18.

 

 

 

EN janvier et février 1949 le train blindé et son équipage connurent une période paisible.

La chasse depuis les wagons devint l’occupation principale des légionnaires qui rapidement passèrent maîtres dans l’art de déceler les points giboyeux et les heures où il convient de se mettre à l’affût. De cinq à six cents kilos de gibier étaient ainsi abattus chaque jour : les bêtes (buffles sauvages, faisans, paons, cerfs d’Extrême-Orient – moins grands que leurs frères européens mais tout aussi succulents) étaient séchées au soleil sur le toit des wagons, et les postes de Légion qui ne se trouvaient pas trop éloignés de la voie prirent l’habitude d’envoyer des petits groupes au ravitaillement chaque fois que le train blindé signalait sa présence à proximité.

Par une matinée de la fin janvier le train se trouve à quelques kilomètres de Vin-Hao. À cet endroit la route et la voie ferrée longent la plage qui s’étend du cap Padaram à Tui-Phong. À l’aube de ce jour, la chasse a été particulièrement fructueuse, près d’une tonne de gibier est exposée au soleil sur le toit des wagons.

Le central radio fait prévenir le capitaine Raphanaud. Par hasard, il vient de capter un message destiné à l’Amirauté de Saigon, émanant d’un sous-marin qui d’après la clarté de l’écoute doit se trouver très proche du train. En clair, le submersible déclare qu’il regagne Saigon en vue de se ravitailler.

Raphanaud interrompt le message, décline son identité et sa position, et propose aux marins de leur donner la quantité de viande fraîche qu’ils désirent.

Le capitaine de corvette Daigremont croit d’abord à une plaisanterie, mais finit par se rendre à l’évidence devant les précisions de l’officier de Légion. Il accepte un rendez-vous à un point que le train et le sous-marin peuvent atteindre en moins d’une heure.

Ravis de cette diversion, les légionnaires observent à moins d’une centaine de mètres de la plage le sous-marin qui fait surface et qui envoie à terre deux youyous.

Le commandant Daigremont a pris place à bord de l’un d’eux. Il visite, ébahi, le train blindé avant de recevoir la viande promise. En échange il offre aux légionnaires une caisse de cognac et vingt litres de vins de France.

Raphanaud et ses hommes profitent de l’occasion pour prendre un long bain de mer et se sécher au soleil avant de quitter les rives de la mer de Chine pour s’enfoncer à nouveau au cœur de l’inquiétante forêt annamite.

 

Le calme et la régularité des va-et-vient du train qui brossait tranquillement les rails entre Ninh-Hoa et Suoi-Kiet portaient les légionnaires à l’euphorie. Peu à peu ils se persuadaient que devant la puissance de leur arme mobile, l’ennemi avait capitulé. Seuls Raphanaud et ses adjoints Noack et Lehiat ne partageaient pas cet optimisme.

À Phan-Thiet le 13 mars, un renseignement transmis par une unité de l’infanterie coloniale allait renforcer leur conviction que la période de détente qu’ils vivaient n’était que le prélude d’une offensive.

D’après les déclarations de plusieurs prisonniers, le caporal Speck, le déserteur survivant de la patrouille Célier, se trouvait maintenant à la tête d’un Bo-Doî viet (un bataillon d’environ mille hommes). Il instruisait l’ennemi, préparait des opérations d’envergure ; opérations qui risquaient de se montrer efficaces et meurtrières car le traître possédait non seulement une grande expérience militaire mais encore une connaissance approfondie des positions, des habitudes, des mouvements et des réactions des divers éléments du 2e Étranger dans le secteur où il se trouvait implanté. Pour accroître son prestige auprès des combattants viets placés sous ses ordres, Speck avait en outre été « marié » à la fille d’un chef Moi.

La première opération d’envergure lancée par l’ennemi sous l’instigation et le commandement du caporal Speck devait créer au sein du 2e Étranger une réaction de rage et de désespoir : ce fut l’attaque du poste de Phu-Hoi – poste dans lequel Speck avait été cantonné plusieurs mois et dont l’investissement ne pouvait être mené à bien que grâce à sa connaissance parfaite des lieux.

Le 21 mars 1949, le capitaine Raphanaud est avisé vers six heures du matin que le poste de Phu-Hoi vient d’être attaqué par un effectif vingt fois supérieur à la poignée de légionnaires qui l’occupe. Le train blindé se trouve alors sur l’axe secondaire qui relie Muong-Man à Phan-Thiet. Aussitôt, Raphanaud donne l’ordre de renverser la vapeur et de regagner Phan-Thiet en marche arrière à la vitesse maxima que peut atteindre le convoi.

Sur le quai de la station trois compagnies de légionnaires au complet se tiennent prêtes à embarquer car l’effectif du train est très insuffisant pour tenter de délivrer les assiégés. Les deux cent cinquante hommes se précipitent ; ils envahissent les wagons, s’infiltrent partout, dans la cuisine, dans l’infirmerie, dans le carré des officiers ; les derniers poussent comme les usagers du métro aux heures de pointe. Dans chaque wagon, les légionnaires se tiennent debout, coincés les uns contre les autres, indisposant souvent pas de la place nécessaire pour poser leurs pieds à plat sur le sol. Leurs visages se touchent. Il règne une température d’enfer car si on avait laissé les portes ouvertes des paquets entiers d’hommes se seraient trouvés éjectés. Le soleil tape sur la tôle blindée du toit et les seules ouvertures sont les meurtrières. L’air surchauffé est presque irrespirable ; imprégné par l’odeur de la sueur, il brûle les narines à chaque aspiration. Il n’y a qu’une dizaine de kilomètres à parcourir pour rejoindre le point le plus proche du poste assiégé, mais le train surchargé mettra deux heures pour y parvenir. Plusieurs hommes se trouvent dans l’obligation d’uriner sans bouger, le long de leurs jambes, à l’intérieur de leurs pantalons, mais ils sont tellement dégoulinants de sueur que ça ne les dérange aucunement.

Le convoi s’arrête enfin en rase campagne. Les portes s’ouvrent et les légionnaires se jettent sur le bas-côté. La température extérieure dépasse 30°et pourtant ils ont l’impression de plonger dans un bain de fraîcheur.

Raphanaud et Noack ne leur laissent même pas une minute de répit. Hurlant les ordres aux sergents responsables, ils se lancent sur la piste qui mène au poste et village de Phu-Hoi – six kilomètres d’ascension à travers la jungle. Tous savent que le poste de Phu-Hoi se trouve au sommet d’une colline, surplombant une région qui s’appelle le triangle des rizières, et qui entrera, plus tard, dans l’histoire de la Légion, sous le nom de « tombeau du 2e Étranger ».

Au fur et à mesure de la progression des quatre compagnies, Raphanaud qui provisoirement a pris le commandement voit croître son inquiétude.

Le poste de Phu-Hoi est tenu par des gardes indigènes qui tous appartiennent au 2e Étranger. Environ deux cent cinquante soldats en armes, encadrés par une trentaine de légionnaires européens, et commandés par un prestigieux soldat : le sergent Guidon de Lavallée, un métis de haute taille, titulaire de la Légion d’honneur et de la Médaille militaire.

Et pourtant aucun coup de feu n’est perceptible. Il semble que tout combat a cessé. Depuis le S. O. S. matinal, les défenseurs du poste ont-ils pu repousser l’assaut de mille viets ?

Lorsque les compagnies de Raphanaud parviennent à la lisière de la forêt et découvrent la colline surplombée par le poste, le capitaine ordonne une halte.

En silence, les hommes contemplent l’hallucinant spectacle qui s’étend sous leurs yeux.

La colline est jonchée de cadavres. Au premier coup d’œil on ne distingue qu’une multitude de taches noires qui tranchent sur l’uniformité terne de la rocaille.

L’arrivée des légionnaires provoque l’envol d’une vingtaine de busards qui se lancent dans une ronde sinistre, grimpant haut dans le ciel d’où ils se laissent retomber en planant, frôlant le charnier avant de reprendre leur ascension, et leurs croassements lancinants sont encore plus intolérables pour les nerfs des hommes que l’horreur du spectacle.

Raphanaud observe le poste à la jumelle. Malgré de nombreuses brèches le bâtiment central est toujours debout. Au sommet du mât, un grand pavillon noir flotte mollement, bercé par un faible vent brûlant. Remplaçant le drapeau français, il prouve qu’au moins un survivant a eu la possibilité de hisser le symbole de la tragédie.

Toujours silencieux, les chefs de sections transmettent leurs instructions par gestes. Lourdement, les compagnies commencent l’ascension de la colline. La disposition des cadavres permet aux légionnaires d’imaginer les furieux corps à corps dans lesquels les hommes se sont déchiquetés à l’arme blanche. Aucun Européen ne figure parmi les corps qui jonchent la colline, et on a peine à admettre la rage qui a opposé ces hommes qui, maintenant, se ressemblent tellement dans la mort que, seuls, quelques insignes permettent de les distinguer.

Le capitaine Raphanaud est le premier à pénétrer dans le poste. Les cadavres sont innombrables, le sang a giclé sur toutes les parois. Trois légionnaires sont pendus à une poutrelle, leurs cous passés dans le même nœud. Six autres sont pendus par les pieds ; leurs têtes, tranchées au sabre, seront retrouvées dans les latrines.

Il y a quatre survivants : le sergent-chef Guidon de Lavallée, un caporal hollandais et deux gardes indigènes.

Guidon de Lavallée, le grand métis, est assis sur une pierre, il a une balle dans l’épaule, une autre dans le gras de la cuisse. Il est hagard ; il ne manifeste pas la moindre joie devant l’arrivée de ses compagnons. Quand il reconnaît Raphanaud il dit simplement.

« Speck ! Il m’a épargné…

– Combien ont-ils d’avance ?

– Trois bonnes heures. Ils ont filé vers le triangle des rizières. Ils n’étaient pas loin d’un millier. »

Sans se soucier du spectacle qui l’entoure, Raphanaud étale par terre sa carte d’état-major, il se fait rejoindre par Lehiat et Noack et déclare :

« Ils ont cinq ou six possibilités dans leur fuite. Nous ne pouvons qu’en envisager une – en espérant que le hasard nous sourira. Je pars avec une compagnie à travers les rizières en direction de Tân-Xuân. Noack, vous m’accompagnez. Lehiat, vous regagnez le train avec le reste des hommes, vous embarquez tout le monde à bord et vous remontez vers Maalam. À ce point – kilomètre 6 à partir de Muong-Man – vous débarquez tout le monde et vous venez à notre rencontre. Si c’est le chemin qu’ils ont emprunté, on les coince.

– On les coince à deux cents contre mille ? objecte Lehiat.

– Vous désapprouvez mon plan ?

– Je n’ai pas dit ça, mon capitaine.

– Alors, en route.

– Les morts, mon capitaine ?

– On verra plus tard ; dès que vous serez à bord du train transmettez un rapport à Phan-Thiet. Qu’ils s’en chargent. »

La compagnie Raphanaud s’élance sur-le-champ. Au départ, la direction prise par le Bo-Doï ennemi ne fait aucun doute. Les viets ont dévalé la colline sur l’autre versant en direction des rizières. Ils ont laissé morts et blessés. Parmi ceux-ci deux vivent encore, mais ils ne sont pas en état de parler ; la compagnie les abandonne sans perdre de temps.

En arrivant au premier arroyo, Raphanaud découvre un nouveau charnier. Une dizaine de combattants viets gisent à plat ventre. Tous ont reçu une balle dans la nuque.

Noack observe les cadavres un à un, les soulevant et les retournant sans le moindre ménagement, avant de rejoindre Raphanaud.

« C’est clair, ils ont achevé leurs blessés. Ils ne voulaient pas risquer d’être contraints de les abandonner plus loin, ce qui aurait pu nous aider à les suivre.

– Évidemment, ils ne font pas la guerre à moitié. »

Sur un geste la compagnie reprend sa route à l’aveuglette à travers les rizières. Les légionnaires marchent en terrain découvert ; ils sont exténués, ils n’ont pas pris une seule minute de repos depuis l’aube.

À six heures du soir la compagnie arrive devant un important arroyo. Il a une vingtaine de mètres de largeur, sa profondeur est testée par Noack qui traverse le premier. Le lieutenant a de l’eau jusqu’à la taille, ce qui signifie qu’elle atteindra la poitrine de la plupart des hommes. La compagnie s’engage, les hommes traversent, tenant leurs armes les bras tendus au-dessus de leur tête.

Le capitaine Raphanaud et une trentaine de légionnaires se trouvent en plein milieu du cours d’eau lorsqu’un tir de mortier se déclenche, venant des rizières de la rive opposée. Heureusement il est mal dirigé et les obus vont éclater sensiblement en aval. Mais l’explosion des obus dans l’eau provoque des remous qui cisaillent les reins des hommes et les paralysent littéralement. Sur le moment, tous s’imaginent qu’ils sont atteints, tant les lames de fond sont violentes.

Raphanaud s’en aperçoit le premier, il crie :

« En avant ! Nous ne risquons rien : ils tirent comme des savates. Sortons de là ! Schnell ! »

Les légionnaires parviennent tous à prendre pied sur la rive où ils demeurent un instant, couchés, attentifs. Noack s’approche de Raphanaud.

« Ce doit être un groupe de diversion, mon capitaine. J’ai situé trois mortiers. S’ils étaient plus nombreux, il y a longtemps qu’ils nous seraient tombés dessus ; ils ont eu le temps de nous compter un à un pendant que nous traversions.

– C’est exactement mon avis. De toute façon on va aller voir. »

Les deux officiers entraînent les légionnaires vers l’avant. Les mortiers ouvrent le tir à nouveau, mais leurs coups sont encore plus imprécis. Les légionnaires progressent sans qu’aucune arme automatique n’ouvre le feu. Très rapidement ils sont sur la première position de mortier. Les trois viets qui servent l’arme ne disposent que de coupe-coupe. Ils tentent de s’en servir, mais sont instantanément maîtrisés et égorgés par les légionnaires. Les deux autres positions de mortier sont investies avec la même facilité ; leurs occupants subissent le même sort.

Le plan de l’ennemi se précise aux yeux des deux officiers, la dizaine d’hommes inexpérimentés et les trois mortiers japonais d’un modèle périmé depuis longtemps ont été sacrifiés. La compagnie de légionnaires a perdu une bonne demi-heure, la nuit tombe et le bataillon viet continue de courir dans une direction qu’il est impossible de situer avec assurance.

Raphanaud se laisse tomber par terre, déçu et écœuré.

« C’est râpé ! marmonne-t-il. Nous n’avons plus qu’à rejoindre les compagnies qui viennent du train. Inutile de nous presser. »

Les légionnaires imitent leur chef et à leur tour s’affalent, épuisés et à bout de nerfs. Seuls les partisans Rhadès s’agitent. Sans émotion apparente et comme s’il s’agissait de la chose la plus normale du monde, ils ouvrent le flanc des morts et en extraient les foies qu’ils rangent dans leur musette. Noack, intrigué, suit un instant leur manège avant de les questionner :

« Qu’est-ce que vous foutez ? Qu’est-ce que vous avez encore inventé ? »

L’un des Rhadès, un caporal au regard malicieux, sourit, découvrant sa rangée de petites dents éclatantes :

« C’est pour bouffer, mon lieutenant, c’est très bon. Ce soir on va faire des brochettes sur un feu de braise ; quand ils sont très jeunes comme ceux-là et qu’ils sont juste morts, c’est la meilleure nourriture du monde, ça donne de grandes forces. »

Raphanaud se lève, indigné ; il est sur le point d’ordonner que cesse la mutilation des morts mais il est interrompu par le bruyant éclat de rire de Noack. Le géant, toujours torse nu, toujours son monocle vissé sur l’œil, semble tellement enchanté de l’attitude des Rhadès que le capitaine se décide à ne pas intervenir. Il a pourtant un regard vers les morts encore chauds et constate tristement :

« C’est vrai que ce sont des gosses, je ne l’avais pas remarqué.

– Attention, mon capitaine, tranche Noack, pas de sensiblerie ! Pensez au spectacle que nous avons découvert tout à l’heure. Ces gosses ont participé au carnage, ne l’oubliez pas. »

Raphanaud ne répond pas. Il crache par terre et se détourne. Noack le rejoint.

« Vous savez ce que nous devrions faire ? C’est goûter avec eux le mets succulent que vont nous confectionner nos braves partisans Rhadès.

– Noack, ce n’est pas vos deux mètres de haut qui m’empêcheront de vous foutre ma main sur la gueule si vous continuez !

– Excusez-moi, mon capitaine, je plaisantais. »

Un sergent s’approche pour signaler que les compagnies montantes sont en vue. Raphanaud remet son groupe en marche, et la troupe au complet rejoint la voie ferrée vers neuf heures du soir.

Avant de s’entasser à nouveau dans les wagons pour regagner Phan-Thiet, les hommes se voient octroyer une heure de repos qu’ils mettent à profit pour casser la croûte. Les Rhadès confectionnent leurs brochettes de foie humain. Plusieurs légionnaires acceptent l’offre des partisans de partager leur repas et deviennent anthropophages, sans le savoir. Dès qu’ils ont avalé la dernière bouchée, le lieutenant Noack, jubilant, les met au courant. Deux d’entre eux s’éloignent pour vomir ; les autres, indifférents, se montrent ravis de leur expérience et garantissent qu’ils ne laisseront pas passer une occasion de la renouveler.