VIII
SEUL. Seul et dehors. Dehors, dans les Baronnies. J’avançais lentement, tête baissée, le dos légèrement voûté, les mains dans les poches, à l’écoute de moi-même, à l’écoute du Lait de Lune, à l’écoute de son silence obsédant. Chaque fois qu’un texte m’habite, m’occupe, me remplit et, par quelques mots nomades, quelques phrases traversières, se manifeste, éternue sur la feuille, avant de rejoindre son invisible demeure, sa paillasse céleste, je fous mon nez dehors. Je sors. Je regarde les crêtes neigeuses tout à coup accessibles, je flaire l’eau épaisse de l’étang, j’écoute les craquements d’arbres, je tâte la boue des berges. Les bras dans la boue, dans l’éponge de l’ombre, je tâte. Je tâte le cosmos, je tripote la compote de l’univers. Un jour – l’année de mon arrivée au Collège – ivre de ce contact premier avec le monde, j’avais, dans le sentier obscur où j’avançais, abandonné un à un tous mes vêtements. Pieds nus sur les feuilles, le dos couvert de mousses, la poitrine ruisselante de sueur et d’écorces, les bras maculés de fientes d’oiseaux, j’avais fini ma course folle contre un arbre. Je l’avais enlacé, mes genoux serraient ses flancs bruns et rugueux. Le sang battait dans ma bite. J’avais écrasé ma bouche sur sa peau craquante et chaude avant de hurler mon propre nom.
J’arrivai à hauteur d’une haie de frênes. Le frêne a la peau douce. Je sais faire des sifflets avec un bout de frêne. Ce n’est pas bien compliqué, je vous expliquerai ça une autre fois. Il faisait bon. Je savourais la lumière d’automne, souple et jaune. Le ciel était pur, les arbres immobiles. Je m’assis sur une pierre. Je desserrai le nœud de ma cravate et défis le premier bouton de ma chemise afin de sentir sur mon cou la caresse de l’air. Un homme venait dans ma direction. Un paysan qui descendait vers le bourg. Et haow avec le bras, a dalhar, un paysan décidé, jamais malade, jamais de cachets, jamais d’aspirine, ça abîme le sang.
Je préparais ma phrase. Non pour engager une conversation, mais pour entendre claquer l’inévitable réplique, la remarque du coin, la formule du cru.
— Quelle belle journée, vraiment qu’il fait beau! dis-je.
Et l’homme aussitôt :
— Taisez-vous ! On va le payer, pauvre, on va le payer !
Pas de cadeau ici-bas. Misère toute. Les mémés en parlent toujours. L’Église n’a pas arrangé les choses. Au contraire. Tous à l’école de la résignation. Sainte Catastrophe, priez pour nous. Fini l’esprit d’aventure. Tous préfets ou CRS.
Quelques élèves d’occitan viennent des Baronnies. Ils ont gardé leur accent rocailleux. Ceux qui l’avaient perdu le retrouvent très vite au bout de quelques leçons. Les vieux mots, en eux, reprennent le dessus et vont au Bac. Les vieux mots. Les mots gascons. Hier barbares et criards, aujourd’hui livides et aphones, pareils à ces mémés rabougries et édentées, assises près du feu sur leurs chaises basses, qui les ont inventés et qui n’ont personne à qui les dire. Pauvres mots que l’on prolonge un peu à l’école, comme on prolonge un peu les mémés à l’hôpital.