33.
LE 25 juillet 1948 dans le Haut-Tonkin, la guérilla débouche sur la guerre. Les viets ont beaucoup appris dans leur combat singulier avec les meilleurs soldats du monde. Regroupés et instruits dans la jungle, formés par les embuscades sur les routes et par les harcèlements de postes, les rebelles franchissent un nouveau palier de l’escalade qui les mènera à Dien-Bien-Phu : ils lancent un assaut général contre tous les bastions de la Légion sur la R. C. 3.
À Ban-Cao, le capitaine Mattei – à peine remis de son équipée – repousse sans effort une force viet qu’il évalue à trois cents ou quatre cents hommes. Visiblement, les combattants lancés contre le nid d’aigle ne croyaient pas à leur propre succès. Le drame, en effet, se jouait ailleurs.
À Phu-Tong-Hoa.
Pour comprendre la tragédie de Phu-Tong-Hoa, il est nécessaire de retourner deux mois en arrière.
Phu-Tong-Hoa, dernier poste de la Légion sur la R. C. 3, avant Bac-Kan, est situé dans une cuvette au confluent de deux arroyos aux eaux claires, vives et fraîches. Tel un bastion moyenâgeux, il domine, sur un mamelon, une petite plaine où les cultures traditionnelles bordées de diguettes tracent un dessin de vitrail.
Le poste est un rectangle aux murs de béton. Quatre blockhaus d’angle le renforcent. Il est en outre protégé par fies palissades de bambous et des champs de mines. Depuis le mois de janvier, il est occupé par la 2ecompagnie du 3e Étranger qui comprend, au complet, cent quatre légionnaires. Le capitaine Cardinal est à la tête de cette unité d’élite, il est secondé par le lieutenant Charlotton. Le responsable du magasin, des vivres et des munitions est le sergent Guillemaud.
Dans les premiers jours de juin, l’importance de l’effectif ennemi qui entoure Phu-Tong-Hoa est rendue évidente par une incroyable découverte. Cherchant à bloquer la R. C. 3, les viets, en une seule nuit et sur la faible distance de cinq kilomètres, sont parvenus à creuser plus de sept cents tranchées ou trous en damiers. Le calcul est élémentaire. Un minimum de trois mille hommes a été employé pendant la nuit à ce travail de termites.
Que les viets soient autour d’eux, puissants de trois bataillons, ne constitue pas une découverte brutale pour les officiers de Phu-Tong-Hoa, ils s’en doutaient depuis longtemps. Seulement les rebelles viennent de démontrer qu’ils ne craignaient pas de le leur faire savoir, et cela, c’est plus grave. Le capitaine Cardinal et le lieutenant Charlotton en tirent une conclusion : l’attaque du poste est imminente. Par radio ils le signalent à Bac-Kan et à Cao-Bang, mais personne ne s’émeut. Pour un peu, on taxerait les deux officiers de couardise. Comment peuvent-ils imaginer que les viets auraient l’audace de s’attaquer à leur citadelle ? Cardinal réclame des parachutages de munitions supplémentaires et particulièrement de grenades. En réponse, il ne reçoit que des ricanements. Alors, il triche, il prétend que ses réserves d’explosifs sont épuisées. Cette fois, on obtempère, mais on signale l’ouverture d’une enquête. On pense que les légionnaires pèchent à la grenade dans les arroyos voisins.
Dans les derniers jours de juin, le lieutenant Charlotton assiste, songeur, aux incessants va-et-vient dans la cour du poste. Par groupes entiers, les habitants tonkinois du village entrent et sortent sous les prétextes les plus divers. C’est l’usage, ça dure depuis des mois ; du reste, certains des indigènes participent à des petits travaux et ce n’est seulement qu’à partir de huit heures du soir que les légionnaires se retrouvent isolés.
Le magasin d’armes et la soute aux munitions sont disposés à un mètre vingt de l’un des murs d’enceinte. Sous le coup d’une subite imagination, Charlotton s’y rend, et déclare au sergent Guillemaud :
« Tu peux me trouver quatre types sûrs en dehors de toi et moi pour travailler toute la nuit ?
– Mon lieutenant, toute la compagnie est sûre !
– Je veux dire quatre types discrets, des taciturnes, quatre types qui ne soient ni des m’as-tu-vu, ni des grandes gueules.
– Compris, mon lieutenant ! C’est facile, il y a mes deux adjoints, Bishoff et Juhasz, et on peut prendre aussi les caporaux Polain et Huegel. J’en réponds comme de moi-même. Si vous leur demandez de la boucler, on peut les découper en rondelles, ils ne parleront pas.
– Parfait, rendez-vous à huit heures trente, ici, au magasin. Je vous expliquerai ce que j’attends de vous. »
À l’heure dite, les six hommes se retrouvent. Le lieutenant va droit au but :
« Voilà… J’ai décidé de changer, dans le plus grand secret, l’emplacement de la soute aux munitions. On va tout transporter cette nuit dans la cave des réfectoires. À part ça, le magasin reste à sa place. Vous vous arrangerez simplement pour que les hommes sachent où aller se ravitailler en cas de coup dur. Mais, hors cette éventualité, j’exige que tout le monde – je dis bien : tout le monde sans aucune exception – ignore que les munitions ne se trouvent plus au même endroit… »
Les cinq légionnaires acquiescent. Ils ont compris. Ils ne posent pas de questions. En silence, ils se mettent au travail, et toute la nuit ils déménagent les lourdes caisses.
Le 18 juillet, on annonce de Bac-Kan l’arrivée d’une section de renfort. C’est imprévu et follement téméraire : les dix-neuf kilomètres qui séparent Bac-Kan de Phu-Tong-Hoa sont entièrement contrôlés par les viets.
Pourtant, la section arrive sans encombre. C’est un gag. Huit bleus qui débarquent en droite ligne de Bel-Abbès, placés sous le commandement d’un sous-lieutenant de vingt-trois ans, ne possédant pas d’autre expérience militaire que celle qu’il vient d’acquérir à l’École de Coëtquidan, le sous-lieutenant Bévalot. De taille moyenne, le nouvel arrivé possède un physique de jeune premier, il est gai, sympathique, enthousiaste. Immédiatement, il est adopté par Cardinal et Charlotton qui – s’ils déplorent son inexpérience – ne peuvent en aucune façon la lui reprocher.
L’esprit vif de Bévalot lui permet de comprendre rapidement la situation. En un minimum de temps, il assimile un maximum de connaissances.
Le dimanche 25 juillet, de l’aube au crépuscule, le crachin sale n’a pas cessé de tomber. Le sergent Guillemaud, le caporal-chef Polain et le sergent-chef Delamare ont passé la journée à pêcher au bord de l’arroyo ouest. Pas à la grenade. À l’aide de lignes de fortune qu’ils ont eux-mêmes confectionnées. Ils ramènent deux poissons-chats et quelques anguilles. Ils sont trempés jusqu’aux os, ils se changent, vont se restaurer au réfectoire et se retrouvent au magasin d’armes pour fumer une pipe d’âcre tabac local (Ils n’ont plus que quelques rares cigarettes qu’ils économisent).
Vraisemblablement, comme dans tous les moments de détente, ils devaient parler de femmes, de putes, de virées, de cuites. Mais à dix-neuf heures trente leur conversation est interrompue. C’est d’abord le sifflement caractéristique qui précède l’explosion. En techniciens chevronnés, les trois hommes se jettent par terre, protégeant leur nuque de leurs mains. Puis c’est le choc de l’obus qui transperce le toit. Enfin l’éclatement brutal de la charge explosive qui projette sur les légionnaires un amoncellement de débris.
Guillemaud, Polain et Delamare ne sont pas atteints ; l’obus a traversé le plancher du magasin d’armés et c’est dans l’ancienne soute à munitions qu’il a explosé. Le tir ennemi s’acharne maintenant sur ce point précis : sans l’initiative secrète du lieutenant Charlotton, les munitions auraient sauté, et le poste se trouverait maintenant sans défense, à la merci de ses agresseurs.
Les trois légionnaires se précipitent dehors. En une minute, le fracas est devenu étourdissant. L’ennemi semble tirer de partout et ce ne sont que des coups d’armes lourdes. Pour parcourir les quinze mètres qui les séparent le magasin du réfectoire, les légionnaires se jettent à plusieurs reprises à plat ventre dans la boue. Lorsqu’enfin ils y parviennent, Polain gueule :
« Je fais le tour des blockhaus ! Je préviens tout le monde que les munitions sont au réfectoire. »
Guillemaud, accroupi, observe les éclairs qui déchirent le ciel.
« Nom de Dieu ! constate-t-il. Les fumiers, ils ont des 75 ! Qu’est-ce qu’on va déguster ! »
Le capitaine Cardinal s’est précipité vers le central radio. Juste avant d’y parvenir, un obus éclate à quelques mètres de lui. Les trois hommes qui l’accompagnaient sont tués sur le coup. Le capitaine tombe, grièvement atteint à la jambe et aux hanches par les éclats. Il se traîne pourtant jusqu’à la chambre-radio. Les légionnaires Shern et Jungerman essaient, dans le calme, d’entrer en contact avec Bac-Kan. Le capitaine s’affale par terre dans un angle. Il perd son sang mais il ne semble guère s’en soucier. Il interpelle Jungerman :
« Allez prévenir les lieutenants Charlotton et Bévalot. Dites-leur que je suis blessé, qu’ils viennent ici chercher les ordres. »
Charlotton arrive presque aussitôt. Bévalot le suit à une minute. Le premier lieutenant s’est précipité sur son chef pour examiner sa blessure :
« Il faut vous transporter à l’infirmerie, mon capitaine, vous faire un plasma.
– Ta gueule, je reste ici ! Y’a pas de temps à perdre, je crois que c’est le vrai coup dur. » Shern enlève son casque d’écoute. « Bac-Kan ne peut rien pour nous. Cao-Bang non plus. Tous les postes sont attaqués, c’est l’offensive générale, les viets sont partout. »
Au réfectoire transformé en magasin d’approvisionnement, Polain réapparaît.
« J’ai prévenu tout le monde, annonce-t-il. Vous pouvez préparer les citrons, ils vont venir les chercher.
– Comment ça se passe ? questionne Guillemaud.
– Pour le mieux. Tout va merveilleusement bien. Si tu veux mon avis, les viets ne sont pas plus de 4 ou 5 000. Trois ou quatre bataillons dont un ou deux d’artillerie lourde. Le capitaine est mourant, et il pleut ! À part ça, le moral est bon. »
Ce n’est, certes, pas Guillemaud qui va s’étonner de la boutade cynique du caporal-chef Polain. Depuis dix ans ils se connaissent et l’Indochine n’est pas la première campagne dans laquelle ils sont engagés ensemble.
Polain est Belge. C’est un colosse wallon qui a dépassé la quarantaine ; on ne compte plus le nombre de fois où il fut promu, puis cassé et promu de nouveau ; on ne compte pas davantage ses citations et ses faits héroïques. Mais tout le monde se souvient, ou a entendu parler, du plus célèbre de ses records : en Norvège, pendant là dernière guerre, il ingurgita.
à la suite d’un pari, dix litres de bière forte en moins de quatre heures.
Quelles que soient les circonstances, Polain fait preuve d’une égale bonne humeur. Il a une voix qui porte à cent mètres, et son rire énorme est légendaire. Une anecdote fameuse est demeurée attachée à son personnage. Dans un rapport officiel, relatant un violent combat en Libye, un chef de bataillon écrivit : « … le rire du caporal-chef Polain couvrant le fracas des détonations, il m’est difficile de définir avec précision la force dont disposaient nos assaillants… »
Fixant Guillemaud, Polain reprend son sérieux et devient presque solennel.
Pour le sergent, ça ne peut signifier qu’une chose : il va être question de futilité. Il ne se trompe pas.
« Dis donc, sergent, tu n’aurais pas une pipe ? Les réserves pour les jours de fête, ça me paraît un peu dépassé, tu ne penses pas ? »
Guillemaud sourit. Il ouvre un tiroir et tend un paquet de Mic à son compagnon.
« Tout un paquet ! s’extasie le Belge. Si le Bon Dieu m’aime, il me laissera le temps de le fumer en entier. »
Polain allume une cigarette dont il tire une longue bouffée avec délice.
« Je vais faire un tour, donne-moi une caisse de grenades, je vais la distribuer. »
Le tir d’artillerie s’intensifie de minute en minute. Une grêle d’obus s’abat sur le poste, faisant voler en éclats toutes sortes de matériaux. Tués ou blessés les hommes tombent. Polain marche droit, à pas lents. Sous le bras gauche il porte sans effort la caisse de grenades, et son souci majeur paraît être de préserver de la pluie la cigarette qu’il tient dans sa main droite.
Il est vingt heures quinze. La préparation d’artillerie dure depuis trois quarts d’heure lorsque, brusquement, c’est le silence. Les légionnaires eux aussi, cessent le tir. Il ne reste dans leurs oreilles que le sifflement que suivent les détonations, et l’odeur de la poudre qui imprègne leurs narines.
Du poste de radio, le capitaine Cardinal a compris que cet entracte précède l’assaut ; il donne l’ordre de redoubler de vigilance. Polain a distribué ses grenades, il poursuit sa promenade. En passant à proximité de l’ancien magasin d’armes, il est attiré par un bruit insolite.
Sur une vingtaine de mètres de long, la paroi de fond du magasin forme avec le mur d’enceinte un couloir. C’est un véritable boyau d’un mètre vingt de large dont les extrémités sont bloquées par deux solides portes de bois fermées au cadenas.
Silencieusement, Polain pénètre dans le magasin. Il connaît les lieux par cœur et peut s’y mouvoir malgré l’obscurité. Contre le mur opposé à la porte d’entrée, quatre couchettes superposées sont fixées. Une échelle de bois en permet l’accès. En souplesse, Polain grimpe. Juste au-dessus de la quatrième couchette, une lucarne d’aération donne sur le fameux boyau. Les vitres ont explosé et la lucarne n’est plus qu’un trou béant. Prudemment Polain jette un regard ; il demeure paralysé de stupeur.
Dans le boyau, les viets grouillent comme des rats, ils continuent à escalader en silence le mur d’enceinte, ils sont peut-être déjà cent ou cent cinquante à l’intérieur. À chaque extrémité du corridor, deux d’entre eux sont occupés à dévisser les plaques qui soutiennent les cadenas.
En une seconde, Polain juge la situation. Il connaît la solidité de ces plaques. Il est évident que les viets veulent les démonter en silence pour préparer une attaque surprise. Il leur faudra près d’une demi-heure pour y parvenir, aucun doute là-dessus.
Polain redescend de son perchoir. Sous le feu ennemi, il traverse la cour et rejoint au réfectoire le sergent Guillemaud. Le caporal-chef est calme, serein, un sourire fend son visage jovial ; il se saisit d’une nouvelle caisse de grenades :
« Ils en réclament encore ? interroge Guillemaud.
– C’est pour mon usage personnel, je suis sur un coup.
– Explique ! »
Polain repose la caisse, il semble avoir une nouvelle idée. Sur sa vareuse il serre son ceinturon d’un cran et commence à se bourrer de grenades qu’il accumule entre sa peau et son vêtement. En se gonflant de toutes parts, il explique :
« Sergent, ça fait longtemps qu’on se connaît, toi et moi. On en a fait des coups ensemble ! On a rigolé plus d’une fois. Tu sais mieux que personne que j’ai une nature joyeuse, eh bien, je vais t’étonner : me marrer comme je vais me marrer dans quelques minutes, ça ne m’était encore jamais arrivé ! Et comme je t’aime bien, je vais t’en faire croquer ! Viens avec moi… »
Sans comprendre, Guillemaud, en silence, suit son compagnon. Sur l’insistance de Polain, il transporte, dans une caisse, les grenades que n’a pu contenir la vareuse du caporal. À l’entrée du magasin, Polain chuchote :
« Je m’installe sur la couchette supérieure, toi sur celle d’en dessous. Quand je n’aurai plus de grenades, tu m’en passes. »
Le sergent comprend.
« Il y a des viets dans le boyau ?
– Des viets ? murmure Polain sur un ton méprisant. Toute l’armée du Viet-minh est entassée dans ce couloir !
– Oh ! Putain, lance Guillemaud. Quelle boucherie !
– Quelle rigolade ! » rectifie Polain.
Sans le moindre bruit, les deux légionnaires gagnent les couchettes. Polain s’installe confortablement allongé, après s’être assuré, d’un bref regard, que la concentration des rebelles n’a fait que croître pendant son absence.
Alors, tranquillement, il dégoupille la première grenade, et la lance par la lucarne.
L’explosion suscite instantanément un concert de hurlements suivi d’un déchirant tumulte. Polain éclate de son rire tonitruant et poursuit ses jets de grenade, cherchant seulement à varier leur destination. Quand il a épuisé sa propre réserve, il en réclame de nouvelles à Guillemaud :
« Dégoupille-les-moi, sergent, on gagnera du temps. »
C’est dangereux mais les deux légionnaires ont l’habitude. Ils effectuent un véritable numéro de jongleur. Leurs index droits sont en sang à force de tirer sur les anneaux de dégoupillage.
Lorsque Polain est-certain qu’il ne reste plus un seul homme valide dans le boyau, il passe sa tête par la lucarne et contemple, admiratif, le résultat du carnage. Enfin, il semble satisfait et saute à terre.
« Leur idée n’était pas con, constate-t-il simplement. Ils auraient bien pu nous faire marron ! »
Profitant de l’accalmie provisoire, les deux légionnaires entreprennent un tour rapide du poste, s’assurant que les positions de défense et surtout les armes automatiques des blockhaus d’angles sont toujours occupées par des hommes valides. Cette précaution n’est pas superflue. Autour des mitrailleuses, qui sont servies chacune par trois légionnaires, ils découvrent de nombreux blessés (certains grièvement) qui ont préféré ne pas signaler leur état et continuer le combat.
De leur côté, les lieutenants Charlotton et Bévalot ont eu le même réflexe, et à plusieurs reprises, remplacent des tireurs et des chargeurs blessés, en dépit de leurs protestations.
En dix minutes les postes de défense sont à nouveau entre les mains d’hommes valides, mais malheureusement, souvent moins expérimentés.
À vingt et une heures, le silence est brusquement rompu. Ce n’est plus un tonnerre d’artillerie, ni un fracas de détonation, mais la lancinante jérémiade de centaines de trompes d’assaut qui déchirent la nuit de leurs geignements lugubres. Même pour les vétérans les plus endurcis, cette cacophonie exacerbe les nerfs. Et surtout ils en connaissent la signification : de toutes les montagnes environnantes, une horde humaine va maintenant se ruer sur le poste.
Au central radio, le capitaine Cardinal donne ses dernières instructions. Autour de lui ses subalternes savent qu’il n’a plus que quelques minutes à vivre. Ils seront nombreux à entendre ses ultimes paroles :
« Du courage, les enfants ! Au corps à corps, ils ne valent pas un clou ! »
Après la mort du capitaine Cardinal, le lieutenant Charlotton assure le commandement du poste, pendant douze minutes, avant de tomber lui-même, foudroyé, au moment où les premières vagues d’assaut parviennent à escalader l’un des murs d’enceinte.
Le blockhaus ouest succombe, et les viets s’emparent d’un fusil mitrailleur qui le défendait. Ils le retournent vers le poste. L’un des rebelles hurle en français, d’une voix aigre et aiguë :
« Rendez-vous ! Vous êtes perdus ! Rendez-vous ou nous vous tuerons tous ! »
Instantanée, la réponse vient du blockhaus sud. Sa mitrailleuse crache, déchiquetant l’orateur. C’est le caporal-chef Martin, le secrétaire du capitaine Cardinal, qui a tiré. Il est secondé par Piperno, le petit cuisinier sicilien, et Chauvé, le gitan.
Il est impossible de décrire avec précision le combat hallucinant et confus qui suivit ces instants.
Par vagues successives, les soldats viets parviennent à occuper de nombreuses positions à l’intérieur du poste. À la grenade, à coups de crosse, à l’arme blanche, les légionnaires finissent par les en déloger.
Polain, acculé contre un mur, se défend contre une grappe d’assaillants qui cherchent à le capturer vivant. Un poignard-commando dans chaque main, il tue quatre viets avant d’être transpercé d’un coup de baïonnette. Son sang gicle, et il s’écroule.
Les rebelles s’acharnent alors sur le corps du géant wallon qu’ils perforent d’une centaine de coups de poignards et de coupe-coupe. Il restait dix-huit cigarettes dans son paquet de Mic.
Le stock de grenades épuisé, le sergent Guillemaud décide en désespoir de cause de distribuer d’inoffensives grenades fumigènes. Surprise ! Les viets croient qu’il s’agit de gaz asphyxiant et ont un mouvement de recul.
Les yeux injectés de larmes, les légionnaires reprennent aussitôt plusieurs positions essentielles. En toussant, en crachant, les survivants continuent à se battre comme des fauves furieux. Ils remettent en batterie les armes automatiques utilisables et s’apprêtent à tirer à l’aveuglette lorsqu’un miracle joue en leur faveur.
Brusquement le ciel se déchire, la lune apparaît, découvrant les forces ennemies. Alors, au fusil mitrailleur, et au mortier, le carnage commence. Trois mille viets se replient devant l’acharnement, la ténacité, le refus de succomber de trente-quatre légionnaires enragés.
À vingt-trois heures, les trompes viets mugissent à nouveau. Mais cette fois, c’est la retraite qu’elles commandent.
Les légionnaires restent néanmoins sur le qui-vive toute la nuit. Dans l’infirmerie où les blessés sont entassés à même le sol, gisant dans des mares de sang, on n’entend que plaintes déchirantes, gémissements de douleur.
Au passage du sergent Guillemaud, Chauvé le gitan, qui a reçu une rafale d’arme automatique en pleine poitrine, et des éclats de grenade dans le ventre, supplie, haletant :
« Finis-moi, sergent, je t’en prie, finis-moi ! »
Guillemaud n’en a pas le courage. Pour la suite de ce récit, laissons-lui la parole :
« … Une fois le contact pris avec les survivants, regroupés au sud sous les ordres du sous-lieutenant Bévalot, il convient de remettre un peu d’ordre dans l’incroyable confusion qui règne encore à l’intérieur du poste. C’est vite fait. Avec les autres sous-officiers, dont les sergents Galli, Fissler et Andry, nous répartissons les légionnaires valides en quatre groupes, et reprenons possession des positions évacuées, nous assurant qu’aucun viet vivant, ne s’est maintenu dans le poste. Il fait de moins en moins sombre. Ou tout au moins, l’obscurité de la nuit se lève au fur et à mesure que la lune apparaît derrière la montagne et les collines. Je me dirige vers la muraille nord dans l’intention de poster quelques légionnaires aux créneaux. Mais tout d’abord il faut enlever les cadavres viets laissés sur place par l’assaillant. En relevant les corps de nos adversaires, je m’aperçois qu’outre les armes automatiques, les viets étaient munis de tiges de bambou longues de deux mètres cinquante environ, terminées soit par des fers de lance crantés, soit par des sortes de serpes courbes. Le tout soigneusement affûté. Sous un des corps, je trouve un fusil mitrailleur de fabrication étrangère ; les fusils récupérés sont de très grande taille et les baïonnettes qui les somment, sont soigneusement liées par des fils de fer. De nombreuses grenades non éclatées jonchent le sol et c’est très dangereux. Le matin, au jour, nous constaterons que les fusils sont russes, les fusils mitrailleurs tchèques, et les grenades de fabrication locale.
« Il me vient à l’idée d’aller voir dans l’emplacement du mortier de 60 qui jouxte le magasin d’armes et ma chambre à l’est. À ce moment, je suis rejoint par le chef de pièce. Nous poussons une exclamation de surprise au premier regard. Littéralement entortillé autour du mortier, un cadavre viet fait corps avec le tube, car il est retenu par la bretelle de portage. Une grenade lui a explosé sous le nez, juste au moment où il tentait d’emporter la pièce.
« Dans le blockhaus 3, une dizaine de cadavres viets encombrent la partie intérieure. Nous les dégageons, et constatons avec surprise qu’ils recouvrent les corps des légionnaires Baran et Speck. Baran serre encore dans sa main droite le bloc percuteur de son F. M. qui lui a été enlevé par les viets, mais par son dernier geste, il a rendu l’arme inutilisable.
« Pour permettre à quelques-uns d’entre nous de prendre un peu de repos, un tour de garde est organisé. Mon tour passé, je peux aller m’étendre et dormir deux ou trois heures. Je suis trop exténué pour me préoccuper des gravats et des débris de tuiles qui m’entourent. Je suis réveillé par un légionnaire envoyé par le sous-lieutenant Bévalot. Il fait beau, le soleil s’est levé, il est déjà chaud, mais le spectacle qui s’offre à moi est épouvantable. Les corps de nos vingt et un morts, étendus et rangés sous ce qui reste du réfectoire. Le capitaine Cardinal, le lieutenant Charlotton, les caporaux-chefs Polain et Huegin, les légionnaires Walther, Manault, Piperno le Sicilien, Baran, Speck, Chauvé le Gitan, Hergessen, et bien d’autres, que je connais peu ou mal parce qu’arrivés avec les derniers renforts de Bel-Abbès, il y a à peine huit jours… Il importe de procéder au plus vite à l’inhumation des corps en raison de la chaleur de plus en plus intense et aussi parce que des nuages entiers de grosses mouches voraces s’abattent sur eux.
« À huit heures quarante-cinq du matin, le contact radio en phonie est rétabli avec Bac-Kan. C’est le commandant Sourlier qui a pris lui-même le micro pour converser avec le radio. Il s’est mis à lui poser des questions pour le moins saugrenues de prime abord. Il est évident qu’il n’était pas sûr que Phu-Tong-Hoa n’était pas occupé par les viets en raison de notre dernier message. Les réponses faites aux questions posées par le commandant, lui ont permis de se convaincre qu’effectivement, Jungermann, le radio, était libre de ses réponses et que contre toute vraisemblance, le poste était encore aux mains de la 2e compagnie.
« Ensuite, avec mon magasinier Bischoff, nous nous affairons à récupérer les armes et les munitions qui traînent un peu partout. Nous récupérons aussi des documents et notamment des plans du poste. En général ces derniers sont fort bien faits, extrêmement fidèles ; les viets étaient parfaitement renseignés sauf sur un point : tous les documents indiquent l’ancien emplacement de notre soute à munitions. Sur l’un des corps viets, dont l’uniforme porte des insignes de gradé, nous trouvons un drapeau rouge timbré de l’étoile jaune à cinq branches. Manifestement destiné à remplacer le nôtre. Mais celui-ci est resté hissé à son mât toute la nuit… »
Revenons à Cao-Bang où depuis le silence du poste de Phu-Tong-Hoa le 25 juillet à vingt et une heures, on est persuadé que la citadelle est tombée.
Le lieutenant-colonel Simon, commandant de zone, passe la nuit à préparer un détachement de secours, qui partira à l’aube. Ce détachement comprend un peloton du 5’escadron du régiment d’Infanterie coloniale, la 3e compagnie du 23e bataillon de Tirailleurs algériens, un détachement du Génie, et en protection, bien entendu, une compagnie du 3e Étranger.
L’organisation de cette colonne de secours est logique et normale. Ce qui ne l’est pas, c’est que le colonel Simon en prenne le commandement en personne, exposant dangereusement sa vie. Ses subalternes tentent de le faire renoncer à ce projet. Mais l’officier supérieur demeure intraitable ; il sait que sa présence sur la R. C. 3 peut considérablement relever le moral des légionnaires qui peuvent tous subir demain le sort de leurs camarades de Phu-Tong-Hoa. Le colonel Simon dira simplement avant son départ :
« C’est la seule chose qui reste en mon pouvoir, j’estime que c’est peu. »
La colonne Simon mettra trois jours pour atteindre Phu-Tong-Hoa. Elle sera attaquée violemment quatre fois, subira des pertes sensibles, mais parviendra finalement à son but. Une fois encore, laissons parler le sergent Guillemaud :
« … Lorsque vers dix-neuf heures, les premiers éléments de la colonne tant attendue sont signalés au détour de la route de Diang, un soupir de soulagement monte du poste et un formidable hourrah retentit.
« Juché sur le blockhaus 3, jumelles en main, je scrute la route illuminée par le soleil couchant. Une jeep apparaît, se détachant de la colonne. Quatre hommes sont à bord, et il me semble reconnaître la silhouette du colonel ; c’est bien lui, accompagné de son chef d’état-major, le capitaine Soulier, et d’un sous-officier de la section de protection…
« Dans le silence le plus complet, le colonel Simon termine à pied la montée vers le poste. Les commandements réglementaires retentissent. Le cliquetis des armes ponctue le maniement impeccable. La tradition est respectée ; gradés et légionnaires se présentent.
« À part le décor on se croirait au Quartier Vienot de Bel-Abbès. »
Phu-Tong-Hoa était resté légionnaire. Fidèlement.