22.
9 AOÛT 1950. Vingt et unième mois de la lancinante mission d’ouverture de la voie. Le train se trouve dans le secteur de Phan-Ri. Le chemin de fer passe à une dizaine de kilomètres du port, mais la légère altitude permet par moments d’apercevoir la mer. Il est tôt dans la matinée, la chaleur est étouffante, le ciel sans nuages.
Le capitaine Raphanaud se tient sur le toit d’un wagon, carabine en main, à l’affût d’un quelconque gibier. Au loin, venant de la côte, il distingue un point noir qui grossit à l’approche. Raphanaud prend ses jumelles : un Morane d’observation semble piquer droit sur eux. Rien d’étonnant, les aviateurs connaissent le train blindé et ne manquent jamais de le saluer lorsqu’ils se trouvent dans son secteur. En quelques minutes, l’avion survole le convoi et passe à quelques dizaines de mètres seulement des wagons. Raphanaud distingue parfaitement les deux hommes du poste de pilotage. Instinctivement, il fait un signe banal du bras. L’avion reprend de l’altitude, vire sur l’aile bien en avant et reprend la direction de la voie, se présentant dans le même axe, en sens inverse du train. Lorsqu’il se trouve à cinq ou six cents mètres, il commence à gîter de droite à gauche, signifiant ainsi qu’il réclame un contact radio.
Raphanaud quitte son poste instantanément et gagne le wagon-radio. Lorsqu’il arrive, le contact est établi avec le Morane. L’avion d’observation signale qu’il vient de survoler une jonque suspecte qui reprenait le large à hauteur de Tang-Phu. Il a en outre distingué des traces de débarquement sur la plage, jusqu’à la lisière de la forêt, en direction de Tuân-Giao. Un groupe viet vient probablement d’être ravitaillé par mer et transporte, à l’heure actuelle, le chargement reçu dans un secteur qui se situe entre le littoral et la position présente du train blindé. Raphanaud sait qu’il serait vain d’attendre une aide complémentaire de l’avion d’observation. Les viets se trouvent dans la forêt et il est impossible de les repérer par survol. La seule ressource du capitaine est d’imaginer leur position approximative en tenant compte des indications transmises par les aviateurs. Le plus précieux de ces renseignements est l’évaluation par le Morane de la distance qui sépare la jonque de la côte et du temps qu’elle a mis pour parvenir à son point actuel : il est à peu près certain, en effet, que les viets et les marins ont repris ensemble leur chemin en sens inverse.
Raphanaud a fait stopper le train. Sur la carte, il étudie, il cherche à se mettre dans la peau de l’ennemi, à imaginer la destination du chargement. Il trouve six itinéraires logiques et possibles, à partir de la disparition des traces. Le capitaine forme six sections d’une dizaine d’hommes. Il commandera l’une d’elles, Noack une seconde, Parsianni une troisième, les autres seront emmenées par trois sergents-chefs. Le lieutenant Lehiat restera sur place pour assurer la protection éventuelle du train.
Les sections partiront du train en faisceaux ; elles verront croître la distance qui les sépare au fur et à mesure de leur progression. Mais d’après les calculs de Raphanaud, si l’un des groupes parvient à débusquer l’ennemi, il doit le faire avant deux heures de marche. L’éloignement entre les sections n’excédera pas alors deux kilomètres. Elles pourront donc se porter immédiatement au secours de celle qui aura accroché la colonne viet. En outre, l’ennemi, même s’il se trouve en nombre, doit être chargé et sera gêné dans sa riposte par l’effet de surprise.
L’adjudant Parsianni conduit l’un des faisceaux. Il avance avec des précautions de chasseur. Il est sûr de la présence du gibier qu’il s’attend à voir déboucher. Son pistolet mitrailleur est armé, il a le doigt sur la détente. Derrière chaque arbre qu’il dépasse, chaque monticule qu’il gravit, il est prêt à se trouver face à face avec la colonne viet.
Ce qui se produit, il ne l’avait pas imaginé, il n’aurait jamais osé l’espérer.
Au sommet d’un mamelon feuillu, alors qu’avec prudence il risque un regard plongeant sur le versant opposé, il aperçoit sa proie, loin en avant. Une centaine d’hommes, pour la plupart des coolies chargés de volumineux fardeaux qu’ils portent au bout de balanciers ou sur leurs têtes.
Parsianni a fait signe à sa section de s’immobiliser et de demeurer plaquée à terre. De la position qu’il occupe, dissimulé dans les feuillages, il ne peut-être vu. Il a tout loisir pour observer le groupe ennemi à la jumelle, évaluer sa puissance réelle de combat. Les viets sont occupés à passer un cours d’eau pratiquement |i sec. Parsianni repère en tête deux combattants qui portent un fusil mitrailleur ; échelonnés habilement tout le long de la colonne, une quinzaine d’hommes en armes assurent la protection des coolies.
Sans surprise l’adjudant constate maintenant que les viets se dirigent droit sur sa section. Le temps que va mettre la lourde colonne à parcourir les trois ou quatre cents mètres qui les séparent va être suffisant pour lui permettre de monter une embuscade qui ne laissera pas la moindre chance à l’ennemi. En silence, se faisant comprendre par gestes, Parsianni dispose ses hommes, mettant en place un implacable traquenard.
Quant à lui, il prend position, protégé par le tronc massif d’un arbre. Dans quelques minutes, les viets vont se trouver au centre d’un feu croisé.
Parsianni a mésestimé la vitesse d’exécution des viets. Les premiers coups de feu abattent les porteurs du fusil mitrailleur, mais les convoyeurs réagissent, récupèrent l’arme automatique, tandis que les coolies, avec une surprenante rapidité, superposent leurs caisses afin de créer un abri.
En un éclair, le F. M. ennemi est mis en batterie et déclenche un tir qui sans risquer d’atteindre les légionnaires, les gêne considérablement.
Derrière son arbre, Parsianni ne se trouve qu’à quelques mètres du blockhaus improvisé. Les viets ne l’ont pas repéré et leur tir n’est pas dirigé dans sa direction. Le problème lui paraît simple. D’où il se trouve, en lançant une grenade, il ne peut pas rater son but. De toute façon, simultanément à sa projection, il se précipitera vers l’abri des viets et aura le temps de lancer une seconde grenade avant qu’ils aient celui de retourner leurs armes dans sa direction.
Impassible, Parsianni dégoupille sa première grenade et la lance avec sûreté et précision. L’engin atteint l’abri viet. Et l’adjudant s’élance. Après deux larges et rapides enjambées, il décoche la seconde grenade : elle tombe au pied du F. M. ennemi, à quelques centimètres seulement de la précédente.
Six, parmi les dix hommes de sa section ont suivi la scène sans que leur échappe le moindre détail. Première grenade au but. Bond de Parsianni. Deuxième grenade au but. Manœuvre simple, parfaitement exécutée. Et pourtant, les viets ont retourné leur fusil mitrailleur dans la direction de l’adjudant et l’ont abattu à bout portant d’un tir continu.
L’arme automatique ennemie n’étant plus dirigée de leur côté, les légionnaires s’élancent et, à leur tour, criblent de balles les tireurs viets, anéantissant leur principal nid de résistance. La plus grande partie des porteurs se rend, levant les mains et tombant à genoux. Seuls quelques téméraires cherchent leur salut dans la fuite en compagnie des combattants qui courent désespérément sur le terrain nu qui mène au cours d’eau. Pas un seul n’y parviendra ; un à un, ils sont abattus par les légionnaires qui prennent le temps de viser soigneusement entre chaque coup.
Attiré par le bruit de la fusillade, la section du capitaine Raphanaud arrive au pas de course sur le lieu de l’embuscade.
Haletant, ruisselant de sueur, le capitaine juge la situation ; les prisonniers, leur chargement éparpillé çà et là, les fuyards dont les corps jalonnent la déclivité du terrain jusqu’à la rivière tarie. Enfin, d’un regard circulaire, il examine les hommes de la section Parsianni, s’attendant à lire sur leur visage l’excitation qui succède à la tension des combats.
Il découvre des hommes figés dans un mélange de stupeur et de tristesse. D’instinct, Raphanaud cherche Parsianni. C’est alors qu’il l’aperçoit.
Un légionnaire a retrouvé son corps. L’adjudant gît sur le dos, ses yeux gris grands ouverts paraissent encore refléter l’étonnement dans lequel il est mort. Un caporal s’approche de Raphanaud et dit simplement :
« Mon capitaine, ses yeux. J’ai pensé que vous préféreriez les fermer vous-même. »
Raphanaud acquiesce d’un vague mouvement de tête. D’une pression de la main sur l’épaule du caporal, il exprime sa gratitude, puis il s’agenouille près du corps de son compagnon. Il rabat les paupières du mort, lui arrache du cou sa plaque d’identité, et un long instant contemple le visage de son ami.
Lorsqu’il se relève, la violence a fait place à la douleur. Il hurle :
« Qu’est-ce qui s’est passé, nom de Dieu ? Vous êtes tous là à me regarder comme des abrutis ! Aucun de vous n’a la moindre égratignure, et votre chef a reçu trois chargeurs de F. M. à bout portant ! »
Bijker, un Hollandais, répond d’un ton neutre.
« Il a balancé deux grenades, mon capitaine, elles ont pas pété.
– Qu’est-ce que c’est que cette salade ? »
Plusieurs hommes confirment l’exposé de Bijker. Le fait est incontestable.
Raphanaud ne comprend pas. Il arrive fréquemment qu’une cartouche de fusil avorte à cause de l’humidité, mais une grenade, on n’avait encore jamais vu ça.
« Où sont-elles tombées ces grenades ? demande Raphanaud.
– Juste sous les macchabées, au pied du F. M. viet, mon capitaine, précise Bijker. L’adjudant se trouvait derrière cet arbre et le F. M. tirait sur nous. Il pouvait pas louper son coup. »
Raphanaud ne l’écoute plus. Rageusement, il dégage les cadavres des viets à la recherche d’une explication. Il la trouve.
Les grenades ont bien explosé, mais la charge d’explosif qu’elles contenaient était insignifiante ; juste suffisante pour en permettre l’ouverture et que se répande une multitude de tracts miniatures de la superficie d’une boîte d’allumettes.
D’un côté des papillons on lit, en lettres tricolores : Paix en Indochine ; de l’autre, grossièrement dessiné, un soldat français, du style bidasse épanoui, serre la main d’un Asiatique souriant. Sur un bord, en caractères minuscules, est imprimé : Don de l’Union des Femmes Françaises.
Bizarrement, toute colère semble avoir abandonné le capitaine. Il a ramassé une poignée de petits tracts. Il les scrute d’un regard aveugle. Puis, ouvrant la main, il laisse les tracts s’éparpiller autour de lui, en déclarant d’un ton neutre et monocorde :
« Voilà pourquoi tu es mort, mon pauvre Parsianni ! Parce qu’une bande de conasses inconscientes occupent leurs loisirs à vouloir réformer l’humanité. Des Françaises t’ont assassiné en vertu des grands principes et des bons sentiments. Paix à ton âme, mon vieux Parsianni, et Dieu fasse qu’au moins l’une de ces passionarias connaisse un jour les circonstances de ta fin. »