12.
DEPUIS son offensive au Tonkin, le Corps expéditionnaire français a marqué de nombreux points, il a reconquis les principaux centres : Hanoï, Haïphong, Nam-Dinh, Thai-Binh. Mais dans le sud tonkinois un abcès hante les autorités. C’est la ville de Ninh-Binh ; protégée par sa situation géographique elle a été transformée en une véritable forteresse géante. Les viets déclarent la ville imprenable. Le haut commandement français est exactement du même avis.
Impossible d’envisager une approche par la jungle : des centaines de digues ont sauté, le terrain est un véritable marécage dans lequel une armée entière serait massacrée à force d’embuscades. L’attaque par le fleuve ne présente guère plus de chances de succès. L’affluent qui ouvre l’accès de Ninh-Binh est étroit ; sur deux kilomètres, il ne présente pas la moindre courbe et aboutit à une paroi rocheuse haute d’une cinquantaine de mètres qui constitue un rempart naturel inexpugnable. La falaise calcaire est criblée de trous que les viets ont aménagés en blockhaus. Deux cents mètres de terrain à découvert la séparent du fleuve et, bien entendu, cette plage est minée, piégée mètre par mètre. Deux bataillons viets (1 500 à 2 000 hommes) tiennent la citadelle et, le long du canal d’accès, de nombreuses pièces d’artillerie légère sont dissimulées dans la forêt.
L’opération combinée qui avait réussi à Nam-Dinh est impossible à Ninh-Binh. Le débarquement frontal avec l’aide de la marine paraît aléatoire. Les abords ne présentent aucun terrain où l’on pourrait envisager le largage de parachutistes. Le bombardement intensif de la ville est irréalisable à cause de la densité de la population civile. Aussi en haut lieu on renonce, amèrement, à l’objectif Ninh-Binh, redoutant un échec sanglant et le retentissement moral qu’il aurait sur l’ennemi.
Le 18 juin 1947, une nouvelle transmise à Hanoï par le 2eBureau va tout remettre en question. Elle est tellement logique que nul ne met en doute son authenticité : Ho Chi Minh et son état-major ont établi leurs quartiers à Ninh-Binh. La conquête de la ville pourrait donc changer le cours de la guerre d’Indochine.
Dans le début de l’après-midi, le commandant Laimay réunit les chefs des compagnies du 1er bataillon qui sont, maintenant, toutes regroupées à Hanoï. Il expose qu’une opération va être tentée le 21 sur la citadelle viet-minh. Seul le 1er bataillon du 3e Étranger participera au débarquement. Les officiers ne se leurrent pas, mais sont obligés de reconnaître la sagesse de cette décision. Tant qu’à tenter une opération suicide, autant vaut limiter la casse ! Lancer à l’assaut de Ninh-Binh des vagues successives ne servirait à rien. La marine ne peut engager qu’un nombre restreint de ses unités légères sur l’affluent d’accès. Si les premiers hommes ne parvenaient pas à s’implanter et se faisaient massacrer, les vagues suivantes subiraient le même sort. En revanche, si le millier de légionnaires surentraînés qui forment le 1" bataillon parvenaient à enlever les premières positions de l’ennemi, ils n’auraient besoin d’aucun renfort pour poursuivre leur avance.
Dans la nuit du 20 au 21 juin, les légionnaires sont de nouveau passagers de la Marine. Ils descendent le cours du Day. Il y a en tout une vingtaine d’embarcations. Dans les premières lueurs de l’aube, les L. C. T. de tête s’engagent dans l’étroit affluent Ion-géant la rive gauche où les concentrations viets sont moins à redouter. Loin devant eux, les hommes aperçoivent l’hallucinant rocher dont la masse blanchâtre semble déchirer la forêt. Le plan mis au point par le commandant Laimay se déclenche brusquement. Les mortiers et les fusils mitrailleurs massés sur le côté droit des embarcations ouvrent un feu continu et rapide. Les hommes ont reçu l’ordre de ne pas viser, de ne rien chercher à voir ou à comprendre, ils doivent simplement tirer. Tirer le plus possible, le plus vite possible dans la direction de la forêt. Des munitions ont été embarquées en conséquence.
Une grêle de plomb s’abat sur la rive, désemparant l’ennemi dont la riposte manque de précision. À bord des petites embarcations blindées les légionnaires se piquent au jeu. Les chargeurs de mortier jonglent avec les obus, rechargeant les pièces brûlantes à une cadence étourdissante. De leur côté, les tireurs et les chargeurs de fusils mitrailleurs font preuve de la même virtuosité. Les armes automatiques crachent au hasard sans la moindre interruption.
Le calcul se révèle juste. Les quelques coups maladroits lancés de la rive par les viets affolés manquent leurs buts et la progression de la petite flottille n’est ralentie à aucun instant.
Les embarcations de tête parviennent à une trentaine de mètres de la plage. Dans un mouvement synchronisé leurs tireurs se portent vers l’avant et dirigent le feu sur la large étendue sablonneuse qui s’étend au pied du rocher. À l’arrière le gros des légionnaires tire au fusil dans la direction de la falaise et des abris qui y sont aménagés. Mais cette fois l’ennemi est admirablement protégé et sa riposte est efficace.
Les L. C. T. sont maintenant groupés sur une seule ligne face à la plage et dans chacun d’eux des hommes tombent. Impossible de porter secours aux blessés qui s’écroulent ; leurs compagnons seront contraints, dans quelques instants, d’enjamber ou de piétiner les corps pour se ruer sur la berge.
Les milliers de projectiles qui atterrissent sur la rive font exploser mines et pièges ennemis. Une centaine de soldats viets qui étaient absolument invisibles dans leurs trous individuels, sont pris de panique et, abandonnant leurs positions, tentent de gagner la base de la falaise rocheuse.
L’embarcation de la section Klauss se trouve en plein centre de la plage. Dès que son panneau avant se rabat, un tir précis de mitrailleuse lourde atteint les deux légionnaires de tête qui s’écroulent. Klauss, sans hésiter, donne l’ordre de refermer le panneau protecteur, puis calmement, il se dirige vers l’arrière de l’embarcation au poste radio. Mattei se trouve dans le L. C. T. placé à dix mètres sur sa droite. La communication est établie.
« Mon lieutenant, si on tente un débarquement, c’est le massacre. On a une mitrailleuse qui tire d’un blockhaus en plein dans notre axe.
– J’ai bien vu, j’ai fait refermer moi aussi. Il faut faire sauter cet abri central ! C’est vous qui êtes le plus près ; désignez un candidat à une citation.
– Essayez de le couvrir, mon lieutenant, c’est la seule chance.
– Je fais sortir douze F. M., tous en batterie sur le même point. Ils commenceront leur tir dans quatre minutes. Que votre gus se tienne prêt à gicler ! »
Les panneaux blindés de six L. C. T. (trois de chaque côté de celui de Klauss) s’entrouvrent juste assez pour laisser passer un homme. De chaque embarcation six légionnaires jaillissent et, se couchant sur le sable humide, déclenchent presque aussitôt le tir sur le blockhaus central.
Un instant surpris, les viets ripostent, mais les légionnaires atteints sont remplacés instantanément et le tir ne cesse pas.
Dans l’embarcation de Klauss, un Français, Marcel Bellemare, se tient prêt. Il n’a conservé de ses armes que son poignard de commando et une musette remplie de grenades. Lors de l’ouverture du panneau il a repéré un trou situé à une trentaine de mètres. C’est son premier objectif. Les yeux rivés sur sa montre, Klauss lui donne le signal ; Bellemare enjambe la paroi et court en zigzag sur le sol sablonneux. Autour de lui les balles ricochent sans l’atteindre et il parvient à se précipiter dans le trou. Il atterrit sur le corps d’un soldat viet qui agonise ; les balles continuent à miauler et il est obligé de demeurer à genoux sur le mourant, privant le malheureux de ses derniers mouvements respiratoires.
Toujours sous la protection aléatoire des douze fusils mitrailleurs, Bellemare s’élance à nouveau vers un autre trou. Miraculeusement il y parvient ; cette fois, l’abri individuel est vide et le légionnaire reprend son souffle. Le sable colle à sa chemise trempée de sueur, il en est couvert par plaques, sur ses joues, sur son front, sur sa poitrine.
En courant, Bellemare a évalué la distance qui le séparait de la falaise. Il faut qu’il tente d’y parvenir à sa troisième sortie. S’il atteint la paroi, il sera relativement à l’abri pendant quelques secondes, mais toute la question est de savoir qui des servants viets de la mitrailleuse ou de lui sera plus prompt à lancer une grenade. Eux auront l’avantage de la hauteur ; leur abri dans le rocher doit se trouver environ à deux mètres du sol. Lui ne peut compter que sur le tir des douze fusils mitrailleurs, espérant qu’aucun d’eux ne visera trop bas.
Bellemare prépare deux grenades qu’il dégoupille avec ses dents. Ce sont des grenades italiennes fabriquées à cet effet ; la tirette est en caoutchouc, et tant qu’il les tient dans ses poings il n’actionne pas le mécanisme d’explosion. Une troisième fois il s’élance. Presque immédiatement il est atteint d’une balle dans l’épaule, mais il ne ralentit pas sa course.
À un mètre à peine du rocher, une nouvelle balle frappe Bellemare à la hanche. Avant de s’effondrer, il a la force de lancer les deux grenades dans l’abri.
Il aperçoit la section Klauss qui se rue à l’assaut dans sa direction, il voit ses compagnons basculer comme des quilles, mais une dizaine d’entre eux parviennent jusqu’à lui et réussissent à le hisser à l’intérieur du blockhaus dans lequel quatre combattants viets ont été déchiquetés par ses deux grenades.
Couchés sur le sol, les légionnaires reprennent leur souffle. La partie est loin d’être gagnée et la position qu’ils viennent d’enlever ne leur permet pas d’aider les autres vagues d’assaut.
Klauss établi un contact radio avec le L. C. T. de Mattei à l’aide d’un talky-walky. La réponse du lieutenant ne le surprend pas :
« Bravo, mon vieux, mais il faut continuer, faites grimper un type sur la paroi. »
Déjà Santini, un petit Italien, a enlevé chemise, chaussures et pantalon, et se retrouve en slip sous les regards intrigués de Klauss et de ses compagnons.
« Si tu crois que tu seras plus à l’aise à poil, remarque Klauss, moi je m’en fous. »
Santini est petit et agile. Klauss pense qu’il l’aurait probablement désigné si l’Italien ne l’avait pas devancé. Le sergent est frappé par l’attitude cabotine du légionnaire, tout heureux de se donner en spectacle et d’afficher devant ses compagnons son mépris du danger. Mais le clou de son numéro réside dans les gestes qu’il fait pour introduire deux grenades dans son slip… et dans la position qu’il leur donne. Les dix hommes éclatent de rire comme des potaches, puis, très vite, les visages se figent : Santini, sans hésiter, vient de sortir de l’abri et commence à grimper comme un singe le long de la paroi. Par chance, la falaise offre de nombreuses prises naturelles, et très vite, Santini parvient sous un nouvel abri viet. Sans aucune difficulté, il projette une grenade. Sitôt après l’explosion, il fait un dernier rétablissement et après un bref coup d’œil, pénètre dans l’abri. Un seul homme l’occupait, la grenade a explosé derrière lui, lui déchiquetant la nuque. Dans un coin une échelle de corde est solidement fixée à une aspérité rocheuse. Sans s’exposer, Santini hurle de l’intérieur de l’abri :
« Chef, vous m’entendez ? »
Malgré les fracas incessants des détonations, il perçoit la voix de Klauss.
« Ça va, Santini ?
– Au poil, je vous balance un escalier. »
Santini jette l’échelle de corde qui tombe juste sous l’abri inférieur. Klauss est le premier à le rejoindre.
« Un seul type par abri, constate-t-il. Si c’est la même chose dans les autres, on peut y arriver. »
La nouvelle est transmise au bataillon qui donne l’assaut presque instantanément.
Les pertes sont lourdes, mais le plus gros de la troupe parvient au pied du rocher. De chaque section, un homme ou deux entreprend l’escalade tandis que, des abris viets, des grenades sont lancées, causant encore des pertes dans les rangs des légionnaires. Plusieurs d’entre eux parviennent, pourtant, à les saisir au vol et à les relancer plus loin sur la plage. En moins d’une demi-heure, le rocher « imprenable » est entièrement entre les mains du 1er bataillon qui a perdu plus de cent cinquante hommes. La ville reste à investir.
De l’autre côté du rocher, les premières maisons de Ninh-Binh apparaissent à une centaine de mètres en contrebas. Mais cette fois, les légionnaires ont à leur disposition de multiples abris qui leur permettent de progresser à moindre risques.
Les viets se battent avec acharnement, et chaque maison ne peut-être occupée qu’à la suite de combats au corps à corps. Il paraît évident que l’ennemi a compris que la ville était perdue, mais qu’il cherche à couvrir la fuite de son état-major en gagnant coûte que coûte le maximum de temps.
Au fur et à mesure de la progression, la ville s’écroule, les viets incendient tout ce qui peut brûler, les légionnaires de leur côté ne ménagent rien. Les civils ont trouvé des refuges car ils n’apparaissent pas, mais plus tard on retrouvera parmi eux de nombreuses victimes.
Dans la soirée, Ninh-Binh est tombée, une centaine de survivants viets se sont rendus. Une brève enquête apprend aux légionnaires que les renseignements étaient bons : Ho Chi Minh et son état-major se trouvaient bien dans la citadelle. Ils ont passé la matinée à entasser des archives dans un vieux car Citroën. Le véhicule et une trentaine d’hommes sont partis en direction du sud (la seule possible) au moment où les premiers abris du rocher tombaient aux mains de la Légion.
La poursuite des chefs de la rébellion se révèle des plus aléatoires, et pourtant le commandant Laimay n’hésite pas. Le bataillon prendra quatre heures de repos, pas une minute de plus, et s’élancera sur les traces des fugitifs à travers la jungle et les rizières.
Les légionnaires sont exténués ; couchés çà et là, la plupart d’entre eux n’ont même pas la force de manger. Les civils sortis par enchantement se pressent pour leur apporter quelques bouteilles de bière ou de schoum, et les officiers leur donnent l’ordre d’enterrer les morts qui jonchent les rues.
Dans l’arrière-salle d’une épicerie le commandant Laimay entouré des chefs de compagnie étudie les cartes et tente d’imaginer le chemin qu’ont emprunté Ho Chi Minh et son état-major. Mattei est absent, il se trouve à quelques centaines de mètres, dans une école où l’antenne chirurgicale a été dressée en toute hâte.
Aidé du médecin-capitaine, Osling vient d’extraire les balles de l’épaule et de la hanche de Bellemare, il se retourne satisfait vers le lieutenant qui a suivi l’opération.
« Il vivra, annonce-t-il, mais il faut l’évacuer. Les plaies sont pleines de sable, il faut le suivre de près.
– Je vais y veiller personnellement, réplique Mattei. Nous lui devons tous une sacrée chandelle.
– Un beau soldat », conclut simplement Osling.
Le lieutenant parcourt les rues à la recherche du groupe Klauss. Il finit par découvrir ses légionnaires sur les marches d’une maison en ruine ; le petit Santini est toujours en slip, il se fige dans un garde-à-vous grotesque devant l’officier.
« Tu crois que tu vas continuer à faire la guerre en caleçon ? Qu’est-ce que tu as foutu de tes fringues ? questionne Mattei.
– Mon lieutenant, le chef et deux hommes ils sont partis chercher mon pantalon et mon fusil. J’ai tout laissé dans la caverne.
– Bon, le commandant veut te voir. Dès que tu seras présentable rejoins-nous. Ça n’a pas été trop dur ?
– Mon lieutenant, la cuiller de la grenade elle s’était prise dans les poils… Ça m’a fait mal quand j’ai tiré… »
Une heure avant le départ prévu, Mattei demande audience au commandant Laimay. Les deux hommes sont seuls.
« Mon commandant, déclare Mattei, vous savez aussi bien que moi que lancer le bataillon à la poursuite des fugitifs est une entreprise vouée à l’échec. Un millier d’hommes se déplaçant sur ce terrain sera repéré sans mal un jour à l’avance et tombera dans toutes sortes de traquenards.
– Je sais, mais nous devons tout risquer, ce sont les ordres, je dois poursuivre.
– Je pense avoir mieux à vous proposer : laissez-moi précéder le bataillon de quarante-huit heures avec une vingtaine d’hommes de ma compagnie. Donnez-moi carte blanche. Je serai plus mobile et plus rapide ; seule une patrouille légère peut passer inaperçue. »
Le commandant reste un instant songeur.
« Ça paraît terriblement risqué. Et le ravitaillement ? il faudra vous parachuter des vivres par Morane, ça vous fera repérer. Cette poursuite risque de durer des semaines, peut-être un mois ou deux.
– On n’emportera rien, à part du café et des cigarettes. Vous ne nous parachuterez rien. Il y a des villages ; on vivra sur eux. Ce que les viets font, nous pouvons le faire.
– Ça, je vous fais confiance, mais nous sommes des soldats, pas des pirates.
– Parfait. Si ça peut vous rassurer, nous ne mangerons que des racines pendant le temps qu’il faudra.
– Je crois que je vais vous laisser tenter le coup, Mattei ; nous pourrons établir un contact radio par un avion qui nous survolera tous les deux jours.
– Je ne veux aucun contact ! Je ne sais pas où je vais ; vous ne pourriez que nous gêner en cherchant à nous survoler.
– C’est bon ! Choisissez vos hommes et tenez un journal de marche très complet. Je veux avoir un rapport sur tous les événements dont vous aurez été acteurs ou témoins.
– Comptez sur moi, mon commandant. Je pars dans une heure environ.
– Dans la nuit ?
– Dans la nuit évidemment. »
Mattei se dirige vivement vers le groupe Klauss et expose son plan au sergent-chef :
« En dehors de vous et de moi, je veux Osling, Fernandez et Ickewitz. Trouvez-moi en plus quinze volontaires pour nous accompagner. Ça ne va pas être une partie de plaisir : choisissez les hommes les plus endurants.
« Au fait, tâchez de décider le petit Italien aux grenades, on va manquer de distractions, ça sera toujours utile d’avoir un clown sous la main dans les moments de découragement.
– À vos ordres, mon lieutenant », lance Klauss que la perspective d’une opération de commando plonge dans l’allégresse.