La Roumanie souterraine
Idéalement parlant, chaque pays devrait obligatoirement produire un phénomène original. Si pourtant, dans la pratique, il y en a tant qui se dérobent, ce n’est pas dû seulement à un manque de substance, mais également à des préjugés d’un genre très particulier et qui, en s’additionnant, constituent un grave obstacle ; le vaincre équivaudrait à effectuer un acte de vie suprême. L’existence approximative de la Roumanie et sa respiration intermittente ont incontestablement pour cause un défaut initial de la substance roumaine. Mais je ne veux pas parler maintenant de la nature de ce défaut ; je veux demander du fond du cœur que la lucidité ne nous empêche pas de faire des concessions au nationalisme. Il y a un péché originel de la Roumanie, une non-conformité de ses sources qui peuvent expliquer notre destin de condamnés, mais qui peuvent difficilement définir le caractère de la condamnation. Les insuffisances de la Roumanie sont tellement grandes que notre néant ressemble à une absence monumentale. Il faudrait fouetter ce pays sans répit, l’attaquer dans son essence, afin que prenant enfin conscience de son destin, il veuille le vaincre. À moins d’une grande transformation, la Roumanie restera un superflu géographique et une farce historique. Créer un phénomène original – politique et spirituel – est la finalité, historique si ce n’est fondamentale, de toute nation.
Je passe donc sur le vice de notre essence, pour m’arrêter aux préjugés qui infectent l’atmosphère de notre vie politique et spirituelle.
On m’a dit plus d’une fois : « Comment se fait-il que vous, un intellectuel, vous ne luttiez pas pour des idées généreuses, pour la paix, l’humanité, la justice ? Comment se fait-il que vous vous laissiez subjuguer par le culte de la force, par la foi en la nation ? » On oublie, en premier lieu, que les intellectuels ne sont pas faits pour entretenir l’harmonie universelle, mais, au contraire, pour donner de l’éclat aux discordes et du charme aux incertitudes. Ils peuvent, c’est vrai, exalter la perfection ; mais ils ont tout autant pour devoir de précipiter les catastrophes. Dans quelque sens que ce soit, ils sont des accélérateurs ; ils n’ont pas pour mission d’aplanir, d’ajourner. Les « idées généreuses », vous l’aurez certainement compris, voilà le grand préjugé de la Roumanie. Elles m’écœurent trop pour que je me demande pourquoi elles nous effarouchent tellement. L’âme humaine peut-elle être faible au point de refuser les grandes fatalités ? Est-il admissible qu’on déserte ainsi face à l’irréparable ? Après tellement d’années d’histoire, comment peut-il y avoir encore autant d’idéalisme et autant de lâcheté ?
Le premier pas de la Roumanie dans l’histoire, ce sera son explosion souterraine. Une explosion qui vengera mille ans de somnolence nationale. Celui qui n’a pas une vision apocalyptique de l’avenir de la Roumanie est soit un peureux, soit un idiot. Si je n’attendais pas de grands bouleversements, je trouverais le passé sinistre, le présent dégoûtant et l’avenir horrible.
Peu importe que notre premier acte de vie, notre première affirmation dans l’histoire, soit un phénomène local, sans signification universelle, un phénomène que le monde enregistrera sans émotion. Car pour un phénomène politique original, nous pouvons renoncer à tous les préjugés. Pour que la Roumanie devienne une force, je serais capable de renoncer même à l’idée de justice sociale, à laquelle ont malheureusement renoncé si facilement nos nationalistes, qui n’ont pas compris que le collectivisme était le seul moyen de ne pas tomber dans le péché de conservatisme et qu’il n’y avait aucune incompatibilité entre le nationalisme et le collectivisme (social et économique).
Dans ses commentaires sublimes sur Don Quichotte, Unamuno parle à un moment donné, sur un ton majestueux, d’une Espagne céleste. C’est pour moi une incroyable volupté : Unamuno n’a ressenti aucune honte à donner une image aussi noble d’un pays tourmenté, irréalisé, fantasque et fanatique. De même, je n’ai pas honte de parler d’une Roumanie lumineuse, qui s’élèvera un jour sur les décombres d’un pays pétri dans l’angoisse tellurique, primitive, sombre, rampante. Nous nous sommes traînés en ces lieux pendant mille ans et je me demande combien il nous en faudra encore pour apercevoir la lumière. Ce ne sera pas, en tout cas, avant que la Roumanie souterraine n’ait liquidé son magot d’obscurité. Et je ne veux pas croire que nous serons condamnés à ramper même dans la lumière !