La joie de nos propres hauteurs

Je veux parler du bonheur si rare des gens tristes. Cela vaut la peine d’avoir enduré en ce monde les malédictions que sont les tristesses, les maladies et les passions contrariées, pour pouvoir connaître des instants de joie infinie, des illuminations extatiques et des visions radieuses, qui apparaissent comme des réactions, comme des compensations, après de longs tourments et de longues peines. Je n’ai jamais compris pourquoi les gens qui se sentent heureux ne le hurlent pas, pourquoi ils ne le crient pas dans la rue. À moins que leur bonheur ne soit médiocre, impur, limité, qu’il n’ait rien d’une expansion bouillonnante, d’une dilatation incommensurable. Comment est-il possible que les organes et les nerfs qui vous instillent le poison des grands chagrins soient aussi ceux qui vous offrent des extases et des joies infinies ? Comment est-il possible que la vie qui vous a douloureusement enfermé dans sa dialectique démoniaque soit aussi celle qui vous prodigue des états d’une remarquable pureté, à des hauteurs enivrantes ? Incontestablement, la révélation de l’irrationalité de la vie doit être notre plus grande joie philosophique. Et notre joie ne doit pas être un hymne à la vie, mais aux cimes sur lesquelles nous nous sommes élevés.

Sentir tous vos organes s’agiter frénétiquement, entendre la musique de vos nerfs et de votre chair, partager l’extase de toutes les parties de votre corps comme dans une ébriété sensorielle, écouter avec ravissement leur chant, voilà une ivresse et une joie infinie qui vous hissent, dans une évolution lumineuse, sur vos propres hauteurs. Que m’importe le néant à l’instant de la joie suprême, que m’importent la mort et la vulgarité de l’existence quand tout se purifie sur les sommets de ce rêve de joie ?! Si un miracle pouvait rendre ce moment permanent, si l’on pouvait passer toute une existence sous le charme d’une pareille extase radieuse, que resterait-il de notre être, hormis les vibrations d’un chant et les appels des rayons de lumière ? Et je suis pris de mélancolie quand je pense que l’homme n’a pas la mémoire de la joie, mais seulement celle de la tristesse. Par la flagellation, par l’irritation de nos nerfs, par des excitations organiques, nous devrions provoquer artificiellement ces joies, stimuler nos énergies pour une exaltation illimitée, créer nos propres visions et nous enivrer d’extases. Car on ne peut pas vivre indéfiniment dans le chagrin ou le désespoir.

On a besoin de la compensation des rares, mais intenses, moments de joie, sinon on mourrait d’imbécillité. Je ne parle pas ici de la joie simple, confortable, de la joie charitable ; je parle de la joie extatique, de la captivité dans la vision d’une lumière pure, dont le rayonnement irréel vous envoûte. On ne peut échapper à la négation, à l’obsession des négations absolues, qu’en plongeant dans une extase d’autant plus intense qu’elle est éloignée dans le temps et intermittente. Un négativisme qui n’est pas jalonné d’états extatiques ne peut mener qu’à l’imbécillité ou, dans le meilleur des cas, au cynisme, qui est une imbécillité supérieure. Personne ne peut connaître des joies extatiques sans avoir au préalable tout nié. Car dans l’extase les formes individuelles et les objets disparaissent, ainsi que toutes les conceptions et les visions positives ayant des références et des implications pratiques, immédiates. L’extase est une sorte de béatitude du néant, une transcendance de la sensation d’anxiété et de négativité amère éprouvée quand on commence à se détacher de l’existence. Il est criminel de considérer et de vivre la négation comme une finalité en soi. Les négations ne prouvent jamais rien si de grandes joies ne les suivent pas. Et je me demande si celles-ci, qui vous étreignent et vous envahissent au point de vous faire souffrir, ne naissent pas après des liquidations complètes, après qu’on a éliminé toutes les formes et tous les cadres, toutes les amours et toutes les haines.

Il faut avoir tout nié pour que le vide puisse se convertir en plénitude, processus que les mystiques ont fort bien décrit, avec l’ardeur et la passion qui leur sont propres. Le passage de « la nuit obscure » à la vision intérieure, dans laquelle on est dominé par des lumières intrinsèques, exprime la conversion intime qui se réalise sur toute une échelle de la transfiguration. La sensation initiale d’abandon est dépassée et la confusion des sens, dont parlent les mystiques espagnols, s’illumine dans une extase suprême.

Si la connaissance a une limite ou une modalité ultime, ce sera nécessairement une vision suprême de la lumière pure, une extase rayonnante éliminant tout ce qui tombe dans l’individualisation. Plus on avance dans le processus de la connaissance, en cherchant à atteindre le donné originel et la toute dernière forme de l’existence, plus on s’approche d’une pureté que l’extase seule permet de surprendre. Alors disparaît tout ce que nous nommons existence, c’est-à-dire le donné sensible et tout ce qui est individué, et il reste une zone assimilable tant à l’essence qu’au néant. Une connaissance qui ne s’arrête pas dans sa marche, qui va jusqu’aux dernières formes et qui tire les dernières conséquences, arrivera inévitablement à l’extase, à condition de ne pas douter d’elle-même pour patauger dans le scepticisme.

Dans les états négatifs (comme l’ennui, la mélancolie, la tristesse, le désespoir, la peur), la connaissance est un poison rajouté au poison général qui infecte l’être. Alors, connaître signifie intérioriser encore plus une tragédie, l’intégrer encore plus dans la structure de notre vie psychique et organique. À cela s’ajoute l’activité de projection de la connaissance, qui consiste à universaliser un fait individuel, de sorte que la tristesse individuelle grandit et rejoint la tristesse cosmique et que la solitude de l’homme, en s’approfondissant, est ressentie et interprétée comme une solitude du monde.

L’extase lumineuse est, au contraire, associée à une joie infinie qui ressemble beaucoup à l’exaltation musicale. Le sentiment d’une croissance intérieure donne la sensation d’un essor vers des hauteurs insoupçonnables. Et l’on est fier d’être seul dans la lumière, joyeux de vivre isolé dans un monde de rayons, et l’on est enivré par des scintillements, tourmenté par des visions, emporté par des songes. Ce n’est plus une solitude dans l’existence, c’est une solitude au-delà de l’existence, sur des cimes, où chaque joie est tellement grande que, si elle durait autant que dure une douleur, elle compenserait peut-être toutes les souffrances du monde. Mais, puisque cela n’arrive pas, il ne subsiste que les révélations de la joie, pareilles à une existence douloureuse, à un vœu irréalisable.

Je suis peiné par l’excessive discrétion dont les gens entourent leur joie, surtout quand leur être tout entier en fait une extase. Je voudrais qu’ils crient, qu’ils trépignent, qu’ils explosent ! Je suis indigné à l’idée que personne jusqu’ici n’est mort de joie. Mais peut-être faut-il avoir trop souffert pour mourir de joie.

Solitude et destin
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