Le malheur comme destin
Puisque nous ne pouvons pas être heureux, pourquoi ne pas chercher à rendre notre malheur créateur, dynamique et productif ? N’est-il pas de notre devoir d’attiser notre brasier intérieur et de nous consumer sur des sommets où nos peines deviendront des explosions ? Nos actes ne seront pas féconds si nous ne vivons pas en reculant toutes les frontières. Qu’il n’y ait pas de limites à notre désir de brûler dans les flammes de notre propre vie, pas de limites à la vibration de notre être ! Notre devoir est de monter et de descendre indéfiniment sur l’échelle de nos formes de vie, dont la nature doit nous importer moins que doivent nous envoûter les profondeurs sans fin que nous pourrons atteindre.
Il y a, par-delà la sphère habituelle des expériences de la vie, un domaine dans lequel tout se passe comme dans une succession des transfigurations. La peine se convertit en joie, la joie en peine ; les élans en déceptions et les déceptions en élans ; les ternissures en flamboiements et les flamboiements en ternissures. La consistance des états d’âme disparaît dans cette succession de transfigurations et s’affine en des extases ininterrompues. Lorsque vous vivez tout à une profondeur hallucinante, sous le signe de l’illimité, vous découvrez un domaine dont vous ne pourrez ouvrir les portes qu’avec une seule clé : votre extase. Là, la négativité cesse d’être stérile, et le satanisme destructeur ; là, tout se déroule et se calcine dans un hymne à la vie et à la mort, dans une symphonie de flammes montant du plus profond de vous-même.
Mais il a fallu beaucoup souffrir pour accéder à la région des transfigurations successives ! Il a fallu beaucoup endurer pour donner de la profondeur aux actes de notre vie ! Car ils sont d’une banalité qui ne révèle rien quand ils se produisent d’une façon ordinaire. Vivre n’a en soi nulle signification. Nous ne pouvons en trouver aucune dans l’évolution de la vie, dans le pur déroulement des actes vitaux. Vivre purement et simplement, c’est leur refuser la moindre profondeur. Mais si l’on vit comme si la vie était un bien qu’on pourrait sacrifier n’importe quand, elle cesse d’être une banalité et une évidence. Affirmer que la vie nous a été donnée pour que nous la vivions est une bêtise. La vie nous a été donnée pour que nous la sacrifiions, c’est-à-dire pour que nous en tirions plus que ne le permettent ses conditions naturelles. Il n’y a pas d’autre éthique que celle du sacrifice.
Envisager la mort en tant que telle, détachée de la vie, c’est rater sa vie, et sa mort du même coup. Le sentiment intérieur de la mort est fécond seulement quand il nous permet de donner de la profondeur aux actes de la vie. Celle-ci perd sa pureté et son charme dans cette relation ; mais elle y gagne infiniment en profondeur. La pure extase de la mort finit forcément par paralyser l’être tout entier. C’est seulement quand nous pouvons faire jaillir des étincelles de l’obsession de la mort, c’est seulement alors que nous pouvons transfigurer la vie aussi.
Nous devons faire subir à notre vie les épreuves les plus dures. Rien de ce qui est risqué ou dangereux ne doit nous être étranger. Il n’y a que les pucelles pour refuser de penser aux derniers problèmes, c’est-à-dire aux dernières pertes. Mais toute la vie doit être pour nous une série de virginités perdues.
Alors, devons-nous nous étonner de voir apparaître chez certaines gens, telle une obsession vitale, la volupté du malheur ? N’est-elle pas à l’origine d’une tendance à approfondir la vie à travers tout ce que celle-ci attaque et compromet ?
Ne jaillit-elle pas d’un désir de brûler la vie jusqu’aux racines, afin de bâtir toute une existence sur des flammes ? Une évolution dans le brasier, voilà ce qu’elle est, cette volupté du malheur. Et il y a en elle un curieux mélange de sublime et de fantomatique, de solennel et d’irréel.
Tirer de la vie plus qu’elle ne peut donner, voilà l’impossible que réalise cette volupté du malheur dans laquelle des ravissements accompagnent les souffrances. Peu importe que celles-ci soient causées par les hommes, par la maladie ou par une perte irréparable ; ce qui compte, c’est que nous puissions les féconder intérieurement, pour que la vie s’enrichisse de nouveaux chatoiements et de nouvelles profondeurs. Si nous ne réussissons pas à semer des étoiles dans nos ténèbres, comment préparerons-nous l’aurore de notre être ?
Une aurore qui nous permet seulement de prouver combien nous sommes près du sacrifice et combien nous sommes forts dans notre malheur.
Quand nous nous serons enivrés de toutes les ténèbres, quand nous aurons épuisé le sentiment de la douleur et de la mort, quand nous aurons médité et ressassé les vanités, quand nous nous serons dépensés sans compter pour ne pas nous transformer en cendres, que nous restera-t-il d’autre que la transfiguration pour nous envelopper dans une auréole totale et définitive ?
Inscrivons dans notre édifice intérieur les paroles de sainte Thérèse : Souffrir ou mourir, non pour nous souvenir de ce que nous voulons faire, mais pour savoir ce que nous sommes. Soit nous avons un destin, soit nous n’en avons pas. Car nous ne sommes pas hommes à mourir à l’ombre d’un arbre par un après-midi d’été ! Que des frissons infinis parcourent notre être et que notre âme soit pareille à un immense creuset ; que nos élans soient brûlants, et vibrantes nos extases ; que tout bouillonne pour que nous débordions, pour que nous explosions comme un volcan ! Notre symbole sera le feu et, comme dans les extases mystiques, nous souffrirons d’un trop-plein d’inexprimable. Le brasier de tant de souffrances dégagera une vive chaleur et, tourmentés par trop de vie, nous redouterons moins le renoncement. Le temps n’est-il pas venu de comprendre, en un jugement définitif, qu’il faut à la vie d’autres formes que les siennes pour réussir à nous consoler de notre tristesse d’être ? N’est-ce pas maintenant que le courage de vivre signifie autre chose que la négation de la mort ? Ne devons-nous pas étreindre la mort pour que la lutte contre ses ténèbres rende plus brillantes les lumières de la vie ? Et ne devons-nous pas vérifier quotidiennement les résistances de notre vie dans un combat sans merci contre les forces de la mort ? Ne devons-nous pas sauver notre vie à chaque instant ? Car ce sera seulement quand nous l’aurons sauvée que notre sacrifice représentera notre première et dernière liberté.
Berlin, mars 1934