XXIX
J’AVAIS mis le clignoteur depuis quelques secondes. Je me plaçai maintenant sur l’axe médian de la chaussée, tout en surveillant, dans le rétroviseur extérieur, l’énorme pare-chocs du poids lourd de marque Skania. Duel de Spielberg…
Convoqué, je le fus, vous pensez bien! Faire marcher le Père Elbeuf au sifflet, et qui plus est devant les élèves, grande première au Collège. Nuire au bon déroulement d’un conseil de classe, inadmissible. Je dépassais les bornes. Je semais la zizanie dans l’équipe pédagogique. Tu comprends, je ne puis tolérer la dérision… Elle n’a pas arrêté de répéter ce mot. Un mot à la mode, et dont le sens lui échappe, car, de vous à moi, je ne vois vraiment pas où est la dérision. Elbeuf au sifflet, c’est pas de la dérision, c’est la Commedia dell’Arte. Mais que voulez-vous, le mot lui plaît. Il va concurrencer « tu ne sais pas tout » et « tu te trompes de ton ». Faudra s’y faire…
La Lande du Bouc. J’allumai l’autoradio. Sade. Black Câlin. Urgo sonore. Un apex dans le pavillon. La route était déserte. J’étais parti plus tôt que d’habitude. Je ne m’étais pas rasé et je n’avais pas déjeuné. Estomac noué. J’avais mal dormi. Ces altercations, ces réunions, ces convocations pesaient trop lourd. Overdose de quotidien. Stylo en panne. Tête remplie de polémiques vaines et viles. Pouce !
Je roulais doucement. Sade chantait You’re not the man. Les buissons de ronces étaient juste derrière la buée de la vitre, avec les troupeaux de vaches, épars. Big nausée. Ras le bol en rase campagne…
Pas d’avis de coup de vent… Météo marine. Il y avait un peu de brouillard. Je distinguais toutefois, en contrebas de la route, émergeant de la cuvette noyée dans la brume, le clocher de la chapelle. Je sortais du virage des chênes. D’habitude, à cet endroit, j’ai déjà mis mon clignoteur. La voie mal carrossée qui mène au parking des profs est à peine à trois cents mètres sur la droite.
Je ne mettrai pas mon clignoteur. Je n’emprunterai pas la voie mal carrossée qui mène au parking des profs. Je n’irai pas à la salle des profs. Je ne serai pas le prof de la salle 12. Assez! Suffit! Basta !
Je continuai ma route, dans le brouillard humide et flottant. Je voulais me perdre dans la Lande du Bouc. Je pris des chemins non goudronnés. Je m’enfonçais de plus en plus dans le paysage dont les brumes rendaient les contours indécis.
Les arbres rabougris, les pierres brunes et les fougères noires. Les ongles de ronces me griffaient aux portières. Mes roues écrasaient les flaques. Mes phares suçaient le téton des cailloux. J’entrais maintenant dans l’intimité de la terre. Elle gémit. Je lui caressais les flancs avec mes baguettes de bas de caisse. Patins d’enjoliveurs. Étreinte d’essuie-glaces.
La Lande du Bouc. Je suis le bouc sur la lande. Elle ruisselle et je bave. Ma puanteur de bête. L’odeur pourrissante de tous ses végétaux. Miasmerie d’âme. Mon bout dans la boue de la lande. Nos peaux se frottent comme des silex, pierres liquides, sueurs de briquet, étincelles que nos yeux réflètent, répètent, perpétuent.
Lande aux bas de sel, tes cheveux défaits par mon souffle, ma bouche sur ta poitrine à peine dessinée, lande écarlate, je gouverne ton sang, je suis maître de ton sanglot.
Étreinte avec les feuilles, mots dits à l’oreille des arbres, ma semence dans les racines, mon front butant sur la clavicule des astres.