XXXIV

 

KILOMÈTRES de lignes droites, pins maigres et hauts comme des girafes, base américaine désaffectée, troquets aux murs de planches portant l’enseigne Kronenbourg, sol, sel, sable, je traversais à fond la caisse le pays de Bernard Lubat. Cent cinquante au compteur, les bornes kilométriques sont chauves, je me fous du radar des flics, je suis un barbare, j’ai rendez-vous avec Bernard Lubat.

Je fis le plein à Captieux, mangeai une pâte d’amandes à Préchac, traversai Villandraut, et cherchai, sur ma gauche, dans la muraille d’herbe et d’arbres longeant la route d’Uzeste, l’entrée du chemin de sable qui mène à la maison de Bernard Lubat.

Je m’engouffrai dans le chemin. Sables, bouc séchée, herberies, cailloux et feuilles d’acacia léchant les vitres latérales de ma Lancia. J’ouvris le toit pour voir le ciel, les nuages, et les arbres à tête d’oiseau. Je suis un bout de ça. Mon sang charroie une quantité anormalement élevée de sève de végétaux. Ma viande est le fruit d’un savant dosage d’ingrédients terrestres, un précipité luxuriant à base de granit et de salive de loup. Mes ongles ont la fissilité de l’ardoise et mes cheveux poussent à la vitesse des bambous. Où que j’aille, où que je sois, je regarde bouger le monde autour de moi avec les lunettes de la rosée.

Lubat avait un panier à la main. Il venait vers moi en longeant l’étang. Chemise noire, pantalon de jogging vert pâle, tennis vert foncé.

— Je viens de donner à manger aux canards, dit-il en me serrant la main.

Une masse poilue fendait l’eau.

— Qu’est-ce que c’est? lui demandai-je.

— Un ragondin, répondit-il. Y en a au moins trois, de véritables paquebots, c’est montrueux, ajouta-t-il en riant.

J’aime le rire de Bernard Lubat. Un rire malicieux, paysan et fin. Deux ans qu’il vit ici, dans ce moulin qu’il a retapé avec son amie, la comédienne Laure Dutilheul. La forêt, le moulin, l’étang, le sable et le Festival, à deux pas de l’Estaminet, l’épicerie-mercerie-bar de ses parents. Lubat et son moulin, Lubat, meunier accordéoniste, artisan pianiste et batteur forestier…

— Je vais préparer du café!

Il disparut dans la cuisine. Je restai dehors, avec les pierres et les canards. Je m’assis au bord de l’étang, près d’une vieille barque entourée de nénuphars. Le téléphone sonna. Lubat décrocha et raccrocha presque aussitôt. J’observai le ballet des araignées d’eau…

— Pour qu’il y ait naissance, il faut qu’il y ait confrontations. Moi, je crois à l’esthétique du choc, chacun amène sa viande ici, et ici, on interroge toute la viande, tu comprends…

Il avait reposé sa tasse, et disposait autour d’elle tout son attirail de fumeur. Brésilien, l’amour est rude, voici, l’herbe, enlève les grains…

— L’Occitanie, ce devrait être cette absence de cloisons! Mon goût pour le mélange est évidemment lié à ma pratique musicale, mais c’est avant tout, je crois, un héritage qui vient d’ici, de l’Estaminet. ..

Lubat parlait d’une Occitanie ouverte, excitante et basanée. Il parlait d’une Occitanie impossible. Qui voudrait cette folie? Qui adhérerait, sans partage, à cette insoumission? En Occitanie, personne, je vous le dis !

Regardez-nous, Vikings, nègres et autres baroudeurs! Regardez-nous! Nous disons non au barbare qui parle en nous d’une voix maintenant inaudible. Nous sommes incapables d’engrosser la Terre. Manque de muscles, de couilles, de sueur. Vasectomie mentale. Nous ne sommes plus que des moignons, des prothèses à pattes, des handicapés du totem.

Finis les naufrages, les pillages, finis les viols! Nous sommes incapables d’orgueil païen! De nos bouches, quand elles s’ouvrent, ne sortent que des plaintes grotesques. Plaintes pétainistes, la terre qui ne ment pas, discours radicaux-socialistes boursouflés et rougeauds, Catinou et Jacouti, jérémiades lamartino-pagnolesque, cantique anti-progrès… Plaintes militantes, Fac de lettres, Larzac, Linguistique, Collectif révolutionnaire Occitan, auto-collant sur la 4 L, feu aux planches, béret, guitare, haleine fétide, credo nationaliste, conneries tout terrain, diarrhée rousseauide, chansons à texte, épreuve d’occitan au Bac, affiches « 10 mai 81 : On respire », Radio Pais, vente d’un tee-shirt frappé de la croix occitane dans le catalogue de la Redoute…

— Le problème essentiel, Bernard, reste celui de la langue! Qui la parle? Qui l’écoute? Qui la transmet? Qui désire la recevoir?

Lubat tirait sur son pétard. Je repris la parole.

— Je parle gascon, j’ai publié des textes en gascon, et aujourd’hui le français est devenu ma langue d’écrivain!

— Oui, mais dans ton français, y a du gascon, répondit Lubat. Et puis, il faut courir le monde, parler d’autres langues, entendre d’autres mélodies… C’est peut-être ce que tu fais en ce moment. Ensuite on revient, et quand on est revenu, on interroge la vieille viande, et tu verras, elle répond…

J’avais laissé à Lubat le manuscrit de La Bataille de Lannemezan, long poème gascon que j’avais écrit à Uzeste lors du dernier Festival. Il voulait le mettre en musique et le jouer, à Toulouse, en juin, à l’occasion de la Fête de la Musique.

Dans la voiture, je songeais à notre discussion, et je me disais que je ne lui avais pas tout dit.

Je m’éloigne de l’Occitanie. Je m’apprête à lui dire adieu. Le long réquisitoire qui s’était déroulé dans ma tête et dont j’avais fait part à Bernard Lubat, la mise à nu de nos impasses et de nos limites masquaient l’essentiel : le détachement volontaire d’une langue en partie reçue, en partie acquise, et dont ma viande, pour dire son nom, pouvait aisément se passer.

La langue gasconne, reflet sonore du ciel sur la terre, n’est plus dans ma bouche tous les jours. Elle ne vient plus, la nuit, agiter devant moi le drap somptueux des rêves. La langue française est la langue de Laure. Elle fut, au départ, la langue de l’école et de l’instituteur. Elle s’est déposée en moi peu à peu, infini goutte-à-goutte. Maintenant, elle parle en moi, à mon insu. Elle est devenue buissonnière.

Le patois de Voltaire m’a irrigué. Je ne peux plus écrire qu’en français. Les idées me sont données par les mots, et les mots qui maintenant sont en moi, les mots porteurs, sont des mots français. Ils se sont emparés de moi et demandent à parler de moi. Je ne puis que répéter : après toi, mon beau langage…