L’inarticulation historique de l’Espagne

La perplexité concernant l’état des choses en Espagne a une source assez simple, mais insuffisamment remarquée : nous avons pris l’habitude de considérer l’Espagne comme un pays empreint de charme romantique et nous avons oublié qu’elle avait elle aussi ses problèmes sociaux, encore plus dramatiques qu’ailleurs. Celui que les questions posées par les socialistes n’ont jamais troublé, celui que la tentation du socialisme n’a jamais effleuré est stupéfait par les dimensions d’une guerre civile dont il ne voit que l’aspect religieux ou politique. L’honnêteté élémentaire m’oblige à avouer que le pittoresque de l’Espagne ne doit pas peu à sa misère cruelle, inhumaine. Il est vrai que les Espagnols rêvent, aiment la mort et ont la passion de l’absurde. Mais nous serions trop livresques si l’image des charmantes et désolantes ruelles de leurs vieilles cités nous faisait oublier celle de la misère noire d’un peuple qui, des siècles durant, a vécu dans le culte de la noblesse tout en mourant de faim. Je ne pardonne pas à Barrés de s’être abandonné exclusivement à la rêverie quand il était en Espagne et, refusant la moindre concession à la vie, d’avoir substitué un songe à un pays. Peut-on continuer à méditer et à rêver dans le parfum des vieilles pierres quand s’y mêlent les remugles de pauvreté des gens qui les habitent ? La misère est le seul argument à opposer au rêve. Et au monde ; sans parler de la société.

Trop peu de gens ont compris la réelle signification de la réaction contre le catholicisme. Qu’il soit appelé à disparaître ou à renaître, toujours est-il qu’il a modelé la physionomie spirituelle de l’Espagne, mais aussi qu’il l’a figée, pire que l’orthodoxie a figé celle de la Russie. Le catholicisme espagnol est très différent du catholicisme français ou italien. Je ne parle évidemment pas du dogme ni des principes, mais du souffle. Les Espagnols, dont le cadre spirituel a toujours été constitué par l’armature dogmatique du catholicisme, y ont déversé une avalanche de passions et de frénésies transcendantes qui font leur originalité, leur unicité dans le monde catholique. L’expansion de l’âme espagnole est tellement enflammée, tellement explosive, que, sans le catholicisme, l’Espagne n’aurait jamais eu de forme. La ferveur ibérique moulée dans la géométrie catholique a donné naissance à une forme de religiosité qui engendre avec une égale exubérance l’extase et le crime. Grâce à sa foi paradoxale, l’Espagne a mis au jour le plus important de ses phénomènes, et l’un des plus passionnants qui soient en Europe : la mystique espagnole. Elle peut s’enorgueillir à juste titre de ce moment céleste survenu dans son histoire. Celui qui ne connaît pas sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix ne pourra pas comprendre jusqu’où peut aller l’homme et continuera à parler de ses limites, sans savoir que l’infini humain a été atteint une fois dans l’histoire. On ne comprend plus aujourd’hui que l’infini baudelairien, c’est-à-dire l’infini sans passion céleste. Comme Shakespeare, comme le romantisme allemand et le nihilisme russe, la mystique espagnole exprime les tensions maximales de l’âme, qui rejoignent la musique, parce qu’elles ont dépassé depuis longtemps la culture. Le transport mystique de la sainte Thérèse réalisée par le Bernin illustre le déracinement des Espagnols, l’évasion hors de soi tentée par ce peuple de fervents de l’extase. Je pourrais également évoquer la passion religieuse de Zurbarán, ce grand peintre si peu connu, qui a mis dans son saint François d’Assise une ardeur et une intériorité bien plus espagnole qu’italienne. Comparé à cette mystique, le donquichottisme est un phénomène marginal. S’il peut cependant être sauvé, élevé sur un plan supérieur, c’est seulement en raison des correspondances, des affinités que nous pouvons lui trouver avec la mystique. Pour moi, Unamuno est génial simplement parce qu’il a émaillé son commentaire sur don Quichotte de citations de sainte Thérèse, cette femme unique.

Le catholicisme fut pendant des siècles la seule respiration de l’Espagne. Un monopole spirituel qu’il paie cher aujourd’hui. Au commencement, il était plein de vie et jouait un rôle extrêmement actif (il suffit de penser à la résistance qu’il a opposée à la Réforme). Mais, avec le temps, il n’est devenu que forme et terreur. L’époque héroïque était passée. L’inadaptation de l’âme espagnole à un catholicisme ankylosé a donné naissance au divorce actuel. On ne peut pas faire de révolution en Espagne sans combattre le catholicisme. Et ce, par reconnaissance pour les cimes atteintes à travers lui ou, plus exactement, avec son aide.

L’Espagne ne peut pas lui pardonner l’immobilité dans laquelle il l’a maintenue depuis quelques siècles. Alors que la France et l’Italie considéraient le catholicisme comme l’un des aspects de leur histoire, l’Espagne se figeait en lui comme s’il était sa seule réalité. Il est le premier responsable de la misère et de l’analphabétisme des Espagnols. Indice révélateur, à l’époque où sa mystique s’épanouissait, l’Espagne représentait une grande réalité politique. Ensuite, elle a déchu sur tous les plans de son rang de grande puissance. Du point de vue spirituel, elle a perdu son influence dans le monde quand le phénomène mystique a décliné ; du point de vue politique, son hégémonie s’est affaiblie au fur et à mesure que son impérialisme se compromettait.

Le destin historique de l’Espagne est très étrange. Ce pays, dont on connaît toute la grandeur sous Charles Quint et Philippe II, n’a pas réussi à conserver sa position de grande puissance. La décadence a suivi vertigineusement et les siècles d’ombre qui ont enveloppé l’Espagne n’ont fasciné que les romantiques. Le pays des courses de taureaux, des conquistadors et de la plus formidable Inquisition, ce pays qui en a appris aux modernes plus qu’ils ne le pensent, est ainsi devenu un tombeau de l’histoire dont les romantiques ont fait le berceau de leurs mélancolies.

Le critère d’appréciation de la vitalité d’une grande puissance est son mode de réalisation impérialiste. Lorsqu’un impérialisme s’affirme brillamment mais brièvement, c’est qu’on a affaire à une nation n’ayant pas une grande destinée politique. L’Espagne a ébloui le monde à un moment donné. Mais par la suite, celle qui avait été la première des nations s’est traînée à la remorque, elle a dégénéré jusqu’à observer une honteuse neutralité pendant la Grande Guerre. Ortega y Gasset a affirmé que l’Espagne vivait dans une décadence ininterrompue depuis ses origines. Ce n’est vrai que pour les trois derniers siècles. Les Espagnols aiment la gloire plus que tout autre peuple. Ils ne l’ont cependant connue que pendant une seule période de leur histoire.

Sans son originalité spirituelle, que peut lui envier n’importe quelle nation, l’Espagne n’aurait pas connu un sort politique supérieur à celui des Pays-Bas, qui s’élevèrent aussi pendant un temps au rang de grande puissance, après quoi ils retombèrent dans un anonymat insignifiant et compromettant. La peinture flamande ne suffit pas pour placer les Pays-Bas parmi les nations de première grandeur, car l’épanouissement provisoire de l’esprit ne peut pas soutenir un destin politique. L’impérialisme hollandais ne dura pas longtemps. Les Pays-Bas n’étaient pas au service d’une idée politique et historique et ils n’avaient pas assez de force en eux pour rester une grande puissance. La mystique espagnole n’a pas pu davantage servir d’appui à une nation qui n’avait pas de grande vocation politique. L’échec de son impérialisme a estompé de plus en plus les contours de l’Espagne et a diminué son rôle dans le monde jusqu’à le rendre inexistant. Plus les Espagnols se répandaient dans l’univers, plus ils perdaient de leur hégémonie. Leurs colons cessaient de se battre pour une cause espagnole. Et l’on en arriva petit à petit à une désolante désarticulation.

Un peuple aussi doué et aussi original méritait un autre destin. Le monde se passionne vraiment trop pour le conflit entre les rebelles et les gouvernementaux. S’il n’est pas indifférent, pour les dramatiques problèmes sociaux de l’Espagne, que ce soient les ouvriers ou les généraux qui gagnent, en revanche pour sa mission historique, pour son individualité spécifique, un parti n’est pas préférable à l’autre. Les communistes vainqueurs, elle devient une avant-garde de la Russie ; les rebelles vainqueurs, elle se fige complètement. Voilà pourquoi je ne voudrais pas être espagnol aujourd’hui…

Si elle avait participé à la guerre mondiale, l’Espagne se serait définie par rapport à d’autres pays. Maintenant, elle doit se définir par rapport à elle-même. Le résultat : une autodestruction plus qu’un affrontement entre deux idéologies. Il est pourtant bon pour elle d’avoir déclenché cette guerre civile : autrement, on se rendrait aujourd’hui dans les villes espagnoles comme on va à Damas ou à Antioche.

Une seule chose est positive dans l’Espagne actuelle, la soif de justice sociale qui, si elle était associée à une aspiration historique, comme c’est le cas dans ces synthèses modernes que sont le bolchevisme, l’hitlérisme et le fascisme, nous permettrait de croire que l’Espagne retrouvera l’espèce de primauté qu’elle devrait souhaiter au lieu de se borner à la regretter. Il n’en est pas ainsi et il y a quelque chose de ridicule et de douloureux dans le sort des Espagnols. Le fait que les rebelles et le Frente Popular se battent depuis si longtemps sans obtenir de victoire décisive montre que l’Espagne, dans sa substance même, hésite à choisir. Le destin de l’Espagne ?

Un pays inapte à la démocratie et qui, haïssant la tyrannie, a toujours cultivé la terreur.

Il y a chez tous les Espagnols un mélange de naïveté et de bizarrerie, tantôt grotesque, tantôt tragique. Indiscrets et pathétiques, ils ressemblent aux Russes, mais ils ont en plus le poli du catholicisme. Je n’oublierai pas cet ami espagnol qui, dans un cercle de braves gens indifférents, s’est exclamé subitement : « Je voudrais avoir une belle vie et une mort sublime ! » Il y a dans cette sottise beaucoup plus d’inintelligible que nous ne sommes tentés de le penser. J’ai toujours eu, à l’égard de l’Espagne dans son ensemble, un sentiment équivoque, dont la source se trouve peut-être dans l’équivoque de sa substance : j’aime passionnément l’Espagne, mais je ne peux pas la prendre au sérieux.

Solitude et destin
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