39.
CAO-BANG, 1ER octobre. Charton a mis en place le dispositif qui lui permettra de faire sauter la ville entière dès qu’il recevra l’ordre d’évacuation. Cet ordre, il le reçoit dans la soirée : l’abandon de Cao-Bang est prévu pour le lendemain, 3 octobre à minuit.
Par radio, Charton hurle sa désapprobation. Il est absurde de fixer une date précise ; l’évacuation ne doit avoir lieu qu’en fonction des conditions atmosphériques ; l’appui de l’aviation et donc un temps clair sont, selon lui, la seule chance de succès.
La réponse est non : le 3 octobre à minuit, pas une seconde avant, pas une après. D’ailleurs la colonne Lepage progresse sans incident, elle a établi sa jonction avec le B. E. P. Dong-Khé n’est pas tombé, mais c’est une question d’heures.
« Dans ce cas, réplique Charton, que Lepage vienne m’attendre au kilomètre 22, au-delà de Nam-Nang, et non au kilomètre 28 comme il est prévu. Je vais être encombré de quinze cents civils, des malades, des blessés, des femmes enceintes, des enfants. »
Pour cela encore, c’est non ! La jonction se fera au kilomètre 28. On se demande ce que peut bien redouter Charton le baroudeur. Comment peut-il penser que les viets commettraient la folie de s’attaquer à une force aussi considérable que ce rassemblement du 3e Étranger du B. E. P. et d’un régiment de Tirailleurs marocains ?
Le 2 octobre à midi, Charton commence à faire sauter la ville. Avec un mélange d’amertume et d’excitation, les légionnaires incendient, anéantissent, saccagent, pillent, gonflent leurs sacs de tout ce qui peut_ se manger ou se boire.
Les civils sont prévenus. Ceux qui veulent suivre la Légion ne seront pas abandonnés. Les autres peuvent rester et attendre l’armée du Viet-minh. Personne n’opte pour la seconde solution et un invraisemblable troupeau humain se présente aux portes de la ville. Tous cherchent à confectionner les plus invraisemblables moyens de transport pour tenter de sauver les étranges bric-à-brac qui constituent leurs seules richesses.
À minuit, encadré par la troupe, l’interminable rassemblement s’ébranle, tandis que jusqu’à l’aube, en présence du colonel, une compagnie entière achève la destruction, faisant exploser les mines qui avaient été disposées.
Enfin, ne laissant derrière eux que ruines et cendres, les derniers légionnaires quittent Cao-Bang.
Il ne pleut pas. Mais le ciel est bas, l’intervention éventuelle de l’aviation est donc impossible. Il ne reste qu’à marcher et à attendre le miracle, le rendez-vous sauveur du kilomètre 28.
La première journée se passe sans incidents ; au crépuscule les éléments de tête ont parcouru seize kilomètres, mais la masse humaine s’étend sur plus de trois. Charton ordonne une halte pour la nuit. Lentement, il longe en jeep le vulnérable ruban que forme sur la route ce gigantesque caravansérail. Le moral de tous est excellent. Aucun des civils ne se plaint. Ils ont une confiance absolue en leur escorte. L’ordre et la discipline des légionnaires, le calme des hommes, l’assurance des officiers dégagent une étonnante impression de puissance.
Il est vraisemblable que les deux hommes les plus inquiets, sont Charton et son adjoint le commandant Forget. D’autant que Forget, commandant le 3e bataillon, est handicapé par une blessure récente, il marche avec difficulté.
Charton reste toute la nuit à portée de son poste-radio. Il cherche en vain un contact avec la colonne Lepage qui ne devrait se trouver qu’à douze kilomètres devant eux. Pas de réponse. Charton redoute le pire. Vers trois heures du matin, sa radio parvient à capter Lang-Son, mais l’échange est presque inaudible. Il en filtre néanmoins quelques paroles rassurantes : pour Lepage tout va très bien ; il sera sans aucun doute au rendez-vous du kilomètre 28 ; s’il ne répond pas c’est qu’il n’est pas à l’écoute ; il n’y a pas lieu de s’inquiéter.
Un instant Charton se demande s’il ne traverse pas une crise de défaitisme provoquée par l’évacuation de sa forteresse, et si, finalement, tout ne va pas se passer comme prévu. Comme il le souhaite, le brave colonel Charton, qui prie Dieu pour tous ces civils qui font preuve envers lui d’une confiance aveugle !
À l’arrière, une section a reçu l’ordre du commandant Forget, de fermer la marche. C’est la section « balai ». Elle a pour mission de ramasser tout ce qui traîne. Quoi qu’il arrive, ces six légionnaires doivent demeurer les derniers sur la route. Cette section – séparée du bataillon par la horde désordonnée des civils – ne possède comme tout contact avec ses chefs qu’un émetteur-récepteur d’une portée maximum de cinq kilomètres. Pour ce travail ingrat et périlleux, Forget a choisi des hommes sûrs, des hommes de fer. Le sergent Eric Kress assume le commandement. C’est un Allemand solide et froid, le caporal-chef Chris Snolaerts, Hongrois, est chargé des transmissions. Les deux gradés sont secondés par Anton Zavriew, Tchécoslovaque, Hugo Maggioli, Italien, Felipe Castera Espagnol et Fernand Govin, un Français de Lyon.
De ces sanglants combats d’octobre 1950, sur la R. C. 4, on est parvenu à reconstituer le déroulement hallucinant à l’aide des rapports des quelques officiers, sous-officiers et hommes qui survécurent. Les historiens militaires ont cherché à évaluer la responsabilité des uns ou des autres, à établir les raisons de la catastrophe, à savoir surtout si, une fois le plan « Thérèse » entré en action, il aurait pu connaître un aboutissement moins tragique. Mais on a souvent oublié qu’au-delà des chefs qui déjà ne comprenaient pas grand-chose à la succession d’ordres et de contrordres dont ils étaient assaillis, il y avait les hommes qui, eux, comprenaient encore moins où on voulait en venir.
Des hommes totalement ignorants de la stratégie et de la manœuvre, qui ne pouvaient ni prévoir ni discerner, tant les mouvements qui leur étaient imposés étaient illogiques. Alors, ils suivaient, obéissaient, se battaient, mouraient sans savoir pourquoi, sans jamais deviner dans quelle direction se trouvait le salut, ou même l’espoir.
Dans cette nuit du 3 au 4 octobre, on n’en était pas encore là. La journée avait été calme et paisible. Les quelques coups de feu que la colonne avait essuyés, tirés depuis les crêtes, étaient plutôt rassurants. Ils prouvaient que les viets, embusqués dans la jungle, ne se sentaient pas en mesure d’attaquer et se contentaient de quelques tirs de harcèlement.
Dans la nuit, la section « balai » a installé son camp à quelques mètres en retrait de la R. C. 4. Le sergent Kress veille à ce qu’aucun de ses hommes n’abuse de l’alcool que l’on possède à profusion. Les six légionnaires cassent la croûte en plaisantant. Ensuite, Maggioli, le Rital, s’adresse au sous-officier :
« Si tu m’y autorisais, sergent, j’irais bien tirer un petit coup, histoire de me remonter le moral. Les putes ne sont pas à cent mètres, j’ai repéré le troupeau tout à l’heure dans une côte.
– Ça, c’est une idée, approuve Govin, le Lyonnais. Je t’accompagne. »
Kress hausse les épaules, indifférent, avant de répondre :
« Si vous avez le cœur à ça, moi, j’ai rien à en foutre ! Si vous remarquez quelque chose sur la route, signalez-le-moi, je vous donne une demi-heure. »
Les deux légionnaires ont à peine disparu dans l’obscurité que le P. C. du commandant Forget appelle. Snolaerts écoute, attentif. Les autres ne réussissent à capter que le grésillement incompréhensible et nasillard qui s’échappe du récepteur. Kress interroge le radio du regard, Snolaerts lui répond d’un vague signe indifférent, puis reprend dans son micro :
« Tout va bien, mon commandant. Le sergent vient d’envoyer deux hommes en reconnaissance. Faut-il vous rappeler à leur retour ? (Après un temps, il ajoute :) Parfait, mon commandant, à vos ordres. (S’adressant à Kress, il poursuit :) Tout est calme, chez eux aussi, on n’appelle qu’en cas d’incident. »
Les quatre hommes s’allongent, la tête reposant sur leurs sacs, leurs képis sur le visage pour se protéger des moustiques. Vingt minutes plus tard, ils sont rejoints par Maggioli et Govin qui adoptent, en silence, la même attitude. Sans bouger, à travers son képi, Kress déclare :
« Govin, tu prends la garde pour deux heures. Maggioli te relaiera, après ce sera Zavriew.
– Et merde ! Proteste Govin, qui néanmoins se saisit d’un fusil mitrailleur et va se poster en contrebas à quelques mètres de la route.
– Dites donc, vous êtes rapides, interroge Castera.
– Ne m’en parle pas, grogne l’Italien en allumant une cigarette fripée. Elles n’ont rien voulu savoir, les salopes. Elles prétendent qu’elles sont en vacances. »
Quelques grognements de satisfaction amusés se font entendre sous les képis des quatre légionnaires somnolents.
« Les Chinoises, elles auraient marché, poursuit amèrement Maggioli, mais c’est-cette putain de salope d’Aïcha qui leur a bourré le mou. Elle fait du syndicalisme, cette mauresque de mes fesses ! Elle est arrivée à les convaincre toutes, que si elles commençaient, ça n’arrêterait plus et que très vite elles n’auraient plus la force de suivre la colonne.
– Dans un sens, elle n’a pas tort, fait remarquer le sergent. Si on apprend dans le bataillon qu’elles ont ouvert leur commerce, elles n’ont plus qu’à se préparer à faire la R. C. 4 à quatre pattes.
– D’accord, sergent, mais cette charogne d’Arabe n’avait pas besoin de m’insulter.
– Ah ! Parce qu’elle ne s’est pas contentée de vous jeter dehors ! En plus, elle vous a chambrés.
– Tu parles ! Elle m’a dit : « Vous avez qu’à vous « niquer entre vous. »
– On n’a pourtant pas entendu de coup de feu ! Tu vieillis, Hugo !
– Je lui ai foutu une baffe, je crois qu’on est fâchés. »
Le 4 octobre, à cinq heures du matin, Forget prévient que l’on se remet en marche. Kress fait passer l’ordre qui se transmet le long de l’interminable convoi humain. La chenille géante reprend son allure traînarde. Les premiers passent Nam-Nang déserté, vers dix heures. Les éléments de tête ont recueilli quelques rares civils supplémentaires au passage.
Deux heures plus tard, la section « balai » Kress vient juste de sortir de Nam-Nang à son tour lorsque – imprévu – c’est l’arrêt.
Par radio, Kress interroge. On lui répond :
« On attend des instructions, on vous préviendra. Restez à l’écoute. »
Les ordres se font attendre trois quarts d’heure. Enfin, le contact reprend. Snolaerts réclame, par geste, un papier et un crayon. Sans lâcher l’écoute, avec une application d’élève studieux, il écrit, son papier froissé disposé en équilibre sur le genou. Enfin, il répond :
« Bien compris. Question – Unité – Alpha – Nord – Gala – Quang. Loi – Idée – Est – Taxi – Liet – Quang – Liet – Terminé.
– Qu’est-ce que c’est que cette salade ? interroge Kress.
– Il paraît que Charton et Forget cherchent une piste du nom de Quang-Liet qui doit se trouver dans le secteur, sur la droite de la route. Ils nous demandent de remonter le long des civils et de les questionner pour savoir si quelqu’un la connaît. De leur côté, ils envoient deux gus qui interrogent les Chinois de tête en descendant vers nous :
– Une piste ? Qu’est-ce qu’ils veulent en foutre ? »
Snolaerts tend le micro.
« Si ça t’intéresse, sergent, tu le leur demandes. Moi, je fais que transmettre, c’est mon boulot.
– Oh ! Ça va ! Bon, j’y vais avec Govin. Il faut commencer par trouver un interprète : neuf sur dix de ces Chinois ne parlent pas un mot de français.
– Les putes…
– Évidemment, les putes ; au moins elles vont servir à quelque chose, et c’est pour ça que j’y vais en personne. »
La présence du sergent n’était pas superflue. Il faut convaincre Aïcha que si on lui enlève quelques instants l’une de ses « protégées » c’est pour un motif noble, que ça n’est pas pour « niquer », comme elle s’acharne à se le faire jurer.
La petite Annamite qui suit les deux légionnaires parle un français parfait, et en nach, elle sait se faire comprendre. Le long de la colonne, elle ne cesse d’interroger : « Qui connaît la piste de Quang-Liet ? » Il faut plus d’une heure de recherches avant qu’un vieillard réagisse à la question. Il engage avec la prostituée un long palabre incompréhensible, avant qu’elle ne traduise :
« Il connaît Quang-Liet. C’est une ancienne piste qui mène à That-Khé par le village de Lan-Haï, mais il dit que personne ne passe plus par là depuis des années.
– Demande-lui s’il saurait reconnaître l’endroit. »
Le vieillard est affirmatif. Il fut un temps où il se rendait souvent à Lan-Haï par la piste.
Les deux légionnaires se trouvent plus près de la queue de la colonne que de sa tête. Ils décident de redescendre et de contacter le P. C. par radio. Ils emmènent avec eux le vieillard et déposent la putain au passage.
Le commandant Forget est prévenu. Un quart d’heure plus tard il arrive en jeep, accompagné de son chauffeur et d’un interprète. De nouveau le vieillard est interrogé, puis il est invité à prendre place dans la jeep qui disparaît dans un nuage de poussière, remontant la colonne.
Forget, nerveux, a à peine répondu aux questions de la section arrière.
« Et voilà, déclare Kress, pour les explications on repassera !
– Tu crois qu’ils ont l’intention de nous faire prendre cette piste ? interroge Maggioli.
– S’ils la cherchent avec tellement d’insistance c’est sûrement pas pour aller y cueillir des fraises. »
Kress a sorti de son képi une carte imprégnée d’humidité et de sueur, il l’étudié attentivement avant d’annoncer :
« Le nom de Quang-Liet ne figure pas sur la carte, mais la piste doit être ce trait blanc pointillé qui conduit à Lan-Haï et qui poursuit sur That-Khé.
– Putain ! En pleine jungle ! Ils sont malades, ou quoi ? lance Govin. Ils cherchent à éviter Dong-Khé comme si on l’avait pas repris.
– Qui t’a dit qu’on l’avait repris, Dong-Khé ? Radio-bambou ? »
Ce que les hommes appellent radio-bambou, ce sont les nouvelles contradictoires qui courent de popotes en secrétariats, et qui arrivent jusqu’à eux amplifiées et déformées. Pourtant, radio-bambou reste leur seule source d’information.
« Si on n’a pas repris Dong-Khé, c’est que les viets y sont encore ! Et alors, je me demande ce qu’on fout là ! reprend Govin.
– D’après ce que je crois comprendre, on contourne par cette fameuse piste.
– On contourne mon cul ! Tu t’imagines les viets à Dong-Khé nous laissant manœuvrer avec ce ramassis de clochards qu’on traîne avec nous !
– Maintenant, ta gueule ! tranche le sergent. On nous a demandé de marcher les derniers et de suivre. Pour le reste, c’est Charton que ça regarde. Et sur les grandes idées que tu as dans la tête, il doit lui aussi avoir une opinion. »
Pour les légionnaires, c’était la seule chose à faire. S’en remettre aveuglément à l’expérience de Charton. Admettre qu’en tête le Dieu invincible prenait pour eux les décisions qui les sauveraient. Ils pouvaient tous se dire : « Peut-être ne comprenons-nous rien, mais Charton et Forget savent ce qu’ils font. »
Hélas ! La situation de Charton et de Forget était, depuis midi, pire que celle de leurs hommes. Car eux ne pouvaient plus compter sur personne. Ils venaient de recevoir de Lang-Son un message dramatique. Les prédictions les plus pessimistes de Charton se voyaient confirmées, et bien au-delà !
Non seulement Lepage et le B. E. P. avaient échoué dans leur tentative pour reprendre Dong-Khé, mais ils s’étaient vu contraints de fuir à l’ouest dans la jungle où ils se trouvaient harcelés de toute part. Ironie cruelle, c’était la colonne de secours qui désespérément réclamait de l’aide…
À l’arrière, c’est vers seize heures que la section Kress reçoit des instructions. On a trouvé la piste. Ou du moins ce que la végétation luxuriante a laissé de la piste abandonnée. Les ordres pour la position arrière changent. Kress et ses cinq légionnaires resteront les derniers, mais on largue tout. On ne conserve que deux jours de vivres, les armes légères et les munitions ; tout le reste doit être détruit. On fait sauter les véhicules, l’artillerie, on met le feu aux « trésors » des Chinois, mais l’ordre le plus atroce, le plus démoralisant, tombe en dernier. Kress prend lui-même l’écoute pour se le faire confirmer par le commandant Forget :
« Vous abandonnez les traînards ! Pas question de perdre une minute. Vous ne demeurez en position arrière qu’afin que le P. C. vous informe de sa vitesse de progression. Cette vitesse, vous devez la respecter. Passez devant tous ceux qui ne pourront pas suivre. »
Écœuré, Kress rend à Snolaerts le récepteur et marmonne entre ses dents :
« On va se farcir le boulot le plus dégueulasse du bataillon. On a devant nous près de deux mille civils, les trois quarts ne tiendront pas le coup, et nous sommes chargés de les contempler, sachant que nous les abandonnons à une mort certaine.
– Ils peuvent pas essayer de retourner à Cao-Bang, sergent ? interroge Castera.
– Ils se feraient massacrer sans pitié jusqu’au dernier, et ils le savent. Jamais le Viet-minh ne leur pardonnerait d’avoir tenté de nous suivre. Non, la seule chose que nous pourrions faire pour eux, ce serait de leur foutre une balle dans la tête au passage, ça leur éviterait un long supplice.
– Ils vont essayer de suivre. Dans un cas comme celui-ci ils puiseront sûrement en eux des forces insoupçonnées.
– Et les femmes enceintes ? Et les gosses ? Et les vieillards ? Tu penses qu’ils vont marcher à la cadence de Charton et de Forget ? »
Les quatre premières heures, tout le monde suit sans peine. La raison en est simple, la progression est d’une extrême lenteur, car, tandis que l’arrière se trouve encore sur la R. C. 4, l’avant a dû s’engager sur la piste qu’il faut « ouvrir ».
Vers quinze heures, la section « balai » quitte la route à son tour, et les six légionnaires évaluent, en experts, le travail des hommes de tête. Ils ont dû couper des lianes, de grosses branches, déblayer un enchevêtrement touffu de végétation pour arriver à découvrir les vestiges de la piste qu’ils doivent s’efforcer de reconstituer en furetant comme des chiens de chasse. Kress remarque :
« Si ça continue à cette lenteur, on aura personne à abandonner. » Hélas ! du P. C. arrive un appel. « Nous venons de découvrir un arroyo presque à sec qui longe la piste, on avance dans son cours sans difficulté. Vitesse approximative : quarante mètres-minute ; respectez-la. »
Il est environ dix-sept heures. Personne ne sait si une halte est prévue pour la nuit. La hauteur et la densité des arbres tropicaux sont telles qu’il fait déjà excessivement sombre. Kress envoie en avant Govin et Zavriew.
« Remontez sur cent mètres. Faites activer le mouvement, tâchez de leur expliquer qu’il ne faut qu’ils s’arrêtent sous aucun prétexte. »
Les deux hommes obéissent, mais leur action est inutile. La file a accéléré d’elle-même. Certains des civils qui avaient cherché à conserver quelques affaires personnelles comprennent et abandonnent tout. La piste est rapidement jonchée de petits balluchons.
Puis, avant même que la section de queue n’atteigne le cours d’eau, elle aperçoit le premier vieillard qui renonce. Il est assis adossé contre un arbre, vaincu, résigné, épuisé. Au passage des derniers légionnaires il fait un signe des deux doigts de la main, réclamant une cigarette. Maggioli lui tend son paquet entier. Le vieillard fait le geste de craquer une allumette, Maggioli n’a que son briquet, il le sort et le donne au vieux Tonkinois en haussant les épaules. Puis il reprend sa marche, les dents serrées.
Ce n’était que le premier… Très rapidement, des vieux, des femmes s’effondrent sur la piste et sont dépassés par la section de queue, impuissante, lorsque Zavriew aperçoit une femme enceinte qui peine désespérément, portant sur son dos un bébé de deux ou trois ans et qui se fait remonter par le courant humain ; il demande :
« Si je porte ton gosse, tu pourras marcher ? »
Elle acquiesce d’un signe de tête. Le légionnaire saisit le bambin et l’installe sur ses épaules. Kress intervient :
« Tu connais les ordres.
– Essaie ; de m’en empêcher », lance Zavriew.
Kress ne répond pas ; du reste, deux heures plus tard, les six légionnaires sont chacun chargés d’un enfant.
La nuit est presque tombée quand la section de queue arrive au cours d’eau. Sur la berge, un légionnaire du bataillon est appuyé contre un arbre. Il n’a conservé aucune arme apparente.
« Qu’est-ce qui t’arrive ? interroge Kress.
– Cheville pétée, sergent ! La poisse, un faux mouvement.
– On n’a pas pu te brancarder ? »
Un sourire amer se dessine sur le visage de l’homme.
« Il paraît que la colonne de secours est en train de se faire couper en rondelles, il faut courir.
– Tu n’as besoin de rien ? »
Sans cesser de sourire, le légionnaire répond :
« J’ai tout ce qu’il me faut… »
Il ouvre sa main, découvrant une grenade.
« Tu as de la gnôle ?
– J’en ai pas besoin, je crois en Dieu. Allez, ne vous retardez pas, les gars, et attention où vous mettez les pieds. »
Dans l’arroyo, ils ont de l’eau jusqu’aux chevilles. La sensation est plutôt agréable mais la ronde des moustiques est infernale, et les six légionnaires encombrés de leurs armes et des gosses ne disposent d’aucune liberté de mouvement pour écraser les insectes qui les harcèlent, sur les joues et la nuque.
La désespérante vision de ceux qui abdiquent et qui sont de plus en plus nombreux soulève le cœur des six hommes de la section Kress. Tous les vingt ou trente mètres, sur les berges, les traînards sont affalés par petits groupes de deux ou trois. Ils se sont assemblés pour ne pas mourir seuls. Un vieillard d’apparence placide s’est assis dans l’arroyo. En approchant, les légionnaires s’aperçoivent qu’il s’est ouvert les veines du poignet et qu’il laisse son sang se répandre dans l’eau boueuse dans laquelle il a plongé son bras…