I
« LONGTEMPS je me suis branlé de bonne heure, dans la forêt, non loin de la départementale qui, chaque jour, relie Sarrouilles à Tarbes. Chemise ouverte, je courais à travers les fougères constellées de rosée, dans l’odeur des lichens, des mousses, bouche ouverte, les bras dans les ciseaux des feuilles, jusqu’à cette tache sombre, celle que dessinent au petit matin les buissons plus épais barrant la route des palombières. Là, immobile, le pantalon baissé, pareil aux mioches qui appellent leur mère pour qu’elle les torche, la main serrée autour de moi-même, j’abandonnais à la terre ma propre liqueur, dans une ivresse qui, chaque fois, me rapprochait des arbres, des ruisseaux, des pierres et de l’œil du coucou. »
Je donnerai une suite à ces lignes, à ces mots qui font toc toc au carreau de la tête. Inspecteur Colombo en mission ultra-secrète, je les interrogerai plus avant. Ils livreront des pans entiers de ce qui fut moi-même. Ils me diront qui je suis.
Je reposai mon style encre – le superbe Mont Blanc offert par Laure – sur le bureau Empire où j’avais l’habitude d’écrire. Je dis bien « écrire », je ne dis pas « travailler ». Je ne suis pas un tâcheron, moi! Je me shoote aux syllabes, je me refile des overdoses de rythme, j’écris, c’est tout. J’humai une dernière fois l’odeur de la feuille imbibée d’encre noire. Quelques points sur les i étaient encore humides. Un paragraphe de plus, pensai-je, de ce texte enfoui, ample, et qui veut naître. Nous verrons.
Je n’écris que par bribes. Je déteste les longueurs. Tout dans le tempo. Le mot surgit, s’impose, fait sens. Pas de mèche lente. Explosion direct! De plus, le métier alimentaire que j’exerce – je suis professeur de lettres et d’occitan – m’oblige d’écrire entre deux cours, en hâte, à la bibliothèque, entouré d’élèves qui font semblant de bosser et de collègues venus consulter la presse. Surtout Le Monde.
J’allumai une cigarette, la fumai lentement, les yeux tournés vers la porte-fenêtre : «…Ça fait bleu dans mes poumons, dans mon éponge tu plonges, tu plonges…» J’observai un instant les rideaux bien blancs. J’avais demandé à ma mère de les laver. Elle les avait descendus, passés à la machine, mis à tremper avec du blanc Nuclear, rincés et rependus encore humides pour qu’ils ne se froissent pas.
La pièce était bien éclairée. Le plancher en chêne brillait. Dehors, l’automne et les Pyrénées. Je me levai, frottant mes mains, roulant ma caisse. Ce que je venais d’écrire était absolument superbe et je n’avais aucune raison de me le cacher. Il était quatorze heures et je n’avais pas faim. Mon cartable était prêt. Il avait appartenu à mon père du temps qu’il était gendarme. Un beau cartable en cuir que je ne cirais plus qu’une fois par an. Je le négligeais, je m’éloignais de lui, comme j’aurais aimé m’éloigner de ce travail imposé par l’existence et qui, trop souvent, dressait entre les mots et moi la barrière du stress et de la fatigue. N’y pensons plus!
Je pris les clés de mon coupé Lancia. Vingt minutes de route à peine pour arriver au collège. J’aurais même le temps de passer à la bibliothèque piquer quelques feuilles blanches dans la réserve de la photocopieuse. Sur ces papiers volés, arrachés au couloir qui mène aux circulaires, brilleraient les feux païens de mes syllabes barbares et échevelées. Contact. Autoradio. Jacques Higelin : Manque de Classe. En route!
Et si Laure me quitte, j’enfermerai dans une grosse boîte mes grosses couilles. Car je suis de la race écumante des loups. Privé de ma compagne, je vivrai seul, définitivement, courant les sous-bois, hantant tous les silences, puissant et maigre.