5.
DEPUIS la reprise en main de la ville d’Haïphong par la garnison française, la guerre contre le Viet-minh était effective au Tonkin. Le 19 décembre 1946, elle devenait officielle. Dans la nuit, et selon un plan établi, le Viet-minh attaqua toutes les villes et tous les postes français. Hanoï souffrit le plus de cette sauvage agression dans laquelle les femmes et les enfants ne furent pas épargnés. Ho Chi Minh comptait sur l’effet de surprise pour obtenir une victoire rapide et totale. Il échoua. Les massacres du 19 décembre ne parvinrent pas à chasser les Français du Tonkin ; partout des postes étaient parvenus à résister, et très vite la défense s’organisa.
Aussitôt après l’attaque viet, quelques hommes furent prélevés dans chaque compagnie de Légion. On attribua à cinq ou six légionnaires la responsabilité d’une vingtaine de partisans, et on les répartit dans des petits postes, le long de la rivière Kinh-Mon qui serpente entre Hanoï et Haïphong. L’état-major appelait ces fragiles fortins les P. K. (Postes kilométriques). La plupart d’entre eux avaient été construits grossièrement par le Génie, et le premier travail qui incomba aux nouveaux locataires fut d’en assurer la fortification. En moins d’une semaine, les légionnaires transformèrent les P. K. en de véritables petits bastions, destinés à affirmer la présence française sur un territoire entièrement contrôlé par le Viet-minh.
Autour des postes la densité de la jungle rendait toute sortie impossible. Dans la forêt, les viets étaient maîtres. En revanche, l’ennemi ne s’aventurait pas à découvert, en particulier le long de la voie ferrée Haïphong-Hanoï, ou le long de la rivière sur laquelle des unités légères de la marine pourvues d’artillerie se livraient à un incessant va-et-vient.
Les L. C. T., sortes de longues péniches de débarquement blindées étaient le seul lien concret des postes avec le reste du monde. Ils en assuraient le ravitaillement, tout en rendant leur attaque téméraire : en quelques heures ils pouvaient apporter du renfort à un P. K. qui signalait son attaque par radio.
La distance qui séparait les postes variait entre cinq et dix kilomètres, mais il était interdit aux hommes de sortir, même pour se rejoindre. Leur seul contact restait la radio, et très vite leur inaction inquiéta le haut commandement : il fallait employer ces légionnaires qui risquaient de sombrer dans la nonchalance.
Les attentats répétés sur la voie ferrée allaient apporter la solution à ce problème. Le 3 février 1947 l’ordre arriva. Le 1" bataillon du 3e Étranger se vit chargé du travail le plus dangereux, le plus ingrat et le plus démoralisant de la guerre d’Indochine : « l’ouverture des voies ».
Le P. K. 36 se trouvait à quelques centaines de mètres du bac de Laïkhé. Klauss et Bianchini en assuraient le commandement ; cinq légionnaires les aidaient à faire régner la discipline dans les rangs de la vingtaine de partisans qui complétaient l’effectif du poste. À cinq kilomètres à l’est, le P. K. 30, semblable en tous points, était proche du village de Pham-Xa. Il était commandé par Lantz et Favrier.
L’ordre du 3 février fut transmis par le lieutenant de vaisseau d’Alnois qui, parti d’Haïphong à l’aube, remontait la rivière en L. C. T., expliquant en cinq minutes à chaque chef de poste la mission dont il allait se trouver chargé.
L’officier de marine avait refusé la bière offerte par Klauss.
« Vous comprenez, il me reste plus de vingt postes à visiter… »
Klauss trouvait un goût fade à sa canette. Il venait de prendre connaissance des instructions transmises par d’Alnois.
« Elle saute souvent, la voie ? interrogea-t-il.
– Presque tous les jours.
– C’est curieux, par ici tout semble calme. Depuis notre arrivée, les trains passent.
– On répare au fur et à mesure des sabotages : les trains sont tous suivis d’une motrice de secours. »
Klauss sourit, et ajouta :
« Beaucoup de pertes en vies humaines ? »
L’officier de marine fit un effort pour ne pas détourner son regard de celui du sergent.
« Pratiquement pas », finit-il par répondre.
Klauss sourit et ajouta :
« Vous semblez le regretter, commandant.
– La mission que je viens de vous transmettre serait plus facile à expliquer.
– Vous n’avez pas à m’expliquer les ordres, commandant. Je n’ai pas à les commenter. Je n’ai qu’à les exécuter. »
Dans la soirée, Klauss rassemble ses hommes dans la pièce qui leur sert de foyer. Il y a là le sergent Bianchini et trois caporaux : Benoit, Français, Ruhmkorft, ancien adjudant de la Wehrmacht, et Kalish qui fut légionnaire avant la guerre, puis qui combattit dans les rangs de l'Afrika Korps avant de rejoindre la Légion en 1945. Il y a en outre deux simples légionnaires : Vinkel, un Hollandais, et Lefèvre, un titi parisien.
Klauss débouche une bouteille de cognac et la partage en sept dans les gobelets qu’il a disposés sur la table. Puis, calmement, il commence son exposé : « Nous sommes sept. À partir de demain nous sortons tous les matins à six heures trente. Une patrouille à l’est en direction de Haïphong, deux hommes et le sergent Bianchini ; une patrouille à l’ouest vers Hanoï, deux hommes avec moi. L’un d’entre nous restera au poste par roulement. Les patrouilles remonteront la voie ferrée, l’une vers le P. K. 30, l’autre vers le P. K. 41. Distance à parcourir : la moitié de celle qui nous sépare des postes voisins. Ils ont reçu les mêmes consignes et trois hommes partiront dans notre direction à la même heure. Dès que la jonction sera établie, on rentre. » Les hommes reposent leur gobelet vide, et sans attendre que Klauss poursuivre, Lefèvre déclare :
« Annoncez la couleur, chef. Vous n’auriez pas sacrifié une bouteille de cognac pour nous dire qu’on va faire une heure de culture physique tous les matins. »
Klauss sort de sa poche un paquet de troupe fripé, allume une cigarette et poursuit :
« Distance entre les trois hommes, cent cinquante mètres. L’homme de tête change après avoir parcouru un kilomètre. Tous les dix pas, il balance un coup de masse sur la voie. »
Les six légionnaires comprennent brusquement. « C’est dégueulasse, lance Bianchini. Ce n’est plus la guerre, c’est la roulette russe.
– Ce sont les ordres, tranche Klauss. Nous sommes tous logés à la même enseigne. En plus, depuis notre arrivée notre secteur est calme. Pensez que ce soir dans d’autres postes nous avons des copains qui ont vu sauter le train plusieurs fois et qui demain matin vont entreprendre le même boulot que nous. » Lefèvre à son tour prend la parole. « D’après ce qu’on dit, le train saute tous les jours à un endroit ou à un autre. Ce qui signifie qu’à partir de demain, l’un d’entre nous au moins sera rayé des effectifs. » Ruhmkorft interrompt :
« Entre Hanoï et Haïphong, nous allons être environ cent vingt à cogner sur les rails, c’est-à-dire que dans cinq mois il ne restera plus personne.
– Ce ne sont pas les hommes qui manquent. On comblera les vides », répond Klauss.
Ruhmkorft reprend :
« C’est pas possible, c’est vraiment trop dégueulasse. On pourrait au moins obliger les partisans à prendre les mêmes risques que nous. Ça augmenterait nos chances. »
KIauss hausse les épaules.
« Ils déserteraient séance tenante. Ils iraient en face poser les pièges avec les autres. Non, ce n’est pas nous qui trouverons la solution. Il n’y a qu’à exécuter et subir.
– C’est à voir : on ne peut pas pousser des wagonnets ?
– Pas assez lourd d’après les techniciens, et dans les montées… Et puis merde. Vous êtes des hommes, non ?
– Justement ! lance Benoit. C’est pas un travail d’homme. »
Klauss est à bout d’arguments. Il est du même avis que ses compagnons. Il conclut :
« Maintenant, vos gueules ! Vous pensez trop. Rassemblement demain à six heures. Un F. M. par groupe. Bonne nuit. »
L’aube du 4 février est terne. Ruhmkorft a été désigné pour rester au poste. Les six autres dévalent en silence le sentier sablonneux qui descend jusqu’à la voie. Deux d’entre eux portent sur l’épaule un lourd marteau à long manche. Arrivés sur la voie ils font une pause. Klauss croit bon d’expliquer.
« Les coups de masse risquent de faire péter une mine loin en avant : même en cas d’explosion, l’homme de tête n’est pas sacrifié à coup sûr. »
Il ne convainc personne. Benoit s’empare de la masse et dit :
« Ne vous fatiguez pas, chef ! On a compris… »
Il sort de sa poche son portefeuille et se débarrasse de sa montre et de sa chevalière. Il remet le tout au sergent (il sera le seul à adopter cette attitude). Puis il part en direction de l’est, d’un pas lent. Au bout d’une centaine de mètres il s’arrête et, dans un geste large, il frappe la voie d’un coup puissant. Il reprend sa marche et compte dix pas, puis il frappe de nouveau. Klauss et Kalish se mettent à leur tour en route à cent cinquante mètres l’un de l’autre. En sens inverse, sa lourde masse à la main, Vinkel est parti en tête, bientôt suivi par Lefèvre et Bianchini.
Il est aussi pénible pour Klauss et Kalish de marcher à l’arrière que d’être en tête. Ils ne peuvent chasser de leur esprit l’idée qu’à tout instant le camarade qui les précède risque d’être déchiqueté sous leurs yeux. Ils ont conscience également de la cible qu’ils offrent à un tireur caché dans la forêt qui les domine sur la gauche. (Pourtant durant les deux mois « pendant lesquels ces opérations furent répétées chaque jour, les légionnaires ne subirent aucune attaque directe. L’explication la plus probable est que l’ennemi cherchait à entamer le moral de cette troupe dont l’attitude le déroutait. Les viets ne voulaient pas donner aux légionnaires l’occasion de combattre même désespérément.)
Au bout d’une demi-heure, Klauss hurle :
« Arrête, on te rejoint ! »
Benoit lâche la masse et s’assoit sur le rail. Il est baigné de sueur. Il s’éponge le visage à l’aide de ses manches retroussées. Lorsque le sergent arrive à sa hauteur, il dit simplement :
« Quelle vacherie ! »
Klauss prend la masse. Il est obligé d’en essuyer le manche rendu glissant par la transpiration de Benoit. Puis à son tour il entreprend la sale besogne. Il parcourt un kilomètre de cette marche à tête. Tandis que c’est le tour de Kalish, les coups portés par la patrouille du P. K. 30 deviennent de plus en plus perceptibles ; puis son légionnaire de tête apparaît dans une courbe, les hommes forcent la cadence et bientôt la jonction s’établit. Les légionnaires cassent la croûte et se détendent un peu. C’est un caporal-chef qui a conduit les quatre hommes du P. K. 30 (ce poste est un peu plus important, douze légionnaires l’occupent). Au bout d’une demi-heure, chaque groupe reprend la direction de son poste. Le 4 février 1947, le train peut passer entre Laïké et Pham-Xa, la voie n’est pas piégée.
Au cours de cette première journée aucun incident ne fut à déplorer. La voie n’était pas minée entre Haïphong et Hanoï, mais il avait fallu qu’une centaine d’hommes passent par un supplice angoissant pour s’en assurer.
Trois jours plus tard un légionnaire espagnol, Antonio Ortez, inaugurera la liste des sacrifiés de la mission de la peur. Au kilomètre 50, à partir d’Hanoï, à proximité du village de Cao-Xa, il sera déchiqueté en provoquant l’explosion d’une mine sous les yeux de ses compagnons qui ne furent miraculeusement pas atteints. Naïvement les hommes avaient commencé à prendre espoir. Hélas ! Jusqu’au 2 avril, date à laquelle le haut commandement mit fin à ces « ouvertures de voies », 42 légionnaires trouveront la mort et six seront estropiés à vie.
Profitant de la régularité des sorties et du parcours des légionnaires, les viets avaient fait de ce secteur un véritable champ d’expérimentation, pour éprouver l’efficacité de leurs engins explosifs et de leurs pièges.
Ruhmkorft, du groupe Klauss, perdit la jambe gauche dans des conditions atroces : le piège dont il fut la victime et qui faisait son apparition devait continuer à faire des ravages des années durant.
Il était composé d’une balle de fusil et d’un petit clou destiné à faire percussion. L’enfin était soigneusement enterré à ras du sol. La pression du pied marchant sur la pointe de la balle suffisait à déclencher l’explosion. Ruhmkorft reçut la balle qui pénétra par la plante du pied, traversa la jambe dans le sens de la hauteur et ressortit par le genou qu’elle fit éclater. Il ne dut la vie qu’à la présence d’esprit de Klauss qui décida de l’amputer sur-le-champ avec des moyens de fortune.
Les légionnaires eux aussi firent preuve d’ingéniosité pour tenter de déjouer les ruses de l’ennemi. Ils décidèrent notamment de répandre de la chaux le long de la voie, afin que le moindre pas laisse une empreinte. Ce système se montra efficace plusieurs jours, mais de nombreux soldats eurent les yeux brûlés par la réverbération et durent être hospitalisés. La chaux fut alors teinte en bleu et en rouge. Trois semaines passèrent, mais les viets s’étant miraculeusement procuré le même produit parvinrent à couvrir leurs traces après les sabotages.
Enfin le contrordre arriva. Il était aussi inattendu que l’ordre. Les légionnaires retournèrent à leurs compagnies d’origine, laissant à d’importants effectifs de la Coloniale arrivés du sud le soin d’assurer la sécurité de la voie.
La reconquête du Tonkin battait alors son plein.