19.
DEUX jours avant la fête traditionnelle de Camerone, le train blindé a quitté la station de Long-Song, vers dix heures du matin, après avoir ravitaillé en eau les deux locomotives. Une nouvelle que leur a transmise Raphanaud pendant la halte a rempli de joie les légionnaires : le train fera une escale de quarante-huit heures à Phan-Thiet à partir du 30, et les hommes pourront ainsi fêter comme il se doit leur grand anniversaire. Depuis le massacre de Phu-Toï, le secteur s’est révélé calme, et les légionnaires s’emploient à mettre à profit leur habileté pour améliorer les conditions de vie à bord.
Du départ de Long-Song jusqu’au point d’eau de Nha-Mé, le terrain est plat, la visibilité totale à perte de vue des deux côtés de la voie.
Le lieutenant Noack a installé une couverture sur le toit d’un wagon. Allongé, le dos reposant sur la tourelle du fusil mitrailleur, il lit dans une édition intégrale La psychopathologie de la vie quotidienne de Freud. Par moments, il se saisit de son monocle qui pend sur sa poitrine nue, fixé au bout d’une cordelette et, l’ajustant sur son œil d’un geste étudié, il semble redoubler d’attention dans sa lecture. Qu’il se trouve au sein des plus violents combats au cours desquels il fait alors preuve d’une inconsciente témérité, ou, comme à l’heure présente, dans une période de détente et de sécurité, Noack adopte une attitude identique où éclate un trait essentiel de son caractère : la passion pour le spectacle qu’il offre à ceux qui l’entourent.
Le géant prussien ne borne pas ce sens du décorum à son propre personnage. Il y fait participer son ordonnance, un colosse sénégalais qui depuis deux ans le suit comme son ombre et qu’il a surnommé « Prince ». Prince, par ses fonctions, possède certains privilèges qui dépassent de beaucoup ceux accordés aux légionnaires de son grade (caporal). En revanche, il est astreint par Noack à une multitude de petites obligations secondaires : il doit porter en permanence des gants blancs immaculés, et être muni, même en opération, du matériel nécessaire à confectionner les cocktails ainsi que des divers alcools indispensables à leur fabrication.
À midi précis, Prince gravit l’échelle métallique qui donne accès au toit sur lequel le lieutenant est installé. Il sort d’un petit sac, un shaker d’argent, une gamelle et un quart réglementaire. La lenteur du train lui permet de se tenir debout sans effort tandis qu’il secoue le shaker avec des gestes de professionnel. Puis, il s’agenouille pour verser dans le quart le mélange de vermouth et de gin. Noack saisit le récipient délicatement, avale son contenu, d’une seule lampée, avant de déclarer avec dégoût : « Dégueulasse ! C’est tiède. » D’un air contrit le grand Sénégalais se lamente : « Le capitaine, il a encore refusé de me donner de la glace, mon lieutenant. Il dit qu’elle est plus utile pour conserver le plasma que pour rafraîchir vos dry martini.
– Révoltant, réplique Noack, Raphanaud n’est qu’un soldat et je suis un seigneur, je t’autorise à le lui répéter.
– Ah non ! Mon lieutenant. La dernière fois que je lui ai fait une commission comme ça, j’ai ramassé un coup de pied au cul… »
Noack se désintéresse brusquement de son ordonnance et se replonge dans sa lecture. Lorsque le convoi s’engage sur le pont de Song-Mao, le lieutenant marque la page de son livre et le ferme soigneusement. Le train va traverser maintenant les gorges de Ninh-Ha ; pendant plus de cinquante kilomètres la voie devient une épine entre les montagnes et les forêts, il ne s’agit pas d’offrir la moindre cible à l’ennemi qui grouille dans la région.
Noack rejoint au « wagon-restaurant » Raphanaud et Lehiat qui l’accueillent en souriant. Raphanaud prend les devants :
« Je sais, Noack, votre cocktail quotidien n’était pas frais !
– Exact, mon capitaine. Cette guerre devient inhumaine.
– Consolez-vous, mon vieux. Après-demain nous fêtons tous Camerone à Phan-Thiet.
– Douce perspective, en effet. En attendant, si vous le permettez, je me rends aux cuisines. »
C’est l’habitude de Noack ; avant chaque repas il gagne le wagon-cuisine qui précède le wagon-restaurant et passe une brève inspection des mets en préparation. Il a une grande estime pour le talent du chef hongrois Laslo Vad, qui sait accommoder avec finesse les matières premières médiocres dont il dispose. Ce jour-là, Vad est occupé à la confection de tubercules d’ignames au lait de chèvre. Noack visse son monocle et porte un regard attentif à l’énorme marmite, puis, d’un geste rituel, il se saisit de la cuiller de bois et goûte l’étrange préparation avant de déclarer solennellement :
« C’est mangeable ! »
S’apprêtant à quitter le wagon, il jette un coup d’œil distrait sur l’énorme tas de tubercules d’ignames disposé dans le fond de la cuisine roulante, rendant un hommage muet à la science du cuisinier qui a su rendre agréablement comestible ce légume tropical, si peu appétissant à la vue.
Aussitôt, Noack est frappé par un glissement du tas de légumes qui ne semble pas causé par les trépidations du train.
Noack poursuit son observation, intrigué. Le mouvement se reproduit.
« Vad ! Nom de Dieu ! Il y a des rats sous le tas d’ignames, tu pourrais surveiller ça, bougre de porc…
– Mais non, mon lieutenant, c’est le train qui fait chahuter les légumes.
– Non, mais tu me prends pour un con ! Je te dis qu’il y a des rats ! Allez vide-moi tout ça.
– • C’est bien, mon lieutenant, je vais le faire, vous pouvez aller au restaurant, je viendrai vous dire…
– Je vais nulle part, je te regarde faire. Dis à tes aides de te donner un coup de main et déblayez-moi ça, que je me rende compte moi-même. Si tu crois que je vais bouffer ta tambouille sans vérifier, tu me connais mal ! »
Vad est devenu livide, il bredouille :
« Mon lieutenant, je peux pas faire ça. »
Noack flaire l’histoire louche, il s’approche du tas d’ignames en déclarant :
« C’est bon, je vais t’aider. »
Vad l’arrête en lui prenant le bras.
« Mon lieutenant, j’aime mieux vous dire, c’est pas des rats, c’est des gonzesses.
– Quoi ?…
– C’est deux putes, mon lieutenant. On les a ramassées à Nha-Trang, les affaires ne marchaient pas très fort pour elles depuis que la Légion est consignée, alors on leur a proposé de voyager avec nous… »
Noack fait valser les légumes qui recouvrent les deux filles. Il les soulève sans ménagements, les tirant par les bras. Elles tremblent comme des feuilles, leur crasse est indescriptible. Elles ne sont vêtues chacune que d’une chemise de légionnaire, maculée de taches de toutes sortes, et imprégnée de poussière de charbon. Leurs cous, leurs visages, leurs cuisses nues sont également recouverts de taches noirâtres. À ces détails près, elles sont jeunes et jolies, probablement des Moï. Sans le laisser paraître, Noack est enchanté, il n’en assène pas moins une claque retentissante sur la joue du Hongrois qui va s’écrouler à trois mètres.
« Explique, fumier !
– Il n’y a rien de plus à expliquer, mon lieutenant, bredouille Vad encore étourdi par la violence de la gifle. Les hommes viennent de temps en temps et ils tirent un coup, c’est tout.
– C’est tout, bien sûr ! Et le pognon ? Ça se paie, des putes ! Où est le pognon qu’elles ont ramassé ? Et où se passe le manège ?
– Dans le tender, mon lieutenant, sur le charbon, les hommes viennent la nuit par les toits des wagons.
– Ça explique leur état de fraîcheur à tes putes, ça n’explique pas où elles planquent le pognon », réplique Noack en explorant les poches vides des chemises que portent les filles.
En essayant de radoucir son ton, Noack s’adresse aux prostituées :
« Vous parlez français ?
– Un ti peu, mon litinant, lancent-elles en chœur.
– C’est bon, suivez-moi », ordonne Noack en les saisissant par le bras.
Au moment où il s’apprête à quitter le wagon-cuisine en compagnie des filles, Vad, bêtement, tente d’expliquer :
« Mon lieutenant, le pognon, je crois qu’elles n’en veulent pas. »
Noack se retourne d’un mouvement fulgurant, et cette fois, c’est de son poing qu’il fait éclater le nez du cuisinier, qui repart s’écrouler en sens inverse. Noack adopte alors un ton narquois et déclare calmement :
« Mais voyons, c’est l’évidence même, elles sont là pour le plaisir, une vraie croisière d’agrément. La journée planquée sous un tas de légumes pourris, et la nuit à se faire tringler à la chaîne sur un tas de charbon ! Je comprends parfaitement qu’elles adorent ça ! Bravo ! Vous avez mis la main sur deux belles salopes, des vicieuses de grande classe. »
Laissant Vad et son nez brisé sanguinolent, Noack fait une entrée remarquée au wagon-restaurant. À la petite table du bout, réservée aux trois officiers, Raphanaud et Lehiat le contemplent ahuris. À la grande table qui occupe toute la longueur du wagon et où les hommes prennent leur repas par roulement, les légionnaires échangent des regards inquiets en courbant la tête vers leurs assiettes vides.
Noack demande l’autorisation de faire asseoir les filles et expose la situation au capitaine. Raphanaud tente d’interroger les Annamites, mais leur connaissance sommaire du français et l’état de terreur dans lequel elles se trouvent ne permettent pas d’en tirer quoi que ce soit. Pour Noack, il n’y a pas de doute : « C’est Vad qui a organisé le système, il ramasse le pognon après avoir vraisemblablement promis monts et merveilles à ces deux connes. » Raphanaud hoche la tête en signe de négation. « Ce n’est pas Vad, je le connais, il est incapable d’une saloperie pareille. » Le capitaine fait signe à un légionnaire. « Va me chercher l’adjudant Parsianni, il doit être à la radio. »
Parsianni rejoint rapidement les officiers. En quelques mots, il est mis au courant. Puis Raphanaud interroge :
« C’est toi qui as recruté les hommes. Tu vois un maquereau dans le tas ? »
Parsianni se retourne, marche le long de la grande table et s’arrêtant près d’un légionnaire qu’il saisit par le col de sa chemise, en criant : « Debout ! »
L’homme se lève et déclare simplement : « C’est moi. ». Parsianni le conduit devant la table des officiers où il demeure au garde-à-vous. L’adjudant explique : « Marcel Bugat, Belge, douze ans de Légion, ancien souteneur à Lille. Excellent soldat, onze citations.
– Douze, rectifie Bugat.
– Douze, admet Parsianni. Seulement, mon capitaine, c’est plus fort que lui ; dès qu’il voit une fille, il faut qu’il la maque.
– C’est toi qui as ramassé le pognon qu’ont gagné ces filles ? demande Raphanaud.
– Oui, mon capitaine.
– Comment les as-tu convaincues de monter à bord ?
– Je les ai baratinées, mon capitaine. »
Les filles comprennent le sens de la conversation et protestent. Par gestes et à l’aide de quelques mots de français, elles font comprendre qu’elles ont été amenées de force sur le train.
Bugat admet.
« Oui, je les ai « un peu » attachées, mon capitaine, mais dans l’ensemble, elles étaient d’accord. »
Noack se détend ; il saisit le Belge par les cheveux et par son ceinturon et le projette contre la paroi blindée du wagon. Sans lâcher le ceinturon, il cogne à plusieurs reprises la tête du légionnaire contre l’acier de la paroi. L’homme perd connaissance ; il s’écroulerait si Noack d’une seule main ne le maintenait toujours par les cheveux. Enfin, le lieutenant lâche prise et Bugat s’effondre comme un pantin désarticulé. Le lieutenant crache sur l’homme à terre, l’atteignant à la nuque.
Raphanaud n’est pas intervenu. La trentaine de légionnaires, spectateurs involontaires de la sévère correction, n’ont pas réagi davantage. Le capitaine dit à Parsianni :
« Occupe-toi de lui. »
Il faudra une heure pour que Bugat reprenne connaissance. L’argent qu’il avait recueilli est réparti entre les deux filles qui sont discrètement débarquées à la station de Chau-Hanh, dans la soirée.
Et le train reprend sa route vers Phan-Thiet. Encore une nuit et un jour avant l’explosion tumultueuse de joie qui doit marquer la fête de Camerone…