37.
CAO-BANG, 16 septembre. Dong-Khé signale par radio une attaque massive d’artillerie. Depuis les crêtes, l’ennemi tire sur le poste situé dans une cuvette. Les 5e et 6e compagnies du 3e Étranger réclament l’appui de l’aviation. Hélas ! le ciel est bouché, et en cette saison, une éclaircie improbable. De Cao-Bang, Charton appelle Constans à Lang-Son.
« Dong-Khé est pilonné par des armes lourdes. Les capitaines Vollaire et Allioux réclament de l’aide. Que dois-je faire ?
– Tu ne bouges pas, ce n’est qu’un tir de harcèlement.
– Et si c’était l’attaque ?
– Alors, tu n’y peux rien. »
C’est vrai. Au point où en sont les choses, si le tir d’artillerie dirigé contre Dong-Khé annonce une offensive d’envergure, l’appui que peut apporter Cao-Bang est insignifiant. Et puis, n’est-ce pas précisément ce qu’attend l’ennemi ? Le 3e bataillon de Légion, renforcé de six cents tirailleurs et thabors marocains, est pratiquement invulnérable tant qu’il est retranché dans Cao-Bang. Mais s’il en sort, il devient une proie pour les rebelles qui sont maintenant concentrés par Bo-Doï entiers dans la jungle. Charton ne peut que demeurer au central radio et attendre impuissant, les appels de plus en plus désespérés des deux cent cinquante assiégés de Dong-Khé.
Dans la nuit du 16 au 17, Charton ne peut plus rester inactif. Malgré les ordres formels qu’il a reçus de Constans, il décide d’envoyer une compagnie de légionnaires qui partira à pied. Ordre est donné à son chef de rebrousser chemin sans chercher à intervenir, s’il s’agit d’une importante opération ennemie. Les mots exacts du colonel sont :
« Si vous tombez sur du dur, taillez-vous sans tirer un coup de feu. Pas d’héroïsme gratuit, nous n’en n’avons plus les moyens. »
Il y a trente et un kilomètres entre Cao-Bang et Dong-Khé. À l’aube, la compagnie de marche en a parcouru quinze. À Xao-Bang, un ultime message des assiégés vient de tomber.
« Le poste est en ruine, nous ne sommes plus qu’une trentaine de survivants, les viets descendent des montagnes, ils sont des milliers au coude à coude. »
Puis, brusquement, le contact est coupé.
Charton se précipite. Il part lui-même au volant de sa jeep. Seuls trois légionnaires l’accompagnent. En moins d’une heure, il rattrape la compagnie de marche et lui ordonne de faire demi-tour, puis, écœuré, il regagne Cao-Bang.
Les trente survivants de Dong-Khé parviendront à tenir encore seize heures. Dans la nuit du 17 au 18, le poste est en feu, il ne reste que dix-neuf hommes valides et trois cents cartouches qu’ils se partagent. Alors ils se séparent en trois groupes pour tenter de gagner la jungle et de glisser entre les mailles serrées du filet tendu par les viets.
À la date du 18 septembre, le poste de Dong-Khé sera déclaré pris par l’ennemi. Le 23, neuf légionnaires en loques, harassés, affamés et assoiffés, arrivent aux avant-postes de That-Khé. Ils constituent tout ce qui reste des 5e et 6e compagnies du 2e bataillon du 3eÉtranger.
Le colonel Charton avait eu raison : les viets ont coupé la R. C. 4 en deux.
Le 1er juillet 1948, au camp de Khamisis dans l’Oranais avait été constitué le premier corps de légionnaires parachutistes. Un jeune officier en avait pris le commandement, le capitaine Segretain. Le 24 octobre, à Mers-El-Kébir, le 1er bataillon Étranger de Parachutistes – le B. E. P. – embarquait sur le Pasteur à destination de l’Extrême-Orient. Le 12 novembre, il arrivait en baie d’Along ; le 15, il s’implantait à Gia-Lam dans la région d’Hanoï.
À dater de ce jour, le B. E. P. mène dans la guerre d’Indochine une ronde infernale. Il est de tous les coups durs, il est l’ange gardien des unités en péril, le pompier du Tonkin en feu. Les légionnaires parachutistes sautent sur les terrains les plus invraisemblables, quelles que soient les conditions atmosphériques. Ils atterrissent dans les situations les plus confuses, quel que soit le rapport des forces en présence. Ne connaissant pas de répit, astreint à un entraînement sans relâche, le B. E. P. est devenu le fer de lance de la Légion, une arme redoutable et efficace dont on use comme si elle pouvait résoudre tous les problèmes.
Le 17 septembre 1950, la poignée de survivants de Dong-Khé résiste encore quand Hanoï alerte le B. E. P. À seize heures, quatre Dakota délabrés embarquent la 1re compagnie. Un officier accompagne la première vague, le capitaine Jeanpierre. La seconde est placée sous le commandement du lieutenant Faulque. Ce sont deux hommes d’acier au palmarès déjà impressionnant.
Parmi les sous-officiers se trouve un grand sergent-chef yougoslave qui a pris le nom de Zorro. Il est chef de stick de son avion. Par routine, il vérifie le harnachement de ses légionnaires avant qu’ils ne se hissent dans l’appareil. Chaque Dakota est prévu pour larguer dix-huit parachutistes, ce jour-là ils sont vingt-quatre qui se serrent sur les banquettes de fer parallèles. Ils ne savent pas où on va les faire sauter, mais cela leur est indifférent. Le seul renseignement qui leur est communiqué, avant une opération, c’est s’ils doivent atterrir en pleine confusion ou sur des positions tenues par les forces amies. Les plus curieux (et ils sont rares) s’enquièrent parfois du temps de vol ; pour le reste, ils ont des chefs, ils s’en remettent à eux.
Aujourd’hui l’objectif est une position tenue par les Français. Temps de vol approximatif : une demi-heure ; c’est une promenade. Le ciel est bouché, les vieux avions sont secoués durement. À plusieurs reprises, les hommes sont soulevés de leurs sièges lorsque des trous d’air font ballotter l’appareil trop brutalement. La lumière rouge s’allume. Les hommes se lèvent et accrochent leurs sangles au long câble qui traverse la carlingue. Quelques-uns jettent leur cigarette qu’ils écrasent du pied sur la tôle usée.
Zorro se tient courbé, il doit sauter le premier, ses deux mains accrochent le haut de la porte. À l’extérieur, ses doigts sont frappés par le vent et la pluie fine. Il a l’œil rivé sur la lumière rouge. Quand c’est l’autre qui s’allume – la verte – il tire sur ses bras et lance sa jambe droite en avant, puis il prend dans le vide une position de fœtus. Il sent le claquement des sangles sur ses épaules, puis c’est le silence total.
Les légionnaires ont été largués à cent cinquante mètres, la terre se rapproche très rapidement. Le terrain est mou, aucun d’eux ne se blesse à l’atterrissage. Les autres Dakota les survolent et lâchent leurs compagnons tandis que les hommes de la première vague se regroupent après avoir sommairement plié leurs parachutes.
Le 18 septembre un communiqué laconique suit celui qui annonce la chute de Dong-Khé :
« Le 1er B. E. P. a sauté sur That-Khé en renfort, il a sans incident occupé les positions qui lui ont été réparties. »
Entre Cao-Bang et Lang-Son, les pions sont sur place : Dong-Khé, l’armée de Giap ; à That-Khé, l’élite de la Légion, le B. E. P.
À Cao-Bang, le moral du colonel Charton, ébranlé par la chute de Dong-Khé, va être soumis, à quarante-huit heures d’intervalle, à une succession d’émotions contradictoires.
Il reçoit d’abord la visite du commandant en chef du Corps expéditionnaire, le général Carpentier, qui arrive par avion, sans préavis. Le général visite les installations, félicite, fait preuve d’optimisme et d’assurance, admet l’invulnérabilité de la ville, assure qu’il n’est pas question de l’évacuer. Cao-Bang va rester un poste-hérisson au bout de la R. C. 4. C’est le plan que, depuis plus d’un an, préconise Charton. Le colonel respire, on lui a fait confiance.
L’avion du général Carpentier n’a pas encore retrouvé son altitude de croisière que déjà Charton rassure ses subordonnés et la population civile. Pour tous, c’est un immense espoir, Cao-Bang demeure la sécurité.
Le colonel Charton passe deux nuits paisibles. Il ignore absolument que de Lang-Son vient de se déclencher l’opération « Thérèse », dont le but final est l’évacuation définitive de Cao-Bang.
La visite du général Carpentier n’était destinée qu’à l’endormir. On savait que Charton était obstinément opposé au plan que l’on mettait sur pied, qu’il lutterait par tous les moyens pour faire revenir ses chefs sur leur décision et surtout qu’il n’accepterait jamais ce qu’on attendait de lui : quitter Cao-Bang, furtivement, abandonnant à l’ennemi non seulement tout ce que la Légion y avait bâti, mais encore ses armes lourdes et ses dépôts de munitions.
Pour contraindre Charton il n’y avait qu’un moyen, le prévenir seulement quelques heures avant, lui intimant un ordre formel auquel il serait obligé d’obtempérer sans perdre une minute et sans avoir le temps de faire preuve de la moindre initiative.
On se méfie tellement de Charton et de ses réactions qu’on décide de lui envoyer un second général pour lui confirmer les rassurantes déclarations de Carpentier.
Le général Alessandri, commandant du Tonkin, atteint Cao-Bang quarante heures après Carpentier, il est chargé de la même mission. Mais au dernier moment, Alessandri ne peut s’y résoudre, l’homme l’emporte sur le soldat, l’amitié et l’estime qu’il porte à Charton, sur le respect de la discipline militaire. Dans le bureau du colonel, il avoue à l’officier de Légion que de Lang-Son est déjà partie une colonne destinée à venir à sa rencontre sur la R. C. 4, que dans quelques jours il recevra ordre de se mettre en route avec son effectif au complet et d’évacuer Cao-Bang avec la plus grande discrétion.
Charton est médusé, mais surtout il s’indigne, car il sait ce projet irréalisable.
« Mon général, répond-il, comment peuvent-ils penser que seize cents soldats et autant de civils pourraient se glisser sur cette voie unique en y passant inaperçus ? Même au plus profond de la nuit ? Ce n’est pas seulement honteux, c’est absurde. Les viets seront au courant de notre départ avant même que le premier homme n’ait mis les pieds sur la R. C. 4 !
– Bien sûr, Charton, mais ce que le haut-commandement redoute c’est qu’ils soient prévenus plusieurs jours à l’avance – par exemple par une destruction minutieuse des installations –, et qu’ils profitent de ce laps de temps pour préparer des embuscades contre vous.
– Mais ces embuscades, il y a des mois qu’elles sont tendues ! La R. C. 4 n’est qu’une gigantesque embuscade qui s’étend sur cent seize kilomètres ! Et ça ne changera rien qu’ils apprennent notre évacuation quatre jours, quatre heures, ou quatre minutes avant qu’elle ne se produise.
– Ce sont les ordres, Charton, je n’y peux rien.
– Et Dong-Khé qui se trouve maintenant entre leurs mains ? Je suis censé le reprendre au passage ?
– La colonne montante reprendra Dong-Khé.
– Qu’est-ce au juste que cette colonne montante ?
– Des troupes d’élite. Trois thabors et le 8e Régiment de Tirailleurs marocains qui seront renforcés du 1er B. E. P. à That-Khé. Ils sont sous le commandement d’un artilleur, le colonel Lepage.
– Et où sommes-nous censés nous rejoindre ?
– Quelque part entre Dong-Khé et Nam-Nang, je n’en sais pas davantage. Vous recevrez des ordres en temps utile, je viens de désobéir en vous avertissant. »
Charton comprend l’accablement du général Alessandri. Le petit Corse volontaire et tenace est exténué, vidé par des mois de luttes morales, des mois durant lesquels il a combattu avec un acharnement têtu… pour en arriver à être contraint de venir chuchoter dans l’oreille d’un subalterne le plan qu’il désapprouve, le plan contre lequel il s’est toujours insurgé et qu’on lui a donné l’ordre, de taire. Tristement, Alessandri se laisse accompagner comme un automate jusqu’à son avion. Il semble ne demeurer en lui qu’une consolation, le sentiment d’avoir accompli, en prévenant Charton, son devoir d’homme, si ce n’est-celui de soldat.
Pour Charton, l’espoir réside ailleurs. Il est dans cet artilleur inconnu et dans ces Nord-Africains, ce colonel Lepage, qui doit au passage reprendre Dong-Khé, pour venir à sa rencontre, probablement à son secours.