagne son nom par ses seuls mérites. C’est chose faite aujourd’hui, et je peux dire qui il est : vous avez devant vous Lancelot du Lac, fils du roi Ban de Bénoïc. Et vous avez la preuve qu’il était un « Beau Trouvé ». Il a toujours été, sans le savoir, parce que son cœur parlait pour lui, un « Fils de Roi ». Ainsi l’a voulu ma maîtresse, la Dame du Lac. Ma mission, faire reconnaître celui qui était destiné à réaliser d’innombrables exploits, est accomplie ! »

Apprenant que le vainqueur d’Iweret était le fils du roi Ban de Bénoïc qu’on disait mort depuis de longues années, les anciens vassaux de l’enchanteur se réjouirent grandement. Ils vinrent l’un après l’autre prononcer leur serment devant Lancelot et la belle Iblis. Et, cette nuit-là, après la grande fête donnée dans la forteresse de Dodone, Lancelot s’endormit dans les bras d’Iblis. On enterra discrètement l’enchanteur sous le tilleul, parmi ceux qu’il avait tués, et on se hâta de l’oublier.

Le lendemain, Saraïde vint prendre congé de celui qu’elle avait connu tout enfant et à qui elle venait de révéler qu’il était réellement le fils d’un roi et l’héritier du beau royaume de Bénoïc. Lancelot, très ému, ne savait que dire. Alors Saraïde le prit à part et lui parla à voix basse : « Beau Trouvé, dit-elle, car pour moi, tu seras toujours cet enfant que ma Dame a ramené un jour en le serrant contre son sein et dont elle nous a dit qu’il serait le plus valeureux chevalier du monde. Beau Trouvé, répéta-t-elle avec mélancolie, ton sourire nous a procuré de grandes joies lorsque, le soir, nous allions te bercer en te chantant des chansons d’autrefois. Mais il faut que je te révèle autre chose encore. Ma maîtresse, la Dame du Lac, m’a demandé de te dire que tu es Lancelot, fils du roi Ban de Bénoïc. C’est ainsi que tu seras connu désormais, parce que tu es digne de porter la lance pour la gloire du royaume de Bretagne. Et tu seras aussi « du Lac » pour que les générations futures se souviennent que tu as été élevé et éduqué dans un palais merveilleux caché au reste du monde par un lac mystérieux. Sache donc que c’est le prophète Merlin qui a enseigné à ma Dame ces choses que je te révèle aujourd’hui : tu as accompli la première mission que ma Dame t’a confiée, mais tu en auras d’autres à accomplir pour le bien de tous. Et c’est ce Merlin qui a voulu que tu sois élevé par ma Dame afin qu’elle fasse de toi un homme sans peur et sans reproche, capable de déjouer tous les pièges des enchanteurs maléfiques et de dénouer les écheveaux subtils tressés par les êtres diaboliques qui envahissent le monde. Tu es celui qui doit apporter au monde la lumière qu’il attend et qui sommeille au fond des cavernes et des ravins. Tu es un être de lumière, Lancelot, et tu dois combattre les forces des ténèbres qui se présentent à toi. Ce ne sera pas toujours facile et, bien souvent, tu sombreras dans le désespoir parce que tu auras le sentiment que le chemin que tu suis s’arrête au bord d’un précipice. Ne perds jamais courage, Lancelot du Lac, même si ta vie est parsemée d’épreuves et de souffrances. Car tu es le dernier rejeton d’un lignage dépositaire d’un terrible secret. Ce secret, un jour, tu l’apprendras aussi mais il ne m’appartient pas de te le dire. Sois toi-même, Lancelot, avec tous tes défauts et tes qualités. »

Saraïde s’arrêta de parler. Elle avait les yeux humides et elle tremblait. Lancelot lui-même était saisi par l’émotion. « Saraïde, dit-il enfin, que de reconnaissance je te dois, et que de bienfaits m’a procurés ta maîtresse, la Dame du Lac, celle qui m’a servi de mère quand j’étais un enfant en péril de mort ! – Ce n’est rien, dit Saraïde, tout cela était inscrit dans le grand livre des Destinées, et Merlin l’avait prédit depuis longtemps. Mais il faut que tu saches encore une dernière chose, fils de roi, quelque chose que tous les autres, sinon la Dame du Lac et moi-même, ignoreront à jamais : lorsque ton père et ta mère t’ont fait baptiser, ils t’ont donné le nom de Galaad. Mais ce n’est pas ainsi qu’on doit te connaître. Tu es Galaad, c’est certain, mais seulement pour toi, car tu ne dois révéler à personne ce nom secret. Si l’on savait ce nom, on s’emparerait de toi. C’est pourquoi tu dois le cacher à tous ceux qui t’entourent(25). Tu es Lancelot du Lac, et c’est ton nom de gloire. – Je ferai comme tu dis et j’obéirai à la Dame du Lac », dit encore Lancelot. Saraïde posa un baiser sur son front et murmura : « Dès que tu le pourras, viens trouver ma Dame. Elle a encore bien des choses à te dire. » Et sans ajouter une parole, sans se retourner, Saraïde monta sur sa mule et s’en alla.

Lancelot demeura quelques semaines en compagnie de la belle Iblis et organisa les trois royaumes du défunt Iweret pour la plus grande satisfaction de tous ses vassaux. Mais il n’oubliait pas que la Dame du Lac l’attendait. Aussi obtint-il son congé d’Iblis qui le regarda partir avec mélancolie. Il s’en alla droit devant lui, sûr de retrouver le chemin qui menait au lac de Diane sous lequel il avait passé son enfance et son adolescence. Heureux de retrouver celle qu’il avait si longtemps considérée comme sa véritable mère, il chanta tout au long de sa route les chansons que les compagnes de la Dame lui avaient fredonnées lorsqu’il s’endormait le soir dans le palais féerique où tout était transparent comme le cristal. Mais, en débouchant soudainement dans une plaine, reconnaissant la forteresse de Pluris, à proximité de laquelle un nain s’était moqué de lui et dans laquelle il n’avait pu pénétrer, il se souvint d’avoir alors juré de se venger de l’affront qu’il avait subi.

Il s’élança donc résolument vers la forteresse et en fit le tour au galop. Il n’y avait qu’une seule porte, et elle était fermée. Il s’arrêta devant le pont-levis. « Y a-t-il quelqu’un ? » s’écria-t-il avec colère. Au bout d’un moment, il vit la herse se lever. La porte s’ouvrit et une jeune fille vêtue de noir apparut. « Que veux-tu donc, étranger ? demanda-t-elle. – Je réclame l’hospitalité dans cette forteresse, dit Lancelot. Je suis un voyageur égaré et je voudrais trouver un endroit pour passer la nuit. – C’est impossible, répondit la jeune fille. Cette forteresse appartient à ma Dame, la reine de Pluris, et elle interdit l’entrée de son domaine à tout homme, à moins qu’il ne consente à combattre cent guerriers en combat singulier. – Eh bien, soit ! dit Lancelot, je suis prêt à combattre cent guerriers, mais je veux entrer dans cette forteresse ! – Reviens demain matin », dit la jeune fille. Et elle rentra à l’intérieur, la porte se refermant sur elle.

Lancelot s’en alla dormir au pied d’un arbre, à la lisière de la forêt. Le matin, à la pointe du jour, il alla se désaltérer à une fontaine qui jaillissait entre les racines d’un chêne et revint vers la forteresse de Pluris. Il aperçut, sur le pré, devant les murailles, une centaine de chevaliers qui l’attendaient, armés de pied en cap, et sur le sommet de la muraille, autant de femmes qui étaient installées, sans doute pour voir comment se déroulerait le combat. Il ne se découragea pas pour autant, entra dans le champ clos qui avait été préparé et provoqua le premier homme qui se trouvait devant lui. Au bout de quelques passes, il le renversa. Et il fit de même avec tous ceux qui se présentèrent. Les derniers ne se battirent même pas : ils mirent pied à terre devant Lancelot et déclarèrent qu’ils le reconnaissaient comme vainqueur.

Alors les portes de la forteresse s’ouvrirent toutes grandes, et la reine de Pluris en personne vint féliciter Lancelot de la victoire qu’il venait d’obtenir. Elle était accompagnée de cent femmes, toutes plus belles les unes que les autres, et qui étaient les amies des chevaliers qu’il venait de combattre. La reine de Pluris l’invita courtoisement à entrer dans son domaine, et elle le conduisit elle-même dans la grande salle où un festin avait été préparé. Il eut en abondance mets et boissons et il fut l’objet de mille attentions de la part de toutes les jeunes femmes présentes. Car il n’y avait plus d’hommes à l’intérieur de la forteresse, en dehors du nain qui s’était moqué de lui et qui semblait commander le service.

Le soir tombait quand le fils du roi Ban demanda à prendre congé de la reine de Pluris. Alors, avec un étrange sourire, la reine lui dit : « Il est hors de question que tu partes. Un homme qui entre dans la forteresse de Pluris ne doit jamais plus en sortir, sauf pour la défendre contre des ennemis. Tu dois demeurer ici. D’ailleurs, par ta bravoure, tu as gagné le droit d’être mon époux, et tu ne dois pas déroger à la coutume qui est établie depuis longtemps : tout homme qui a réussi à vaincre cent chevaliers doit épouser la reine de Pluris. » Fort contrarié, Lancelot comprit qu’il ne pourrait s’en aller que par ruse. Aussi, comme la reine de Pluris était fort belle, il déclara qu’il acceptait volontiers de l’épouser. Et, cette nuit-là, il dormit avec la reine de Pluris.

Lancelot demeura de longues semaines dans la forteresse, auprès de la reine, choyé par toutes les femmes de ceux qu’il avait vaincus et qui étaient toutes amoureuses de lui. Chaque jour, elles chantaient de suaves mélodies, lui offraient des breuvages enivrants qui lui faisaient peu à peu oublier qui il était. La vie était douce dans la forteresse de Pluris, et Lancelot n’avait aucun regret de ceux qu’il avait laissés derrière lui. Et la reine de Pluris était si attirante, avec ses cheveux noirs noués en fines tresses, sa bouche vermeille, ses yeux très sombres et son corps couleur de neige.

Un jour, cependant, comme il se promenait sur les remparts en compagnie de la reine, il aperçut une troupe de cavaliers qui traversaient la plaine et qui vinrent s’arrêter devant la porte de la forteresse. Là, ils menèrent grand bruit et lancèrent des pierres sur la muraille, comme pour les provoquer. À cette vue, le sang de Lancelot se mit à bouillonner. « Reine, dit-il, accorde-moi la permission de reprendre mes armes et d’aller chasser ces intrus ! – Certes, bel ami, ces gens m’offensent et il serait souhaitable de leur donner une bonne leçon. Va, je te prie, et pour l’amour de moi, conduis-toi en héros comme tu l’as déjà fait ! »

Lancelot se hâta et revêtit ses armes. On lui amena son cheval et on ouvrit les portes. Il bondit hors de la forteresse et se dirigea vers les cavaliers. Mais au lieu de les combattre, il les salua haut et fort, leur demandant la permission de les accompagner. Toute la troupe s’ébranla et disparut à l’horizon, au grand désespoir de la reine de Pluris. Et quand Lancelot fut dans la forêt, il prit congé de ses nouveaux amis et s’en alla seul vers le domaine de la Dame du Lac(26).