30.

 

 

 

À BAN-CAO, le massacre de la R. C. 4 ne change pas grand-chose à la vie. Seules, les sorties se font moins fréquentes et moins lointaines, mais le poste peut-être ravitaillé par parachutage et les avions légers peuvent emprunter sa piste d’atterrissage.

Les bastions moins importants supportent plus difficilement le resserrement de l’étau viet ; ils commencent à se trouver dans un tel état d’isolement et de dénuement que leurs occupants sont souvent contraints de se contenter quotidiennement d’une poignée de riz et d’une tasse de thé léger. Les légionnaires sont en loques ou vivent pratiquement nus. Certains restent cinq ou six mois sans recevoir le moindre appui extérieur.

En revanche, Cao-Bang est devenu un gigantesque lupanar, la forteresse du bout du monde bouillonne d’une fiévreuse excitation. Les bistrots, les bordels, les maisons de jeux, ne désemplissent pas. Les légionnaires qui occupent la ville-hérisson savent qu’ils sont les habitants d’une citée irréelle ; Cao-Bang n’est qu’un mirage éphémère dont ils cherchent à tirer le maximum de jouissances. Pour les groupes de passage, l’exaltation est encore plus intense. Venus de postes lointains ou isolés, les permissionnaires se jettent désespérément dans quelques jours de détente ; après des mois d’exil, ils ont économisé des sommes considérables ; ils ont peur de ne pas avoir le temps d’en dépenser l’intégralité. Enfin, il y a les convoyeurs de la R. C. 4. Lorsqu’ils arrivent, ils peuvent considérer comme un miracle d’être en vie et ils savent que le lendemain ou le surlendemain ils devront repartir. Alors tous ces hommes se déchaînent furieusement et plongent avec une frénésie sauvage dans ce cirque géant composé de morts en sursis.

Les autorités légionnaires ferment les yeux. Un officier qui était alors basé à Cao-Bang m’a dit :

« Imaginez Pigalle, à Paris, San-Paoli à Hambourg, Soho à Londres, s’il était établi, de façon incontestable, que la fin du monde surviendrait la semaine suivante. Imaginez ce qui se passerait dans ces lieux, et vous aurez une vision objective de ce qu’était Cao-Bang à cette époque. L’antichambre de l’enfer… »

Dans son bureau du Quartier Général du 3eÉtranger à Cao-Bang, le sous-lieutenant Benoît tourne en rond comme un fauve en cage. Il est attaché au secrétariat de l’état-major, ce qui, dans un régiment de Légion étrangère, ne constitue pas une sinécure : en plus des risques qui sont sensiblement les mêmes que ceux des autres combattants, le jeune officier est astreint à un ingrat labeur de paperasserie et de classement d’archives, avec toutes les responsabilités que comporte ce genre de besogne.

Ce matin-là, le sous-lieutenant Benoît peste contre ses supérieurs. Sa colère est telle qu’il finit par se laisser aller à parler à haute voix, bien qu’il soit seul dans son bureau :

« Des lâches, grogne-t-il, ce sont tous des lâches. Malgré leurs décorations qui leur pendent jusqu’au nombril les jours de fête, ils ne sont qu’une foutue bande de lâches ! – Vous m’avez appelé, mon lieutenant ? » L’adjudant-chef Javorsky vient de passer la tête à la porte du bureau adjacent.

« Non, Javorsky, je parlais tout seul, mais vous pouvez entendre. Je disais que depuis le colonel jusqu’au lieutenant Leroux ce sont tous des lâches. Et j’espère que vous m’approuvez. »

L’adjudant-chef est partagé entre la règle immuable qui consiste à ne jamais contredire un supérieur et le scepticisme que lui inspirent les déclarations de Benoît. Il fait une réponse de Normand :

« Mon lieutenant, dans le tas, il y en a quand même quelques-uns qui ont une sacrée grosse paire.

– Évidemment, crétin. Au combat, ils ont tous une sacrée grosse paire, comme vous dites si élégamment. Mais ça n’est pas de ça que je veux parler. Ce n’est pas devant l’ennemi qu’ils font la valise, c’est devant les emmerdements diplomatiques. Les missions subtiles qui demandent du doigté, entraînent une dégringolade à rebours, dans le sens inverse de la hiérarchie, jusqu’à ce qu’elles atterrissent sur le paletot de l’officier le moins gradé, en l’occurrence, moi-même !

« Ce qui me fait râler le plus dans cette histoire, poursuit objectivement le sous-lieutenant, c’est qu’ils ont précisé que seul un officier pouvait se charger de la corvée. Sans ça, je m’en serais foutu, moi aussi. Je m’en serais débarrassé sur votre dos. Vous auriez fait de même sur la personne d’un des sergents, et on aurait fini par aller chercher un deuxième pompe en punition aux latrines. Mais là, rien à faire, la vacherie est pour moi. Dès que le père Lemaître arrivera, faites-le entrer. »

Le père Lemaître, aumônier du 3e Étranger, est une figure légendaire au régiment. Il porte avec élégance l’uniforme sur lequel seules les épaulettes indiquent son sacerdoce. Il arbore, en permanence, un paisible sourire, et fait preuve d’une égale bonne humeur et d’une immense compréhension à l’égard de son très spécial troupeau d’ouailles. Dès qu’il pénètre dans le bureau de Benoît, le jeune officier se dresse :

« Bonjour, mon père, asseyez-vous.

– Mon père ? S’étonne le prêtre. Vous devenez cérémonieux avec l’âge.

– Excusez-moi, l’abbé, rectifie Benoît, je ne suis pas dans mon assiette.

– Vous devriez plutôt voir le major. Vous ne semblez pas en être au point de requérir mes offices.

– Non, l’abbé, cliniquement je ne suis pas atteint ; en fait, j’ai une déclaration à vous faire, qui me met particulièrement mal à l’aise. »

L’aumônier est amusé par l’embarras du sous-lieutenant.

« Je vous écoute.

– Je tiens d’abord à préciser que les consignes que j’ai reçu l’ordre de vous transmettre, viennent d’en haut. Je n’ai participé en rien au débat qui les ont fait naître. Dans cette histoire je ne suis qu’un instrument.

– C’est tellement grave qu’aucun de vos supérieurs n’a eu le courage de m’affronter ? C’est bien ça ?

– Ce n’est pas tellement grave, c’est terriblement emmerdant.

– Et bien, allons-y, mon vieux.

– Voilà, l’abbé. Chaque dimanche vous entreprenez une audacieuse tournée des postes isolés, en jeep, accompagné par deux légionnaires. Vous allez dire la messe, confesser, et remonter le moral des exilés. Je vous admire pour votre courage, et je vous remercie en notre nom à tous.

– Je vous coupe, Benoît. Si par mesure de sécurité, le colonel a décidé d’interrompre mes périples dominicaux, faites-lui savoir que je les poursuivrai sans escorte. Je suis capable de conduire une jeep. Rien ne me fera renoncer. Ces hommes ont besoin de moi, et le colonel le sait mieux que quiconque.

– Ce n’est pas ça, l’abbé. Mais voyez-vous, si grand que soit l’apaisement que vous apportez aux légionnaires isolés, chaque dimanche, il est une loi de la nature que votre Foi ne saurait réfréner. »

Le prêtre reste un instant perplexe, dévisageant le jeune officier. Puis, brusquement, il comprend, et part d’un grand rire.

« Je crois que je vais vous aider, Benoît, et cela en exposant moi-même ce que vous avez été chargé de me transmettre. Voilà. D’après ce que je crois comprendre, les hommes réclament des putes. Le colonel considère ce désir comme légitime. Seulement il ne veut pas exposer deux véhicules. Alors, on a pensé à la jeep du curé qui pourrait faire d’une pierre deux coups, si j’ose m’exprimer ainsi. »

Benoît rougit comme une pivoine. Il contemple ses chaussures en marmonnant :

« C’est à peu près cela, l’abbé. À un détail près ; ce ne sera plus votre jeep, mais un Dodge six roues, et l’escorte sera renforcée ; elle sera composée désormais de quatre légionnaires. »

La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre, et le dimanche suivant les hommes se trouvent rassemblés en grand nombre dans la cour du quartier pour assister au départ de « ces dames » et du curé.

Les prostituées sont cinq, quatre Tonkinoises et une Française. Elles semblent davantage gênées par la présence du prêtre que lui ne l’est par la leur. Yvonne, la Française, une grande rouquine, dirige le groupe. Elle dispose ses compagnes sur les banquettes parallèles du véhicule. Deux légionnaires en armes s’intercalent entre elles. Enfin, le père Lemaître prend place. Un légionnaire s’approche, un Kodak rudimentaire en main :

« Ça vous ennuierait que je fasse une photo, l’abbé ? C’est tellement marrant. – Vas-y ! Tu me conserveras un tirage… »

 

Ce n’est que le troisième dimanche après l’inauguration du système, que Ban-Cao se trouve sur le plan de route du « Dodge-Loisirs », comme on l’a surnommé. Mattei et ses subordonnés ont entendu parler du nouveau procédé de récréation et se réjouissent à l’avance de la visite originale qu’ils attendent.

Le capitaine a rassemblé la compagnie au complet dans la cour du poste. Il met les hommes au repos et laisse la parole à Klauss : « Vous savez ce qui va arriver ? crie le sergent-chef, afin d’être entendu de tous. Le curé et les putes ! Ensemble ! Pour des questions d’organisation, le capitaine nous autorise à voter à main levée. Alors allons-y : que ceux qui préfèrent baiser avant la messe lèvent le bras ! »

Quelques bras se lèvent timidement.

« Bon, maintenant, ceux qui préfèrent commencer par la messe. »

La presque totalité de la compagnie se manifeste. Klauss se tourne vers le capitaine et rend compte :

« Mon capitaine, à une forte majorité, les hommes préfèrent baiser après la messe !

– Parfait, je le ferai savoir au père dès qu’il arrivera. »

Le père Lemaître est un ami personnel du capitaine. Sans être un pratiquant très convaincu, Mattei porte un grand respect au culte et voue une immense estime à l’aumônier du 3e Étranger dont il admire le courage et l’abnégation. Dès que le Dodge pénètre dans la cour, Mattei se porte, souriant, à la rencontre du prêtre.

« Content de vous voir, l’abbé ! Comment supportez-vous ce nouveau calvaire ?

– C’est la guerre, Mattei ! Et puis ces femmes sont, elles aussi, des espèces de saintes d’un genre spécial. Considéré sous cet angle, je suppose que le Seigneur me pardonne leur promiscuité.

– C’est vrai. Elles risquent leur vie. Évidemment, c’est surtout pour de l’argent, mais à ce détail près…

– Détrompez-vous, Mattei, le facteur vénal n’intervient en rien dans leur conduite : le dimanche elles gagneraient tout autant d’argent en demeurant à l’abri dans leur maison close de Cao-Bang. Et elles sont toutes volontaires. Non, voyez-vous, je commence à les connaître et à les estimer. Elles sont poussées par un irrésistible besoin de se rendre utile, c’est en quelque sorte leur manière de faire pénitence.

– Vous êtes bon, l’abbé. Vous savez trouver des explications nobles aux pires choses. À propos, j’ai fait voter la compagnie ce matin pour savoir dans quel ordre les hommes entendaient user de vos offices respectifs. J’ai le plaisir de vous annoncer qu’à une forte majorité, la messe s’est vu octroyer la priorité.

– Ça, pas question, tranche l’aumônier souriant, en prenant le capitaine par le bras. Depuis trois semaines, dans chaque poste, c’est le même tabac. Le premier dimanche, j’ai marché, j’en ai peut-être même – Dieu me pardonne – retiré une certaine fierté, mais j’ai vite compris.

– Je ne vous suis pas.

– C’est pourtant d’une élémentaire simplicité. Nous arrivons ; les hommes dévisagent longuement les prostituées, ils font leur choix selon leurs goûts personnels ; puis ils se rendent à l’office religieux, et à quoi croyez-vous qu’ils pensent ensuite pendant la messe ? »

Mattei éclate de rire.

« L’abbé, vous êtes irrésistible ! J’avoue que votre lucidité est surprenante. Comment êtes vous donc parvenu à réaliser cet état de choses ?

– Hélas ! Pendant la première messe ! Vous n’ignorez pas qu’un prêtre se retourne à plusieurs reprises pendant l’office ; j’ai vu leurs têtes, épargnez-moi de plus amples explications. »

Mattei appelle Klauss :

« Klauss, prévenez les hommes. Changement de programme, ils baisent maintenant, la messe après. »

 

Dans le courant du mois de juin, alors qu’il se trouve sur le chemin du retour, le Dodge tombe dans une embuscade entre Ban-Lang et Cao-Bang. Les agresseurs ne sont qu’un petit groupe isolé, néanmoins un légionnaire de l’escorte est tué sur le coup avant que les occupants ne puissent évacuer le véhicule et se mettre à l’abri pour organiser la défense. Les femmes réclament des armes. On leur en distribue, elles se battent avec acharnement. L’une d’elles est tuée, deux autres sérieusement blessées. L’aumônier cherche à les réconforter tandis que les survivantes font le coup de feu aux côtés des légionnaires. Une heure durant elles parviennent à repousser les viets avant que de Cao-Bang toute proche, d’où l’on a perçu la fusillade, n’arrive une colonne de secours. Les deux blessées survivront. Le prêtre passe la nuit à leur chevet, il considère qu’il leur doit la vie. Sans leur courage, la puissance défensive du groupe se serait trouvée insuffisante, et ils auraient été submergés et anéantis avant l’arrivée des secours.

Le père Lemaître, compris et approuvé par l’ensemble des officiers du 3e Étranger, réclame pour les quatre filles une citation et l’attribution de la Croix de Guerre. Mieux que personne l’aumônier imagine le plaisir que procurerait cet honneur aux prostituées qui savent que la demande a été transmise en haut-lieu et qui en attendent fiévreusement la réponse. Hélas ! à Saigon, on refuse. On ne comprend même pas que la Légion ait osé faire une proposition aussi absurde. Les filles regagnent leur maison et, chaque dimanche, elles effectuent de nouveau leur dangereux circuit.

La seule chose que l’aumônier put faire pour elles fut de refuser la citation qu’on lui attribua.