11.

 

 

 

LA réplique célèbre : « Je ne veux pas le savoir » que l’on attribue généralement aux adjudants de quartier, n’a pas cours à la Légion étrangère. En revanche, il est une phrase que connaît bien tout légionnaire pour se l’être entendu répéter des centaines de fois par son supérieur direct, c’est le classique : « Vous êtes légionnaire, démerdez-vous. »

Que cette apostrophe soit lancée par un caporal-chef à un caporal ou par un colonel s’adressant à un lieutenant-colonel, il est prudent de savoir qu’elle ne demande aucune réplique, mais seulement de la réflexion et la plupart du temps l’élaboration d’un système ingénieux. Il est prudent de prévoir, en outre, que si ce système s’écarte des règles de la morale militaire il est recommandé de ne pas se faire prendre. Enfin et surtout, dans le cas où par malchance une indélicatesse suggérée par un supérieur viendrait à être percée à jour il faut encaisser et se taire. Les quelques ignorants qui eurent le malheur d’enfreindre cette règle en constatant : « Mais, chef, c’est vous-même qui m’avez dit : tu es légionnaire, démerde-toi », ces quelques ignorants mirent souvent de longs mois à se repentir de leur logique.

Le 1er avril 1947, Antoine Mattei eut avec le P. C. d’Hanoï une conversation téléphonique que son interlocuteur, le commandant Laimay, conclut par la définitive formule :

« Mon vieux, vous êtes légionnaire, démerdez-vous… »

Tout avait pourtant commencé d’une façon très banale.

À neuf heures du matin un contact quotidien est pris avec Hanoï. Généralement il se borne à un échange de rapports routiniers et à la transmission de consignes secondaires.

Ce matin-là le commandant Laimay réclame Mattei au téléphone.

« Mattei, les rebelles ont déclenché cette nuit un raid sanglant sur Thai-Binh. La ville est en flammes ; il y a des civils à évacuer ; d’après les premiers rapports, les viets ont décroché après leur razzia, mais ça ne doit pas être beau à voir, portez-vous sur les lieux séance tenante.

– À vos ordres, mon commandant. J’ignorais qu’il restait des civils à Thai-Binh.

– Le couvent de l’ordre de Saint-Vincent-de-Paul, une centaine de religieuses qui semblent avoir été épargnées, au moins en partie, mais le thabor marocain qui assurait leur protection a été anéanti. J’oubliais, il y a également une bonne centaine de gosses que les religieuses avaient recueillis.

– Compris, mon commandant, nous ne sommes qu’à une dizaine de kilomètres et il faut éviter la piste, mais je pense pouvoir ramener vos bonnes sœurs et vos enfants dans la soirée. Comment comptez-vous les prendre en charge ? Vous m’envoyez des camions ?

– Vous n’y êtes pas, mon vieux ! Vous les conservez à Thu-Dien jusqu’à nouvel ordre.

– Quoi ?

– Vous m’avez parfaitement compris.

– Mais, mon commandant, où vais-je coucher les religieuses ? Nous sommes déjà à l’étroit, et les gosses ?

– Mattei, vous êtes légionnaire, non ? Eh bien, demerdez-vous. »

Le lieutenant avale sa salive, il aurait dû s’y attendre, cela allait de soi. Le commandant ajoute :

« J’ai eu l’occasion de rencontrer la mère supérieure à Saigon. Traitez-la avec égard, c’est une huile, son éventail de relations vous ferait frémir. Son nom de religieuse est Marie-Clotilde.

– Compris, mon commandant, acquiesce Mattei, abasourdi.

– Ah ! J’oubliais, les autres religieuses sont des novices annamites, leur doyenne doit avoir tout au plus une vingtaine d’années. »

L’image que cette dernière déclaration fait naître aux yeux de Mattei, une fraction de seconde, l’épouvante.

« Mon commandant, mais vous vous rendez compte ? »

Il se reprend instantanément.

« Je sais, je sais, mon commandant, je suis légionnaire, je n’ai qu’à me démerder, d’accord. Nous nous mettons en route sur-le-champ, je vous tiens au courant de la suite de l’opération. Mes respects, mon commandant. »

 

Assis à son bureau, Fernandez a écouté la conversation, il fixe le lieutenant, le visage fendu par un sourire béat qui découvre de rares dents jaunâtres.

« Qu’est-ce que tu as à te fendre la gueule comme un con, toi ? hurle Mattei. Préviens plutôt les chefs de section qu’on taille la route dans une demi-heure et abstiens-toi de commenter ce que tu viens d’entendre. »

Klauss et Bianchini sont revenus de leur lointain P. K. Avec Osling, ils fêtent l’événement devant la première bière de la matinée. Mattei les rejoint.

« On va dégager Thai-Binh, annonce-t-il, des bonnes sœurs et des gosses qu’on doit prendre en charge jusqu’à nouvel ordre.

– Combien sont-ils ? interroge Osling.

– Une centaine de religieuses, une centaine d’orphelins, en principe.

– Mais où va-t-on les foutre, mon lieutenant ? s’enquiert Klauss.

– Vous êtes légionnaire, démerdez-vous.

– On a aucun lit en rab, déclare Bianchini. Comme on peut pas faire coucher des vieilles bonnes femmes par terre sur des paillasses, si j’ai bien compris les hommes déménagent ?

– C’est à peu près ça, à un détail près : ce ne sont pas de vieilles bonnes femmes, mais des pucelles adolescentes. »

Les regards de Klauss et de Bianchini s’illuminent instantanément. Osling en revanche dévisage gravement le lieutenant, frappé lui aussi par cette catastrophe imprévue.

« Ce sont des Jaunes, mon lieutenant ?

– Des Annamites sous la tutelle d’une mère supérieure française.

– Ça va être un beau merdier, mais sérieusement où peut-on les loger ? Il n’y a qu’un dortoir et bien qu’il soit immense… »

Mattei interrompt le sergent.

« … Je sais. Pourtant il n’y a pas d’autre solution, les sœurs et les gosses d’un côté, les légionnaires de l’autre, sur des paillasses.

– Les religieuses vont se déshabiller tous les soirs sous les yeux des hommes ?

– Ah ! Merde ! C’est la guerre, je ne vais pas faire coucher les hommes dehors avec l’humidité. Et puis pour commencer, il faut aller les chercher. Rassemblez la compagnie, je parlerai aux hommes avant le départ.

– À vos ordres, mon lieutenant », lancent en même temps les trois sous-officiers.

Vingt minutes plus tard, la compagnie est rassemblée dans la cour du quartier, en short et chemisette.

D’un coup d’œil machinal Mattei s’assure de l’ordre des tenues, puis il lance :

« Repos. »

Les hommes se détendent. Ils savent que Mattei va brièvement les mettre au courant de la mission qui les attend. Ce n’est pas une règle, c’est l’habitude du lieutenant. Ce jour-là, Mattei est loin d’être à l’aise, il commence cependant son exposé d’une voix ferme :

« Légionnaires, à l’issue de la mission du jour, qui consiste à évacuer une centaine de bonnes sœurs du couvent Saint-Vincent-de-Paul de Thai-Binh, vous allez devoir cohabiter un certain temps avec ces religieuses. J’exige de vous une correction toute particulière à leur égard, je vous rappelle que vous ne devez pas les considérer comme des femmes. Je sanctionnerai sans la moindre indulgence le plus léger écart de votre part. C’est tout. »

En parlant, Mattei a marché de long en large devant les hommes. La plupart des visages arborent un sourire entendu. Mattei hésite et reprend :

« Pour ceux qui m’auraient mal compris, ça signifie que le premier qui cherche à en sauter une aura affaire personnellement à moi. Rompez. »

 

C’est la première fois que la compagnie se rend à Thai-Binh. Mattei a décidé d’ouvrir une piste à travers la jungle, empruntant ainsi un itinéraire imprévisible. La forêt est plus dense que prévue. Les hommes de tête ouvrent au coupe-coupe leur chemin. De nombreux arroyos doivent être traversés. L’eau est plus haute que ne le pensait le lieutenant, et les hommes sont plusieurs fois immergés jusqu’à la poitrine dans le flot visqueux. Au bout de deux heures ils ont à peine couvert la moitié du parcours, ils commencent à sentir l’odeur écœurante dégagée par le feu géant qui consume la ville.

Au fur et à mesure de leur progression, le soleil, voilé par l’opaque fumée, métamorphose les couleurs vives de la jungle et disperse une lumière atténuée. Lorsqu’ils aperçoivent la ville, elle brûle encore. Thai-Binh est accrochée sur le flanc d’une haute colline déboisée. Mattei repère immédiatement le couvent que ses épais murs de pierre ont préservé de l’incendie. En principe l’ennemi a quitté la ville, mais pour plus de sécurité, Mattei déploie la compagnie en éventail, espaçant les hommes de cinq mètres. Lentement les légionnaires gravissent alors la colline pierreuse. À mi-chemin, ils aperçoivent trois hommes qui, ostensiblement à découvert et faisant de grands signes, dévalent la pente à leur rencontre. Ce sont des soldats marocains du 11ethabor. L’un d’eux, un grand caporal qui baragouine quelques mots de français annonce calmement :

« Mon lit’nant, tout l’monde il i mort. »

Il ne semble pas particulièrement ému par sa déclaration et Mattei en profite pour se faire expliquer tant bien que mal la nuit d’horreur et ses conséquences. Il ressort du discours laborieux du Marocain, que l’effectif du thabor se bornait à une quarantaine d’hommes. Ils ont été attaqués vers minuit, les viets ne semblaient pas beaucoup plus nombreux mais ont bénéficié de l’effet de surprise.

Le caporal et quatre de ses compagnons se trouvaient dans le couvent au moment de l’attaque. Chaque soir, cinq hommes, par roulement, étaient chargés de cette mission – ce qui a sauvé trois d’entre eux. Leurs armes automatiques étaient protégées efficacement par les murs du couvent, et les viets abandonnèrent à la troisième tentative d’assaut.

Le reste de la ville, en revanche, a été systématiquement pillé et incendié. La compagnie inspecte prudemment ses rues avant de se rendre au couvent. Çà et là gisent les restes des Marocains déchiquetés, découpés, mutilés avec une sauvagerie qui soulève le cœur. Enfin, après avoir disposé des sentinelles aux points stratégiques, Mattei suivi de la section Osling se dirige vers le couvent.

La petite porte ogivale de bois massif est entrouverte. Un à un les hommes pénètrent dans un vaste préau désert et jettent un regard circulaire sur les deux grands bâtiments nets et intacts. L’un est entouré d’un cloître et doit servir d’habitation, l’autre de réfectoire et de salle de séjour. À l’une de ses extrémités, les fenêtres sont ornées de vitraux. Osling d’un geste les désigne au lieutenant.

« La chapelle, elles y sont sûrement. »

Mattei acquiesce d’un signe de tête. Il ordonne aux hommes de le suivre.

La section traverse le réfectoire. Frappés inconsciemment par l’austérité des lieux, les hommes marchent avec une délicatesse qui ne leur est pas familière. Le lieutenant fait jouer le loquet de la porte de la chapelle qu’il entrouvre silencieusement, et il reste un instant immobile, étonné par le spectacle qu’il découvre. Les religieuses sont agenouillées, leurs silhouettes noires et blanches courbées en avant, elles semblent étrangères au monde. À leurs côtés, les enfants sont sagement assis, quelques-uns d’entre eux seulement donnent des signes d’impatience.

Mattei et Osling se sont découverts. Encombrés de leurs armes, les hommes ne peuvent les imiter.

Plus par routine que par crainte véritable, le lieutenant ordonne :

« Deux hommes aux fenêtres de chaque côté. »

Les vitraux sont hermétiques. Sans hésiter, les quatre hommes les brisent à coups de crosse et s’installent en position de guet.

Une grande religieuse se relève et se retourne d’un seul mouvement ; elle foudroie les intrus du regard, puis fait quelques pas vers l’allée centrale, s’agenouille et se signe devant l’autel. Elle se retourne alors de nouveau et se dirige vers l’officier d’une allure sévère.

Elle tient à la main gauche une solide canne d’ébène dont elle s’aide pour marcher. Elle est grande, maigre et sèche, et ses yeux gris, sévères et fiévreux, accentuent l’âpreté du visage anguleux.

Lorsqu’elle arrive à hauteur de Mattei, elle parle d’une voix puissante et rude comme si elle cherchait à démontrer qu’elle seule possède le privilège de troubler le silence du lieu.

« Je suppose, lieutenant, que je dois vous tenir pour responsable des actes blasphématoires de ces hommes.

– Écoutez, ma sœur…, bredouille Mattei.

… Ma mère.

– Ma mère, rectifie le lieutenant de plus en plus mal à l’aise, j’ai reçu des instructions, m’ordonnant d’assurer votre protection. Je suis dans l’obligation d’appliquer les règles militaires de sécurité quel que soit le lieu.

– Lieutenant, vous êtes ici dans la maison de Dieu ! Le Seigneur suffit à assurer notre protection. Je vous prie de sortir, vous et vos hommes. »

Brusquement la colère s’empare de Mattei. La stupidité de la situation et surtout le fait que tous perdent un temps précieux l’exaspèrent :

« Écoutez, ma mère, il y a dehors des soldats d’un thabor marocain qui ont donné cette nuit un sérieux coup de main au Seigneur. Comme je ne tiens à exposer ni la vie de mes hommes ni les vôtres, je vous prie respectueusement de bien vouloir me suivre en assurant l’ordre dans les rangs de vos novices et de vos pupilles. »

Le visage de la mère supérieure se crispe. Mattei se demande un instant s’il ne va pas recevoir un coup de canne, mais la religieuse se maîtrise. Elle déclare plus calmement :

« Puisque Dieu a jugé bon de m’infliger cette épreuve, je suivrai vos instructions. Réglez-en les détails avec mère Marie-Madeleine. Si vous avez besoin de moi vous me trouverez dans ma chambre, mère Marie-Madeleine vous conduira. »

D’un geste précis de sa canne la mère supérieure écarte Mattei et Osling. Sa sortie provoque aussitôt une agitation sur les bancs. Les novices se relèvent, dévisagent les légionnaires en bavardant et en gloussant ; quelques rires espiègles fusent tandis que les enfants s’agitent, ravis du changement d’atmosphère. Mère Marie-Madeleine qu’aucune des sœurs ne semble redouter, s’avance vers les gradés. Mattei est surpris, on ne lui avait signalé la présence à Thai-Binh que d’une religieuse française.

Mère Marie-Madeleine est différente en tout de la mère supérieure. Elle a un visage rose, rond et potelé qui s’harmonise bien avec un corps massif de paysanne. De fines lunettes sans monture n’altèrent pas la douceur d’un regard malicieux. Elle porte les manches de sa robe retroussées au-dessus du coude, découvrant des bras vigoureux ; une ceinture de scout serre sa robe à la taille. Sa voix douce gasconne légèrement et elle semble ne jamais parler sans sourire. Avant de rejoindre Osling et Mattei, elle tente de calmer l’agitation des novices, en frappant dans ses mains. Enfin elle s’adresse aux deux hommes.

« Bonjour, messieurs, je vous prie d’excuser la dissipation de ces enfants et de la mettre sur le compte des heures pénibles que nous venons de subir.

– Je comprends parfaitement, ma mère, répond Mattei, souriant.

– Si vous voulez me suivre au réfectoire, je vais faire préparer du thé et du riz. Vos hommes apprécieront, je pense, et nous pourrons bavarder.

– Je vous remercie, ma mère. Avec plaisir. »

Mattei fait un signe aux guetteurs, et suivis des novices et des enfants, les légionnaires gagnent le vaste réfectoire. Mère Marie-Madeleine lance des instructions aux sœurs afin qu’elles préparent la légère collation, puis elle interroge Mattei :

« Auriez-vous un médecin avec vous, monsieur ? L’une des jeunes filles a été prise d’une crise nerveuse cette nuit, depuis elle demeure prostrée et m’inquiète.

– Le sergent est médecin, répond Mattei en désignant Osling. Vous pourrez le conduire auprès de votre malade quand vous voudrez. »

L’étonnement de la religieuse ne passe pas inaperçu d’Osling qui préfère expliquer :

« Dans l’armée allemande, j’étais officier.

– Ah ! Je vois, constate mère Marie-Madeleine confuse, pardonnez-moi. »

Un contact rapide s’établit entre la religieuse et les légionnaires. Mère Marie-Madeleine se révèle une intarissable bavarde, pleine d’optimisme et de gaieté. À la fin du léger repas, c’est presque sur le ton de la confidence que le dialogue se poursuit entre le lieutenant et la religieuse.

« Je ne devrais pas vous dire ça, monsieur, chuchote mère Marie-Madeleine, mais je crains qu’entre la mère supérieure et vous, les contacts ne soient délicats.

– Ça, vous pouvez le dire ! J’aurais dû éviter de faire briser ces vitraux ! »

La religieuse semble torturée par un cas de conscience, puis enfin elle se décide à expliquer :

« C’est que voyez-vous, monsieur, il ne s’agit pas que des vitraux ! Nous avons été prévenues à l’aube par le téléphone qui, Dieu merci, fonctionnait encore, que c’était la Légion étrangère qui venait à notre secours. Nous sommes par la force des événements suffisamment au courant des choses militaires pour savoir que vos unités sont composées en majorité d’anciens soldats allemands… »

La religieuse rougit en croisant le regard d’Osling et poursuit :

« Mère Clotilde, notre mère supérieure, appartient à une grande maison de nobles lorrains. Toute sa famille a été déportée et exterminée par les nazis. Depuis elle lutte avec l’aide de Dieu pour chasser de son cœur le sentiment de haine que lui inspirent les bourreaux des siens, auxquels elle assimile la race germanique tout entière. Elle sait que ce sentiment est indigne de la robe qu’elle porte et de la foi qu’elle professe. Et moi je sais que, de toutes ses forces, elle prie pour que le Seigneur lui donne le courage de pardonner. Hélas ! je crains qu’elle n’y soit pas encore parvenue.

– Ça nous promet de beaux jours », constate amèrement Mattei.

Au bout de la table, Ickewitz fanfaronne, entouré d’un petit groupe de novices qui semblent boire ses paroles.

« Avec la Légion, partout vous êtes en sécurité ! Nous sommes toujours les plus forts ! déclare-t-il solennellement. Si vous avez peur sur la route, restez à côté de moi, je suis le plus solide de la compagnie et si les viets nous attaquent : ta ta ta ta ta… »

Le géant, dans un geste enfantin, décrit des demi-cercles avec un fusil mitrailleur imaginaire. Furieux, Mattei l’interrompt :

« C’est fini ce numéro, gros guignol ! Va plutôt dire à Klauss de rassembler les hommes. On taille la route dans un quart d’heure. »

Ickewitz se lève, rigide, et salue dans un garde-à-vous qu’il veut spectaculaire. Il lance d’une voix martiale : « À vos ordres, mon lieutenant ! » puis s’éloigne, droit comme un pieu, de sa lente démarche de parade, laissant Mattei en proie à un sentiment d’anxiété. La plupart des hommes vont adopter une attitude voisine de celle d’Ickewitz, et un coup d’œil sur les jeunes novices annamites a suffi au lieutenant pour se rendre compte qu’elles n’y seront pas insensibles ; leurs robes et leurs voiles ne vont constituer qu’un rempart bien faible pour protéger leur vocation religieuse qui semble avoir été dictée davantage par les événements que par la foi.

 

Le lieutenant consulte sa montre, il est trois heures passées, il faut hâter le mouvement s’ils veulent rejoindre Thu-Dien avant la nuit. À ses côtés, un bambin d’une dizaine d’années est fasciné par le pistolet qu’il porte dans un étui à la ceinture. Lorsqu’il veut gagner le préau le bambin lui tend la main, il la saisit machinalement, s’accroupit et tapote la joue du gosse.

« T’inquiète pas, bonhomme, on va faire une belle promenade tous les deux », dit-il rassurant.

Dès qu’il se trouve dans le préau, Mattei aperçoit mère Clotilde qui se dirige vers lui à grands pas, en claudiquant. Elle fume comme les véritables intoxiqués du tabac, laissant sa cigarette au coin de ses lèvres et absorbant la fumée par le nez à chaque aspiration ; elle déclare sèchement quand elle arrive auprès de Mattei :

« Je suis à vos ordres, lieutenant. J’attends vos instructions, veuillez mettre mon mouvement d’humeur sur le compte des atrocités dont nous venons d’être les témoins. » Soulagé, Mattei répond :

« Nous partons sur-le-champ, ma mère, j’ai donné des consignes à mère Marie-Madeleine.

– Puis-je connaître notre destination, lieutenant ? » Après un temps d’hésitation Mattei répond :

« J’ai reçu l’ordre de vous installer tant bien que mal, parmi nous, à Thu-Dien. Je crains que ce ne soit pas très confortable, mais vous y serez en sécurité. » Mère Clotilde, sans cesser de dévisager le lieutenant, va puiser au fond d’une poche intérieure de sa robe un paquet de troupes fripé, elle sort une cigarette qu’elle allume à l’aide du mégot de la précédente, puis elle éteint le mégot sur le bout de sa canne. Elle le range ensuite soigneusement dans une petite boîte d’argent. Enfin, elle reprend :

« Est-ce vous qui avez eu l’idée de créer cette situation inconvenante et intolérable ?

– J’exécute des ordres. Je redoute cette situation autant que vous, sinon plus, mais Hanoï ne semble pas disposé à envisager votre transport sur une route incertaine. Je les comprends.

– Vous devez comprendre que les novices dont j’assume la responsabilité ne peuvent trouver leur voie que dans un recueillement absolu. Parmi vous, elles vont par la force des choses se retrouver en contact avec la vie extérieure, leur conviction risque d’en être ébranlée. Vous rendez-vous compte du drame qui risque de se jouer ? »

Mattei résiste à l’envie d’avouer qu’il se moque de la foi des novices annamites comme de son premier képi. Il réplique poliment : « Ma mère, mon problème consiste à veiller sur

vos vies, pas sur vos âmes. Néanmoins je ferai mon possible pour que mes hommes ne choquent ni votre sensibilité ni vos convictions.

– Vous prétendez avoir de l’influence sur le comportement de ce ramassis de coupe-jarrets ?

– Ma mère, je vous prie instamment d’abandonner ce ton agressif. Quel que soit leur passé, ces hommes se montrent envers moi honnêtes et loyaux. Je les défendrai toujours et je ne puis admettre qu’on les insulte.

« D’ailleurs, le seul problème qui compte actuellement, c’est qu’ils vous amènent à bon port… »

 

Il est près de quatre heures lorsque l’étrange colonne se met en route. Les légionnaires ont reçu l’ordre de porter les plus jeunes enfants. Mattei marche derrière les éclaireurs de tête à côté de mère Clotilde. Soutenant la jeune malade, aidé de mère Marie-Madeleine, Osling se tient en queue de colonne. Par prudence les hommes sont espacés de cinq mètres, une novice marche au côté de chacun d’eux.

L’odeur âcre de la fumée s’est considérablement dissipée depuis le matin et le déclin du soleil rend la température moins lourde.

Après une demi-heure de progression tranquille, Mattei se trouve devant le premier arroyo à franchir. Il ordonne une halte et interroge mère Clotilde.

« Il y a un mètre cinquante de profondeur. Ou bien vous mouillez vos robes ou bien les hommes vous font passer sur leurs épaules ou dans leurs bras, à vous de choisir. »

Ickewitz qui se tient près d’eux a entendu la question. Il porte deux bambins sur ses bras repliés. Sur ses épaules une petite fille dort, la tête reposée sur son képi blanc. Il croit bon de lancer à haute voix :

« Pourquoi elles traversent pas à poil, mon lieutenant ? On portera leurs fringues ? »

Mère Clotilde le foudroie du regard, mais c’est à Mattei qu’elle s’adresse, montrant qu’elle le tient responsable de tout.

« J’espère que vous saurez sanctionner la goujaterie de cet homme ?

– Ma mère, je vous ai posé une question, réplique Mattei agacé. Ne perdons pas de temps.

– Nous traverserons sans votre aide », déclare solennellement la religieuse.

Mattei fait un signe aux quatre éclaireurs de tête qui s’engagent dans l’eau, tenant leurs armes à bout de bras et, aussitôt parvenus sur la rive opposée, s’y installent en position de défense.

Le lieutenant fait alors signe à Ickewitz et à la première novice. Le géant pénètre à son tour dans le flot boueux, faisant de son mieux pour maintenir les enfants au sec. Après une brève hésitation, la novice suit le légionnaire et se trouve bientôt plongée dans l’eau jusqu’au cou. Elle semble ravie de ce rafraîchissement et c’est en riant qu’elle prend pied de l’autre côté.

Bien qu’il fût prévisible, le spectacle qu’elle offre coupe le souffle du lieutenant et fait blêmir mère Clotilde.

La robe de voile fin de la religieuse est trempée ; adhérant à son corps d’adolescente, elle en dessine les formes rondes et souples. Ickewitz s’est assis sur une pierre, il contemple béat la jeune Annamite en hochant la tête. La petite fille qui dort toujours, dérangée par le mouvement, frappe le képi de son petit poing, puis se replonge dans son sommeil en suçant son pouce.

Malgré sa gêne, mère Clotilde s’abstient de tout commentaire, elle évite ainsi le : « C’est vous qui l’avez voulu » que s’apprêtait à lui répliquer Mattei.

« C’est bon, lieutenant, dit-elle, que vos hommes les portent. »

Mattei déclare, s’adressant à ses hommes :

« Chacun de vous va transporter une sœur, puis il reviendra chercher les enfants. »

Le premier légionnaire soulève une novice dans ses bras sans aucun effort. Au milieu de l’arroyo, sous prétexte de la surélever, il plaque sa main sous les fesses de la jeune fille.

Mère Clotilde semble à bout de force et d’argument.

« Dois-je vraiment contempler ces gestes grossiers sans intervenir, lieutenant ? » Mattei est excédé. Pourtant il ordonne : « Transportez-les sur vos épaules. » Un légionnaire se met à quatre pattes, fait signe à une religieuse et déclare, ravi :

« Il faut relever votre robe, ma sœur ! » Hors de lui, Mattei hurle :

« Sur une seule épaule, nom de Dieu, et arrêtez ces conneries séance tenante. Vous devriez avoir honte de traiter ces femmes comme des putes ! »

Curieusement, mère Clotilde paraît plus tolérante, elle constate seulement :

« Je pense que nous devrions nous faire à votre langage, lieutenant. » Mattei marmonne :

« Je vous prie de m’excuser, ma mère, tout ceci est tellement inattendu… Vous admettrez, je l’espère, qu’il devrait être plus aisé pour vous de nous comprendre et de nous tolérer que pour moi de transformer ma compagnie en un groupe d’enfants de chœur… »

Le lieutenant et mère Clotilde sont restés les derniers sur la berge, surveillant et dirigeant le passage. Après la traversée du dernier légionnaire et de la dernière novice, Mattei fait signe à Ickewitz de revenir vers eux.

« Cet orang-outang va vous porter, ma mère, annonce-t-il ; avec sa taille vous ne risquez pas de vous mouiller. » Mère Clotilde hausse les épaules, indifférente. Le géant saisit la religieuse dans ses bras, satisfait comme chaque fois qu’il peut faire la démonstration de sa force, et s’engage dans l’arroyo, suivi du lieutenant.

Au milieu du cours d’eau, à l’endroit où il sait qu’il va s’enfoncer, il s’arrête et embarrassé, interroge Mattei.

« Mon lieutenant ! Ou je la soulève ou elle se mouille les miches… »

Mattei est étonné de la réaction de la religieuse qui, pour la première fois, lui sourit. De sa canne qui pend le long du dos du géant, elle frappe deux petits coups et déclare :

« Faites pour le mieux, jeune homme, mais finissons-en. »

 

La colonne a traversé exactement au même point qu’à l’aller. Devant eux, à travers la forêt, s’ouvre le chemin qu’ils ont tracé dans la matinée. Le lieutenant parcourt seul une centaine de mètres, puis revient sur ses pas et interroge Klauss du regard.

L’instinct de Klauss est légendaire et le regard du lieutenant n’est passé inaperçu d’aucun des hommes. Mattei n’a du reste pas cherché à le dissimuler. La Légion est avant tout un corps d’équipe. Dans la plupart des armées, un officier se croirait déshonoré en faisant appel à un subalterne avant de prendre une décision. À la Légion, c’est le contraire ; un bon officier connaît ses hommes et leurs compétences. Il considère que son devoir est d’exploiter ces dernières au maximum. Sa dignité n’en souffre jamais et son autorité ne s’en trouve pas affaiblie. Mattei va même jusqu’à laisser Klauss dicter les ordres à sa place.

« On trace une nouvelle voie à l’ouest », déclare le sergent-chef dans un geste qui désigne un fouillis de lianes entrelacées.

Deux légionnaires ont dégainé leur coupe-coupe et commencent à déchirer la forêt, formant un étroit couloir à travers la jungle dense. Comme tous leurs compagnons ils font confiance à l’instinct de Klauss.

Au bout d’une heure, les religieuses montrent des signes de fatigue et de lassitude, elles sont gênées dans leur marche par leurs robes qui tombent à leurs chevilles et qui se déchiquettent au contact des aspérités du sol. Mais elles progressent sans frayeur, rassurées par la puissance placide qui émane de la troupe.

Klauss marche derrière les hommes de tête. Tout d’un coup, avec une rapidité prodigieuse, il tire sans épauler son fusil. On pourrait croire que le coup est parti accidentellement tant son action a été vive. Mais deux hommes ont bondi et ramènent un soldat viet en le soutenant par les aisselles. Il a reçu la balle de Klauss dans le gras de la cuisse et perd son sang.

Mattei fait signe d’allonger le blessé à l’écart tandis qu’Osling confectionne un garrot. Le malheureux tremble comme une feuille, mais il a toute sa connaissance. Fernandez s’est porté au côté du lieutenant.

« On l’interroge ? questionne-t-il.

– À quoi bon ? Sa présence est un aveu, son groupe devait se trouver en embuscade sur l’autre chemin. Ils ont dû envoyer ce gus en éclaireur. Il n’y a qu’à appuyer davantage à l’ouest, et ouvrir l’œil vers l’arrière, mais je pense qu’ils ne sont pas en nombre pour nous attaquer. »

Fernandez, Klauss et Osling approuvent en silence, ils savent que le lieutenant a raison.

Fernandez sort son pistolet de son étui et l’arme tranquillement.

« Qu’est-ce que tu fous ? interroge Mattei.

– Ben, je lui mets une balle dans la tête, non ? On va pas le laisser se faire becqueter par les bestioles, ou se faire récupérer par ses potes.

– C’est ça, tu lui mets une balle dans la tête devant les frangines ! Tu trouves que je n’ai pas assez d’emmerdements comme ça ? Non, sortez une civière : on l’emmène avec nous.

– Ça alors, on aura tout vu », constate amèrement Fernandez.

Deux brancardiers installent le blessé sur une civière. Lui non plus n’en revient pas. Le garrot a enrayé l’hémorragie et Osling lui a fait une piqûre calmante. Tandis que la colonne se remet de nouveau en marche, Fernandez qui a ostensiblement, sous les yeux du viet, éjecté du canon de son arme la balle qu’il y avait engagée, lui déclare :

« Toi, mon Loulou, tu peux remercier le Bon Dieu des chrétiens ! »

 

La nuit tombe lorsque la colonne parvient à Thu-Dien.

Mattei conduit les religieuses au réfectoire et entraîne les deux Françaises au foyer. Pour lui la véritable épreuve commence.

Il fait déboucher une bouteille de whisky et en offre aux mères Clotilde et Marie-Madeleine qui acceptent à son grand étonnement. Après avoir avalé une large rasade d’alcool Mattei se lance dans un maladroit monologue :

« Ma mère, vous devez comprendre : nous n’avons qu’un seul dortoir. Tous les lits dont nous disposons vont être mis à la disposition de vos pupilles et des enfants, mais les légionnaires devront coucher sous le même toit. Je vais donner des instructions afin que mère Marie-Madeleine et vous partagiez ma chambre. »

Curieusement, mère Clotilde ne réagit pas, elle prend sans y être invitée une cigarette dans le paquet de gauloises que Mattei a laissé sur la table et l’allume calmement. Impuissante et résignée, elle déclare :

« C’est bon, lieutenant, merci pour votre chambre, nous coucherons dans le dortoir. »

La suite fut inattendue. Les légionnaires se montrèrent plus timides et pudiques que les novices qui étaient enchantées de cet intermède dans leur vie ascétique. Les plaisanteries et les boutades grossières que redoutait Mattei furent rares et mal goûtées de l’ensemble des hommes. La plupart des légionnaires s’allongèrent sur leurs grabats tout habillés. Ceux qui se dévêtirent partiellement le firent après l’extinction des feux.

Mattei avait fait distribuer aux religieuses des maillots de corps kaki dont elles allèrent se vêtir dans les salles de douches. Les tee-shirts leur tombaient au-dessus des genoux, le spectacle qu’elles offraient dans la pénombre était évocateur, mais les légionnaires s’étudiant mutuellement semblaient mettre un point d’honneur à ne pas se laisser troubler et surtout à ne pas extérioriser leurs sensations. On ne peut pourtant pas affirmer qu’ils aient bien dormi cette nuit-là.

 

L’insolite cohabitation devait durer deux mois pendant lesquels mère Clotilde entretint avec Mattei des rapports de plus en plus cordiaux.

Une dizaine de novices abandonnèrent leur vocation à la suite d’idylles nouées avec les légionnaires. Mais ce revirement dans leurs vies se passa avec franchise. Et les deux religieuses françaises, si elles n’approuvaient pas cette métamorphose, furent obligées d’admettre l’honnêteté dont les légionnaires firent preuve face à cette délicate situation.

L’un d’eux épousa légalement l’une des novices. Son nom est Jérôme Nielsen, il est Suédois. Il vit actuellement avec sa femme aux environs de Stockholm. Ils ont quatre enfants.

Le grand amour que connurent un caporal allemand, Hermann Bosh, et une toute jeune religieuse, Tung, qui avait à l’époque à peine seize ans, eut une issue moins heureuse.

Hermann avait seulement une vingtaine d’années. La Légion étrangère était sa première expérience militaire. Une complicité d’adolescents s’était vite créée entre le jeune Allemand et la petite Annamite. Ces jeux se transformèrent au fil des jours en amitié amoureuse, puis en véritable passion.

En raison du jeune âge de sa pupille, mère Clotilde refusa le mariage, mais après leur séparation les jeunes gens s’écrivirent. À chaque permission, Hermann se précipitait à Hanoï où Tung était restée la protégée de l’ordre religieux, jouissant d’un statut spécial. Pendant plus de cinq ans, l’amour que se portaient les jeunes gens ne s’altéra jamais. Ils s’étaient promis le mariage après la guerre. Hélas ! Hermann fut tué à Dien-Bien-Phu, et Tung, inconsolable, entra définitivement dans les ordres.

 

C’est le 10 juin 1947 que, profitant d’un important convoi, les religieuses furent évacuées sur Hanoï. La tristesse des légionnaires était immense et mère Clotilde elle-même ne quittait pas la 4e compagnie sans un certain vague à l’âme.

C’est surtout Ickewitz qui déplorait le départ de la mère supérieure.

Bizarrement le géant avait été attiré par mère Clotilde qui, de son côté, s’était trouvée séduite par la naïveté du colosse. Les religieuses étaient installées à Thu-Dien depuis une huitaine de jours, lorsqu’Ickewitz vint trouver timidement la mère supérieure et lui déclara :

« Ma mère, je voudrais me confesser. »

En souriant, mère Clotilde expliqua au grand légionnaire que seul un prêtre pouvait confesser, mais consciente de la déception du géant, elle accepta de recueillir ses confidences. Le légionnaire qui jamais ne s’était livré à personne prit donc l’habitude de passer de longs moments avec la religieuse. De cette situation naquit une insolite familiarité qui faisait l’étonnement et le divertissement de Mattei.

Le 10 juin lorsque les camions s’ébranlèrent sur la piste terreuse, le géant les suivit, courant une centaine de mètres en agitant son bras, puis il regagna le camp lentement, la tête baissée, traînant les pieds.

Une émouvante tristesse enfantine assombrissait son visage de brute.