Mélancolies bavaroises

I

J’ai tous les jours l’impression que les Bavarois doivent mourir d’un excès de santé. Gros, satisfaits, le regard inexpressif, dilatés par la bière, l’air bonhomme, ils offrent l’image d’un bonheur plat et vain, d’une normalité et d’un équilibre honteux. On se demande, sidéré, ce qui peut inciter ces citoyens repus à écouter toutes les semaines, si ce n’est tous les jours, la musique de Wagner ou de Beethoven. Je n’ai pas réussi à comprendre comment la passion de la musique pouvait habiter des gens au style de vie aussi médiocre, des gens qui peuvent dormir paisiblement après avoir écouté une symphonie de Beethoven. Leur regard calme et leur placidité offensent par contraste le dynamisme hallucinant et torrentiel de la musique allemande, dont la profondeur n’est pas peu due à une invasion sonore, à une irruption irrationnelle de sonorités, devant lesquelles la platitude intérieure de chacun bée comme un gouffre. La densité de la musique beethovénienne se manifeste notamment en révélant notre nullité. Qui ne s’est pas senti nul, vide ou approximatif en comparaison de la frénésie de Beethoven n’a rien compris à sa musique, que nous devrions détruire pour avoir encore droit à la fierté, tout comme nous devrions détruire les romans de Dostoïevski pour pouvoir encore parler de souffrance, de malheur et de drame.

Et puis, la femme bavaroise ! Elle est le plus souvent une expression élémentaire, sans nuances, retenue, quelquefois libertine ; mais par frigidité et non par passion. Une santé tellement indifférenciée qu’elle en devient choquante. Proust a parlé à maintes reprises des beaux yeux mélancoliques des Bavaroises. C’est vrai seulement pour quelques exceptions, qui compensent et réhabilitent vaguement la fadeur de toutes les autres.

J’ignore si vous êtes sensibles au genre de beauté dont la pâleur exprime un mélange de naïveté, de transcendance et de pureté. Il y a un charme diffus dans cette pâleur qui n’est pas un effet du vice, mais celui d’une prise de distance instinctive par rapport aux choses, et qui inspire un sentiment n’ayant strictement rien de moderne. Le regard correspond parfaitement à ce qu’elle a d’indéfini. Habitués à une expression directe, accessible et immédiate, nous sommes attirés par le vague d’un tel regard, qu’il dévoile ou non une certaine profondeur. Un seul clignement d’yeux décrit des courbes immatérielles, crée une atmosphère d’ondoiement imprécis, de balancement aérien, désagrège le désir pour en faire des nostalgies, et l’instinct pour le transformer en frissonnement musical, en vibration subtile.

Il est mélancolique, ce regard qui embrasse dans le vague tout et rien et dont l’expressivité indéfinie crée autour d’elle une atmosphère de regret ou de non-modernité.

Nous autres, modernes, nous ne savons plus regarder : nous avons tous des yeux de commerçants. Un regard intelligent, calculateur, fixé sur un objectif précis. Alors que seuls peuvent nous intéresser les yeux qui se portent sur autre chose. C’est un regard mystique, musical, érotique qui peut être intéressant. Dans la piété, dans la mélancolie, dans l’extase, nous ne visons pas des objets, nous ne poursuivons pas des idées – nous vivons des dispositions et des mondes.

Quelqu’un a fait un jour cette réflexion remarquable : ce qu’on appelle aujourd’hui un regard perdu ou absent est en réalité le regard authentique et nous ne sommes vraiment nous-mêmes qu’à de tels instants. Les rares exemples bavarois dont je parle se réalisent essentiellement dans ce vague. J’avoue que les prunelles bavaroises ne scintillent pas, ne brûlent pas ; mais la mélancolie germanique – pensez à la célèbre gravure de Dürer – est sublimée, transcendée, elle a un caractère angélique, à l’encontre de la mélancolie russe, arabe ou argentine, animée par des feux intérieurs, enflammée, exaltée, tourmentée par l’idée du provisoire et incapable de se purifier. Lorsque je dis « mélancolie germanique », je ne pense pas au peuple allemand, qui est trop positif pour être mélancolique, mais aux beautés bavaroises et aux quelques individus séduits par le démon de la musique. Les Allemands montrent plus de compréhension pour les états qui réclament du monumental (par exemple le sublime ou le tragique) que pour la mélancolie, qui exige de la finesse. Une mentalité peu raffinée est mille fois plus près d’une compréhension du sublime ou du tragique qu’une sensibilité fine et cultivée. Les Français n’ont jamais compris le romantisme allemand et ses deux grandes questions – l’infini et la mort –, parce qu’ils n’ont pas de sensibilité pour ces problèmes, dont la profondeur et la complexité impliquent un véritable sentiment non culturel de la vie.

II

Ce n’est pas seulement le paysage bavarois, c’est le paysage allemand en général qui a pour caractéristique d’être clos et de réaliser une intimité paradoxale, car solennelle et, parfois, distante. Ainsi, un vert prononcé dans des plaines toujours bordées par des bois avant qu’elles ne puissent suggérer l’infini. On se sent alors victime de l’adversité, prisonnier d’une tristesse qui n’est pas sans évoquer l’atmosphère de ces églises catholiques dont la splendeur flamboyante illustre emphatiquement le néant de notre existence et où l’expression de piété figée sur le visage des saints et des anges représente en fait le regret ou le souvenir du provisoire dans l’extase de l’éternité.

Un grand critique d’art, juif, s’est converti au catholicisme après avoir connu le paysage bavarois. Il y a en effet quelque chose de tout à fait catholique dans ce paysage. Une discrétion calculée, qui vous oblige à maîtriser vos nerfs quoiqu’il advienne, et une médiocrité des visions inspirent une mélancolie diffuse, stérile, étriquée. S’il y a dans la foi une once de mélancolie, eh bien elle est la mesure de ce paysage, devant lequel on n’éprouve le besoin d’aucune déviation ni d’aucun cri, devant lequel on n’est tourmenté par aucun désir d’excès.

Ce paysage, que les Allemands eux-mêmes n’aiment pas tellement. Ou bien, quand ils l’aiment, ils pensent à la peinture allemande dont, pour ce qui me concerne, je suis incapable de goûter les paysagistes. Je ne comprends pas que des gens puissent s’extasier devant Hans von Marées, Uhde ou Thoma. La peinture allemande, qu’ont créée ses portraitistes, s’est approfondie dans la différenciation des expressions individuelles et dans la représentation des moments dramatiques de la vie. Ce n’est pas à cause de je ne sais quelle vision de la nature que Dürer, Holbein, Grünewald et Baldung sont de grands artistes, c’est parce qu’ils ont su illustrer le côté individuel et dramatique de l’existence humaine. En Allemagne, l’école romantique, qui en matière de peinture a mis l’accent sur le paysage, est beaucoup moins importante qu’on ne le pense pour l’évolution des arts. Grosso modo, si les Allemands n’ont pas joué un rôle de premier plan dans l’histoire des arts plastiques, c’est parce que ceux-ci ne peuvent pas constituer un moyen d’expression essentiel pour un peuple éminemment musical. Plus on est doué pour la musique, moins on l’est pour les beaux-arts. Les Allemands ont mieux exprimé leur sentiment de la nature en faisant de la musique qu’en faisant du paysage. À cet égard, la Pastorale de Beethoven représente pour moi davantage que tous les tableaux des paysagistes allemands.

III

Je ne me le pardonnerai jamais : sur les rives du lac Starnberg, à proximité de Munich, là où le roi Louis II de Bavière, le plus intéressant et le plus triste des rois ayant jamais existé, s’est suicidé, par déception, par amertume et peut-être par démence, en ces lieux si sombres, où s’est produite une véritable tragédie historique, j’ai pu – non, je ne me le pardonnerai jamais – m’égarer dans des bonheurs simples ou m’exalter dans des mélancolies amoureuses. N’est-il pas incroyable que, en des lieux qui devraient nous obliger à être sévères et solennels, en des lieux où nous devrions être essentiels jusqu’à l’extase, qu’en de tels lieux nous nous laissions envahir par des désirs immédiats, que nous cédions à l’oubli, que nous trahissions nos grandes visions et que nous nous trahissions nous-mêmes ? Si quelqu’un m’avait prédit un jour qu’à l’endroit où le plus étrange des rois s’est ôté la vie, il suffirait d’un sourire de femme pour dévoyer ma vibration intérieure, pour me faire oublier dans de douces futilités le drame de ce roi que j’aimais tant dans mon adolescence, j’aurais tenu cet augure pour le pire des affronts et je me serais vengé sur-le-champ. Aujourd’hui, je sais que nous ne pouvons conquérir le bonheur qu’en renonçant à être essentiels. Le malheur est un péché contre la vie, mais il est la condition de notre profondeur. Prisonniers consentants de tendres mélancolies amoureuses, dans un monde fait d’oublis caressants, les hommes font leur devoir envers leur vie, mais non envers le noyau de leur vie. On ne peut être heureux qu’en négligeant son destin. Et nous n’avons un destin que dans la conscience de notre malheur.

Il est peut-être du devoir de tous les hommes d’être heureux. Mais il y en a pour lesquels le bonheur est seulement un vide dans leur malheur.

Alors, ils ne peuvent que mépriser le bonheur et aimer le malheur, sans quoi ils étoufferaient sous les regrets.

 

Munich, mai 1934

Solitude et destin
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