6.

 

 

 

LE 2 janvier 1947 à dix-huit heures trente, la compagnie du 3e Étranger est mise en état d’alerte à Haïphong. Elle doit se tenir prête à participer à une opération lointaine, périlleuse.

Le 3 janvier à huit heures trente, les commandants d’unités sont réunis au P. C. du lieutenant-colonel Strœber. Ils apprennent que le lendemain se déclenchera l’opération « Dédale », destinée à délivrer et à évacuer la garnison française encerclée à Nam-Dinh. L’opération sera montée en liaison avec les parachutistes, la marine, l’aviation, les coloniaux, les chars et les sapeurs. La première mission qui incombera à cet énorme rassemblement de forces, sera l’embarquement des nombreux civils et blessés qui, depuis près de deux semaines, sont coupés du reste du monde.

Nam-Dinh est un important centre industriel qui compte 40 000 habitants. Située sur la rive est du fleuve Rouge, la ville tonkinoise se trouve à une bonne centaine de kilomètres au sud d’Hanoï et à 150 kilomètres au sud-est d’Haïphong. Jusqu’à l’attaque-surprise du 19 décembre 1946, la presque totalité d’un régiment de la Coloniale (2 000 hommes environ) y cohabitait, tant bien que mal, avec une armée régulière Viet-minh dont l’effectif était beaucoup plus important.

Malgré la violence de l’agression viet, les soldats de la Coloniale avaient réussi à implanter des points de résistance qui, depuis une quinzaine de jours, refusaient de se rendre. Ils protégeaient ainsi les civils échappés du massacre.

Le lieutenant-colonel Strœber expose les grandes lignes du plan de secours : une véritable armada formée d’unités légères de débarquement de la marine (L. C. M. et L. C. T.) embarquera la troupe à Hanoï et à Haï-Duong. Les uns descendront le fleuve Rouge, les autres rejoindront à Vu-Dien, empruntant un affluent, et c’est une armée qui débarquera au bac de Thu-Tri au nord-ouest de la ville à investir.

Militairement la mission s’explique et s’annonce bien. Néanmoins pour les officiers réunis, un point reste obscur. Le lieutenant de vaisseau François chargé de commander le débarquement pose le premier la question qui les intrigue tous.

« Mon colonel, je m’étonne de constater que nous allons abandonner une ville de l’importance stratégique de Nam-Dinh.

– Un plan est à l’étude à ce sujet, répond sèchement Strœber. Ayez l’obligeance de vous contenter de mener à bien la mission dont on vous charge. » En l’absence de Mattei, toujours hospitalisé à Saigon, c’est le lieutenant Mulsant qui commande la 4’compagnie de légionnaires. Il interroge à son tour l’officier supérieur :

« Mon colonel, je comprends mal pourquoi une seule compagnie de la Légion a été désignée pour participer à l’opération alors que plusieurs bataillons sont disponibles à Haïphong. » Strœber hésite un instant, puis répond : « C’est simple. Votre compagnie restera à Nam-Dinh. »

Mulsant reçoit l’ordre sans broncher. Derrière lui, le lieutenant de Franclieu qui commande la section de pionniers de la 4e lui murmure à l’oreille :

« Ça fait cinq bonnes minutes que je prévoyais le coup. »

Mulsant reprend :

« Mon colonel, si je comprends bien, les 95 hommes qui forment ma compagnie vont être chargés d’une mission qui s’est révélée impossible à un effectif vingt fois supérieur ?

– Pas exactement, rétorque Strœber. Une compagnie de la Coloniale est installée dans la banque d’Indochine qu’elle a transformée en bastion. Elle doit y demeurer, tandis que vous aurez pour mission de tenir la Cotonnière, à proximité du point de débarquement. Votre effectif ne sera donc que de dix fois inférieur à celui qui résiste en ce moment… »

 

Le 4 janvier, les légionnaires quittent Haïphong pour Haï-Duong. Plus de 2 000 hommes parcourent en camions la distance qui sépare les deux villes.

La 4°compagnie passe la nuit à la belle étoile sur la rive du fleuve, à une centaine de mètres du point d’embarquement.

Vers quatre heures du matin, les sentinelles aperçoivent les premiers L. C. T. qui s’approchent doucement, déchirant la surface lisse de l’eau grise. Les légers bruits de l’aube sont couverts par le souffle régulier des diesels dont les échos vont se perdre dans les profondeurs de la jungle.

Frissonnant dans l’humidité du matin, les hommes se rasent et se lavent, quelques-uns plongent dans la rivière. Le froid leur semble un luxe qu’ils avaient oublié.

Le lieutenant de vaisseau François a repéré le camp des légionnaires, l’accès en est facile pour les gros crabes. Il échoue l’avant de deux L. C. T. dont les panneaux de protection se rabattent sur la rive. L’officier de marine rejoint les lieutenants Mulsant et Franclieu.

« Nous allons embarquer vos hommes sur place, déclare-t-il. Ces deux L. C. T. leur sont destinés. Inutile d’aller piétiner sur l’embarcadère. D’autre part j’ai pensé que du café chaud ne leur ferait pas de mal. Envoyez-les à bord, par petits groupes, on les servira. »

Une demi-heure plus tard, les deux L. C. T. des légionnaires prennent la tête du convoi. Les hommes sont déçus : vingt-quatre heures à bord d’un L. C. T. n’a rien d’une promenade sur un bateau-mouche ! Les légionnaires sont parqués dans le fond des navires légers. Ils ne peuvent apercevoir que le ciel et ils savent que lorsque les panneaux se baisseront, ils auront autre chose à faire qu’à admirer le paysage.

Vers dix heures du matin, le convoi atteint l’embouchure du fleuve Rouge. Le long chapelet d’embarcations arrivant d’Hanoï se joint à eux et la lente progression se poursuit. À midi le convoi est survolé par une vingtaine de Dakotas qui vont larguer deux compagnies de parachutistes sur Nam-Dinh.

Le 6 janvier, à trois heures trente du matin, l’armada se présente à l’embouchure du canal qui conduit à Nam-Dinh, le voyage s’est passé sans incidents.

Le L. C. T. de commandement navigue à trois cents mètres en tête. Les autres se suivent à une distance sensiblement plus faible.

Le lieutenant Mulsant et une cinquantaine de ses hommes sont passagers de l’embarcation d’ouverture. Quatre marins servent les pièces d’artillerie. Le lieutenant de vaisseau François se tient à l’arrière, debout auprès de l’homme de barre ; il est occupé à diriger la manœuvre rendue plus délicate par une forte brume.

Le brusque déclenchement d’un feu d’enfer auquel personne ne s’attendait crée un instant de surprise totale. Les obus de mortier pleuvent autour des embarcations. Par chance la brume protège le convoi du tir ennemi.

À leur tour, les 75 de marine ripostent, tirant à l’aveuglette, ne réussissant pas à faire faiblir l’intensité du feu viet.

Soudain, le troisième L. C. T. est touché de plein fouet par un obus de mortier et donne de la bande ; son commandant le dirige vers la rive qu’il parvient à atteindre. Le lieutenant de vaisseau François continue, toujours debout, à donner ses ordres. Au premier coup de mortier, il a seulement rabattu la jugulaire de sa casquette sous son menton, puis, avec un geste théâtral, il a fixé une cigarette sur son long fume-cigarette d’ambre. Handicapé par sa haute taille, François est le seul à ne pas pouvoir se protéger.

Le lieutenant Mulsant rejoint à l’arrière le lieutenant de vaisseau qui lui déclare :

« Je pense que nous devons tenter de débarquer nous aussi, sinon les survivants du L. C. T. qui vient de s’échouer vont se faire massacrer.

– À vos ordres », répond Mulsant. Et il hurle pour se faire entendre :

« Compagnie, prêts à débarquer ! Section de mortiers en tête ! Ouverture du feu dès que possible ! » Les hommes se redressent, passent les sangles de leurs sacs sur leurs épaules, vérifient leurs armes, crachent leurs mégots, arment leurs fusils, préparent leurs grenades.

Le L. C. T. est sur le point d’atteindre la rive quand le lieutenant de vaisseau François est atteint d’une balle en plein cœur. Il bascule en avant et s’effondre en contrebas sur les légionnaires. Mulsant se penche sur l’officier de marine, puis consulte sa montre et se tourne vers le radio.

« Transmettez : le lieutenant de vaisseau François tué par balle à 3 h 52. Le lieutenant de vaisseau Gallet prend le commandement. »

Mulsant cherche en vain de quoi recouvrir le corps de l’officier, mais le temps presse et il se contente de rabattre la casquette du marin sur son visage.

 

Une secousse apprend aux légionnaires que le L. C. T. vient de prendre contact avec la rive. Le panneau mobile se baisse lentement, ne laissant apparaître qu’une épaisse brume. Aussitôt, les mortiers disposés à l’avant font entendre leur sourd tapage ; les projectiles déchirent un instant la crasse opaque qui se reforme, instantanément, dense et inquiétante.

Le lieutenant Mulsant crie :

« Débarquement ! On établit une tête de pont à cinquante mètres ! Tirez devant vous ! En avant ! »

Les hommes se ruent en aveugles, trébuchant sur les moindres obstacles. Seuls les premiers sortis tirent, les autres craignent de se blesser entre eux. Heureusement le tir de l’ennemi est aussi confus que le leur, et les légionnaires parviennent à s’installer, cherchant à tâtons des abris de fortune.

Derrière un aréquier, Mulsant évalue les forces qui lui sont opposées. Il pense que les viets sont en train de les bluffer magistralement. Ils ne doivent pas avoir plus de trois armes automatiques et quelques fusils. Mais leur canon de 75, admirablement servi, risque à lui seul d’anéantir la compagnie dès qu’elle sera repérée. Pour l’instant, les coups continuent à tomber sur le fleuve autour des embarcations.

En quête d’instructions, le sergent-chef Maniquct a rejoint Mulsant.

« Mon lieutenant, le canon il faudrait faire quelque chose ?

– Vas-y avec une section.

– Si vous êtes d’accord, j’y vais avec un seul rombier. Ça passe ou ça passe pas.

– D’accord. Fais pour le mieux. »

Maniquet s’éloigne. Derrière les légionnaires tapis tous les trois ou quatre mètres, il siffle brièvement les quatre premières notes de la 5e Symphonie de Beethoven qui composent l’indicatif musical de sa section. Au bout d’un instant, le même sifflement lui répond et reprend toutes les dix secondes, le guidant par l’oreille jusqu’à ses hommes. Lorsqu’il atteint ses légionnaires, il lance brièvement :

« Schmidt est là ?

– Ici, chef, répond l’Alsacien.

– Tu me suis, on va au cinéma. » (On ignore l’origine de cette expression qui désigne, dans la Légion, les coups durs.)

Les deux hommes s’éloignent en sautillant, ils tentent de s’orienter d’abord d’après le son des percussions, puis ils aperçoivent à travers le brouillard la lueur qui suit chaque détonation. Entre chaque coup, ils bondissent en avant. Au bout d’une demi-heure de progression, ils arrivent à circonscrire l’emplacement de tir. Il se trouve dans une clairière. Le 75 est servi par trois soldats viets ; les légionnaires les distinguent parfaitement car ils emploient une lampe électrique pour armer la pièce et rectifier leur tir.

« C’est du nougat, murmure Schmidt.

– Ça en a l’air, mais les autres ne doivent pas être loin. Je prends le type à la lampe, tu prends les deux autres. »

Avec la précision des fusils Enfield, il leur est impossible de manquer leur cible à cette distance. Les trois viets s’écoulent presque ensemble et Maniquet s’élance. Il dégoupille deux grenades qu’il dispose à deux points précis du canon. Leur explosion va enrayer tous les câbles de commandes de la pièce d’artillerie. Maniquet se précipite à l’abri d’un talus qu’il a repéré. Les grenades explosent, détruisant le 75 viet, et le sergent se relève quand un obus de mortier éclate à quelques mètres de lui (selon toute vraisemblance il a été, hélas ! tiré par la Coloniale qui ignorait la mission des deux légionnaires). Maniquet est atteint d’un éclat en plein ventre. Il tombe à genoux, portant instinctivement ses mains sur la blessure ouverte, puis il roule sur le côté les jambes repliées en l’air. Son corps est secoué de soubresauts et sa tête dodeline mollement.

Contre toute prudence, Schmidt s’est précipité à découvert. Il tire le sergent à l’abri dans la forêt, il l’a saisi aux aisselles et fait glisser le corps sur la terre. Maniquet se tient toujours le ventre et conserve les genoux à hauteur du menton. Lorsque Schmidt se sent en sécurité, il tente d’évaluer la gravité de la blessure. Maniquet a conservé toute sa lucidité. Il marmonne :

« Oh ! Putain, ça brûle ! Oh ! Putain, ça brûle… »

Le blessé veut voir. Il écarte ses mains et les deux hommes horrifiés s’aperçoivent que ses tripes sont à l’air, prêtes à se répandre.

En un éclair, Schmidt revoit la campagne de Narvick. Le même cas. Un capitaine atteint d’un éclat au ventre. Le même spectacle écœurant. Les tripes. Schmidt revoit l’infirmier, sa décision instantanée, ses gestes précis. Il avait bourré le ventre d’énormes paquets d’ouate. Il avait sanglé la blessure obstruée avec des ceinturons et on avait évacué l’officier. Schmidt hésite un instant ; évidemment il n’a pas d’ouate, mais il est impensable, dans son état, de faire parcourir un mètre de plus au blessé. D’autre part, rester sur place serait un véritable suicide : les viets peuvent arriver d’une minute à l’autre. Lorsque Schmidt prend sa décision, il ignore s’il va tuer son compagnon ou le sauver, mais il est arrivé à cette terrible conclusion en quelques secondes : il n’y a rien d’autre à tenter.

Schmidt enlève sa chemise, elle est imprégnée de sueur et de boue, des brins de tabac sont restés collés aux poches, c’est une véritable puanteur. Néanmoins Schmidt en fait un gros tampon qu’il bourre dans le ventre du sergent. Puis il enlève sa ceinture et celle de son compagnon, et sangle l’invraisemblable pansement. Il peut alors charger tant bien que mal le blessé sur son dos et repartir vers la compagnie dans l’aube naissante.

Stimulé dans son effort par le souffle chaud et les gémissements de Maniquet dont les lèvres frôlent le lobe de son oreille, Schmidt ne pense pas aux viets qui peuvent venir de partout. Il marche, sans précaution, poussé par une seule idée : ramener le sergent.

Il parcourt le petit kilomètre qui le sépare des rives du fleuve, plus rapidement qu’à l’aller. Il distingue les formes, il voit à peu près où il met les pieds.

Quand il sent qu’il est proche du but, il se met à siffler l’indicatif de sa section. Trois mots échangés le font reconnaître, trois hommes se précipitent à son secours. Les légionnaires ont fortifié leurs positions ; derrière leur ligne de défense ils peuvent circuler. Du reste, depuis la neutralisation de leur canon les viets ne se sont plus manifestés.

Le lieutenant Mulsant s’est porté aux côtés du blessé, il sursaute quand il s’aperçoit de la nature du pansement confectionné par Schmidt.

« Je ne sais pas si j’ai bien fait, bredouille le légionnaire, mais je ne vois pas ce que j’aurais pu faire d’autre. Il est là et il est vivant…

– J’aurais fais comme toi. », répond Mulsant qui se demande s’il en aurait eu l’idée.

Un médecin de la Coloniale intervient et opère Maniquet sur place. Depuis l’instant où il a été atteint par l’éclat, le sergent n’a pas perdu connaissance. On le larde de piqûres de morphine et de pénicilline, il sera évacué parmi les premiers.

Moins de cinq mois plus tard, Maniquet rejoindra le bataillon frais comme une rose, après avoir été cité à l’ordre de l’armée en compagnie de Schmidt.

 

Vers huit heures trente, la brume se dissipe et les légionnaires font le point de la situation : ils se trouvent juste en face de l’endroit où ils devraient être, à une centaine de mètres tout au plus. Seulement ils sont de Vautre côté du canal. Ils distinguent nettement, sur la rive opposée, l’appontement de la Cotonnière qui est leur objectif et ils constatent amèrement qu’il n’y a aucune trace des parachutistes qui devraient l’occuper. Pour eux non plus, cela n’a pas dû être facile.

Le plan était pourtant net et précis : les parachutistes devaient se rendre maîtres de la Cotonnière et de son appontement. La 4e compagnie de Légion devait débarquer en premier et renforcer la tête de pont pour permettre le débarquement et le rembarquement de l’ensemble de la garnison. On n’avait oublié que la brume. Et à l’heure où devrait commencer l’évacuation des civils, plus de 2 000 hommes se trouvent massés sur la rive opposée du canal et les parachutistes sont perdus au milieu des troupes viets…

Mulsant, Gallet et de Franclieu ne peuvent que constater les faits. Ils se demandent comment traverser le canal jusqu’à l’appontement. La réponse leur est rapidement dictée par un feu d’armes automatiques qui se déclenche sur eux depuis la Cotonnière. Les viets y sont retranchés, bien à l’abri et solidement armés.

Mulsant et de Franclieu ont compris qu’il n’y a qu’une solution et qu’elle est tragique. La Cotonnière ne peut-être investie que par le fleuve. Or un seul L. C. T. peut tenter d’apponter devant ses bâtiments. Les premiers hommes débarqués auront environ vingt-cinq mètres à parcourir à découvert. Et il n’est pas question de faire précéder le débarquement par un tir d’artillerie, les locaux de la Cotonnière étant destinés à servir de camp retranché à la 4-compagnie.

Mulsant questionne le lieutenant de vaisseau Gallet.

« Combien d’hommes peut-on entasser à bord d’un seul L. C. T. pour parcourir la largeur du canal ?

– Sans danger, le double de la capacité prévue, c’est-à-dire une centaine. Ils seront serrés comme des sardines, mais le bateau peut les supporter aisément.

– Bon, ça résout tous les problèmes. La 4e compagnie à bord ! Prête à débarquer sur l’appontement dans un quart d’heure ! »

De Franclieu fait remarquer :

« Ça va être une vraie séance de tir aux pigeons en face.

– Tu as mieux à proposer ? » interroge amèrement Mulsant.

Tous les légionnaires de la 4e sont des soldats chevronnés qui ont l’habitude des coups durs, des actions désespérées, des balles qui sifflent, des obus qui éclatent, mais le genre d’opération qu’ils vont tenter dans quelques instants crée néanmoins un malaise parmi eux. Une évidence mathématique les rebute : ils savent qu’un nombre certain d’entre eux sera mort dans un quart d’heure. Et tout en plaisantant, en échangeant des cigarettes ou du chewing-gum, tous luttent contre une obsédante pensée : Lesquels d’entre nous ? Toi ? Moi ? Celui qui est parti pisser ? Celui qui fume allongé sur le dos les yeux au ciel ?…

 

Les hommes s’entassent à bord du L. C. T. Ils sont quatre-vingt-seize. Le tir ennemi se déclenche, inefficace sur l’embarcation blindée, puis c’est une fois encore le panneau mobile qui s’abaisse. Devant eux, les légionnaires voient le long parcours de bois grossier que les balles viets écorchent, faisant voltiger de petits fragments.

Le tireur au F. M., Steck, sort le premier ; il est frappé aussitôt de plusieurs balles en pleine poitrine, mais il trouve la force de s’allonger derrière son fusil mitrailleur et d’ouvrir le feu, protégeant ainsi la course de quatre lanceurs de grenades qui s’élancent. Ils font six enjambées et se laissent tomber en avant, amortissant leur chute du bras gauche tandis que du droit ils projettent leurs grenades dans un vif mouvement rotatif. Derrière eux, comme un ballet bien réglé, l’attaque s’organise tandis que Steck, crispé sur son fusil mitrailleur devenu muet, agonise lentement, se vidant de son sang qui ruisselle jusqu’au fleuve à travers le bois mal joint.

À neuf heures quarante, les premiers retranchements viets tombent aux mains des légionnaires. La violence des combats est indescriptible ; les hommes se battent souvent à l’arme blanche. Derrière, la Coloniale débarque en renfort des L. C. T. suivants.

Constatant qu’ils sont impuissants à enrayer le flux grossissant des soldats français, les viets battent brusquement en retraite, laissant la 4e compagnie maîtresse de son objectif.

Aussitôt, sans qu’il soit nécessaire de leur donner des ordres, les hommes de la 4ecompagnie organisent leur défense. Ils ont, jusqu’à l’automatisme, l’habitude de l’opération.

À dix heures cinq, le capitaine Ducasse commandant les parachutistes parvient à établir une liaison. Eux aussi ont eu des ennuis. Les pertes subies à l’atterrissage et une légère erreur de largage ont contraint à un mouvement imprévu ; les paras ont été mis dans l’impossibilité d’attaquer la Cotonnière à rebours. Pourtant, à l’heure actuelle, ils contrôlent le boulevard Paul-Bert qui conduit à l’avenue Francis-Garnier où se trouve la banque d’Indochine tenue par les coloniaux.

À dix heures quinze, c’est le chef de bataillon d’Aboval qui arrive à son tour à la tête d’une section. Il commande l’ensemble de la garnison à évacuer, et fait brièvement le point de la situation :

« Si nous faisons très vite, nous avons une chance d’embarquer tout le monde sans subir de nouvelles attaques. Les viets sont sûrement impressionnés par ce déploiement de forces. Mais lorsqu’ils comprendront qu’on déménage, ils risquent d’ouvrir le feu sur les attardés. Ils sont partout, dans chaque maison, dans chaque cave, sur tous les toits, par petits groupes armés jusqu’aux dents. Il faudrait des semaines, peut-être des mois, à un régiment pour les déloger ou les anéantir.

– Avant toute chose, répond Mulsant, nous devons établir une liaison avec la compagnie de la Coloniale qui tient la banque d’Indochine.

– Dans ce cas, fait remarquer d’Aboval, il faut ouvrir le boulevard Francis-Garnier sur les cent cinquante mètres qui séparent l’angle du boulevard Paul-Bert de la banque. »

 

Une section de six légionnaires va se livrer alors à une éclatante démonstration de combats de rues. Ils vont ouvrir et occuper tous les rez-de-chaussée de l’avenue Francis-Garnier, exactement comme s’il s’agissait d’une manœuvre cent fois répétée et comme s’ils ne couraient aucun danger.

Deux fusils mitrailleurs sont mis en batterie, l’un sur le trottoir de droite, l’autre sur le trottoir de gauche. Ils ouvrent le feu simultanément dans les fenêtres sans volets, situées respectivement de l’autre côté de l’avenue. Vitres, montants, poignées volent en éclats. Alors, de chaque côté, à l’instant même où les armes automatiques cessent le feu, deux légionnaires bondissent et jettent chacun une grenade à l’intérieur. Plaqués contre le mur, ils attendent l’explosion, puis, avec une souplesse de félin, ils sautent à l’intérieur, tirent une rafale de mitraillette circulaire, ressortent et font un geste vers l’arrière pour signaler que le rez-de-chaussée est ouvert. Les deux tireurs de fusils mitrailleurs ont avancé de quelques mètres et de nouveau ouvrent le feu sur les deux fenêtres suivantes, les lanceurs de grenades répètent les mêmes gestes et la progression se poursuit lentement.

Dans deux des rez-de-chaussée, des soldats viets sont parvenus à fuir dans les étages ; dans un troisième, un groupe de quatre combattants a été massacré. Toutes les autres pièces investies étaient vides. Au fur et à mesure de la progression la compagnie occupe les pièces, assurant ainsi le passage sur l’avenue, et à onze heures le sergent-chef Osling établit la liaison avec le sous-lieutenant Colin commandant la compagnie de la Coloniale qui occupe la banque.

 

Les légionnaires sont amusés par le décor. Certains guichets sont intacts. À part les sacs de sable qui protègent toutes les ouvertures, le grand hall est net et proprement entretenu, les inscriptions classiques sont demeurées : « Caisse », « Titres », etc. Derrière la caisse, un gros coffre-fort clos attire l’attention de deux légionnaires qui s’en approchent contemplatifs. Le lieutenant Colin leur enlève leurs illusions :

« Ne vous fatiguez pas à évaluer la charge de plastic nécessaire, prenez plutôt la clef. »

Étonné, l’un des légionnaires se saisit de la clef que lui tend l’officier, l’introduit dans la serrure et fait pivoter la lourde porte. Le coffre est rempli de rations « pacific ». Le légionnaire referme, rend la clef et se retourne écœuré.

Osling et Colin s’installent dans le bureau directorial. Le sergent-chef explique au lieutenant que la Légion a pour mission de tenir la Cotonnière. Colin sait déjà que sa compagnie conserve ses positions. Outre la banque, les Coloniaux sont maîtres des deux immeubles contigus, dont l’un fait angle avec une rue perpendiculaire. Ils ont suffisamment de provisions et de munitions pour soutenir un long siège. Osling règle ensuite avec le lieutenant les détails concernant leur liaison radio, puis ils conviennent que, chaque jour, une patrouille tentera d’effectuer un va-et-vient entre les deux camps retranchés. Sur l’échiquier du siège, les pions sont en place.

L’évacuation des civils se poursuit toute la nuit sans qu’un coup de feu soit tiré. Le commandant d’Aboval ne s’était pas trompé. Les viets n’ont aucun intérêt à engager le combat tant qu’on ne cherche pas à les déloger de leurs positions. Ils ignorent évidemment que deux postes français vont demeurer et ils doivent penser que dans quelques heures ils seront maîtres absolus de la ville. Ils imaginent qu’ils sont en train de remporter une victoire sans courir le moindre risque de pertes supplémentaires.

Civils et blessés sont entassés dans les embarcations qui ont établi une navette et se succèdent à l’appontement de la Cotonnière. Sur l’appontement et dans la cour centrale de la manufacture, des familles entières attendent leur tour, conservant sur leurs visages anxieux les marques de la peur. Aucune panique, aucune nervosité chez ces gens qui obéissent avec une confiance aveugle à ceux qui viennent de se battre pour les délivrer.

À l’aube du 7 janvier, le dernier L. C. T. quitte Nam-Dinh sans encombre. Les légionnaires n’ont pas dormi depuis quarante-huit heures et ce sont des hommes harassés, sales, épuisés, qui se retrouvent coupés du reste du monde, encerclés par un ennemi plus de dix fois supérieur en nombre.