Le style intérieur de Lucian Blaga

Un philosophe hongrois a défini la vie en ces termes : une anarchie du clair-obscur. Il pensait vraisemblablement à la projection désordonnée d’ombres et de lumières et à l’inconsistance dramatiquement exagérée qui entravent la dissociation et l’autonomie, mêlant en une étrange confusion les éléments distincts de la nature.

Pourquoi cette inquiétante définition de la vie me revient-elle à l’esprit quand j’évoque Lucian Blaga, quand je considère l’ensemble de son œuvre ? Serait-ce parce qu’il exprime l’anarchie des couches profondes de l’existence ou au contraire parce qu’il la dissipe ? Quelle image éveille-t-il en nous, celle d’une frénésie d’ombres et de lumières ou celle d’une éclaircie en pleine tempête ? La vie est ainsi faite, elle est sans cesse une oscillation, un va-et-vient aux frontières de la clarté et de l’obscurité. Et alors nous vivons dans le clair-obscur, c’est-à-dire dans la condition naturelle de la tragédie. Nous pouvons nous transfigurer : soit en intensifiant au maximum la tension organiquement présente dans le clair-obscur et en exploitant sans retenue les virtualités dramatiques de ce dualisme, soit en nous rassérénant, en trouvant une forme dans la confusion, en nous imposant des limites grâce auxquels l’orage s’apaisera. Les autres solutions relèvent de la médiocrité.

Le style de Lucian Blaga est caractérisé par une sérénité dans le clair-obscur. C’est la clé de l’homme et de son œuvre. Elle nous permet de pénétrer dans les recoins secrets de son âme, de découvrir la peur sous le calme, l’infini sous la forme, le mystère sous la clarté. N’allez pas croire que, chez Blaga, le calme, la forme et la clarté soient de simples apparences. En vérité, ces « apparences » appartiennent à son style intérieur, elles en font l’individualité et la configuration spécifique. Il y a des gens qu’effarouchent leurs propres profondeurs, leurs troubles intimes, et qui doivent envelopper le noyau de leur être, en arrondir les angles, sans pour autant le masquer. Blaga fait partie de ces gens-là. Le calme, la forme, la clarté ne sont pas voulus, recherchés, ils naissent de la logique d’une certaine manière d’être. Ils sont constitutifs chez lui. Ils conduisent – élément à retenir si l’on veut comprendre Blaga – à rendre plastique ce qui est musical, autrement dit à convertir l’infini en forme. Tout ce qui est fluidité insaisissable, écoulement sans fin, tendance au morcellement, tentation de l’abîme, tout ce qui est flottant et irrésistible prend forme, se cristallise sur certains plans et dans certaines limites. Ce qu’il y a de musical en nous constitue notre grande tentation ; car la musique nous rend irresponsables. (D’où son essence démoniaque.) Le rapport musical-plastique explique pourquoi, à une première lecture de l’œuvre de Blaga, on a l’impression de se trouver devant une manière indirecte de sentir et de penser, qui suggère un contact médiat avec le réel. En fait, le processus d’élaboration est plus long et la réaction mieux contrôlée que dans le cas d’une âme musicale, qui réagit immédiatement et violemment aux excitations extérieures. Le réel fait vibrer directement les âmes musicales, dont les extases sont des extases pures. Ce qui n’est pas musical dans l’âme de Blaga explique qu’il n’ait pas dépassé l’extase intellectuelle, explique le rationalisme de sa vision extatique, ainsi que la méthode déductive qu’il applique au mystère (je ne veux pas dire par là que la philosophie du mystère ne reposerait pas sur l’expérience intime qu’on en a faite).

Saisir l’infini dans la forme, voilà pour un penseur attaché aux thèmes romantiques une façon de ne pas être romantique… Le monde des formes joue dans sa vision un rôle beaucoup plus important qu’il n’y paraît. L’élément constructif simplifie l’élan, modère l’impulsion conquérante et aboutit à une admirable allure ascétique dans l’approche des grands problèmes.

Lucian Blaga n’aurait pas abordé la connaissance extatique s’il n’avait pas fait l’expérience intime du mystère. L’intensité de l’extase croît en même temps que l’ampleur du mystère. L’irréductibilité du mystère et l’impossibilité de le convertir en non-mystère constituent le caractère central de la pensée de Blaga. Elle révèle le monde sous l’angle du mystère, c’est-à-dire de ce qui ne peut pas être révélé. À la force dévitalisante de l’esprit, à l’activité dévastatrice de l’intellect, telles qu’on les rencontre dans le vitalisme de Klages, qui soutient sous une forme extrême le dualisme vie-esprit en maintenant ces deux termes dans l’irréductibilité la plus catégorique, Blaga oppose donc l’incapacité dans laquelle se trouve l’intellect de convertir le mystère en non-mystère. Cette objection est assez intéressante, car elle s’attaque au cœur du vitalisme et non à quelques éléments de sa perspective. L’intellect se défait de son incapacité de défloration métaphysique. La présence du mystère dans le monde limite l’action destructrice de l’intellect et démasque les illusions du logocentrisme.

Le vitalisme découvre le mystère dans l’essence même de la vie. La structure du vital et le devenir irrationnel des contenus de la vie disposent d’une zone inaccessible à notre entendement. Le satanisme de la naissance et de la destruction détermine un complexe de phénomènes dont nous ne pouvons surprendre le pouls que dans le rythme caché de notre intériorité. Le vitalisme implique nécessairement l’irrationalisme et une expérience dionysiaque du monde. Selon Blaga, le mystère ne réside pas dans l’essence de la vie en tant que telle, mais, plus loin, dans une existence pour laquelle la vie est seulement un moment de sa dialectique. Dans une sévère critique de la philosophie vitaliste, Heinrich Rickert écrit qu’elle tient pour absolu, de façon injustifiée, un seul aspect de l’existence et que les problèmes essentiels transcendent le champ de la vie, de sorte qu’une métaphysique de la vie ne pourrait représenter qu’une étape. D’un point de vue analytique et extérieur, de telles objections sont certes valables. Mais, dans cette région voisine du mystère, ce sont des affinités et des vibrations tout à fait irrationnelles qui nous rapprochent de l’absolu. La révélation de la vie en tant qu’absolu, que donné originel et irréductible, se fait si directement et intimement que les objections rationnelles perdent toute signification. Et même si la vie n’était qu’un moment dans la dialectique de l’existence, elle n’en serait pas moins le moment qui recèle le plus de mystère. Dans la matière, le mystère est réduit et dégradé ; et dans l’esprit, produit dérivé et tardif de la vie, il est un lointain reflet de celle-ci.

Lucian Blaga n’a pas d’affinités directes avec la problématique de la philosophie de la vie. Malgré tout, il y a dans toute son œuvre quelque chose qui en évoque l’atmosphère, en raison d’une certaine conception des commencements et des fins. Sa poésie, notamment, manifeste une telle solidarité avec les formes primaires de la vie et une compréhension si singulière des formes crépusculaires que la fusion des unes et des autres donne une impression persistante de sérénité dans le clair-obscur. « Dans le sommeil mon sang comme une vague se retire de moi et retourne vers mes parents. » « Sur mes traces mûres la nuit dépose son baiser jaune – et nulle chanson ne me pousse à être encore une fois. » « Le monde : étranger souriant, ensorcelé en son sein je m’accomplis tout étonné. »

Blaga n’est pas un traditionaliste à proprement parler, parce qu’il n’a pas le sentiment historique d’une nation en devenir ; il en a plutôt une vision tellurique, celle de ses données et de ses composantes originelles, de ses sources. Tout comme la philosophie de la vie part d’une mystique des sources vitales, l’anti-historisme de Blaga vient d’une mystique des éléments telluriques et subhistoriques. En parlant de la révolte de notre fond non latin, il précisait les prémisses d’une autobiographie. Si c’est l’élément slave de l’âme moldave qui a jailli chez Eminescu, chez Blaga c’est, avec la même force, ce qu’il y a de germanique dans la psychologie transylvaine. Je pense moins à une affinité des sangs qu’à l’impondérable qui pousse une conscience à aller vers l’essence d’une nation ou d’une race. Qui n’a pas eu l’impression, en lisant l’œuvre de Blaga, d’errer dans je ne sais quel vieux bourg allemand par une nuit sereine, sous des étoiles froides et immobiles, de se retrouver dans des ruelles hors du temps, sujet à une mélancolie maîtrisée et à une rêverie concentrée, celui-là n’a pas la représentation appropriée, le schéma et la substructure nécessaires pour comprendre en profondeur Blaga. J’aime chez lui le contact vivant avec des réalités mortes. Je ne crois pas me tromper en affirmant qu’il ne voit pas les choses, qu’il les entend. Le sentiment d’une présence de la totalité se dégage tellement de sa poésie qu’on se demande si les choses ne parlent pas. La résonance intime de l’existence s’affine pour devenir une vibration universelle. Dans son œuvre philosophique, les premières réactions envers le monde ont subi une transformation essentielle, un déplacement et une déviation, de sorte que l’impression paradoxale d’un monde résistant interpose ce monde entre la révélation extatique du mystère et une élaboration dérivée, intellectualisée. Si le monde des formes habille l’inexprimable des grandes intuitions, c’est en raison d’une espèce de peur du subjectivisme, de l’exaltation, de l’isolement dans une vision personnelle. On peut être certain que la métaphysique de Lucian Blaga serait devenue une mystique pure s’il avait beaucoup souffert.

Ce qu’il a de transylvain se manifeste dans la discrétion et dans l’élan tempéré qui se dégagent aussi bien de l’homme que de son œuvre. Le Roumain est en général sceptique, emporté et ironique. Le charme de Lucian Blaga vient de la naïveté, ce don admirable qu’on trouve chez les intellectuels d’autres pays, mais qui manque à l’intellectuel roumain, désabusé sans problématique, sceptique sans angoisse, ironique sans être tragique, d’un tempérament excitable mais non volcanique.

Lucian Blaga est le premier Transylvain à s’être posé des questions en dehors du domaine pratique et militant de l’histoire roumaine. Avant lui, les Transylvains étaient tous des combattants. Son mode de pensée et sa sensibilité montrent dans quel esprit la Transylvanie pourrait s’individualiser au sein de la Roumanie. Son style intérieur bat en brèche les idées reçues sur le pragmatisme et le sens rassis des Transylvains, qui ne signifient pas plus que ne signifie pour la psychologie allemande la passion de la technique et de la construction. Lucian Blaga est la personnalité la plus complète de Roumanie, parce qu’il s’est élevé au même niveau quel que fût le plan sur lequel il se réalisait.

Je vois encore une fois dans l’anarchie du clair-obscur une sérénité faite d’ombres et de lumières et une conscience vivant la peur sous le calme, l’infini sous la forme et le mystère sous la clarté.

Solitude et destin
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