- Alors? As-tu remarqué notre cou?
La vieille dame écarta ses cheveux et dévoila une excroissance de chair de la taille d'un petit pois, située à la hauteur de la nuque.
- Ceci est un implant à peine visible qui peut être contrôlé à distance au moyen des vibrilles qui ornent les masques des Kaïsords.
Grâce à ces antennes, ils détiennent sur nous le pouvoir absolu. Tu en as vu une manifestation au cours de la vente. Plusieurs de nos amis ont péri ce jour-là. A la naissance, chaque bébé de Hackenmahar, qu'il soit né dans la Frange ou non, reçoit cet implant, qui donne aux Kaïsords tout pouvoir sur lui.
- Je crois comprendre. Ils déclenchent, sur simple pression mentale, une réaction biochimique qui provoque un pourrissement accéléré des tissus organiques.
- Exactement. Ils ne possèdent pas réellement de pouvoirs mentaux.
Tout cela est artificiel et provient de leur technologie. Mais ils ont pu ainsi repousser toutes les révoltes. Les rebelles étaient tués avant même d'avoir pu atteindre l'enceinte de la Citadelle. Un jour, le quart de la population a péri de la sorte, sur un simple caprice des Kaïsords.
- N'existe-t-il pas un moyen de vous débarrasser de cet implant à leur insu?
- C'est impossible. Dès qu'on tente de l'enlever, il s'autodétruit, entraînant la mort de son porteur. Ils ont pensé à tout. Et puis, les gens de la Frange tiennent beaucoup à cet implant, que les Kaïsords leur présentent comme une forme de baptême, une cérémonie religieuse.
Pour comprendre, il faudrait que tu rencontres ces gens. Pour eux, les Kaïsords sont de véritables dieux. Les amanes sont parvenus à me débarrasser de cette cochonnerie. Leur science est bien supérieure à la nôtre. C'est pour cela que j'ai accepté de travailler pour eux, voici quinze ans. C'est à cette occasion que j'ai vu ton père, Dorian de Gwondaleya. Il était en visite à Hambora, la grande cité du Nord. Jamais je n'oublierai cette rencontre. C'est lui qui a émis l'idée d'éliminer lentement les Kaïsords. Il estimait qu'un jour Hackenmahar deviendrait dangereuse à cause de leur mégalomanie. Cependant, il était difficile d'envisager le renversement des Kaïsords jusqu'à présent. La cité est puissante et bien armée. Et puis, elle n'était pas véritablement dangereuse pour le monde amanite. Mais ton père ne s'était pas trompé. Depuis quelques années, les prêtres se sont inquiétés de la population grandissante de Hackenmahar. Pour eux, cela signifiait, à brève échéance, ce qu'ils appellent une guerre d'expansion. Ils envisagent d'annexer tous les peuples qui vivent sur les bords de la Poczla. Ceux-ci le souhaitent ardemment, parce qu'ils espèrent ainsi en finir avec les Gris. C'est pourquoi nous avons fomenté un complot qui pourrait permettre aux armées amanites d'envahir la cité. Les mécontents sont nombreux, et prêts à agir. Nos positions clefs nous donnent un avantage certain. Ainsi, tout en feignant d'organiser la défense contre l'envahisseur, nous pourrions permettre à celui-ci de s'introduire dans la cité. Malheureusement, les Kaïsords ont eu vent de notre organisation et recherchent activement les membres de notre groupe par l'intermédiaire de leur police secrète, la terrible Gespol. C'est elle qui a démasqué nos amis, le jour de la vente. Ils auraient pu être arrêtés discrètement. Mais les Kaïsords aiment les exécutions théâtrales. Depuis, j'ai appris par mes informateurs que les amanes ont décidé d'agir. A l'heure qu'il est, leurs armées ont dû se mettre en marche. Pendant ce temps, la Gespol continue ses investigations. Sous la torture, les captifs finissent par dénoncer leurs complices. Chaque jour, plusieurs d'entre nous sont arrêtés. Moi-même je ne suis plus en sécurité. Je ne sais pas si je serai encore là pour voir enfin la libération de Hackenmahar.
- Ne pourriez-vous pas fuir?
- Cela équivaudrait à un aveu. Et puis, où aller?
- Dans le Fond, avec mes compagnons!
- Dans le Fond? Avec ces crapules qui me pillent régulièrement?
Tu n'y penses pas!
- Je pense au contraire qu'ils vous accueilleraient fort bien.
Dame Baruck fit une moue sceptique.
- J'y penserai le cas échéant. Et toi, petite, que comptes-tu faire?
- Je dois quitter Hackenmahar. Ma fille Lauryanne a réussi à s'échapper lorsque j'ai été capturée par les Gris. Peut-être vit-elle encore. Je veux la retrouver.
Salind Baruck soupira.
- Il eût peut-être mieux valu pour elle qu'elle fût capturée avec toi.
Les dieux seuls savent ce qu'elle a pu devenir.
- Je veux la retrouver. Elle est tout ce qui me reste, dame Baruck.
Ensuite, peut-être, je reviendrai pour assister les miens dans la chute des Kaïsords. Ce sont eux qui sont à l'origine de la destruction de Vallensbrùck.
Cependant, ma fille passe en priorité.
- Alors, j'essaierai de trouver un moyen de te faire quitter la ville.
En attendant, si tu le souhaites, ma demeure sera la tienne.
- Je vous remercie, dame Baruck. Mais je ne suis pas seule. Deux de mes compagnons sont restés dans le Fond. Mon ami, l'Ismalasien Khaled, et mon esclave Astrid, qui est grièvement blessée.
- Alors, va les chercher. Si ton esclave a besoin de soins, ce n'est pas là-bas que tu pourras les lui donner.
LXXI - Le sorcier dit qu'il a réussi à la maintenir en vie jusqu'à présent, mais il doute de pouvoir continuer. Son sang est déjà trop empoisonné.
Le fahren Bartana écarta les bras en signe d'impuissance. Nelvéa s'impatienta: - Ce n'est pas possible! Il doit y avoir quelque chose à faire.
Nelvéa s'agenouilla près d'Astrid et caressa son visage amaigri.
L'infection s'était mise dans les plaies. Elle respirait difficilement. A ses côtés, Khaled serrait les dents. Il s'était attaché à la petite Veraskanne.
Lorik, accroupi dans un coin, marmonnait des suppliques silencieuses à l'adresse de son petit dieu personnel.
Nelvéa sentit une lourde boule se creuser en elle. Peut-être les médecins de Salind Baruck auraient-ils su soigner Astrid. Mais il était hors de question de la transporter. Elle passa sa main sur le front de la jeune femme.
- Si ces chiens avaient nettoyé ses plaies, elle aurait été sauvée.
Seulement, la vie d'une esclave ne compte pas pour eux.
Astrid ouvrit les yeux. Des yeux rougis, gonflés par la fièvre.
- Princesse! Vous êtes là.
Bartana se pencha.
- Elle va mieux. Elle vous reconnaît.
Il haussa les épaules d'un air résigné.
- Je suis désolé. Nous sommes démunis de tout. S'il le fallait, nous pourrions voler les remèdes. Mais voilà: nous ne savons même pas de quoi elle a besoin.
Un frisson parcourut l'échiné de Nelvéa. Sa mère, Solyane, aurait eu le pouvoir de guérir la petite esclave. Mais elle n'était pas là. Elle prit la main d'Astrid et la serra entre les siennes.
- Il faut que tu guérisses, ma compagne. Une amie va nous faire quitter cette ville maudite. Nous allons partir à la recherche de Lauryanne.
Mais je refuse de t'abandonner. Tu es tout ce qui me reste.
Le regard brûlant se posa sur elle.
- Non, princesse. Il faut que vous partiez maintenant. Je suis perdue.
Ce n'est pas votre faute. C'est mieux ainsi. Je vais rejoindre Myriam. Vous, vous avez une mission à accomplir. Embrassez bien Lauryanne pour moi. Je suis sûre que vous allez la retrouver.
- Astrid...
Des larmes glissèrent silencieusement le long des joues de Nelvéa.
Une fois de plus, le Sort s'acharnait contre elle au travers de cette fille qu'elle aimait un peu comme une jeune sœur.
Et puis non, c'était trop stupide. Elle sonda Khaled. Il avait lu dans les krehns la mort de leur compagne. Mais elle avait déjà vaincu le Destin. Par la force de sa volonté, elle avait fait reculer la mort ellemême.
Elle prit une profonde inspiration. Solyane savait guérir les malades. Les Lonniens eux-mêmes se révélaient incapables d'expliquer comment elle s'y prenait. Pourquoi ne posséderait-elle pas les mêmes pouvoirs?
D'une voix sourde, elle murmura: - Sortez tous! Laissez-moi seule avec elle.
Khaled échangea un bref regard avec elle et lui sourit. Il se leva et entraîna les autres hors de la petite pièce où l'on avait installé la malade. Passant près d'elle, il lui souffla: - Je sais ce que tu veux tenter, Aïnah Shean. Alors, n'oublie pas que tu as la force de le faire.
Le sorcier eut un dernier regard pour Astrid. Il avait lu le verdict dans les yeux troubles de l'esclave. Sa maîtresse avait le droit de recueillir son dernier souffle.
Lorsqu'ils furent sortis, Nelvéa se pencha à nouveau sur sa compagne et lui murmura: - A présent, il faut que tu m'aides. Crois-tu que j'ai réellement le pouvoir de te sauver?
Astrid hésita, puis lui saisit les mains de ses doigts fébriles.
- Vous pouvez tout, princesse!
La foi inébranlable qu'elle lut dans les yeux de l'esclave conforta Nelvéa. Ce qu'elle voulait tenter était inimaginable. Mais elle sentait qu'elle devait le faire. Comme si une force nouvelle s'était répandue en elle.
Lentement, elle se concentra, se laissa pénétrer de ce qui l'entourait.
La pièce sombre, ouverte à la nuit que combattait une pauvre chandelle, se situait au premier étage de l'immeuble en ruine dans lequel on les avait installés. Une fenêtre s'ouvrait sur le lac où se reflétait une lune fuyant des nuages orageux. Au loin, des lueurs vives déchiraient par intermittence les ténèbres. Au rez-de-chaussée, Khaled, Lorik et les autres avaient pris place sur des caisses faisant office de sièges. Personne ne parlait. Une vieille femme muette faisait bouillir l'eau d'un thé aux herbes.
Peu à peu, Nelvéa s'imprégna de la matière environnante, la pierre froide des murs, la glaise tourmentée des rives glauques où grouillait une vie intense faite de larves, de minuscules corps palpitants. Plus loin se dessinait la ville profonde, tumultueuse. Un vertige l'envahit un court instant, qu'elle parvint à maîtriser au prix d'un formidable effort de volonté. Une sensation de dédoublement s'empara d'elle.
Elle était à la fois elle-même, et un esprit fantastique, empli d'une force extraordinaire. Elle surmonta l'angoisse qui l'étreignit lorsqu'elle sentit monter en elle une énergie indomptable, hallucinante.
Tout cela, c'était elle-même. C'était sa volonté. Une première fois, elle en avait usé sans discernement, anéantissant tout sur son passage, parce qu'elle avait cédé à la haine. Cette fois, ce flot, cette lumière, cette énergie colossale étaient amour.
Elle se concentra encore, et reporta son attention sur le corps étendu. Puis elle ferma les yeux. Ceux-ci étaient devenus inutiles. Elle voyait à présent la petite esclave mieux que si elle avait été transparente.
Elle ne comprit pas réellement ce qu'elle faisait. Sa mère lui avait un jour expliqué qu'il fallait se laisser guider par son instinct, par son intuition. Elle éprouva la sensation surnaturelle de s'extraire de son enveloppe charnelle.
Irrésistiblement, elle pénétra mentalement la chair de l'esclave, plongée dans un semi-coma. Des images cérébrales se formèrent, ténébreuses, incohérentes. De l'esprit malmené de la petite Veraskanne coulait un délire sirupeux dû à la pression fébrile. Lentement, le corps blessé se précisa, s'étira dans l'espace.
S'enfonçant avec précaution au plus profond de la chair, elle sentit autour d'elle palpiter un fin réseau de muscles, de veines, d'artères, de fibres vivantes, torturées, excitées, vibrantes de chaleur. Des champs de force tracèrent des courbes élégantes qui ondoyaient sous l'effet d'une brise immatérielle, constituant une auréole de lumière.
Les méridiens de la Vie, chers aux amanes. Un sang généreux puisait tout au long de millions de canaux plus fins que des cheveux. Mais un sang amoindri, qui combattait avec l'énergie du désespoir un ennemi acharné, vorace, inexorable. Suivant son intuition, Nelvéa délaissa les lignes vitales. Le mal était beaucoup plus profond, plus intime. Elle se laissa glisser encore plus loin, plus bas dans la finesse de la trame spatiale, s'intégra à la structure même des molécules de sang. Elle ne réfléchissait pas. Elle ne pensait plus. C'était comme si elle avait pénétré une autre dimension, où le raisonnement devait s'effacer devant l'instinct, devant une puissance supérieure. Au dernier degré de l'ultra-conscience, elle parvint à localiser l'adversaire et comprit qu'elle tenait peut-être le moyen de sauver Astrid.
Briser la chaîne, la structure moléculaire de l'ennemi. Modifier les agents de défense.
Dans un suprême effort, elle isola, puis intégra l'ensemble des molécules adverses. C'était un pari insensé, comme si elle s'était multipliée à l'infini, s'attaquant individuellement à chacun des étrangers qui ruisselaient tel un flot charriant la mort dans les veines de la petite esclave.
Totalement investie par l'esprit de Nelvéa, Astrid avait pris une teinte cireuse. Elle ne respirait plus. Son corps tendu à l'extrême était devenu plus dur que l'acier.
Nelvéa se concentra une dernière fois, inspira...
Et imprima une violente pression mentale.
Instantanément, des milliards de corpuscules isolés dans une gangue de forces immatérielles se brisèrent, se disloquèrent, s'émiettèrent, aussitôt emportés par le flux tumultueux du sang enfin libéré.
Épuisée, Nelvéa tomba à la renverse. Elle demeura sans connaissance une fraction de seconde, puis se releva et observa Astrid. Sa respiration s'était régularisée. Elle ouvrait de grands yeux étonnés.
- Princesse! Que s'est-il passé?
- Comment te sens-tu?
Astrid se redressa sur sa couche.
- Je ne sais pas! Je... je n'y comprends rien. J'ai senti mon corps devenir dur comme la pierre. Et puis, il y a eu... un coup de tonnerre en moi. Comme si tout le mal s'en était allé d'un coup.
Elle respira profondément et ajouta: - J'ai très soif. Et puis, je suis fatiguée, mais ce n'est plus la même fatigue. Comme si j'avais seulement besoin de beaucoup de sommeil.
Je crois... je crois que je vais dormir à présent.
Elle sourit à Nelvéa.
- Vous avez réussi, princesse. Vous avez vaincu la mort qui rampait en moi. Je savais que vous pouviez tout.
Elle lui tendit les bras. Nelvéa la prit contre elle et la serra avec force.
Lorsqu'elles se séparèrent, Astrid murmura: - Vous n'êtes pas comme nous, princesse! Vous êtes... une déesse.
Et vous m'avez sauvé la vie. Je veux demeurer votre esclave.
Nelvéa lui caressa le visage.
- Tu ne me quitteras jamais. Je vais te chercher de l'eau.
Un peu étourdie, Nelvéa sortit de la petite pièce. Ses jambes la soutenaient à peine. Bien sûr, elle avait dépensé une énergie formidable, mais là n'était pas la raison de son épuisement. Ce qu'elle venait de découvrir de l'étendue de ses pouvoirs l'effrayait.
Au degré ultime de la matière où elle était parvenue, elle avait pris conscience qu'il aurait suffi d'une petite erreur pour dissocier totalement les atomes constituant le corps d'Àstrid.
Et la transformer ainsi en une incroyable bombe vivante.
LXXII - Je suis désolée, expliqua Salind Baruck. Les Kaïsords n'autorisent plus aucune sortie de Hackenmahar. Ils ont ordonné à la Gespol d'interdire toute expédition vers l'Extérieur. Une armée ennemie approche par le nord. Sans doute celle d'Hambora. J'ai appris par mes informateurs qu'elle se composait de chevaliers et de dramas.
Les amanes semblent vouloir frapper vite et fort. En ce moment même, des orateurs improvisés tentent de soulever la population de la Frange contre l'envahisseur. Ils sont manipulés par la Gespol.
Deux de mes amis ont été arrêtés très tôt ce matin et conduits à la Citadelle. Les Kaïsords possèdent l'art de délier les langues. Sous la torture, ils parleront. Et notre groupe sera anéanti.
La vieille femme tremblait. Elle semblait avoir pris dix ans d'un coup.
- Mais ne pourrait-on pas tenter de fuir par l'ouest? répliqua Nelvéa.
- Plusieurs d'entre nous l'ont déjà fait. Mais les Bakan Gahrs veillent. Ces ruines sont infranchissables. Vous vous y perdriez.
Nelvéa soupira.
- Bartana m'a déjà expliqué cela. Même les gens du Fond ignorent où elles mènent. Et puis, nous avons été capturés sur les bords de la Poczla. C'est dans cette direction que je dois rechercher Lauryanne.
Après sa guérison miraculeuse, Astrid avait été ramenée dans la demeure de Salind Baruck, soutenue par Khaled et Lorik. A part une immense faiblesse, elle ne se ressentait plus de ses blessures.
Un long silence s'installa. Soudain, Nelvéa se leva rageusement et gronda: - Nous ne pouvons tout de même pas demeurer ici sans rien faire, en attendant les armées amanites.
Salind Baruck leva la tête vers elle: - Si toutefois elles y parviennent. Hackenmahar compte plus de cinq millions d'habitants. Si les Kaïsords parviennent à galvaniser la population, les armées de la Religion vont avoir affaire à forte partie.
- De toute manière, vous ne pouvez rester ici, dit Nelvéa à la vieille dame. Tôt ou tard, on va venir vous arrêter.
- Et mes compagnons?
- Vous allez les faire prévenir. Qu'ils vous rejoignent. Nous allons chercher refuge dans le Fond. Là au moins, nous serons en sécurité.
Les Bakan Gahrs n'iront pas vous chercher là-bas.
- Le Fond? Mais tu n'y penses pas, fillette? Chez ces voleurs qui me dévalisent?
- Eh bien! pour une fois, ils vous protégeront. Si vous demeurez dans votre manoir, vous êtes perdue.
- Quitter tout ça?
- Cela vaut mieux que de perdre la vie, Salind. N'oubliez pas que, pour les Kaïsords, vous avez commis un acte de trahison.
- C'est vrai! Tu as raison.
Soudain, elle se leva et appela ses domesses. Quelques instants plus tard, elle avait donné ses ordres.
- C'est fait, fillette. Mes amis vont nous rejoindre. Lorsqu'ils seront tous là, nous agirons comme tu nous l'as conseillé.
Il ne fallut pas trois heures pour qu'une trentaine d'individus, tous les chefs de la rébellion, fussent réunis dans les sous-sols de la demeure. Trois d'entre eux manquaient à l'appel. Ils avaient été arrêtés dans l'heure précédente. Nelvéa ne perdit pas son temps en vaines paroles.
- Vous allez vous munir de couvertures et de vivres. La Gespol sera ici d'un instant à l'autre.
Elle ne croyait pas si bien dire. Tout à coup, un domesse affolée accourut.
- Madame! Madame! Les Bakan Gahrs sont là. Je crois... je crois qu'il y a deux membres de la Gespol avec eux.
- Que les dieux nous protègent! gémit une jeune femme fardée jusqu'aux yeux. Qu'allons-nous devenir?
- Combien sont-ils? demanda Nelvéa.
- A peine une dizaine.
- Alors, tant pis pour eux. Salind, vous allez les faire entrer. Nous allons les supprimer.
- Les supprimer?
- Nous ne savons pas nous battre, pleurnicha un des hommes.
Nous n'avons même pas d'armes.
- Cela ne sera pas nécessaire, répondit Nelvéa en serrant les dents.
Salind Baruck hésita un instant, puis déclara: - J'espère que tu sais ce que tu fais, fillette. Mais de toute façon, il vaut mieux mourir en combattant. Allons-y!
Ils remontèrent. Déjà à l'extérieur, les Bakan Gahrs avaient fait sauter la grille et se hâtaient vers la demeure. Deux individus, vêtus de longues robes noires serrées à la taille, les suivaient. Leurs visages reflétaient une absence totale de sentiments humains. De loin, ils ressemblaient à de sinistres oiseaux de proie fondant sur leur victime.
Nelvéa les jugea immédiatement. Des hommes dépravés par le pouvoir ignoble qu'ils détenaient sur les autres grâce à leurs maîtres et qui se délectaient de la terreur qu'ils inspiraient. Des êtres effrayants, auxquels on confiait toutes les basses besognes.
Nelvéa sortit sur le perron. Deux Bakan Gahrs bondirent à ses côtés, croyant avoir affaire à une simple esclave.
- Où se trouve ta maîtresse? rugit le plus vieux d'entre eux.
Elle ne répondit pas et focalisa toute son énergie sur les deux gardes. Ceux-ci furent projetés à plus de vingt mètres et retombèrent, disloqués, aux pieds de leurs compagnons médusés. Les deux policiers se reprirent plus vite que les autres.
- Abattez cette fille! aboya l'un d'eux.
Aussitôt, les gardes armèrent leurs pistolasers. Des traits de feu fulgurèrent vers la jeune femme. Mais une barrière mentale arrêta les traits meurtriers plus sûrement qu'une muraille. Nelvéa riposta et, un à un, les Bakan Gahrs s'écroulèrent, le corps brisé. Les deux membres de la Gespol, furieux, voulurent s'enfuir. Ils ne purent atteindre la grille. Un étau impalpable leur broya la nuque, les tuant sur le coup.
L'esprit en feu, Nelvéa contempla le parc par ailleurs si calme.
L'arrivée de la Gespol, puis les hurlements d'agonie des gardes avaient attiré une foule de curieux qui s'amassait devant l'entrée, làbas, à l'autre bout de l'allée. La jeune femme regarda les corps effondrés dans des poses grotesques. Un froid glacial la saisit. Une fois encore, elle n'avait pu s'empêcher d'éprouver comme une joie malsaine à tuer. Le souvenir du massacre de la maison de jeu lui revint, qu'elle chassa par un effort de volonté. Elle respira profondément et retourna auprès des autres qui avaient suivi la scène, médusés. Salind Baruck balbutia: - Je savais que ton père avait accompli des exploits similaires, petite. Mais jamais je n'aurais imaginé cela.
- Il faut faire vite, coupa Nelvéa. D'autres vont certainement venir.
Et je ne pourrai les contenir ainsi indéfiniment.
- Cela, c'est moins sûr, rétorqua la vieille dame avec un sourire.
Quelques instants plus tard, la petite troupe commençait à s'introduire dans le regard d'égout situé contre la muraille, celui-là même par lequel Nelvéa avait atteint la demeure de Salind Baruck deux jours plus tôt. A l'entrée, la foule de curieux ne cessait d'augmenter.
A peine le dernier homme avait-il franchi le dernier barreau de l'échelle qu'une escouade de gardes noirs envahissait le parc, bousculant les badauds sans ménagement. Nelvéa fit face, projeta sa puissance contre les arrivants, en culbuta six d'un coup. Mais les autres la mirent en joue et tirèrent. Elle parvint à arrêter les flashes éblouissants mais, sans doute épuisée par son combat précédent, elle sentit qu'elle ne pourrait les retenir longtemps. Une onde de chaleur sèche la baigna, l'envahit. Une odeur de chair brûlée lui heurta les narines tandis qu'une douleur irradiait sa cuisse. Un trait de feu l'avait effleurée.
Par réaction, elle focalisa sa puissance contre la horde sombre, et frappa. Sous l'impact, plusieurs corps explosèrent, jonchant l'herbe tendre de débris humains. Nelvéa ne prit pas le temps de savourer sa victoire et sauta dans le trou. Elle atterrit, quatre mètres plus bas, dans les bras de Khaled.
- Allons-y, dit-elle. Ils sont sur nos traces.
Au-dessus, des hurlements rauques retentirent, faisant résonner les échos des profondeurs. Nelvéa avait déjà emprunté plusieurs fois le chemin qui menait au Fond et s'en souvenait parfaitement.
Elle prit la tête des fuyards et s'engagea dans les ténèbres que perçait seule la lumière des torches dont ils s'étaient munis. Derrière eux, la poursuite s'organisait. Les gravats qui jonchaient les chemins secrets des catacombes entravaient l'avance des fugitifs, trahis par leurs flambeaux. Bientôt, une véritable armée avait envahi les souterrains.
- Ils nous rattrapent, gémit une vieille femme que son compagnon était presque obligé de porter.
Soudain, un hurlement hystérique glaça le sang dans les veines de Nelvéa.
- Les rats!
En effet, un fleuve de rongeurs convergeait vers eux, venant d'une galerie transversale. Nelvéa ressentit comme une onde glaciale le flot d'agressivité qui émanait de l'amas de fourrures.
- Nous sommes perdus, grelotta un homme âgé.
Nelvéa, effrayée, fit face. Les yeux jaunes des animaux scintillaient dans les lueurs des flammes pareils à ceux de monstres de cauchemars.
Curieusement, pas un cri ne montait de la masse mouvante. La jeune femme se prépara à l'assaut. Alors se produisit un phénomène inattendu. Les rats se glissèrent parmi eux, filant adroitement entre leurs jambes sans les attaquer et s'engouffrèrent dans la galerie qu'ils venaient de quitter. Trop épouvantées pour penser même à hurler, les femmes se taisaient, tremblant de tous leurs membres. Personne n'osait plus bouger. Puis le flot se tarit, et disparut dans les profondeurs ténébreuses.
Quelques instants plus tard, des hurlements de panique leur parvinrent, répercutés par les échos sombres des souterrains.
- Ils attaquent les Bakan Gahrs, dit Khaled.
- Comment est-ce possible? bredouilla Salind, pétrifiée.
- Je l'ignore, répondit Nelvéa. Mais ceux du Fond ont conclu une alliance avec les rats. Peut-être nous sont-ils venus en aide.
- Exactement! gronda une voix familière, tandis que des silhouettes sortaient de l'ombre, au milieu de quelques rongeurs attardés.
- Bartana! s'écria Nelvéa.
- Pour vous servir, princesse. Nous savions que vous alliez avoir des ennuis avec la Gespol, dame Baruck. Nous avons surveillé votre demeure depuis le moment où la princesse Nelvéa vous a rejointe.
Nous avons suivi votre combat contre les gardes venus vous arrêter, et votre fuite dans les égouts. Alors, nous avons prévenu nos amis à quatre pattes pour qu'ils assurent votre protection. Ces maudits Bakan Gahrs ne vous auraient jamais lâchées.
Salind Baruck observa le nouveau venu, dont la propreté plus que douteuse ne l'inspirait guère. Mais le danger avait effacé tout ressentiment dans le cœur de la vieille dame.
- Monsieur, Bartana, je serais heureuse de vous serrer la main, malgré votre fâcheuse habitude de vous acharner contre ma demeure.
- Que voulez-vous! Il faut bien que nous vivions, puisque ceux du Haut ne nous laissent même pas la possibilité de travailler pour nous nourrir.
Quelques dizaines de mètres plus loin, un combat féroce s'était engagé. Malgré leur nombre, les gardes noirs ne pouvaient contenir le flot de fourrure hérissée de crocs minuscules et de griffes qui s'enfonçaient impitoyablement dans les chairs, Bartana, Nelvéa et Khaled revinrent sur leurs pas. Dans la large galerie qu'ils venaient de quitter se déroulait un carnage sans nom, effrayant de sauvagerie. Des corps humains s'écroulaient, submergés par des grappes sifflantes. Les Bakan Gahrs, surpris par cette attaque inattendue, voulurent rebrousser chemin. Mais les rongeurs étaient partout, leur coupant la route. L'étau mortel des égouts s'était refermé sur les gardes.
- Vous comprenez pourquoi nous avons conclu un pacte avec ces rats! expliqua Bartana à Nelvéa.
Celle-ci ne répondit pas. Elle ne pouvait détacher ses yeux du carnage. Peu à peu, les gardes étaient déchiquetés, dévorés vivants par une multitude de gueules voraces. Elle se boucha les oreilles pour ne plus entendre les hurlements de douleur des malheureux, et se détourna pour vomir.
Parce que la proximité de la mort avait modifié leur notion des valeurs, les compagnons de Salind Baruck, tous hauts fonctionnaires ou riches commerçants, acceptèrent avec résignation d'être logés dans le même bâtiment que les esclaves fugitifs.
Visiblement amusés par les mines de leurs hôtes fortunés, les gens du Fond improvisèrent une petite fête pour les accueillir. L'alcool aidant, un alcool dont l'origine demeurait douteuse, les invités finirent par se détendre. Après tout, la vie était plus importante que tout le reste. D'ailleurs, leurs biens avaient dû tomber entre les mains de la Gespol.
Cependant, Nelvéa ne participa pas à la fête. Khaled lui tint compagnie silencieusement. Ils n'avaient pas besoin de se parler pour se comprendre.
- J'ai peur, dit-elle enfin. Bien sûr, mes pouvoirs se sont révélés.
Mais ils m'effraient, parce je ne peux les maîtriser.
- Tu y es pourtant parvenue aujourd'hui, répondit doucement l'Ismalasien.
- Ce n'est pas cela. Il subsiste en moi une zone d'ombre, quelque chose que je ne peux définir. Si au moins Lauryanne était là...
Deux larmes roulèrent sur ses joues. Jamais la petite fille ne lui avait autant manqué.
- Il faut que je la retrouve, Khaled. Il le faut absolument. Parce que je crois... je crois qu'il n'y a qu'elle qui puisse me sauver.
La nuit suivante, elle eut peine à trouver le sommeil. L'écho de la terrible bataille des souterrains résonnait encore dans ses oreilles.
Bien sûr, leurs poursuivants ne les auraient certes pas épargnés. Mais leur fin avait été tellement horrible.
Lorsque enfin elle sombra dans l'inconscience, ce fut pour retrouver une nouvelle fois son amant de la nuit, dans ce mélange de douceur et de douleur et le visage de la femme qui tendait les bras vers elle. Elle l'appelait, mais Nelvéa n'entendait pas ce qu'elle disait, comme si un brouillard noyait sa voix dans une musique incompréhensible.
Soudain, il lui sembla étouffer. Un monstre abominable se dressait au-dessus d'elle, l'enserrant dans une multitude d'anneaux énormes qui s'enroulaient insidieusement autour de son corps comme pour la paralyser. Elle gémit, lutta et s'éveilla en sursaut, le cœur battant la chamade. Elle avala une grande bouffée d'air frais.
Et hurla. Le monstre était toujours là, penché sur elle, ses yeux jaunes la guettant comme une proie.
- Eh là! Est-ce ainsi que l'on accueille un vieil ami?
Nelvéa recula, se frotta les yeux et balbutia · - Maaskar!
LXXIII Une fraction de seconde, une sorte de terreur liquide coula le long de l'échiné de la jeune femme. Elle se redressa et se recula, remontant sa couverture sur elle.
- Eh bien! comme accueil, c'est réussi, grogna Maaskar en s'écartant.
- Comment se fait-il que tu sois ici?
- Je peux repartir si cela t'ennuie!
Elle ferma les yeux et soupira.
- Excuse-moi! Tu m'as fait peur. Je ne m'attendais pas à te voir! Si tu m'expliquais...
Il s'assit sur une caisse.
- Oh, c'est une longue histoire. Lorsque tu m'as proprement chassé de Vallensbrùck, je suis remonté jusqu'à la piste de Lodi. J'ai passé l'hiver suivant à Hambora où j'ai appris qu'une expédition se préparait contre la cité de Hackenmahar. Les récits qu'en faisaient les conteurs m'ont convaincu d'y participer. Et, surtout, j'ai su que le navire sur lequel tu avais embarqué avait été attaqué par les Gris.
Alors, j'ai décidé de venir te délivrer.
- C'est simple en effet! Comment t'y es-tu pris?
- Au cours de mes voyages, j'avais déjà rencontré des convoyeurs qui m'ont expliqué que, vers l'ouest, il existait des endroits où il était possible de commercer avec les Gris. Je me suis donc rendu sur place et me suis introduit dans leurs rangs. C'est ainsi que j'ai pu me faufiler dans Hackenmahar.
- C'est courageux, mais tu t'es jeté dans la gueule du loup!
- Tant pis pour le loup, ma belle!
- Et comment as-tu pu me retrouver?
- Enfantin! Il n'existe pas de meilleurs lieux pour se renseigner que dans les bas-fonds d'une cité. En faisant parler un curieux bonhomme qui élevait des rats le long du fleuve, j'ai appris qu'une femme d'une rare beauté avait trouvé refuge sur le territoire des proscrits. La description que le bonhomme me fit de la dame était limpide. Je lui demandai donc de m'amener ici. Et me voici!
- Te voici, en effet! Et que comptes-tu faire à présent?
Il soupira.
- On dirait que cela ne te fait aucun plaisir de me revoir!
Elle le fixa dans les yeux: - Je ne peux oublier ton attitude la dernière fois que nous nous sommes rencontrés.
- Parce que j'ai tenté une nouvelle fois de te séduire? De grâce, ne me tiens pas rigueur d'être encore et toujours amoureux de toi. Je n'ai pas choisi cela, ma belle.
- Chaque fois que je te vois, c'est pour que tu me prédises que le malheur va s'abattre sur moi. Qu'as-tu encore à m'annoncer, cette fois?
Il se mit à sourire.
- Cette fois, rien de bien grave. Nous allons nous armer tous les deux et attaquer cette maudite Citadelle. Une fois les Kai'sords anéantis, rien n'empêchera plus la Religion d'entrer dans Hackenmahar.
- Tu ne doutes de rien, toi! Penses-tu que nous soyons assez puissants pour nous risquer à cela?
- Toi sûrement. Tes exploits ont déjà fait le tour du Fond. Je les connais tous. Avec toi à mes côtés, je ne risque rien.
- Et qui te dit que j'accepterai?
- Moi! Parce que j'ai certaines choses à te révéler qui te décideront certainement.
- Tu m'aimes, je le sais! Mais je ne parviendrai jamais à te pardonner de m'avoir prédit la mort de Nielsen, celle de mon fils, et la disparition de ma fille.
Il sourit de plus belle.
- Pour Nielsen et ton fils, je ne peux plus rien faire. Mais ce que je peux t'affirmer cependant, c'est que ta fille est bien vivante.
- Lauryanne?
- Bien sûr, Lauryanne! Il ne me semble pas que tu en aies eu d'autre.
- Mais comment...
- C'est par elle que j'ai appris l'attaque du Lorenau. Lauryanne est parvenue à s'enfuir avec l'amane Olaf Bergsen et quelques autres, dont ton amie Krissy. Ils furent capturés plus loin par les Pocznans.
Mais Lauryanne s'est fait reconnaître par leur roi, Wolforand, qui a conservé des liens d'amitié avec ton frère Palléas. C'est pourquoi il a consenti à les libérer, elle et ses compagnons. Enfin, moyennant une petite rançon.
Une bouffée de joie envahit Nelvéa.
- Celui-là, il ne changera jamais.
- Mais ce n'est pas tout, ajouta Maaskar.
- Quoi encore?
- Ton lionorse est vivant.
- Fearn?
- Il a survécu à ses blessures. Après le départ des Gris, Lauryanne et l'amane sont revenus sur les lieux pour porter secours aux blessés.
C'est ainsi qu'ils l'ont retrouvé. Il avait perdu beaucoup de sang mais ta fille est parvenue à le soigner grâce à ses pouvoirs mentaux. Tu sais que c'est un personnage, cette gamine?
- Tu l'as vue? Comment va-t-elle? Où est-elle à présent?
- Holà! Une question à la fois.
Nelvéa éclata de rire. Maaskar poursuivit: - Ta fille va très bien. Elle est en ce moment à Hambora où le roi Ludwann l'a accueillie comme sa propre fille. Sais-tu qu'elle est parvenue à monter Fearn? Cela ne s'était jamais vu auparavant.
- Lauryanne! murmura Nelvéa.
Elle éclata de rire à nouveau, tandis que des larmes coulaient sur ses joues.
- Ce n'est pas possible! J'ai eu tellement peur pour elle. Et tu m'apprends qu'elle est vivante! VIVANTE!
Elle se leva et vint se jeter dans les bras de Maaskar.
- Pardonne-moi toutes les sottises que je t'ai dites! Je ne pouvais pas savoir!
- Je te pardonne! Mais tu sais, ce n'est pas moi qui suis responsable de tes malheurs passés. J'ai seulement tenté de t'avertir. C'est tout!
- C'est vrai! Tu n'as rien à voir avec Hackenmahar!
- Rien! ajouta-t-il en écho.
Nelvéa leva les yeux vers lui. Elle ne pouvait se défaire d'un dernier reste de méfiance, mais sa joie nouvelle avait bouleversé toutes les données. Pour la première fois depuis longtemps, les yeux d'or de Maaskar ne lui inspiraient plus d'angoisse, mais un sentiment nouveau.
Elle se sentait faible et forte à la fois.
- Quand allons-nous rejoindre Lauryanne? demanda-t-elle.
- Très vite! Mais elle ne risque plus rien là où elle est. Alors, ne crois-tu pas qu'il serait amusant d'offrir les clefs de cette cité maudite à nos alliés lorsqu'ils arriveront à ses portes. Leur armée est déjà en marche et doit mettre à mal les hordes de Gris qui infestent les pays des bords de la Poczla.
- Certainement!
- Et puis, n'as-tu pas rêvé d'anéantir Hackenmahar toi-même?
- C'est vrai! Mais ce sont surtout les Kaïsords que nous devons supprimer!
- Alors, qu'attendons-nous?
Elle le regarda en riant.
- Tu n'as pas changé! Toujours aussi inconscient!
- Toujours! Mais le danger pimente la vie, ma belle. Tu ne crois pas?
- Peut-être!
Elle s'écarta de lui.
- Tu as raison. Nous allons détruire ce nid de frelons. Une fois la Citadelle tombée, la ville suivra. De toute façon, je n'ai plus rien à perdre. Il ne me reste rien.
- Si, dit-il en la reprenant dans ses bras. Il te reste ta fille. Ne l'oublie pas. Grâce à elle, tu triompheras! et puis, il te reste moi!
- Toi?
- Tu sais, malgré toute ma bonne volonté, je n'ai jamais pu t'oublier. C'est à cause de toi que j'ai pris le risque de me joindre aux hordes de Gris pour venir jusqu'à Hackenmahar. Me jeter dans la gueule du loup, comme tu dis. Je ne pouvais croire que tu sois morte.
Depuis que j'ai appris ta capture de la bouche même de Lauryanne, je n'ai pas vécu. Penses-tu que j'aurais pu attendre sans rien faire, au milieu de tous les chevaliers qui marchent sur Hackenmahar. Je voulais être le premier à te sauver.
Ses yeux se voilèrent.
- Je t'aime toujours, tu sais! Je n'y peux rien.
Nelvéa fut saisie d'un curieux tremblement. Elle aurait voulu le repousser, lui expliquer. Mais qu'aurait-elle dit? Du plus profond de sa chair montait un appel qu'elle parvenait à peine à maîtriser.
L'apparition de ses pouvoirs avait effacé le souvenir de l'horrible nuit du viol. Elle découvrit avec surprise que la proximité d'un homme ne lui déplaisait plus.
Lorsque les lèvres de Maaskar se posèrent sur les siennes, elle ne résista pas longtemps et s'offrit à son baiser possessif. Un vertige l'envahit, qui l'empêcha de raisonner, et elle se blottit contre lui pour rechercher sa chaleur.
Puis un sursaut de révolte l'envahit, et elle s'écarta presque violemment.
- Excuse-moi! balbutia-t-elle. Je ne veux pas. Pas encore! Et pas ici!
Il eut un sourire énigmatique et lui prit la main.
- Pardonne-moi! Je suis une brute, murmura-t-il. Je connais les épreuves par lesquelles tu es passée. Je les lis en toi. Je saurai me montrer patient.
- Merci, souffla-t-elle.
Vers le soir se tint un conseil de guerre. Curieusement, Khaled et Lorik demeurèrent à l'écart. Ils n'avaient pas modifié leurs sentiments envers Maaskar et ne prononcèrent pas un mot. Derrière ce dernier se tenaient son écuyer, toujours aussi taciturne et antipathique, et Vera, son esclave, jumelle de Nelvéa. Celle-ci dédiait à la jeune femme des regards chargés d'une haine qu'elle ne cherchait pas à dissimuler. Mais Nelvéa n'en avait cure.
- Il faut s'introduire dans la Citadelle, déclara Maaskar. Si nous attaquons depuis l'extérieur, nous laisserons tout le temps aux Kaïsords de s'organiser.
- Il existait bien des souterrains autrefois, dit Bartana. Mais ils ont été comblés, et il est impossible de les dégager.
- Il y a une solution beaucoup plus simple, dit Nelvéa. Puisque les Kaïsords adorent les déguisements, nous allons leur rendre la pareille. Nous pénétrerons vêtus en Bakan Gahrs. Il doit être possible de récupérer des uniformes.
- Tout est possible, princesse. Cependant, vous ne parlez pas la langue de Hackenmahar. Comment ferez-vous pour répondre aux questions?
- Nous n'y répondrons pas, parce que nous serons muets. Il faudrait nous apporter des uniformes prélevés sur les gardes qui ont été tués par les rats dans les souterrains. Il sera alors tout à fait plausible que le choc nous ait fait perdre l'usage de la parole.
- On vous mènera à une garnison, et non à la Citadelle.
- Vous êtes décourageant, Bartana. Si vous nous rapportez des uniformes d'officiers supérieurs, il devrait être possible de se faire conduire là-haut, non?
- C'est insensé. Vous n'en sortirez pas vivants.
- Peut-être, répliqua Maaskar. Mais si nous réussissons, combien de vies allons-nous épargner? La princesse Nelvéa a seule les pouvoirs d'accomplir un tel exploit.
- Et vous, seigneur chevalier?
- Ne vous tracassez pas pour moi. Je possède également certains talents. Les années passées sur les pistes m'ont beaucoup appris.
La nuit suivante, Nelvéa eut à nouveau des difficultés à trouver le sommeil. Mais cette fois, les raisons en étaient différentes.
A l'impatience de revoir sa fille se mêlaient des sentiments ambigus.
Elle avait éprouvé une joie véritable à retrouver Maaskar. Sans doute parce que aujourd'hui il lui avait apporté de bonnes nouvelles, il n'avait provoqué en elle aucune frayeur. Cependant, elle devait s'avouer qu'il exerçait toujours sur elle une étrange fascination. A la réflexion, de quoi pouvait-elle lui tenir grief, sinon de l'avoir poursuivie pendant toutes ces années d'un amour fidèle et exclusif. Pouvaitelle lui reprocher sa personnalité peu commune, insouciante, volontiers provocatrice? Il semblait d'ailleurs s'être assagi de ce côté. Et puis, n'avait-il pas risqué sa vie à maintes reprises à cause d'elle?
Cette fois encore, il s'était jeté dans la gueule du loup, comme elle l'avait dit, pour venir la secourir. Qu'avait-il fait, sinon tenté de la séduire, de la détourner de Nielsen? Mais combien de chevaliers n'avaient-ils pas essayé avant et après lui? Elle ne leur en avait pas tenu rigueur. Cela faisait partie des relations mondaines. Alors, pourquoi cette frayeur passée? A cause des réactions de ses compagnons et, surtout, de la mise en garde de son frère Palléas? Maaskar ne pouvait la haïr. Il l'aimait. De cela elle était sûre.
Et elle? Elle avait peine à démêler ses sentiments. Tout était arrivé trop vite. Et surtout, le fait que Lauryanne fût vivante lui donnait tous les espoirs. Elle triompherait de la Citadelle. Elle anéantirait les Kaïsords, responsables de la disparition de Vallensbruck, de la mort de Nielsen et de son fils.
Toutefois, elle se reprochait d'avoir cédé au baiser de Maaskar. Elle en conservait un souvenir trouble sur les lèvres, et un goût d'inachevé dans le corps. « Tu es faite pour l'amour », avait-il dit autrefois, dans le silence de la profonde forêt Skovandre. Si elle avait résisté ce soir encore, elle savait qu'elle se rendrait bientôt. Seul le souvenir de Nielsen la retenait encore. Mais Nielsen n'était plus. « II faut laisser les morts en paix, disait souvent Dorian lorsqu'il évoquait Elena. La vie doit toujours triompher. » Alors, si le Destin, comme il l'avait pressenti lui-même, la liait indissolublement à Maaskar, pourquoi continuer à lutter? Elle était suffisamment forte à présent pour contrer la fougue de sa personnalité et ses provocations.
Lorsqu'elle glissa dans la nuit, elle ressentit à peine la présence de son amant nocturne. Curieusement la femme inconnue le dissipa presque instantanément. Jamais elle n'avait acquis une telle présence.
A travers la tourmente d'un vent étrange qui couvrait sa voix, elle l'entendit plusieurs fois hurler distinctement son nom et tendre les bras vers elle. Elle eut l'impression qu'elle appelait au secours. Mais les yeux de la femme démentaient cette impression. Elle était là au contraire pour tenter de la protéger. Contre qui? Elle-même peutêtre?
Le souvenir des traits de son visage demeura gravé en elle lorsqu'elle s'éveilla le lendemain matin. Des traits jeunes, ceux d'une adolescente. Curieusement, elle lui trouva une vague ressemblance avec Lauryanne. Elle secoua la tête pour chasser la brume qui lui obscurcissait l'esprit. Quel rapport Lauryanne pouvait-elle avoir avec cette inconnue qui pourtant lui était si familière?
Une ombre se profila au-dessus d'elle.
- Alors, tu es prête, ma petite sœur d'armes?
- Plus que jamais, répondit-elle. Je veux en finir avec tout ceci.
Elle se leva et se dirigea vers une pièce attenante que Bartana avait fait aménager à son attention. Une salle qui contenait une vieille baignoire qu'il avait fait récurer pour elle seule, connaissant son affection particulière pour l'eau.
Maaskar la suivit, amusé.
- Décidément, dit-il avec un grand sourire, n'importe où tu sauras te débrouiller pour être traitée comme une reine.
- Mais je SUIS une reine, mon cher. En doutais-tu?
- Certainement pas!
Elle se dévêtit et se glissa dans l'eau fraîche.
- Cela me rappelle l'Aiguade, dit-elle en frissonnant.
- Peut-être te prépares-tu à affronter aujourd'hui une épreuve importante? répliqua-t-il d'un air énigmatique.
- C'est évident. Et si je dois mourir au cours de ce combat, que ce soit au moins après un bon bain. Tu viens me frotter le dos?
Il n'y avait rien moins qu'une provocation dans l'intention et dans le ton qu'elle avait employés, mais l'heure n'était pas encore aux joutes amoureuses. Alors qu'il la prenait voracement dans ses bras au sortir du bain pour l'envelopper dans une serviette, une silhouette apparut dans l'embrasure de la porte. L'esclave jumelle de Nelvéa.
Celle-ci s'écarta brusquement de Maaskar et commença à s'essuyer nerveusement. Cette fille la mettait mal à l'aise.
- Que veux-tu? demanda brusquement le jeune homme à la fille.
- Seigneur, messire Bartana vous demande. Tous les deux, ajoutat-elle.
- Bien, grommela Maaskar en guise de réponse. Dis-lui que nous arrivons.
Nelvéa se vêtit, puis ils rejoignirent les autres dans la grande salle du bas.
- Voici ce que nous avons trouvé, dit triomphalement le fahren.
Des uniformes de commandant. Enfin, ce qu'il en reste.
Il exhiba deux oripeaux déchiquetés qui avaient dû à l'origine avoir plus fière allure. Ils étaient maculés de boue, de poussière et de taches de sang noirci.
- C'est parfait! s'exclama Maaskar. Avec ceci, on nous prendra pour des revenants de l'enfer.
- Mais, lorsqu'ils vous demanderont d'enlever ces vêtements, ils constateront bien que vous ne portez aucune blessure, fit remarquer le sorcier.
- Nous n'aurons pas besoin de les ôter avant de pénétrer dans la Citadelle. Vous allez nous indiquer la sortie des égouts la plus proche.
Ils nous feront entrer, et alors, il sera trop tard.
A l'entendre, on aurait dit qu'il se rendait à une partie de chasse.
Nelvéa le contempla, et éprouva pour lui un brusque élan d'affection qu'elle ne tenta pas de s'expliquer. Maaskar ne changerait jamais.
Quelques instants plus tard, vêtus de leurs dépouilles et le visage maculé de boue et de sang factice, ils s'enfonçaient dans les entrailles de la gigantesque cité à la suite de Bartana et d'un petit groupe qui avait tenu à les accompagner.
LXXIV Sans doute parce qu'elle comportait une part d'audace invraisemblable, la manœuvre réussit parfaitement. Les deux complices émergèrent des égouts au bas de la voie abrupte qui menait vers les hauteurs de la Citadelle. Jouant parfaitement la comédie, ils se hissèrent jusqu'à mi-chemin avant d'être arrêtés par des gardes en cape noire qui les interrogèrent avec respect devant leurs insignes de commandement.
Mais leur mutisme, leurs visages maculés de boue et de sang, leurs uniformes déchirés parlaient pour eux. On les introduisit dans la Citadelle dont les lourdes portes se refermèrent sur eux. On les installa dans la petite salle d'un poste de garde où des sentinelles aux regards vides leur servirent immédiatement un bol de thé.
Nelvéa leva les yeux sur son compagnon.
- Devons-nous vraiment les tuer tous? implora-t-elle.
- Oui, fit-il nerveusement. Pense seulement à Vallensbrùck. Ces hommes sont de la même race que ceux qui ont massacré les tiens il y a peu.
- Mais je ne veux pas donner la mort.
- Tu le dois! Si tu n'agis pas maintenant, combien de guerriers d'Hambora et d'ailleurs vont-ils périr? Et puis, nous n'avons guère le choix désormais.
- C'est vrai.
Elle se força à repenser à Vallensbrùck. Un sursaut de haine l'envahit.
Mais il était diffus, sans consistance.
- Ces gens ont tué Nielsen et ton fils! lui assena Maaskar d'une voix violente.
Elle se concentra. Bien sûr, il avait raison. Mais Lauryanne était vivante. La vie devait triompher. Elle se sentait incapable de tuer de sang-froid. Puis une nouvelle idée la pénétra. Son père lui avait dit qu'elle devait anéantir ses ennemis sans haine, afin de sauvegarder le plus grand nombre. La mort de ces monstres garantirait la ville d'une guerre totale où beaucoup périraient, tant du côté amanite que de celui de Hackenmahar. Et puis, ces Kaïsords méritaient-ils de vivre?
Alors, elle se leva et sortit de la petite salle.
Ce fut un carnage impitoyable, glacé, comme un ouragan titanesque qui ravagea en quelques instants la forteresse réputée imprenable.
Désormais, Nelvéa possédait pleinement ses pouvoirs fantastiques.
Il lui semblait avancer au milieu d'une armée inconsistante faite de verre fin qu'un simple effort de volonté suffisait à briser. Les murailles elles-mêmes se mirent à trembler. Des murs entiers s'effondrèrent, ensevelissant des dizaines de Bakan Gahrs terrorisés.
Comme d'une fourmilière renversée, des silhouettes grotesques surgirent des profondeurs. Les Kaïsords! Ils n'étaient plus qu'une centaine, avait dit Salind Baruck. L'une après l'autre, les monstruosités humaines éclataient, broyées par une force colossale qui prenait sa source dans la volonté de la jeune femme. Celle-ci frappait méthodiquement, se forçant à ne pas penser, à ne pas voir le massacre.
A ses côtés, Maaskar repoussait les attaques rapprochées de gardes téméraires. Aucun ne pouvait rivaliser avec lui. Jusqu'au moment où Nelvéa se tourna vers lui.
- On dirait que tu possèdes les mêmes pouvoirs que moi? s'étonnat-elle.
Il éclata de rire.
- Bien sûr! Crois-tu qu'autrement je t'aurais suivie dans une telle aventure?
- Mais comment se fait-il...
- Cela, je l'ignore. C'est un truc que j'ai découvert il y a quelques années. C'est bien pratique. Attention!
Il détourna d'elle un trait de feu mortel par simple impulsion mentale et risposta. Une tourelle s'effondra dans un grondement de tonnerre, soulevant un énorme nuage de poussière.
Et le combat se poursuivit, inégal, sauvage, impitoyable. Nelvéa avançait, tel un automate, une invincible machine à tuer. Parfois des bouffées d'angoisse l'assaillaient, la torturaient, qu'elle chassait avec violence. Ces êtres étaient nuisibles, ils avaient trop longtemps semé la terreur et la mort au sein même de leur cité. Ils devaient disparaître.
Ils n'étaient que des parasites, comme les fourmis ou les cloportes qui hantent les demeures humaines. On n'éprouvait aucune pitié pour ces insectes lorsqu'on les détruisait. Nelvéa se concentra sur cette idée alors qu'elle décapitait un à un chacun des Kaïsords, ces larves démoniaques qui détournaient à leur profit toutes les richesses de la cité. Peut-être n'était-ce pas aussi simple que cela, mais elle ne voulait pas le savoir.
Peu à peu autour d'eux le sol se couvrait de corps détruits, brisés.
Les masques arrachés révélaient à chaque fois une horreur nouvelle, des traits flétris, ridés à l'extrême, des têtes de cauchemar soudées à des corps vigoureux, des corps enlevés à des jeunes hommes et des jeunes femmes en pleine santé. Nelvéa serrait les dents pour ne pas vomir.
Depuis combien de temps durait ce carnage démentiel? Elle n'aurait su le dire. Deux heures, trois peut-être. La seule issue de la Citadelle était ce grand portail par lequel on les avait fait entrer.
Enfin, un dernier sondage mental leur apprit qu'il ne restait plus rien de vivant à l'intérieur de la forteresse.
A bout de force et de nerf, Nelvéa contempla les pavés jonchés de cadavres. Un flot de sentiments lui monta à la gorge et elle sentit des larmes lui brûler le visage.
- Mais qui sommes-nous, Maaskar? Qui sommes-nous donc pour avoir ainsi décidé de la mort de tous ces gens que nous ne connaissions, pas?
Il lui tournait le dos. Elle tenta de se glisser en lui, mais une barrière mentale infranchissable renvoya ses ondes vers elle. Il fit brusquement volte-face et lui lança un regard dur, les mâchoires serrées.
Enfin, il déclara: - Nous sommes des chevaliers, ma belle. Des chevaliers aux pouvoirs exceptionnels qui viennent d'anéantir le quartier général ennemi et d'éviter ainsi une guerre meurtrière où nombre des nôtres auraient trouvé une mort inutile.
- Des chevaliers? murmura-t-elle. Les chevaliers ne disposent pas d'armes aussi effrayantes que les nôtres. A nous deux, nous venons de tuer plusieurs centaines de personnes. C'était un combat de lâches, une lutte inégale.
- Peut-être. Mais avions-nous le moyen de faire autrement?
Elle resta débout, indécise, au milieu des cadavres. Les yeux brouillés par les pleurs, elle regarda ses mains. Des mains inutiles, qui n'avaient même pas effleuré l'ombre d'un adversaire. Maaskar revint vers elle.
- Tu es étrange, petite, dit-il doucement en passant son bras autour de ses épaules. Nous avons triomphé, tu as vengé Vallensbrûck et Nielsen, et tout ce que tu trouves à faire, c'est de te mettre à pleurer.
- Je hais la guerre, Maaskar!
- Peut-être, mais celle-ci était indispensable, et tu le sais aussi bien que moi. Alors, oublie tout ça et viens.
- Où ça?
- Visiter les lieux! Cela ne doit pas manquer d'intérêt.
Docilement, elle le suivit.
Ils n'étaient pas au bout de leurs surprises. La Citadelle, qui s'étendait sur une sorte de promontoire rocheux dominant la ville, n'était rien moins qu'une cité miniature dont les racines plongeaient profondément au cœur de la roche. Ils errèrent longtemps le long des corridors désormais déserts. Ça et là, des murs effondrés conservaient la trace de récents combats. Ils délogèrent par deux fois des groupes de fuyards qu'ils abattirent sans hésitation. Des Kai'sords qui s'étaient dissimulés. Mais rien ne pouvait leur échapper.
Lorsque enfin ils ressortirent de l'énorme blockhaus, l'attention de Nelvéa se porta sur un étrange bâtiment situé au sommet d'une surélévation, dominant ainsi toute la Citadelle.
- Qu'est-ce que c'est? demanda-t-elle.
- Je l'ignore, répondit Maaskar.
- Peut-être d'autres Kaïsords se cachent-ils là-bas, émit-elle.
- Je ne crois pas, répondit le jeune homme. Nous l'aurions senti.
Viens!
Il lui prit la main et l'entraîna.
Le palais, car c'en était un, ne présentait rien de commun avec l'architecture de la forteresse. Cela ressemblait plutôt à ces demeures cathasiennes qu'elle avait vues sur des gravures conservées par son père depuis la visite de l'empereur Genge Yen Fong.
- Je n'y comprends plus rien, dit la jeune femme. Qui a pu construire cette petite merveille?
- Nous allons le savoir.
Agrippée à l'extrême limite d'une paroi rocheuse qui surplombait la cité, la demeure paraissait beaucoup plus grande de près que de loin. C'était un bâtiment de forme oblongue, fait de briques rousses et de marbre, dressé sur des pilotis de granit et cerné d'une terrasse qui le contournait entièrement. Un large escalier à double révolution menait à un vaste porche artistement ciselé et décoré de scènes erotiques.
Des bas-reliefs de bois peint ornaient les portes et les fenêtres.
- C'est curieux! On dirait que cette construction est récente, fit remarquer Nelvéa. Elle ne doit pas avoir plus de quelques années.
- Peut-être un caprice d'un Kaïsord, rétorqua Maaskar. Allons-y!
Ils poussèrent la porte qui céda sans résistance.
Une curieuse impression envahit Nelvéa un court instant. Tout au fond d'elle, une voix hurlait qu'un piège inexorable était en train de se refermer sur elle. Mais c'était flou, inconsistant. Elle chassa ces pensées par un brusque effort de volonté. Pénétrant dans le palais, ils découvrirent un vaste hall dont le plafond était de verre peint.
- Par les dieux! ils ne se refusaient rien, les Kaïsords, dit Maaskar.
L'endroit était d'une richesse incomparable. Des œuvres d'art couvraient les murs, tableaux, consoles supportant des statuettes élégantes. De part et d'autre s'ouvraient de grandes portes. Maaskar l'entraîna vers la première. Nelvéa le suivit, dans un état second. Il lui prit la main. Elle la retira comme si elle s'était brûlée.
- Eh bien! qu'est-ce qui t'arrive?
- Je ne sais pas. Cette demeure me donne le frisson. Comme si quelque chose d'effroyable se préparait.
Il éclata de rire.
- Et que veux-tu qu'il t'arrive? Nous sommes seuls.
Haletante, Nelvéa s'adossa au chambranle. L'envie qu'elle avait de se blottir contre le corps de l'homme après les épreuves qu'elle avait vécues lui brouillait l'esprit.
Il avait disparu de sa vue.
- Méfie-toi, lui cria-t-elle soudain. Il y a peut-être encore quelqu'un.
- Mais non, répondit-il.
Sans raison aucune, elle eut envie de sortir, de respirer l'air pur.
Elle rebroussa chemin et se retrouva dans le petit parc dont les allées menaient vers la forteresse. La fraîcheur du vent printanier lui fit du bien. Son intuition lui enjoignait de fuir, de quitter cet endroit maudit.
Mais une force inexplicable la retenait, l'enchaînait, comme un papillon attiré par la lumière qui doit le consumer.
Tout à coup, un cri retentit. Elle bondit à l'intérieur du palais.
- Viens voir! hurlait Maaskar.
Fébrilement, elle parcourut les différentes pièces. C'était une succession de petits salons, de chambres qui s'ouvraient sur la terrasse.
La dernière d'entre elles occupait toute la partie sud du palais et s'ouvrait à la lumière sur trois côtés. Un lit à baldaquin trônait au milieu. Maaskar se tenait près du mur qui faisait face au lit.
- Regarde!
Nelvéa s'approcha. Une collection de tableaux surprenants couvrait les murs. Tous représentaient une femme d'une grande beauté, peinte dans différentes positions, nue ou vêtue de voiles légers. Les teintes utilisées tiraient sur le rouge. Une violence extraordinaire se dégageait de ces tableaux étranges.
Et soudain, un malaise envahit Nelvéa. Le visage de la femme, sur lequel se reflétait une extase profonde semblable à la jouissance amoureuse, ce visage était le sien.
LXXV - Qu'est-ce que cela veut dire? balbutia Nelvéa. Jamais je n'ai posé pour de tels tableaux.
- Je n'en sais rien. Mais cette femme, c'est toi. C'est incontestable.
Un homme a vécu ici. Un homme qui était amoureux de toi.
- Ce n'est pas possible.
- S'il s'agit d'un Kai'sord, nous ne pouvons plus le faire parler à présent.
Il s'approcha de l'un des tableaux, l'arracha du mur et le jeta au sol dans un violent accès de rage.
- Ils ont osé te souiller, ces chiens!
Pris d'une colère soudaine, il déchira la toile, la réduisit en charpie.
Révoltée à l'idée de voir détruire une œuvre d'art, Nelvéa s'interposa.
- Arrête, Maaskar! Les Kaïsords sont morts, à présent. Et ces peintures sont belles. Elles ne sont pas responsables de la noirceur de l'âme de leur créateur.
Il leva sur elle un regard à demi fou.
- Parce que tu les défends à présent?
Il s'approcha, menaçant.
- Mais peut-être ne dis-tu pas toute la vérité. Peut-être connaissais-tu ces Kaïsords mieux que tu ne le prétends.
- Tais-toi! Tu sais bien que c'est faux.
Elle tremblait à présent. Que signifiait tout ceci? Elle avait l'impression de vivre un cauchemar ahurissant où les événements se jouaient d'elle sans qu'elle puisse les contrôler.
Maaskar la prit dans ses bras et la berça doucement.
- Excuse-moi! Ces tableaux me font perdre la tête. Je sais que tu n'y es pour rien. Je suis jaloux. Tu peux le comprendre n'est-ce pas?
En voyant tout ça!
- Mais j'ignore d'où viennent ces tableaux! Peut-être s'agit-il d'une ressemblance.
- Une ressemblance? Et ce grain de beauté que tu portes sur l'épaule droite? C'est une ressemblance aussi?
- Attends! La première fois où j'ai rencontré les Kaïsords, je veux dire à l'intérieur de la forteresse, ils ont fait allusion à quelqu'un!
Quelqu'un qui me connaissait!
Elle eut l'impression qu'il se durcissait.
- Qu'est-ce que tu dis? gronda-t-il.
- Je n'ai pu savoir de qui il s'agissait. Mais ils vouaient à cet inconnu une haine invraisemblable. Ils m'ont amenée dans la ville basse où une sorte de monstre à visage humain devait me dévorer vivante. Ils ne désiraient conserver que ma tête, afin de détruire ce mystérieux individu. J'ai pensé...
- Quoi donc?
Il paraissait anormalement tendu. Elle s'en étonna.
- Qu'est-ce que tu as?
-.Moi? Tu te rends compte de ce que tu viens de dire? Ces monstres voulaient te faire déchiqueter vivante? Et tu me demandes ce que j'ai? Quand je pense que tu hésitais à les tuer...
Nelvéa hésita, puis poursuivit: - J'ai un moment imaginé que cet inconnu pouvait être mon père.
- Ton père? Je pense que s'il était venu jusqu'ici, il n'aurait pas toléré que ces démons survivent. Il aurait déjà accompli ce que nous venons de faire.
- Mais alors? Qui a pu peindre ces tableaux? Maaskar! J'ai l'impression de devenir folle! Aide-moi!
Il la regarda longuement de ses yeux d'or qui luisaient étrangement, puis s'avança vers elle.
- Viens!
Il l'entraîna vers le lit, et commença à lui ôter ses oripeaux maculés de sang et de poussière. Elle frissonna, mais elle ne pouvait se défendre.
Elle murmura timidement: - Quelqu'un pourrait venir!
- Et qui donc? Nous avons supprimé tous les monstres qui vivaient ici, ainsi que leurs chiens de garde.
- Mais, tous ces cadavres...
- Eh bien! ceux-là au moins ne risquent pas de venir nous déranger!
Laisse-toi faire, ma douce compagne, j'attends ce moment depuis tellement longtemps.
- Je... je ne peux pas!
- Mais si! L'amour est le seul remède, le seul rempart contre la folie. Il faut vivre dangereusement.
Elle aurait voulu lutter encore, le repousser, mais il se dégageait de lui une autorité naturelle contre laquelle elle se sentait impuissante.
Lorsqu'elle fut nue, il l'allongea, se coucha sur elle comme pour l'éternité. Elle ferma les yeux, secoua la tête, refusant la volupté extraordinaire qui l'envahissait, et l'appelant de toutes ses forces, de tout son corps sevré de caresses. Ce fut un mélange de jouissance et de douleur, d'angoisse et de plénitude qui la bouleversa, la laissa haletante, épuisée, désorientée. Il ne faisait montre d'aucune tendresse, comme s'il avait voulu se venger de toutes ces années où elle l'avait rejeté, où elle avait ignoré son amour passionné. Comme autrefois sous les frondaisons de Skovandre, elle éprouva encore ce plaisir pervers de n'être qu'un objet docile entre ses mains. Ce diable connaissait tous les points sensibles de la femme et savait en jouer.
Une fois de plus, elle se maudit de cette faiblesse, de n'être plus qu'une femelle appelant le mâle. Elle aurait voulu retenir ses gémissements, détourner ses mains qui s'agrippaient désespérément aux hanches de l'homme, mais il la dominait toujours.
Enfin, anéantie, elle s'abandonna au demi-sommeil, dans la pose charmante et impudique dans laquelle l'avait surprise leur dernière union.
Elle sentit à peine que Maaskar se séparait d'elle. Lorsqu'elle s'en rendit compte, il était débout, et avait enfilé ses vêtements.
- Où vas-tu? demanda-t-elle en bâillant.
- Chercher de quoi manger. Tous ces exercices m'ont donné faim, pas toi? Il doit bien y avoir quelque chose à se mettre sous la dent dans cette baraque. Je suppose que les Kaïsords ne se nourrissaient pas de l'air du temps.
Il disparut. Nelvéa s'étira longuement. Son corps gardait encore les traces de leur joute sauvage. Elle sourit à demi. Ce démon n'avait pas changé. Il était toujours aussi peu délicat. Mais il avait raison. Le mystère des tableaux ne l'inquiétait plus vraiment. Il devait y avoir une explication. Ils la trouveraient.
Avec un rire intérieur, elle se dit qu'elle devait être tout de même un peu folle. Après avoir débarrassé Hackenmahar de ses tyrans, elle avait bondi dans le premier lit venu pour faire l'amour à corps perdu avec un homme dont elle ne pouvait savoir si elle l'aimait réellement.
Peut-être avait-il raison après tout. Il ne respectait rien.
Elle eut un geste pour se lever, puis se laissa retomber en arrière.
Elle ne parvenait plus à faire le point, comme s'il avait occulté tout sens logique et moral en elle. Elle se souvenait seulement que cela avait été merveilleux.
Pourtant, lorsque les ondes délicieuses qui parcouraient encore ses muscles s'estompèrent, le malaise obscur revint, insidieux. Il planait sur tout ceci une atmosphère indéfinissable. Intriguée, elle étudia les tableaux qui la représentaient. Pourquoi étaient-ils ici? Et qui les avait peints?
Elle se leva et s'approcha du mur. Aucun doute n'était permis.
Cette femme était bien elle. Et, soudain, son attention fut attirée par un détail, un détail insignifiant au premier abord, mais qui la bouleversa.
Sur chaque toile apparaissait un serpent, parfois enroulé autour des bras ou des cuisses de la femme, parfois lové sur son ventre ou ses seins. Sur certaines toiles, la femme tenait la tête du reptile entre ses mains et semblait s'offrir au baiser de la langue bifide, quelquefois la scène était encore plus osée, et empreinte d'un érotisme malsain.
Nelvéa se découvrit soudain l'envie de vomir. C'était comme une terreur revenue du fond des âges qui s'enflait en elle. Une onde glaciale lui parcourut ^'échine et elle se mit à grelotter.
- J'ai commis quelque chose d'irréparable, murmura-t-elle pour elle-même. Que s'est-il passé? Qu'ai-je fait?
Maaskar était parti depuis plusieurs minutes à présent. Avait-il réussi à dénicher de la nourriture?
Tout à coup, du bruit se fit entendre dans le palais. Quelqu'un venait. Elle sonda mentalement les lieux. Maaskar? Mais ce n'était pas lui. Il y avait là deux personnes, un homme et une femme. En toute hâte, elle bondit pour enfiler son uniforme déchiré. Mais il était trop tard. Les inconnus étaient là. Les schemes mentaux de l'inconnu se dessinèrent, se précisèrent, avant même qu'elle reconnût ses traits.
Ce fut comme si le monde basculait autour d'elle. Un mélange de joie et d'angoisse l'assaillit. La femme était l'esclave de Maaskar, cette petite sauvageonne qu'il avait recueillie dans un bordel de Lonodia, ou d'ailleurs, et qui lui ressemblait comme une sœur jumelle.
L'homme était pâle et amaigri, couvert de blessures, mais elle ne pouvait s'y tromper. Comme dans un état second, elle murmura le nom du revenant qui se tenait devant elle: - Nielsen!
LXXVI Abasourdie, Nelvéa n'osait faire un geste. Nielsen n'avait plus que la peau sur les os et tenait à peine debout. Son teint était pâle, presque blanc, et il clignait les paupières comme s'il n'avait pas vu la lumière depuis longtemps.
Puis la vérité se fit jour en elle. Nielsen n'avait pas été tué par les Gris! Il avait seulement été fait prisonnier. Et il avait survécu tous ces mois au fond d'une de leurs sombres geôles. Ce fut comme si le soleil entrait en elle. Elle se précipita sur lui, le prit dans ses bras.
- Tu es vivant! Tu es vivant, ne cessait-elle de répéter.
Elle se blottit contre lui.
- C'est fini, Nielsen. Les Kaïsords sont morts. Tu es libre! Libre!
Elle pleurait et riait à la fois, touchant son corps décharné pour se convaincre de sa réalité.
Pourtant peu à peu, elle s'étonna de ne sentir aucune réaction en lui. Il ne répondait pas à son émotion. Comme si elle avait été une étrangère. Lentement, elle s'écarta de lui. Malgré sa faiblesse, son regard reflétait une dureté qu'elle ne lui connaissait pas.
- Que se passe-t-il, Nielsen. Pourquoi me fixes-tu ainsi?
- Je ne sais pas. Nelvéa, dis-moi que ce n'est pas vrai!
- Qu'est-ce qui n'est pas vrai?
- Ce que vient de me raconter cette fille qui te ressemble comme une sœur.
- Mais quoi?
- Que tu as couché avec ce... ce monstre!
- Quel monstre?
L'angoisse qui l'avait saisie quelques instants auparavant devant les tableaux l'envahit à nouveau, lui broyant les entrailles. Pourquoi cette fille était-elle ici? Comment avait-elle pu s'introduire dans la Citadélie? Et puis, que lui avait-elle raconté? Elle décida d'user de franchise.
Après tout, ils ne s'étaient jamais rien caché.
- Si elle t'a dit que je viens de coucher avec Maaskar, eh bien c'est vrai. Et cela n'a aucune importance. Il m'est arrivé des choses bien pires depuis... depuis la destruction de Vallensbrùck. Je te demande pardon, Nielsen. Mais je croyais... je croyais que tu étais mort, que tu avais disparu dans les cendres de notre cité. C'est pour te venger que je suis venue jusqu'ici.
- Ainsi c'est vrai?
- Mais...
- Et nos enfants? Notre fille Lauryanne? Et ce fils que tu portais la nuit où tu es partie? Qu'en as-tu fait?
Jamais il ne lui avait parlé aussi méchamment. Elle fit quelques pas, le cœur battant. Tout allait trop vite. Des larmes lourdes lui brûlèrent les yeux.
- Notre fils, conimença-t-elle, notre fils est mort en venant au monde. Les Gris nous poursuivaient! Sans relâche! Toujours nous étio.ns obligés de fuir, et fuir encore pour leur échapper. Je suis tombée malade, et... je l'ai perdu. Mais Lauryanne est vivante. Elle se trouve à Hambora.
- En es-tu sûre? Qui te l'a dit?
- Mais... Maaskar! C'est lui qui m'a aidée à combattre les Kaïsords!
- Lui? Il t'a aidée à massacrer les Kaïsords?
- Bien sûr. Nous seuls pouvions réussir. Il possède les mêmes pouvoirs que moi.
- Et il les a tués!
A bout de force, Nielsen vint s'appuyer au mur, en proie à une émotion violente. Enfin, il murmura: - Cet homme est l'être le plus démoniaque que j'aie jamais rencontré.
- Pourquoi dis-tu ça?
- Parce que c'est la vérité, gronda-t-il sourdement.
- Explique-toi! implora Nelvéa d'une voix affolée.
- Les Kaïsords avaient un roi. Un homme infernal, vomi par les entrailles de Shaïentus. Un être sans scrupules, à l'esprit machiavélique.
Ce roi, c'est lui, ton amant, Maaskar le Maudit!
- Nielsen! gémit Nelvéa. Ce n'est pas possible.
Elle revint vers lui, mais il l'arrêta d'un geste.
- Je ne veux pas croire que tu puisses être sa complice. Je te demande seulement un peu de temps. Tu as fait l'amour avec l'être le plus immonde que j'aie jamais rencontré. C'est lui qui fut à l'origine de la destruction de Vallensbrùck. C'est lui qui donna à ses hordes féroces l'ordre de te poursuivre. C'est lui aussi qui fut la cause de la mort de ton amie Daena.
Ce fut comme si le monde s'effondrait autour de Nelvéa. Elle tituba et s'appuya contre une table basse. Nielsen était-il devenu fou? Pourtant, même si son corps était effroyablement affaibli, ses schemes mentaux demeuraient intacts. C'était la vérité qu'il lui assenait.
- Ce n'est pas possible, émit-elle faiblement. Il n'était jamais venu à Hackenmahar.
Soudain, une autre silhouette se matérialisa dans l'embrasure de la porte. Maaskar!
Nelvéa le regarda comme si elle le voyait pour la première fois.
- Dis-moi que ce n'est pas vrai! lui hurla-t-elle soudain.
Mais les yeux de l'homme s'étaient fixés sur l'esclave qui soutenait l'assaut sans broncher.
- Ou'as-tu fait, Vera?
Fièrement, elle fit face.
- Ce que j'ai fait? J'ai détruit ton œuvre, mon cher seigneur.
Jamais tu n'aurais dû retourner vers elle. Je l'avais remplacée! Et je t'aimais! Je t'aimais!
- Garce!
Les yeux de Maaskar n'étaient plus que deux fentes luisant d'une haine incommensurable. La petite esclave brava son regard sans faiblir pendant quelques instants, poussée par une fierté indomptable, puis elle céda tout à coup à la panique et se mit à reculer. La muraille l'arrêta, elle s'y plaqua comme si elle avait voulu s'y fondre. Elle supplia : - Seigneur, ne me tue pas. Je ne voulais pas que tu couches avec elle. C'est rnoi que tu aimais. Moi seule!
Son cri s'étrangla dans sa gorge. Sa peau se couvrit de sang. Elle se mit à hurler.
Pétrifiée, Nelvéa ne réagit pas immédiatement. Puis elle focalisa toute sa puissance mentale sur Maaskar et frappa. Le jeune homme fut projeté en arrière et percuta le mur opposé. Il s'écroula, assommé par l'impact. La petite esclave glissa au sol. Nelvéa se précipita vers elle, suivie par Nielsen. La fille vivait encore, mais sa peau était brûlante et couverte de filets de sang. Si elle n'était pas intervenue, Maaskar l'eût écorchée vive. Lentement, Vera reprit son souffle et leva les yeux vers Nelvéa.
- Qu'est-ce que tu lui as fait? gémit-elle. Pourquoi me l'as-tu pris?
- Je ne te l'ai pas pris. Mais toi, tu vas m'expliquer ce qui se passe!
Je veux connaître toute la vérité.
- Non! Il me tuera!
- Je te protégerai contre lui s'il le faut.
La jeune femme hésita, puis commença un étrange récit.
- Ces tableaux, c'est lui qui les a peints. Il s'est servi de moi comme modèle, mais c'est toi qu'il représentait.
- Comment a-t-il connu Hackenmahar?
- Il y a plusieurs années, il a été capturé par les Gris. Ou plutôt, il les a vaincus, et les a obligés à l'amener ici. Il possédait déjà des pouvoirs effrayants. Je n'étais pas avec lui à l'époque, il m'a achetée il y a trois ans. Je ne sais comment il s'y est pris, mais il s'est introduit dans la Citadelle. Et là, grâce à ses pouvoirs, il a imposé sa loi aux Kaïsords.
C'est-à-dire qu'il s'est instauré roi de la Citadelle. Il leur laissa cependant le gouvernement de la cité, parce que cela ne le passionnait pas. Mais il s'amusait à les faire trembler. Il menaçait de dévoiler leur visage aux gens de Hackenmahar, de provoquer une guerre civile dans laquelle il se rangerait aux côtés des rebelles. En réalité, il ne l'aurait jamais fait. Mais il aimait qu'on le haïsse.
- Pourquoi? I - Pourquoi? C'est toi qui me demandes pourquoi? C'est à cause de toi qu'il est devenu ainsi. Il t'aimait, et tu l'as repoussé, chassé plusieurs fois. Alors, il t'a haïe, autant qu'il t'aimait.
- Et c'est pour cela qu'il a mené ses troupes sur Vallensbrùck, qu'il a tué mon fils à naître, qu'il m'a fait capturer par les Gris? Il voulait me faire le plus de mal possible.
Des larmes ruisselaient des yeux de Nelvéa, qu'elle ne sentait même pas. Une angoisse brusque lui serra la gorge.
- Mais alors... Lauryanne? Pourquoi m'a-t-il dit qu'il l'avait vue, qu'elle était vivante? Il m'a menti, là encore!
- Non, il ne t'a pas menti! Lauryanne est bien vivante. Ainsi que ton lionorse. Nous nous sommes vraiment rendus à Hambora.
Lorsque les troupes de Hackenmahar ont détruit Vallensbrùck, il voulait ta mort. Il a dirigé lui-même les troupes d'assaut.
- Voilà pourquoi j'avais senti sa présence, murmura Nelvéa, bouleversée.
- J'étais avec lui, il courait partout, comme un démon. Il était comme fou. Lorsqu'il a capturé le seigneur Nielsen, il a failli le tuer, mais il a préféré le faire prisonnier. Il voulait le voir dépérir lentement, disait-il, parce que tu l'aimais, lui. Il était désespéré, parce que l'on ne t'avait pas retrouvée. Et puis, lorsqu'il a vu ce qui restait de la ville, les incendies, les ruines, les prisonniers que l'on emmenait, il a pleuré.
- A pleuré?
La petite esclave se mit à sangloter.
- Oui! A cause de toi. Il a cru que tu avais été tuée. Il s'est fait apporter chaque cadavre, pour vérifier que ce n'était pas le tien. Et puis il se lamentait. Il disait: «Par les dieux, qu'ai-je fait? Qu'ai-je fait? » II avait des remords. Et moi, moi je souhaitais que chaque corps fût le tien.
- Quel salaud! gémit Nelvéa. C'était un peu tard. Tous ces pauvres gens, morts simplement parce que je lui avais dit non.
- Personne n'a retrouvé ton cadavre. Et pour cause. Tu t'étais déjà enfuie. On est venu lui annoncer que des fuyards se dirigeaient vers le nord. Il les a fait pourchasser.
- J'étais parmi eux, gronda Nelvéa. A cause de cette poursuite infernale, le bébé que je portais est mort.
Vera baissa la tête, et essuya machinalement le sang qui suintait de ses plaies.
- Il ne l'a pas su, poursuivit-elle. Les Trogles vous ont protégés, et ont anéanti l'armée qui devait vous capturer. Durant tout l'hiver, il était impossible d'attaquer. Mais dès le printemps, il a lancé ses troupes à l'assaut de la vallée. Seulement, vous étiez déjà repartis. Il était désespéré. Il a cru que vous aviez réussi à gagner Hambora, et il a abandonné les Gris, comme il l'avait déjà fait plusieurs fois par le passé. Il est redevenu le chevalier Maaskar. Nous avons, nous aussi, remonté la Poczla. A Hambora, il a rencontré le roi et ta fille Lauryanne.
C'est là qu'il a appris que tu avais été prise par les Gris. Alors il a eu peur. Parce qu'il savait que les Kaïsords, s'ils te découvraient, se serviraient de toi contre lui.
- Il ne se trompait pas. Ils m'avaient reconnue. C'est pour cela qu'ils ont voulu me faire dévorer par leur monstre.
- Ils connaissaient ton visage! C'était le mien. Et ils savaient qu'il était amoureux d'une femme dont je n'étais que la réplique.
- Je commence à comprendre. Il est donc revenu à la Citadelle. Il m'a cherchée. Mais je n'étais plus là. Et personne parmi les Kaïsords ne pouvait le renseigner, puisque j'avais déjà tué ceux qui m'avaient achetée.
- Non! D'autres Kaïsords lui ont raconté ce qui s'était passé. Ils savaient que l'un d'entre eux avait acquis une esclave qui me ressemblait trait pour trait. Ils savaient aussi qu'il avait voulu la faire dévorer par Pangarth. Mais un tremblement de terre avait détruit la maison de plaisir et enseveli tous ses occupants.
Vera leva des yeux ruisselants de larmes sur Nelvéa. Elle hoqueta: - J'ai cru qu'il allait sombrer dans la folie. Il hurlait comme un loup. Il pleurait, il se cognait la tête contre les murs. Je ne savais plus quoi faire. Lorsque j'essayais de l'approcher, il me chassait. J'ai cru qu'il allait me tuer. Alors, je t'ai haïe, haïe...
- Que s'est-il passé ensuite?
- Il s'est rendu dans la ville basse. Il s'est enivré, drogué. Je l'ai suivi. Je ne voulais pas qu'on lui fasse du mal.
- Et c'est là qu'il a rencontré des hommes qui lui ont parlé de moi.
- Exactement! A ce moment-là, tout s'est transformé pour lui. Il m'a dit: « Le roi de Hackenmahar est mort! Désormais, je redeviens Maaskar, le chevalier. » Elle ajouta, sanglotant: - Il a passé toute la nuit près de moi. Il disait qu'il t'avait fiait trop de mal, qu'il regrettait, que désormais il resterait toujours à tes côtés.
Combien de fois m'a-t-il dit qu'il t'aimait, qu'il t'aimait comme un fou. Il ajoutait: « Tu peux me comprendre, toi! » Et moi, je ne disais rien. Je savais qu'à cause de toi, j'étais en train de le perdre pour toujours.
Nelvéa caressa le visage de l'esclave.
- Comment peux-tu continuer à l'aimer? Moi, j'ignorais ce dont il était capable. Mais toi, tu avais vu tous ces morts, toutes ces horreurs!
Vera releva fièrement la tête.
- Moi? Je ne suis qu'une esclave! Avant de le rencontrer, je n'étais rien. Tout juste une fille que les hommes se partageaient pour assouvir leurs instincts de bête. Il m'a recueillie, il m'a vêtue comme une reine, il m'a offert un palais. Et il m'a aimée. Je savais que c'était une autre qu'il aimait à travers moi. Mais tu n'étais pas là. Et c'était moi qu'il comblait de ses faveurs. Il me disait les mots qu'il aurait aimé te dire. Et je savais, moi, que tous ces morts n'étaient que le résultat de la haine qu'il éprouvait pour toi. Et plus il te haïssait, plus je l'aimais.
Je ne voulais pas que tu me le reprennes.
Elle soupira.
- Mais il a fini par te retrouver. Hier soir, après t'avoir rencontrée, il a donné ordre à son écuyer de revenir dans la Citadelle et de tuer Nielsen, qu'il conservait prisonnier depuis Vallensbrùck. J'ai tout entendu. J'ai compris ce qu'il voulait faire. Il pensait te reconquérir.
Si plus tard tu avais découvert le corps de ton mari, tu aurais mis ça sur le compte des Kaïsords. Personne jamais ne l'aurait soupçonné.
Mais je savais que tu allais me le reprendre. J'ai vu ses yeux quand il te regardait. Avec toi à ses côtés, il m'aurait oubliée. Sans doute m'aurait-il supprimée également, parce je connaissais la vérité. Alors, j'ai suivi Golien. Il est revenu par un passage secret que Maaskar avait fait creuser pour lui seul. Je l'ai tué. Et j'ai délivré Nielsen. Ensuite, nous nous sommes cachés. Nous avons attendu que le combat soit terminé, et puis nous sommes remontés. J'espérais arriver à temps pour vous surprendre tous les deux au lit. Je voulais... je voulais te déshonorer aux yeux de ton mari, et ainsi détruire tous les plans de Maaskar.
Un bruit les fit sursauter. Maaskar avait repris ses esprits et revenait vers eux. Nielsen s'écarta, prêt au combat. Mais son aspect pitoyable provoqua chez son rival un ricanement sinistre.
Les yeux qu'il braquait sur Nelvéa la firent frémir d'horreur. Cela ne pouvait être le même homme qui l'avait quelques instants plus tôt tenue dans ses bras. En lui vibrait à présent une haine terrifiante, comme si, soudain, le masque était tombé. Il grogna d'une voixrauque: - Alors, elle vous a tout dit!
Nelvéa se redressa, tremblante. Le serpent-symbole qui marquait son sharack semblait la fixer.
- Maaskar, murmura-t-elle, tu m'as trompée. Tu t'es joué de moi.
Tu as tué les miens, tu as tué mon fils. Mais pourquoi? Pourquoi tant de haine, simplement parce que je ne voulais pas de toi? C'est absurde.
Il éclata d'un rire sonore, cinglant, méprisant. Puis il la regarda longuement.
- Nelvéa, tout ce que t'a dit cette fille est vrai. Cette... garce m'a arraché la dernière chance de me sauver, d'oublier toutes ces années de cauchemar. Parce qu'elle a raison. Je t'ai haie, et je t'ai aimée, comme jamais peut-être un homme n'a aimé une femme.
- Mais pourquoi me haïr?
- Pourquoi? Parce que tu es liée à moi par un lien que nul jamais ne pourra rompre!
- L'amour que tu me portes? grinça-t-elle avec mépris.
- Oh non! C'est bien plus terrible que cela! Tu es ma sœur, Nelvéa!
LXXVII - Mais je ne suis pas ta sœur! Et je ne me considère même plus comme ta sœur d'armes! rugit-elle.
Il fit quelques pas mal assurés et vint s'asseoir en tailleur sur le lit, le visage souriant, comme si tout ceci ne le concernait pas vraiment.
Il ricana.
- Peut-être que tu ne veux plus être ma sœur d'armes, ma belle. Il est cependant des liens que l'on ne peut rompre. Tu es réellement ma sœur, parce que je suis moi aussi le fils de Dorian de Gwondaleya.
- C'est faux, répliqua-t-elle furieusement. Tu ne peux pas être mon frère.
- Alors, comment expliques-tu les pouvoirs que nous possédons, toi et moi?
- Et qui serait donc ta mère?
Il éclata d'un rire rempli d'amertume.
- Je suis ton frère aîné, le fils que notre père Dorian a eu avec une obscure fille de Gwondaleya, le soir de son Eschola.
- Tu mens! rétorqua-t-elle d'un ton qui commençait à faiblir.
- Pauvre idiote! Regarde donc au fond de toi! Regarde en moi. Tu sauras que je dis la vérité! Dorian ne l'a jamais su, parce que ma mère a voulu me garder pour elle seule.
Nelvéa, chancelante, les yeux brouillés par les larmes, s'appuya sur le mur.
- Toi, Maaskar, tu étais mon frère. Et tu m'as... tu m'as obligée à accomplir toutes ces abjections... Tu es immonde!
- Peut-être, ricana-t-il. Ma mère savait qu'elle n'avait aucune chance d'épouser Dorian, de devenir la première dame du comté. Il se moquait bien d'elle.
- C'est ridicule. Elle aurait dû se faire connaître.
- Elle l'aimait trop. Elle a conservé pour elle seule le souvenir qu'il lui avait laissé. Moi! Lorsqu'elle a su qu'elle était enceinte de ses oeuvres, elle a même quitté la ville. J'ai été élevé à Burdaroma, au milieu d'une foule anonyme. Ma mère a toujours refusé de m'avouer la vérité. Mais mes pouvoirs psychiques se sont développés, et j'ai fini par comprendre. Alors, je vous ai haïs, tous autant que vous étiez.
J'étais l'aîné des enfants de Dorian. C'est à moi qu'aurait dû revenir la couronne du comté.
- Parce que tu estimes que le pouvoir est un dû!
- J'étais son premiers fils! Mais j'étais un bâtard! Et je resterai toujours un bâtard, le fruit d'une liaison éphémère dont il ne s'est jamais soucié. Cependant, je possédais déjà une puissance phénoménale. Dès que possible, j'ai appris le métier des armes. Je suis devenu le meilleur.
Je demeurais volontairement dans l'ombre. J'ai hésité longtemps, et puis ma mère est morte, presque dans la misère. Alors, j'ai décidé de me présenter à l'Eschola.
- Tout cela est horrible et stupide. Si elle était revenue à Gwondaleya, elle aurait vécu parmi nous, et toi aussi. Notre père vous aurait accueillis à bras ouverts.
- Elle ne l'a pas fait. Parce que Dorian l'aurait méprisée.
- C'est faux! hurla Nelvéa.
- Il ne l'aimait pas, répliqua Maaskar sur le même ton. Il ne se souvenait même pas d'elle. Il n avait d'yeux que pour Solyane. Sa propre sœur.
- Elle n'était pas vraiment sa sœur, elle.
- Non, c'est vrai. Mais toi, tu étais ma sœur. Palléas était trop fort pour moi. Je ne pouvais rien tenter contre lui. Il restait toi, ma petite compagne. Toi, si fragile, qui portais au fond de ton âme une malédiction plus terrible que la mienne.
- Parce que je n'étais pas vraiment la fille de Solyane? Personne ne le savait.
- Tu te trompes! J'ai compris rapidement que ta mère était la première femme de Dorian, Elena. Tu étais pour moi comme un livre ouvert. J'ai même découvert des choses que tu ignores encore.
- Lesquelles?
Il éclata de rire.
- Tu tiens vraiment à les connaître, ma petite sœur incestueuse?
- Ne m'appelle plus jamais comme ça! J'ignorais qui tu étais. Et tu en as abusé.
- Avoue que cela te plaisait!
Elle respirait de plus en plus difficilement. L'horreur était toujours là, tapie dans l'ombre, près de fondre sur elle. Mais elle ne pourrait vivre sans connaître toute la vérité.
- Continue, grinça-t-elle.
Il eut un sourire plein de cynisme.
- Je t'ai tendu piège sur piège. Voyons, par où commencer?
Disons, au moment où je t'ai laissée avec cette maudite chasseresse dont tu avais fait ta maîtresse.
- Daena n'a jamais été ma maîtresse! riposta Nelvéa, furieuse.
- Oh! cela, je n'en jurerais pas. Et je te connais bien.
Nelvéa serra les dents et cracha: - Daena était seulement mon amie!
Il allait la rendre folle. Il avait à présent l'air de s'amuser franchement.
- Donc, je t'ai quittée, ou disons plutôt que tu m'as odieusement chassé. Ce n'était pas la première fois. Je ne suis pas parti immédiatement.
Je suis resté dans les parages. Je cherchais un moyen de me venger. Je me suis donc arrangé pour te frapper par l'intermédiaire de Daena. C'est moi qui ai investi l'esprit du kherilan. Une bête superbe. Je l'ai lancé à la poursuite de ta chasseresse. Et je l'ai tuée.
- Salaud! Et dire que j'ai eu pitié de toi. Je t'imaginais grelottant de froid, perdu dans les tempêtes de neige. Ywaïhn, c'était toi!
- C'était moi, en effet! Mais tu as raison. J'ai eu froid, et faim.
Seule la haine qui me tenait me permit de survivre. J'aurais voulu que tu sois mienne, que tu m'aimes. Alors peut-être aurais-je oublié.
- Mais j'étais ta sœur. Si tu me l'avais avoué la première fois que nous nous sommes rencontrés, je t'aurais aimé, tu le sais.
- Ouais! Comme un frère. Mais ce n'était pas cela que je voulais.
Moi, la première fois que je t'ai aperçue, j'ai compris que j'étais condamné. Parce que tu m'as rendu fou. Pour moi, tu étais la plus belle de toutes les femmes. Une sœur, c'est une fille que l'on a connue enfant, un autre soi-même, avec qui l'on a tout partagé. Tu n'étais rien de cela pour moi. Lorsque je t'ai découverte, tu étais déjà une femme. Une femme que je voulais haïr, détruire. Une femme aussi dont je suis tombé amoureux.
Il demeura un long moment silencieux, puis reprit: - Lorsque tu as quitté Czernova, j'ai perdu ta trace. Mais l'isolement, le froid, la faim avaient fait naître d'étranges réactions en moi.
Je me suis découvert des pouvoirs singuliers. J'ai compris alors que j'étais bien le fils de Dorian de Gwondaleya. Par désespoir, je me suis lancé sur l'ancienne piste Smolenska. Une troupe de Gris a tenté de me capturer. Ces pauvres imbéciles ignoraient à qui ils avaient affaire. Les survivants me menèrent jusqu'à Hackenmahar. Je ne fus pas long à comprendre comment la ville était gouvernée. Je réussis à m'introduire dans la Citadelle sous un uniforme de Bakan Gahr. J'ai compris le parti que je pouvais tirer des Kaïsords. Ils étaient à ma merci. Alors, je devins leur roi. Ces pauvres bougres s'imaginaient être des dieux parce qu'ils détenaient certains secrets de la Connaissance.
J'ai pensé les supprimer tous et les remplacer. Mais il m'aurait fallu gouverner à leur place et cela m'ennuyait. Alors, j'ai conclu un marché avec eux. Je leur ai laissé le pouvoir, à condition qu'ils me considèrent comme leur suzerain. Cela comportait quelques avantages.
Ils ont vite compris ce qu'était un véritable dieu. Ceux qui n'étaient pas d'accord ont tenté de comploter contre moi. Je les ai fait disparaître, et les autres finirent par m'obéir. Tu ne peux pas savoir ce que c'est amusant de posséder le pouvoir absolu, le droit de vie et de mort sur tes sujets.
- Tu me répugnes, Maaskar. Jamais tu n'as été digne de devenir chevalier.
Il éclata à nouveau d'un rire sonore.
- Cela prouve que le système des amanes n'est pas sans failles.
Pauvre idiote! Je n'ai eu aucune difficulté à triompher de vos épreuves stupides. Et cet imbécile de Jelweyn!
- Jelweyn? C'est toi aussi qui l'as tué, n'est-ce pas?
- Oh, si peu!
- Que lui as-tu dit, exactement?
- Rien de bien grave! Je lui ai dit de bien faire attention à lui! C'est la vérité.
- Mais ce n'est pas tout!
- Non! J'ai ajouté qu'il aurait dû abandonner, parce qu'il n'avait pas la force suffisante pour dominer un lionorse.
- Et cela a suffi pour le perdre!
- Bien sûr! Ce crétin m'avait pris Klarene. Cette fille était sans importance, mais elle faisait remarquablement bien l'amour. Et elle s'était détournée de moi pour cet imbécile.
- Tu es immonde.
- Attends, je n'ai pas terminé. Je suis resté pendant deux années à Hackenmahar. Et puis, j'ai eu envie de te revoir. Alors, je suis reparti.
Je ne savais pas ce que tu avais pu devenir, et j'étais loin de me douter que tu avais échoué à Vallensbruck, dans les bras de cet individu.
Il désigna Nielsen. Nelvéa tourna les yeux vers son compagnon.
Celui-ci écoutait son rival avec attention, sans manifester le moindre sentiment.
- Mais tu avais disparu. Longtemps, je t'ai crue morte, dévorée par un migas dans les profondeurs de Narushja. Alors, j'ai partagé mon temps entre Hackenmahar et le monde amanite, jusqu'au jour où, à Burdaroma, j'ai rencontré Rono, qui me raconta que tu t'étais installée à Vallensbruck, dont tu étais devenue la châtelaine. La suite, tu la connais.
- Oui, je la connais. Tu es revenu immédiatement pour tenter de me détourner de Nielsen.
- Et une nouvelle fois tu m'as repoussé, malgré mes avertissements.
- Bien entendu. Je ne t'aimais pas, mon pauvre Maaskar. Je ne t'ai jamais aimé. Même si tu as réussi à me duper plusieurs fois. Mais toi, tu avais beau jeu de me prédire toutes sortes de malédictions, puisque c'était toi qui en étais à l'origine.
- En es-tu si sûre?
- C'est toi qui as déclenché la destruction de notre cité, simplement parce que je t'avais éconduit. Tu as lancé tes hordes sur nous, et tu as détruit une des plus belles cités du monde.
- C'était facile. Lors de ma visite, au printemps, j'avais laissé des hommes de confiance parmi vous. Ils ont vite appris comment neutraliser vos défenses.
- Salaud!
- Tu te répètes, ma chérie.
- Je me souviens, murmura Nelvéa d'un ton glacial. J'ai senti ta présence cette nuit-là. Mais c'était tellement... invraisemblable.
- Tu aurais dû écouter ton instinct. De toute façon, il était déjà trop tard.
T- Trop tard, oui. Et, parce que je n'ai pas voulu de toi, tu as fait massacrer toute une population qui t'avais accueilli à bras ouverts.
Mais quel homme es-tu donc?
- Tu aurais dû me suivre lorsque je te l'ai demandé, à Vallensbrùck.
Mais tu m'as préféré ce, cet individu. Regarde-le à présent!
- Tu ne l'as pas tué.
- Non! Cela m'amusait de le voir s'affaiblir de jour en jour. Il a la vie dure. Il a survécu.
Nelvéa aurait voulu éprouver de la colère, de la haine, mais elle ne ressentait qu'une profonde tristesse, et un dégoût insurmontable.
- Tu es un monstre, Maaskar. Tu me fais pitié.
Il réagit soudain avec violence, comme si elle l'avait insulté.
- Pitié? Je me fous de ta pitié. Tout cela est de ta faute! Ne crois pas t'en tirer comme ça, ma belle. Parce que c'est toi qui m'as rendu fou. Je voulais te haïr. Toute ma vie n'a été qu'une longue vengeance que j'ai dirigée contre toi et contre ton frère Palléas. Mais je me suis pris à mon propre piège. Je suis tombé amoureux de toi. A cause de cela, je voulais te faire le plus de mal possible. Et je l'ai fait. Seulement, toutes ces souffrances que je t'ai infligées, je les ai partagées.
Parce que j'aurais voulu te sauver, te protéger, te faire mienne. Pourtant, à chaque fois, tu me rejetais comme un amant vulgaire et sans importance. Oui, je porte une malédiction en moi! Mais tu la partages.
Nous avions une chance d'être sauvés. Nielsen mort, tu serais revenue vers moi. Et j'aurais peut-être pu changer, oublier tout cela.
Mais cette femelle ridicule a tout gâché.
Il tendit la main vers son esclave, et serra lentement les doigts comme s'il avait voulu la saisir et la broyer lentement. Mais il n'acheva pas son geste.
Nelvéa, abasourdie, ne savait plus quelle contenance adopter.
Enfin, le monstre avait jeté bas le masque. Ywaïhn n'était qu'une invention de son cerveau dérangé. Un calme immense descendit en elle. Elle éprouvait pour toutes ces horreurs un immense dégoût.
Cependant, la seule vérité qu'elle retenait de tout cela, c'était que Nielsen était en vie. Elle revint vers lui et lui prit la main. Il se laissa faire.
- Nous allons partir, Maaskar. Reste avec ta conscience. Je me moque de ce que l'on pourra penser de moi. Nielsen a survécu, et cela seul compte. Dis-toi que tu ne fais plus partie de la Chevalerie. Les nôtres te jugeront. Ils sauront te retrouver, où que tu puisses t'enfuir!
Il éclata de rire.
- Mais ce n'est pas moi qui fuis, princesse. C'est toi. Parce que nous sommes de la même race, ma petite sœur. Tu portes toi aussi ta malédiction.
La plus abjecte, celle que tu refuses de voir au fond de toi.
Parce que tu es doublement incestueuse, Nelvéa. Et Palléas le savait.
- Il ne s'est jamais rien passé entre Palléas et moi. Je l'aime d'un amour fraternel, et seulement cela. Il vaut cent mille fois mieux que toi. C'est un vrai chevalier, lui.
- Je ne parle pas de lui.
- Et de qui donc?
- De celui qui hante tes nuits depuis toujours! Celui que j'ai surpris au plus profond de tes rêves, lorsque nous dormions ensemble, sous les étoiles de la forêt Skovandre.
Une angoisse indicible envahit Nelvéa. L'autre poursuivit.
- Là est ta vraie malédiction, Nelvéa. Tu pourras me tuer ensuite si tu le désires, mais jamais tu n'échapperas à ton destin.
- Qui est-ce?
- Ton propre père, Dorian de Gwondaleya!
LXXVIII Maaskar eut un sourire mauvais.
- Il existe, enfoui au plus profond de ton âme, une envie innommable, un rêve inachevé, qui revient régulièrement te hanter. Et même s'il ne s'agit que d'un phantasme, il existe. C'est à cause de lui que j'ai su que tu étais de ma race. Celle des dieux de l'ombre.
- Ce n'est pas vrai! hurla la jeune femme en tremblant de rage et de peur. Jamais! Jamais je n'ai eu de telles envies!
- Eh bien! regarde! Regarde en toi les traits de son visage, ma belle!
Alors, lentement, la vision de la jeune femme se dédoubla. Elle aurait voulu la refuser, mais il était trop tard. Le souvenir de son amant nocturne se précisa, dessinant dans son corps des ondes d'angoisse et de sensualité confondues. Maaskar la devinait comme s'il avait été dans son propre corps. Avec un sentiment d'horreur la plus totale, elle vit le corps de l'homme immatériel se séparer d'elle et lui sourire. Le brouillard s'estompa et elle reconnut, au comble de l'abjection, les traits de son propre père, Dorian de Gwondaleya.
Elle ouvrit la bouche, mais l'air lui manqua. Elle chancela, puis avança d'une démarche hésitante sur Maaskar.
- La vérité est difficile à supporter, n'est-ce pas? Tu es maudite, Nelvéa. Comme moi!
Il éclata d'un grand rire sonore, triomphal.
- Tu aurais pu vivre dans l'ignorance de ta nature réelle, et renoncer à devenir une déesse. Mais il fallait que tu affrontes la réalité. Tu comprends à présent pourquoi je voulais que tu sois ma compagne.
Nous nous ressemblons trop!
Nelvéa se mit à trembler. Elle aurait voulu hurler, dégorger le poison insidieux qui lui rongeait les entrailles. Tout ceci n'était qu'un cauchemar dont elle allait s'éveiller. Mais le visage de Dorian était gravé en elle. Elle fixa Maaskar comme s'il s'était agi de Shaïentus en personne. Une horreur sans nom se peignit sur son visage.
- Et pendant toutes ces années, tu as su ce qu'il y avait au fond de moi.
- Je le savais, comme Palléas d'ailleurs, et sans doute ta propre fille, Lauryanne.
- Lauryanne...
- Bien sûr! Elle est née plusieurs années après le départ de Dorian, mais elle l'a reconnu dans tes propres souvenirs. Lorsque je lui ai parlé de toi, à Hambora, j'ai vu son visage devenir triste. J'ai pensé que c'était la séparation. Je lui ai dit que j'allais tenter de te sauver.
Sais-tu ce qu'elle a répondu? « Si elle peut réellement être sauvée! ».
Lauryanne avait deviné en toi ce que tu n'as jamais su voir. Ou peutêtre ce que tu as toujours refusé d'admettre.
Elle répondit faiblement: - Ma fille n'a pas pu dire ça... Tout ce que tu dis n'est qu'un tissu de mensonges.
- Ah oui? Alors, pourquoi, bien avant que l'on se rencontre, as-tu éprouvé une telle jalousie envers ta véritable mère, Elena? Pourquoi as-tu fui ton père lorsqu'il est revenu de son expédition dans le Nord?
Tu avais peur! Peur de céder à ta folie!
Nelvéa recula, incapable d'articuler un son. Un flot de haine bouillonna en elle. Il la contraignait à le regarder en face, sous son vrai jour. Elle le haïssait, autant qu'elle se haïssait elle-même à présent.
Ses yeux se portèrent sur les tableaux, sur son corps aux poses lascives, mêlé au serpent conquérant qui nouait ses circonvolutions glacées à ses membres entravés. Dans un brusque accès de colère, elle focalisa son énergie sur les toiles. Un souffle de chaleur emplit soudain la chambre, puis des flammes apparurent, qui embrasèrent les peintures avec des crépitements rageurs. Une épaisse fumée se dégagea, accompagnée d'une odeur acre. Vera poussa un cri de détresse et tenta de se relever. Nielsen, accroupi à ses côtés, ne savait plus quelle attitude adopter. Maaskar avait gardé la flèche la plus terrible pour la fin. Il se savait perdu. Alors il avait pris le temps de la décocher, traîtreusement, sachant par avance qu'elle était suffisante pour détruire son adversaire. Car si ce qu'il affirmait était vrai, Nelvéa ne s'en remettrait jamais. Et s'il n'avait reconnu lui-même le visage de Dorian dans l'esprit fragile de sa compagne, il aurait hurlé au mensonge.
Il aurait voulu se lever, la rejoindre, la protéger. Mais comment protéger une déesse?
Et puis, l'aimait-il encore? N'avait-elle pas couché avec cette bête immonde, cette abomination aux traits humains? Pourrait-il lui pardonner cela?
Il comprit que oui lorsqu'elle s'effaça, à reculons, et s'enfuit en gémissant comme un fauve blessé à mort à travers le dédale des couloirs du palais. Abandonnant la petite esclave terrorisée, il se traîna à sa poursuite, luttant de toute sa volonté contre la faiblesse qui lui entravait les membres. Sur le pas de la porte, il se retourna, fixa Maaskar et dit: - Pauvre aveugle! Tu n'as su voir en elle qu'une malédiction qui n'existe pas, mais tu as été incapable de discerner la vérité en toi. La seule qui aurait pu te sauver!
Puis il se tourna vers la petite esclave à qui il dédia un long regard, et sortit.
Maaskar eut un moment d'hésitation, puis se rua derrière lui. Au passage, il le bouscula sans ménagement, le projetant violemment contre une console, et bondit vers l'extérieur.
Un hurlement démentiel vrilla les oreilles de Nielsen.
- NELVEAAA!
Le prince se releva en serrant les dents. Jamais il n'aurait assez de forces pour affronter son rival. Il se hâta jusqu'à la terrasse. Bien plus bas, Nelvéa marchait comme un automate en direction des ruines fumantes de la Citadelle. Maaskar la suivait. Alors, le temps sembla s'étirer, se ralentir. Il était trop tard pour intervenir. Nielsen s'appuya contre la balustrade, épuisé. Il n'avait rien mangé depuis plus de trois jours.
Là-bas, Maaskar avait presque rattrapé Nelvéa. Soudain, un cri terrifiant déchira l'air épaissi. Maaskar se figea sur place, pétrifié. L'instant suivant, un fracas épouvantable retentit, tandis qu'un nuage de poussière et de flammes jaillissait des fenêtres de la chambre aux tableaux. L'aile sud du palais s'embrasa comme de l'étoupe, noyant le hurlement d'agonie dans un grondement d'enfer.
Nelvéa se retourna, les yeux hallucinés. Maaskar la fixa une dernière fois. Il tremblait. Puis il fit volte-face et bondit vers le palais.
Comme un fou, il escalada les degrés de l'escalier à double révolution et s'engouffra dans la fumée épaisse qui avait envahi les couloirs.
Déjà des flammèches léchaient les bas-reliefs du hall d'entrée.
Nielsen descendit l'escalier, s'écarta de la bâtisse. Plus loin, indifférente, Nelvéa s'était remise en route, comme si tout cela ne la concernait plus. Nielsen la vit enjamber des cadavres de Kaïsords décapités, des pans de murs effondrés.
Il aurait voulu la rejoindre, lui dire qu'elle n'était pas responsable de cette malédiction qu'un autre avait fait peser sur elle. L'étrange apparition de Dorian dans ses rêves secrets avait certainement une explication. Bien sûr, elle avait toujours éprouvé pour son père une admiration sans bornes. Durant toutes les années qu'elle avait passées à Vallensbrùck à ses côtés, elle l'avait souvent évoqué. Mais jamais il n'avait discerné en elle la moindre pensée équivoque. Maaskar n'avait pas dit toute la vérité. Derrière lui, l'incendie s'étendait. Une onde de chaleur le baigna, un vertige le prit. Il dut s'appuyer à un muret pour ne pas tomber. Il eut à peine la force de murmurer: - Nelvéa!
Mais celle-ci avait déjà disparu au milieu des décombres. Il ferma les yeux, respira profondément.
Soudain, un fracas assourdissant réveilla les échos des montagnes méridionales. Le magnifique palais cathasien sembla se dissoudre, dévoré par une fleur de feu géante. Une nuée de cendres et de fumées sombres s'épanouit, couronnant l'éminence rocheuse de son haleine de mort. Des flammes jaillirent, hésitèrent, puis explosèrent à l'air libre, défiant la lumière d'un soleil de printemps indifférent.
Quelle dérision! Rien ne semblait logique dans cette histoire, se dit Nielsen. Si au moins il y avait eu une tempête, un violent orage. Mais la ville autour de la Citadelle, et les forêts au loin, l'univers entier ignorait tout du drame qui se jouait. Sans doute cela n'avait-il pas vraiment d'importance. Le monde ne s'arrêterait pas de tourner pour autant.
Pourquoi était-il si faible?
Puis il y eut, au coeur de l'incendie, comme un remous incandescent.
Une silhouette de chair et de flammes se dressa, chancela, puis s'arracha du coeur de l'enfer.
Nielsen ressentit presque physiquement les efforts mentaux que la torche humaine faisait pour s'extraire de l'étau mortel qui tentait de se refermer sur elle. Dans un dernier sursaut de volonté, Maaskar éteignit les flammes qui se volatilisèrent pour disparaître dans la lumière du ciel. Il ne resta plus qu'un spectre noirci, sanguinolent, qui se laissa lourdement glisser au bas de la terrasse et s'avança en titubant dans sa direction.
Un regard d'or se fixa sur lui. Un regard d'agonie, cerné de douleur, un regard dont toute arrogance avait disparu. Les deux hommes se dévisagèrent longuement, les yeux chargés d'une quantité de choses inexprimées, douloureuses. Puis Maaskar murmura, la voix déformée par la souffrance: - Elle est morte, Nielsen. C'est moi qui l'ai tuée.
- Ce n'était qu'une esclave, Maaskar. A peine un animal de compagnie.
C'est bien ainsi que tu la traitais, n'est-ce pas?
- Une esclave! Une esclave qui aurait pu me sauver. Et je ne l'ai pas compris. Je ne me suis pas rendu compte. Il est trop tard à présent.
- Il est trop tard pour tout le monde, rétorqua amèrement Nielsen.
- Non! Pas pour elle.
Il désigna les ruines de la Citadelle, voulut tendre une main calcinée vers l'endroit où avait disparu Nelvéa. Mais il s'écroula soudain sur les genoux.
Nielsen n'osait faire un geste. Maaskar n'avait plus figure humaine.
De ses vêtements ne restaient que des lambeaux collés à une chair noircie sur laquelle s'écoulaient des rigoles de cendres et de sang. Son abondante chevelure claire n'existait plus. Une abominable odeur de chair brûlée empuantissait l'air. Le moribond sembla ramasser ses dernières forces, puis il dit: - Tout est fini pour moi. Mais pour elle, j'ai menti.
- Cet homme est pourtant son père, le comte Dorian de Gwondaleya, rétorqua Nielsen, intrigué.
- Bien sûr, c'est notre père. Mais il y a quelque chose qu'elle ignore. Quelque chose... qu'elle doit découvrir.
Une main noirâtre, déformée par les flammes, s'agrippa soudain au bras de Nielsen, brûlante comme de la braise.
- Il faut que tu la sauves. Rattrape-la! Dis-lui qu'elle doit aller audelà de cette vision. Parce qu'elle n'est pas de ma race. Si elle le croit, elle va vouloir se détruire.
Les yeux d'or luirent une dernière fois, la griffe de chair trembla sur le bras amaigri de Nielsen.
- Elle va se détruire par ma faute! Ma faute!
Et soudain l'étreinte se relâcha, les yeux s'accrochèrent, suppliants, à ceux de Nielsen, jusqu'au moment où un voile terne leur ôta toute vie. Le corps de Maaskar bascula en avant, aux pieds de son rival.
Celui-ci demeura un moment indécis, puis se lança à la poursuite de Nelvéa.
Il franchit différentes enceintes, enjamba des corps effondrés, disloqués, brisés. Mais la jeune femme avait pris trop d'avance. Et surtout, il était trop faible. Lorsqu'il parvint enfin, au prix d'efforts surhumains, devant le gigantesque portail blindé qui gardait l'entrée de la Citadelle, celui-ci n'existait plus. La haute muraille avait été éventrée, pulvérisée. Les deux lourds vantaux avaient basculé dans le vide, au bas de la pente qui menait vers la ville. Nelvéa avait déjà quitté la forteresse.
A bout de souffle, il se traîna jusqu'à une colonne effondrée et s'assit. La lumière le faisait souffrir. Il se découvrit l'envie de pleurer.
De rage, d'impuissance, de lassitude, de désespoir. Jamais Nekéa n'accepterait de tomber dans le piège des Forces du Néant. Parce qu'elle savait qu'elle pourrait les utiliser pour semer la mort et la destruction, ses pouvoirs lui faisaient horreur. Alors, elle allait se détruire. De cela il était sûr. Et il ne pouvait rien faire pour l'en empêcher. Il demeura longtemps ainsi, prostré, l'esprit fiévreux, n'ayant plus ni le goût, ni la volonté d'entreprendre quoi que ce fût.
Vers la fin de la journée, alors que le soleil déclinait à l'horizon, un nouveau bruit lui fit relever la tête. Là-bas vers l'ouest, à la lisière de la ville tentaculaire s'élevaient des fumées. Ailleurs, des explosions assourdies par la distance déchiraient le silence du soir.
Il comprit que l'armée amanite avait commencé à envahir les faubourgs de Hackenmahar.
LXXIX Une rumeur sourde tira Nielsen de sa méditation. Il se leva, lutta contre le vertige et se dirigea vers les ruines du portail. La rumeur devint grondement. Au bas de la route en lacet qui conduisait à la Citadelle se pressait une foule vociférante d'où montaient des relents de panique. Un cordon de Bakan Gahrs tentait vainement d'endiguer le flot humain survolté par l'angoisse. Au loin, vers l'ouest, les lueurs des explosions déchiraient le crépuscule. Sans doute Nelvéa s'étaitelle enfuie avant l'arrivée des citadins.
Résigné, peut-être indifférent, Nielsen attendit. Bientôt, le tumulte dégénéra en une véritable bataille. Les Bakan Gahrs durent céder le pas. Ceux qui s'obstinaient à résister furent balayés, massacrés par la foule. La barrière policière céda, creva comme un barrage pulvérisé par un torrent furieux. Une marée humaine se lança à l'assaut de la pente escarpée. Mais, sans doute impressionnés par la majesté du lieu mystérieux ou épuisés par la raideur de la côte, les citadins ralentirent après quelques centaines de mètres.
La nuit était presque tombée lorsque les premiers d'entre eux parvinrent à l'entrée de la forteresse. Nielsen n'avait pas bougé. Dans ses haillons déchiquetés, souvenirs du vêtement de combat qu'il avait endossé de nombreux mois plus tôt à Vallensbrùck, il pouvait passer pour un esclave rescapé de l'enfer.
Derrière lui, les lueurs des incendies qui ravageaient les ruines de la Citadelle illuminaient les murailles de fleurs mouvantes. La foule s'arrêta, intriguée par la silhouette noire qui semblait les attendre.
Nielsen parlait couramment la langue de Hackenmahar qu'il s'était fait enseigner par les multiples prisonniers capturés au cours des siècles. Il décida de tenter de prendre la situation en main. Il ne risquait plus grand-chose. Rassemblant ses forces, il leva les bras et clama:
- N'allez pas plus loin, gens de Hackenmahar! Ce lieu est maudit.
Impressionnée, la foule marqua un recul. Nielsen poursuivit:
- Les Kaïsords ne sont plus!
- Mais... que s'est-il passé? hasarda un gros homme richement vêtu. Sans doute un notable.
Nielsen s'écarta et désigna d'un geste ample les décombres sur lesquels planaient de lourdes fumées noires. La foule hésita, puis, lentement, investit la Citadelle. Mais les plus audacieux reculèrent devant les cadavres mutilés et décapités qui jonchaient le sol.
- Il a fallu une armée puissante pour accomplir un tel massacre, balbutia un homme maigre. Où est-elle à présent? Nous n'avons rien vu.
Nielsen répondit: - Ce n'était pas une armée!
Il s'appuya au bras d'une grosse femme compatissante et clama: - Gens de Hackenmahar, écoutez-moi! Les Kaïsords ont voulu vous faire croire pendant des siècles qu'ils était des divinités. Ils vous ont asservis, ont vécu du fruit de votre travail, détruit ceux qui osaient se rebeller contre leur autorité. Mais ils n'étaient que des hommes. Des hommes malfaisants qui ont irrité les dieux véritables.
Une déesse est venue. C'est elle qui les a anéantis.
- Une déesse? reprit le gros homme, incrédule.
- Qui d'autre qu'un dieu aurait pu vaincre la puissance des Kaïsords ?
- Mais vous, qui êtes-vous?
- Je suis Nielsen d'Hoffengart, prince de Vallensbriick, capturé par les Kaïsords l'année dernière. La déesse m'a délivré. Je suis le seul survivant.
- Où est-elle à présent? demanda une femme.
- Je l'ignore! Elle est partie.
Il leur montra le portail éclaté, les cadavres mutilés, les incendies qui ravageaient divers endroits de la Citadelle.
- Voyez son œuvre. C'est elle qui a provoqué tout cela. Demain, il ne restera rien de cette orgueilleuse forteresse.
Comme pour confirmer ses dires, une violente explosion déchira l'air. Une gerbe de feu jaillit, illuminant la nuit naissante, tandis qu'un gigantesque pan de mur s'éboulait à quelque distance.
Impressionnés, les citadins reculèrent. Certains commencèrent à rebrousser chemin, en proie à la panique. D'autres se regroupèrent autour de Nielsen.
- Mais pourquoi a-t-elle fait cela? demanda une jeune femme.
- Ne vous a-t-elle rien dit, seigneur Nielsen? insista une autre.
- Elle m'a transmis un message pour vous.
- Lequel?
- Elle a dit: « J'ai délivré cette cité des faux dieux qui la tyrannisaient et la menaient à sa perte. A présent, Hackenmahar doit cesser de combattre les royaumes qui l'entourent. Qu'elle s'ouvre à leur civilisation!
La colère des hommes qui l'attaquent aujourd'hui est justifiée.
Mais ils ne veulent que la paix. Dites aux gens d'ici qu'ils déposent les armes. Sinon, je reviendrai, et ce sera la ville entière que j'anéantirai! » - Qui est-elle? D'où venait-elle?
Un homme intervint.
- Je le sais, moi! Je suis maître Falken, trésorier de la Compagnie des mines. J'étais au marché aux esclaves, voici trois semaines. Une femme, une esclave, s'est suicidée sous les yeux de tous parce qu'un Kaïsord l'avait achetée. Je crois qu'elle s'appelait Chris. Avant de mourir, elle a parlé. Elle a dit que les Kaïsords seraient détruits par une femme qui était déjà dans nos murs.
- C'est vrai, renchérit une femme âgée. J'étais présente.
Il y eut un vaste mouvement de foule, des murmures qui se transformèrent en grondements. Nielsen, la tête bourdonnante, s'appuya sur le bras de sa compagne inconnue. On se tourna vers lui. Le gros homme prit la parole.
- Que devons-nous faire, seigneur Nielsen?
Le prince reprit son souffle.
- Déposez les armes. Agissez comme elle l'a dit.
- Savez-vous qui elle est?
Il hésita, puis répondit: - Je l'ignore, tout comme vous. Qui peut savoir ce qu'est vraiment une déesse? Mais je pense qu'il n'y a pas d'autre alternative.
Les citadins, bouleversés par le spectacle de la Citadelle détruite, avaient visiblement décidé de s'en remettre à lui. Il se redressa. La partie était gagnée. Il fallait seulement tenir encore un peu.
- Qui combat l'ennemi? demanda-t-il.
- Les Bakan Gahrs, Seigneurs! Le peuple ne possède aucune arme.
- Qui commande les Bakan Gahrs?
- Leurs capitaines, et au-dessus, les Kaïsords.
- Les Kaïsords sont morts. Il faut que les gardes cessent le combat s'ils ne veulent pas être massacrés. Laissez entrer l'ennemi. Il ne vous fera aucun mal si vous ne résistez pas. Menez moi vers lui. Je vais tenter de parlementer.
La nuit était tombée lorsque les combats cessèrent. On avait emporté Nielsen sur les lieux. Depuis des siècles, les citadins de Hackenmahar ignoraient jusqu'à la signification du mot guerre. Ils ne comprenaient pas vraiment le bouleversement qui les atteignait. Bien sûr, certains d'entre eux conservaient chez eux des armes qu'ils cachaient jalousement. Mais il n'existait aucun meneur, aucun chef suffisamment puissant pour les réunir et constituer une phalange de défense. Les Bakan Gahrs, privés de leurs dirigeants et harcelés sur leurs arrières par des citadins qui leur criaient de cesser les hostilités, lâchèrent bientôt leurs armes.
Les premiers moments de confusion passés, Nielsen put enfin s'avancer au-devant des envahisseurs. Des dramas, des chevaliers, des guerriers l'entourèrent. Il exigea de se faire conduire devant leurs chefs.
Épuisé par l'effort surhumain qu'il venait de fournir, il n'eut que le temps de pénétrer sous une tente immense dressée dans la plaine proche. Lorsqu'il reconnut, parmi les capitaines ennemis, la silhouette de Palléas, il éprouva un immense soulagement. Il lui tendit les bras, et s'évanouit contre la poitrine de son beau-frère.
Il faisait grand jour lorsque le prince reprit enfin conscience. Le visage inquiet de Palléas était penché au-dessus de lui.
- Hal Weya, Nielsen! dit ce dernier avec un sourire.
- Haï Weya, mon frère! répondit-il.
Les deux hommes s'observèrent un long moment. Un courant de chaude amitié passa entre eux. Nielsen saisit la main de son compagnon et la serra avec force.
- Cela va mieux, affirma le prince. Où en êtes-vous?
- La ville s'est rendue pratiquement sans combat. Les gardes noirs ont déposé les armes presque partout. Nous avons été accueillis comme des libérateurs. En ce moment, nos agents de l'intérieur tentent de constituer un gouvernement provisoire avec l'aide des amanes qui nous ont accompagnés. Je pense que le peuple de Hackenmahar en avait assez du despotisme des Kai'sords.
- Je le crois aussi.
Palléas sourit.
- Tu ne semblés pas étonné de me voir ici, remarqua-t-il.
- Non! Tu savais que Vallensbrùck avait été détruite par les Gris, et que ta sœur avait été capturée. Alors...
Nielsen se redressa sur sa couche.
- Où est-elle, à présent?
- Je l'ignore! Personne ne l'a vue!
Le prince soupira. Sa tête rebomba sur l'oreiller.
- Il s'est passé quelque chose de terrifiant.
- Je sais.
- Que va-t-elle devenir, Palléas? Elle a été victime de la vengeance d'un homme qui la haïssait et l'aimait à la fois. Parce qu'elle l'a repoussé, il a tout tenté pour la détruire. Elle l'a fui.
Mais il a su refermer son dernier piège sur elle. Je crains qu'il ait réussi à la rendre folle. Jamais elle ne se pardonnera ce qu'elle vient de découvrir.
- Et pourtant, elle n'est pas vraiment responsable.
- Tu sais, toi, ce que signifie cette vision.
- Bien sûr.
- Pourquoi ne pas le lui avoir dit?
- Jamais elle n'aurait cru une chose pareille. Il fallait qu'elle la découvre elle-même, et seul un choc violent pouvait l'y aider. Pourtant, il faut qu'elle aille au-delà de cette vision. A ce prix seulement elle sera sauvée. Mais en aura-t-elle le courage?
- Que va-t-elle faire?
- Nous combattre, peut-être. Mais plus sûrement se détruire.
Palléas serra les dents pour ne pas pleurer.
- Tout ceci est... tellement stupide. Ce qu'elle porte en elle n'est même pas mauvais. Bien au contraire. Mais pour un être aussi fier, et parce qu'elle sait que tout est vrai, il ne peut y avoir de pardon.
Il soupira.
- Tout aurait été si simple si Maaskar n'avait pas existé.
- Il était votre frère.
- Je l'ignorais jusqu'à aujourd'hui! Je viens de le comprendre à travers tes souvenirs. Si j'avais su cela plus tôt, bien des malheurs auraient pu être évités. Mais ce démon m'a toujours fui. Non sans raison.
Nielsen reprit la main de son beau-frère.
- Il nous faut aider Nelvéa. Tu dois faire quelque chose!
Soudain, un homme pénétra sous la tente. Marvel, l'écuyer de Palléas.
- Djihad!
- Que se passe-t-il?
- Fearn a disparu!
- Fearn! Son lionorse, murmura Nielsen.
- Je l'avais amené, expliqua Palléas. Il aura flairé la présence de sa maîtresse. C'est pour cela qu'il s'est sauvé.
- Il a brisé sa longe, ajouta Marvel d'une voix embarrassée. Personne n'a pu l'empêcher de s'enfuir.
- Quelle direction a-t-il pris?
- Le sud de la ville.
- Le sud?
Palléas médita quelques instants.
- Il faut tenter de la rattraper, affirma Nielsen en se dressant sur le lit de camp.
- Cela ne servirait à rien, rétorqua Palléas. Elle nous rejetterait, toi comme moi.
- Mais nous ne pouvons tout de même pas rester inactifs, alors qu'elle risque de se donner la mort. Il faut agir.
Nielsen avait presque hurlé la dernière phrase.
Soudain, le visage de Palléas s'illumina.
- Ne t'inquiète pas! J'ai deviné l'endroit où elle se rend. Et je sais ce que nous allons faire.
LXXX Du haut d'un promontoire, Nelvéa contemplait la vaste étendue sans vie qui s'étirait jusqu'à l'horizon. A présent, toute haine avait fui son cœur. Elle s'était diluée au long de la course effrénée qui lui avait fait franchir, en quelques jours, les plaines d'Europania, puis le massif de l'Hercy, la forêt de Narushja.
Elle avait évité les ruines de Vallensbrùck, le village de Norskynn, Veraska. Elle ne voulait plus se mêler aux hommes. Dans la journée, elle chassait. Elle se nourrissait le soir des animaux qu'elle avait abattus.
Elle dormait à peine, redoutant de retrouver dans son sommeil l'image angoissante et sacrilège de son père penché sur elle. Pourtant, pas une fois il ne lui apparut.
Parfois, des maraudiers audacieux et inconscients tentaient de lui barrer la route. Mais personne n'eût été suffisamment puissant pour arrêter sa course folle vers le sud. Elle écartait ses agresseurs sans y penser, culbutant les malheureux comme de vulgaires fétus de paille.
Lorsqu'elle avait quitté la Citadelle des Kaïsords, abandonnant derrière elle des ruines fumantes et son ancien compagnon, elle avait erré sans but dans les rues de Hackenmahar. Déjà une foule curieuse se rassemblait, intriguée par les fumées qui s'élevaient de la forteresse seigneuriale. Personne ne lui avait prêté attention. Elle n'avait pas pensé un seul instant à retourner auprès de ses compagnons qui l'attendaient dans les ruines de la cité antique. Elle avait dormi quelques heures dans une cour oubliée de la ville basse. Le lendemain, elle avait repris sa marche sans but dans l'immense métropole, jusqu'au moment où une silhouette gigantesque s'était précipitée vers elle. En un instant, toutes ses angoisses avaient fondu au soleil printanier.
Son lionorse, le fauve superbe qu'elle avait cru mort, était revenu la chercher. Elle n'avait pas tenté d'expliquer ce miracle. Cela n'avait aucune importance. Il était là, et tout était bien. Ignorant l'étonnement des badauds qui l'avaient entourée alors, elle avait sauté sur l'échiné du lionorse et s'était élancée vers le sud de la ville, sans trop savoir pourquoi elle prenait cette direction. Une cohorte de gardes noirs avaient tenté de l'arrêter. Ils n'avaient même pas ralenti sa course.
Elle ne voulait plus réfléchir. Des images atroces hantaient son esprit. Les têtes arrachées aux corps des Kai'sords dans la maison de jeu, le carnage de la Citadelle. Combien de personnes avait-elle tuées depuis que ses pouvoirs s'étaient révélés? Si cette puissance phénoménale n'était destinée qu'à donner la mort, elle ne devait pas survivre.
Elle n'en était pas digne. Même si ses ennemis n'étaient que des criminels. Saurait-elle se contrôler désormais, puisqu'elle connaissait la terrible malédiction qui pesait sur elle? Elle risquait de commettre de nouveaux massacres, de verser définitivement du côté des Forces du Néant.
Malgré sa résistance exceptionnelle, le pauvre Fearn avait eu peine à soutenir le train d'enfer imposé par sa maîtresse.
Cependant, au fil des jours, la présence de l'animal avait calmé la jeune femme. Parfois, elle s'arrêtait, se blottissait contre le fauve et pleurait.
- Tu es mon seul ami, sanglotait-elle. Tous les autres m'ont rejetée.
Nielsen ne me pardonnera jamais mon aventure avec Maaskar. Et Palléas! Il connaissait la vérité. Il n'osait pas me l'avouer. Même ma fille, Lauryanne, m'a abandonnée.
L'une des dernières phrases de Maaskar la hantait. « Si elle peut encore être sauvée », avait affirmé la fillette. Avait-elle réellement prononcé ces terribles paroles? Pourquoi pas? Elle savait déjà, elle, la malédiction qui pesait sur sa mère.
- Mais pourquoi? Pourquoi? Que m'est-il arrivé?
Le soir, elle restait de longues heures assise, contemplant les flammes de son feu de camp et parlait à l'animal. Faisant appel à toute sa lucidité, elle tentait de faire le point. Fearn l'écoutait gravement, ses yeux en amande posés sur elle, attentif au son de sa voix, comme s'il comprenait la détresse qui habitait sa maîtresse.
- Je ne suis pas folle! affirmait-elle. Je suis Nelvéa de Gwondaleya et de Vallensbrùck. Ces visions ne m'appartiennent pas! C'est Maaskar qui les a mises en moi. Jamais je n'ai pensé à cette horreur!
Mais elle était obligée d'admettre que ses rêves ambigus dataient d'avant sa rencontre avec son demi-frère.
Le fauve se couchait à ses côtés, glissait son museau de félin sous son bras et la bousculait gentiment, en quête d'une caresse. Lorsque le feu faiblissait, et que ne subsistaient plus que les braises, elle s'enveloppait dans sa cape déchirée et se couchait entre les pattes de son compagnon pour se réchauffer à sa fourrure.
Au fil des jours, elle s'était débarrassée de la gangue poisseuse de l'inceste qui l'avait unie à ce demi-frère dément. Elle comprenait mieux à présent le sentiment de malaise qui la saisissait chaque fois qu'elle se trouvait en sa présence. Sans doute avait-elle toujours su que leur sang était commun. Mais l'autre l'avait aveuglée. Elle était tombée dans un piège dont elle ne pouvait soupçonner l'existence.
Par bonheur, elle n'avait jamais porté d'enfant de lui. Il avait pourtant tenté de le lui faire accepter. Heureusement, elle avait refusé, de toutes ses forces.
Elle ignorait s'il était encore en vie. De toute façon, cela n'avait plus guère d'importance. Il avait voulu la détruire, et avait triomphé. Bien que le visage désormais connu de son amant nocturne eût cessé de la tourmenter, elle redoutait de fermer l'oeil. Le visage ricanant de Maaskar se penchait sur elle, la dominait, la torturait. Alors, elle s'éveillait, le cœur battant la chamade, et hurlait.
Il ne lui avait pas fallu plus d'une semaine pour atteindre les limites des Terres bleues. A présent, elle contemplait le vaste panorama, l'esprit vide. Le mal qu'elle sentait vibrer en elle devait être anéanti. Elle avait trop peur de verser définitivement du côté de la haine. Elle devait quitter la vie. Pour cela, il n'existait pas de meilleur endroit que celui où son père avait disparu des années plus tôt.
Elle mit Fearn au pas et s'engagea sur la pente douce qui menait à la lisière du désert de mort. Il lui sembla revenir une éternité en arrière. Depuis sa première visite, rien n'avait changé. Les Terres bleues n'avaient pas cédé un pouce de terrain à la forêt Skovandre.
Devant elle, les arbres s'espaçaient, faisant la place à des buissons torturés, blessés, sur les branches desquels suintait la sève maudite, le poison qui tuait quiconque le touchait.
Le soir tomba, annonçant une nuit de printemps riche de senteurs nouvelles. Mais elle ne les percevait plus. Au loin, le soleil se posait sur un horizon sans vie, où brillaient ça et là les lueurs diffuses d'affleurements de lave. Un faible souffle de vent agitait les branches de la forêt encore proche. Peu à peu l'haleine infernale qui coulait du désert de mort l'enveloppa. C'était une chaleur sèche, destructrice, qui lui coupa un instant le souffle.
Elle mit pied à terre et ôta la selle et le harnachement de Fearn.
Une dernière fois, elle se blottit contre la fourrure soyeuse du fauve.
Celui-ci feula doucement, comme s'il sentait la séparation qui se préparait.
- Éloigne-toi à présent. Rejoins les tiens! Je ne peux pas t'emmener là où je vais! Tu dois vivre, Fearn!
Elle sentait à peine les larmes qui coulaient de ses yeux. Elle posa longuement ses lèvres humides sur le museau du fauve, promena ses mains sur le pelage, les joues du lionorse, et le repoussa lentement, comme on s'arrache à son passé. Le fauve ne bougea pas. Ce fut elle qui recula, sans cesser de le regarder.
Puis elle lui tourna le dos et marcha résolument vers le désert. Parvenue à la limite des derniers buissons à la sève maudite, elle s'agenouilla.
Elle dormirait là. Demain, elle s'avancerait au cœur des Terres Bleues et attendrait que la Malédiction la prenne. Comme son père avant elle. Et tout serait fini.
Lentement, elle se coucha sur le sol pierreux, les yeux perdus dans les étoiles naissantes. Une soif nouvelle l'envahit, qu'elle ne chercha pas à étancher. Si la mort avait pu la prendre là, doucement, sans bruit, sans heurtTout à coup, elle ressentit comme une présence.
La nuit était totalement tombée. Elle se redressa sur un coude, et observa les alentours. Le lionorse avait disparu. Cependant, au loin, une petite silhouette se dirigeait vers elle d'un pas assuré. Un génie, ou peut-être une déesse?
LXXXI Elle ne la reconnut pas immédiatement. Puis son cœur bondit follement dans sa poitrine. C'était comme un songe qu'elle avait fait, bien des années plus tôt. Des yeux limpides qui la contemplaient, dans lesquels elle lisait tout l'amour du monde. Un amour inconditionnel, indifférent aux folies des hommes. Un amour qui seul encore pouvait peut-être la sauver.
- Lauryanne!
- Mère!
La fillette s'approcha d'elle lentement, puis tendit la main. Nelvéa la saisit, doucement, comme si elle avait craint que la vision ne s'estompât dans le néant. Mais la chair tiède des doigts de la fillette s'incrusta dans ses paumes, lui communiquant une nouvelle chaleur, un réconfort inespéré. Elles demeurèrent longtemps ainsi, immobiles, prises dans un rêve qui ne voulait pas finir, chacune tentant de comprendre, d'apprivoiser l'autre. Les yeux de Nelvéa se brouillèrent de larmes.
- Ne pleurez pas, mère, je suis là!
- Tu es là, ma belle petite princesse.
Soudain, elle se jeta dans les bras de Lauryanne, enfouit sa tête contre la frêle poitrine de l'enfant pour s'y noyer, s'y blottir, tout oublier. La fillette caressa la lourde crinière, tendrement, d'une main maternelle.
- Que dois-je faire, ma petite fille? Que dois-je faire? Tu le sais, toi.
Tu sais toujours tout. Tu es si pure...
D'étranges paroles, revenues du fond des temps, se dessinèrent dans l'esprit enfiévré de Nelvéa. Des mots magiques, venus d'une légende oubliée, qui affirmaient que seule une jeune vierge pourrait approcher l'animal fabuleux qu'était la Licorne.
- C'était toi, murmura Nelvéa.
Elle se rendit compte qu'elle aurait tué quiconque aurait osé l'aborder à présent. Sauf elle, Lauryanne.
- Que dois-je faire? répéta encore Nelvéa.
La petite fille leva sur elle un regard d'un bleu semblable à celui du ciel le plus limpide.
- Mère, il n'y a aucun mal en vous. Il y a seulement quelque chose que vous devez découvrir. Quelque chose d'extraordinaire.
- Tu sais ce que c'est?
- Oui! Mais je ne peux vous le dire. Personne ne le peut. C'est comme... lorsque l'on apprend à lire. Ceux qui savent ne peuvent lire à la place de ceux qui ne savent pas. Il faut que vous recherchiez seule la vérité. Elle est différente pour chacun de nous. Vous croyez qu'une malédiction pèse sur vous. Mais ce n'est pas exact. C'est seulement l'apparence d'une malédiction.
- Lauryanne, c'est la mort que je sème autour de moi. Et puis, il y a cette vision atroce. Tu comprends ce qu'elle signifie!
- Je le sais. Mais vous ne devez pas revenir en arrière. Si vous le faites, la mort vous prendra. Définitivement. Allez au-delà de cette folie qui vous tient. Laissez-la venir à vous et percez son mystère.
Alors seulement vous serez sauvée.
Nelvéa regarda longuement les Terres Bleues, sur lesquelles planait une lueur irréelle, faite de reflets d'azur et de sang.
- Si je m'enfonce dans ce désert, je vais mourir, tu sais cela?
- Vous ne mourrez pas, mère! Vous ne mourrez pas si vous acceptez d'aller au-delà des apparences.
Nelvéa aurait voulu la croire. Sans doute la fillette avait-elle raison.
Mais comment franchir cette barrière innommable, abjecte, qui sommeillait en elle et sur laquelle veillait un démon dont les yeux jaunes luisaient comme ceux d'un serpent.
Lauryanne lui prit la main.
- Je vais rester près de vous cette nuit.
Avec des gestes doux, elle se défit de sa cape et se blottit contre sa mère. Elle posa sa tête contre la poitrine de la jeune femme, et enserra son cou de ses petits bras. Nelvéa sentit sa chaleur se répandre en elle. Un grand calme l'envahit.
Elle ne tentait pas de s'expliquer la présence de Lauryanne en ce lieu. Sans doute était-elle en train de rêver. Mais elle aurait voulu que ce rêve ne s'arrêtât jamais. Depuis longtemps les événements se jouaient d'elle, ne lui apportaient que mort et désolation. Pourquoi sa folie ne lui aurait-elle pas également suggéré l'image de cette enfant si belle et aux pouvoirs si singuliers? Elle ferma les yeux et se laissa glisser dans le sommeil.
Un rideau de flammes l'entourait. Des flammes éblouissantes, comme jamais encore elle n'en avait vu. Elle les connaissait pourtant.
Elle les avait déjà approchées, peut-être des siècles auparavant. Une vague de souvenirs lui revint. L'Astina, cette épreuve de l'Eschola où elle avait cru pouvoir saisir la vérité dernière, mais qu'une femme inconnue, issue de ses rêves, lui avait ravie.
Au prix d'un effort violent, elle parvint à ouvrir les yeux. Le soleil du printemps inondait le paysage dantesque. Elle se redressa. La mémoire lui revint. Elle chercha Lauryanne. Mais l'enfant avait disparu.
Ainsi donc, elle avait rêvé ce crépuscule étrange où sa fille l'avait rejointe. Elle scruta la lisière de la forêt, appela. Seul le vent répondit à son appel. Fearn lui-même n'était pas revenu. Un vide incommensurable se creusa en elle. Puis une paix étrange lui succéda, faite de résignation et de plénitude. Plus rien n'avait d'importance à présent.
Elle jeta un dernier regard en direction de la forêt, et se dirigea vers le désert d'où soufflait toujours un vent violent et chaud, presque brûlant.
- J'arrive, mon père, murmura-t-elle. Attendez-moi!
Elle franchit la limite des Terres Bleues et commença une longue marche.
LXXXII Cela faisait trois jours à présent qu'elle marchait. Un vent brûlant soufflait en permanence. Parfois des tornades de poussière la contraignaient à s'abriter derrière un rocher.
La nuit elle dormait à même le sol, enroulée dans sa cape, ruisselante de sueur à cause de la chaleur étouffante qui sourdait des anfractuosités de la roche. Plusieurs fois elle dut contourner des ravins rougeoyants d'où montait une haleine grondante et infernale.
Elle n'avait emporté aucune boisson, aucune nourriture. Elle attendait que la mort vienne, la redoutant et l'espérant tout à la fois.
Cependant, rien ne se produisait. A sa grande stupéfaction, elle ne ressentait ni faiblesse, ni malaise.
« Vous ne mourrez pas », avait dit Lauryanne. Mais cette apparition n'était qu'un rêve. La fillette avait disparu au réveil. Elle était en sécurité au sein des murs épais d'Hambora. Elle n'avait pu se trouver auprès d'elle trois jours auparavant.
Et d'ailleurs, où était la réalité? Cette marche insensée au coeur d'un désert de mort n'était-elle pas, elle aussi, le fruit de son imagination?
Elle commençait à perdre la notion du temps et des choses.
Une nouvelle nuit vint, l'enveloppa, puis un nouveau matin, fait de pluie et de vent. Et une autre nuit encore.
Il y avait peut-être dix ou douze jours qu'elle avait quitté la lisière.
Sans pouvoir vraiment s'expliquer pourquoi, elle suivait la direction du soleil couchant. Peut-être parce qu'elle menait vers le cœur du désert.
Le paysage ne variait guère. Elle marchait, marchait, indifférente aux pierres qui écorchaient ses pieds. Elle ne voulait plus penser à rien. La cape déjà déchiquetée que lui avaient donnée les gens du Fond n'était plus qu'un haillon innommable, sans couleur, maculé de poussière et de sang séché. Elle n'avait même pas songé à se procurer des vêtements lorsqu'elle avait fui Hackenmahar. Elle s'en moquait.
Sans doute était-elle déjà morte au-dedans.
Parfois une étrange fatigue la prenait. Alors, elle s'agenouillait, reprenait son souffle, et se redressait.
Elle ne comprenait plus rien. Depuis son départ, elle n'avait absorbé aucune nourriture ni une seule goutte d'eau. Elle aurait dû s'effondrer de faim et de soif depuis longtemps déjà. Pourtant, elle ne souffrait ni de l'une ni de l'autre. Seule sa gorge sèche lui rappelait douloureusement la réalité.
Sur sa peau, nul signe n'annonçait la Malédiction bleue. Cela surtout l'angoissait. Il naissait parfois en elle des sentiments d'incompréhension, de colère, de révolte ainsi qu'une terreur proche de la folie.
L'image transfigurée de son père la hantait, lui déchirait la chair.
Elle aurait voulu souffrir, expier le crime qui vibrait en elle. C'était pire. Elle ne ressentait aucune douleur, n'éprouvait rien, sinon une atroce sensation d'étouffement, d'incompréhension, de vide. Le soir, elle bivouaquait, sans doute par habitude de la nuit qui interrompait toutes les activités humaines. Mais elle glissait dans le sommeil sans réelle fatigue.
Un matin enfin, le paysage se modifia. Vers l'ouest apparut une sorte de montagne dont la douceur bleutée tranchait sur les ocres et les gris métalliques des Terres bleues. Une vapeur diaphane l'isolait du sol. Elle semblait flotter au-dessus du monde comme un rêve inaccessible.
Intriguée, elle accéléra le pas. Elle marcha longtemps, sans s'arrêter, ignorant le soleil torride qui avait succédé aux pluies torrentielles du début. Elle ne savait plus depuis combien de temps elle avait quitté la lisière. Peut-être des mois, des siècles auparavant. Le temps n'avait plus aucune signification dans cet univers irréel. Le soir, elle avait peut-être parcouru plus de dix marches. Cependant, la montagne bleue ne s'était pas rapprochée d'un pas.
- C'est impossible, murmura Nelvéa, les lèvres écorchées par le vent sec. Cette fois, je suis folle!
Dans la lumière rouge sang du crépuscule, elle observa longuement l'horizon escarpé que baignait une étrange lumière intérieure.
Elle tomba à genoux et murmura: - Mais qu'est-ce qui m'arrive? Qu'est-ce qui m'arrive?
Lorsque le disque flamboyant sombra derrière l'île du Ciel, elle connut un moment de désespoir infini. Sans doute avait-elle imaginé cette montagne. Ce n'était peut-être qu'un nuage à la forme curieuse.
Puis elle rejeta cette hypothèse avec violence. Elle existait. Mais où se trouvait-elle réellement?
Soudain, une idée effroyable se fit jour en elle. Une sueur froide lui coula le long du dos.
La Mort!
Elle l'avait frappée alors qu'elle passait la première nuit au cœur des Terres Bleues. Elle avait cru se réveiller le lendemain matin, mais son corps devait être en train de se dessécher, quelque part non loin de la lisière.
Alors? Que faisait-elle ici? Jusqu'à quand devrait-elle errer ainsi, à la poursuite d'une mort devenue impossible?
Elle s'écroula sur le sol et se mit à pleurer doucement. Une image effrayante se forma en elle, lui révélant le visage triomphant de Maaskar qui riait, de son rire acide et dévastateur. Sa voix lui parvint, déformée: « Palléas était trop puissant pour moi. Toi, tu étais plus tendre, plus fragile. Je savais que je parviendrais à te détruire, à t'avilir.
Tu es maudite, Nelvéa, nous sommes de la même race. Ta seule chance était de t'unir à moi! Tu es perdue, Nelvéa!» PERDUE!...
Peut-être était-elle devenue folle! Mais la folie elle-même était une aberration. Elle avait franchi la mort, une mort stupéfiante qui avait toutes les couleurs de la vie.
Il lui fallait réagir. Tout cela devait avoir une explication. Lorsque les Kaï'sords l'avaient isolée au cœur du massif rocheux que couronnait la Citadelle, elle avait combattu la folie par la douleur. Elle s'était griffé les paumes, mordue au sang pour trouver dans la souffrance la seule défense contre l'angoisse insidieuse qui s'infiltrait en elle. Dans un accès de rage et de révolte, elle empoigna une pierre anguleuse et se lacéra le ventre. Une violente douleur irradia ses entrailles. Du sang se mit à couler.
Hébétée, elle regarda le liquide écarlate ruisseler, dessiner sur son ventre des tramées hésitantes et tièdes. Elle n'était pas morte. Les morts ne souffrent pas. Ils ne saignent pas.
Alors, que lui était-il arrivé?
La nuit était tombée à présent. Dans un effort de volonté surhumain, elle était parvenue à calmer son esprit au bord du délire. Des images, des mots, des visages passaient dans sa mémoire, s'entremêlaient dans une symphonie hallucinante et tragique.
« Si la découverte de la vérité risque de te blesser, ne la refuse pas pour autant. Aie le courage de poursuivre jusqu'au bout, même si elle te fait horreur. Souvent le charbon le plus noir renferme en sa gangue les diamants les plus purs!» avait dit Palléas.
Le cristal!
« Mère, il n'y a aucun mal en vous. Il y a seulement quelque chose que vous devez découvrir. Quelque chose d'extraordinaire!» avait confirmé Lauryanne.
«Va jusqu'au bout de ta folie!», gronda la voix de la sorcière, remontée du fond des âges...
La folie!
La folie, c'était cette union contre nature avec cet amant nocturne, qui l'avait hantée pendant toutes ces années sans jamais dévoiler son visage. Un amant merveilleux, mais qui était aussi son père.
Jamais elle ne pourrait aller au bout de ce cauchemar. Elle était sa fille. SA FILLE! Pas une fois elle n'avait nourri pour lui de sentiments équivoques. Elle n'avait jamais éprouvé la moindre jalousie envers Solyane.
Des larmes lourdes et brûlantes glissèrent sur ses joues.
Désespérée, l'esprit vide, elle resta longtemps affalée sur la roche aride, laissant la nuit d'encre l'envahir. Au loin rougeoyaient quelques affleurements de lave. Vers le sud scintillait une lueur plus vive, d'une inquiétante couleur blanc-bleu.
Lorsque enfin elle cessa de résister au sommeil, elle glissa instantanément au cœur de son cauchemar. Le visage émerveillé de Dorian la contemplait, baigné d'amour. Elle cria, s'éveilla, le cœur battant à tout rompre.
- Jamais! Jamais je ne céderai! hurla-t-elle.
Les échos reprirent son cri à l'infini, l'assourdissant presque. Son hurlement s'affaiblit, devint sanglot.
Elle lutta jusqu'au matin contre le sommeil, de peur de faire à nouveau le cauchemar innommable.
Au matin, les yeux rougis, elle observa la montagne bleue que le soleil levant parait de couleurs qui n'appartenaient pas au monde humain. Ce n'était pas un nuage. Cette montagne était réelle, à la fois proche et lointaine. Inaccessible.
Rageusement, elle reprit sa marche. Ses bottes n'avaient presque plus de semelles et ses pieds saignaient de multiples écorchures. Au soir, elle s'étonna à peine de ne s'être pas rapprochée d'un pouce.
Elle touchait le fond du désespoir. Peut-être était-ce là l'expiation que les dieux lui avaient réservée. Marcher ainsi jusqu'à l'infini des temps, hantée par son crime. Un crime qu'elle n'avait jamais commis qu'en rêve.
Alors, après tout, était-elle si coupable de quelque chose qu'elle n'avait pas consciemment désiré?
Lentement se fit en elle un étrange travail. Elle était stupide. Il y avait une explication derrière tout cela. Une vérité qu'elle devait faire sienne, une vérité que personne ne pouvait lui avouer, parce qu'elle ne l'aurait pas crue.
Peu à peu, elle admit que la seule manière d'extirper le mal en elle, c'était d'aller au bout de cette démence qui hantait ses nuits. La sorcière, sa fille Lauryanne, et son frère lui-même ne lui avaient-ils pas expliqué tout cela?
Qu'avait-elle à perdre désormais, si c'était là l'unique manière de sortir de ce labyrinthe infernal?
Il fallait qu'elle sache.
LXXXIII S'allongeant sur la roche, elle attendit la nuit, se laissant envelopper lentement par le crépuscule. Les ombres des rochers déchiquetés par les vents s'étirèrent, s'allongèrent lorsque le soleil sombra derrière l'horizon de la montagne. Les yeux perdus dans l'infini du ciel, elle vit s'allumer une à une les étoiles scintillantes, tandis qu'un croissant de lune timide inondait le désert d'une sombre clarté bleue. Par endroits, des brasiers souterrains illuminaient la pierre de leurs taches inquiétantes. Curieusement, les vents s'étaient calmés, comme s'ils attendaient quelque chose.
Nelvéa ferma enfin les yeux et appela de toutes ses forces le rêve maudit. Une nouvelle fois elle éprouva dans sa chair l'empreinte merveilleuse que l'homme imprimait en elle de ses reins puissants. Une nouvelle fois ses pensées chavirèrent, se troublèrent pour la porter vers un sommet de plénitude, de jouissance extraordinaire. Elle maîtrisa à grand-peine un ultime sentiment de répulsion. Ses mains, qu'elles ne contrôlaient plus, se perdirent dans le velours soyeux du torse masculin, humide des perles de sueur que l'amour y avait fait naître.
Le visage de Dorian se dressa au-dessus d'elle, lui sourit. Elle voulut fermer les yeux, nier cette vision d'angoisse et de bonheur intense.
Mais elle se contraignit à le contempler, à répondre à la tendresse qui coulait de son regard de nuit. Elle fit soudain une constatation singulière.
Le déroulement de cet acte d'amour semblait immuable, comme figé pour l'éternité. Comme s'il ne s'agissait que d'un souvenir.
Alors s'accomplit un phénomène curieux, une sorte de dédoublement, de déchirement. Elle eut l'impression qu'une force surgie du plus profond de son être la rejetait au loin, tandis qu'une autre ellemême se développait, la remplaçait. Puis sa honte disparut, elle n'avait aucune raison d'être. Elle avait le droit d'aimer cet homme!
Parce qu'elle n'était pas sa fille, mais sa femme. SA FEMME!
Ce fut comme si un voile se soulevait sur un passé disparu. Un flot de souvenirs perdus remonta du fond de sa mémoire, une mémoire mystérieuse, revenue d'outre-tombe, qui ne lui appartenait pas en propre. Les traits de Dorian se diluèrent dans le néant. Un vieux château, dressé comme une sentinelle au sein des brumes du Nord, à la lisière des steppes. Un vieil homme qui était son père - son père? lui apprenait à monter à cheval. Elle était toute petite. Des jeunes garçons aussi, plus âgés qu'elle, ses frères, lui enseignaient l'art de la chasse. Une odeur depuis longtemps oubliée lui revint, la senteur des plaines immenses qui menaient là-bas, loin vers le nord, jusqu'à une capitale mythique où régnait l'empereur d'Ukralasie.
Le nom de la forteresse des brumes lui revint: elle s'appelait Shalbatena.
D'autres souvenirs affluèrent encore, merveilleux et nostalgiques à la fois. Le vieux château s'estompa, remplacé par l'image d'une ville immense, Burdaroma, la capitale d'un royaume, où son père l'avait amenée pour participer à la fête donnée en l'honneur du héros de la guerre ismalasienne, le légendaire Arnaud de Gwondaleya.
Des rues interminables, éblouissantes, bordées de demeures vastes et décorées, un palais bâti sur deux collines dont les jardins en terrasses épousaient les formes, un lac scintillant sous la lumière de la lune.
Elle s'était abritée derrière un buisson pour tenter de décoincer une boucle de soulier lorsque le regard clair d'un homme au sourire moqueur s'était posé sur elle. Le roi Pillât de Burdaroma en personne l'avait aidée à remettre sa chaussure en état. Un homme aux yeux sombres l'accompagnait, un homme fascinant, au charme irrésistible.
Elle l'avait aimé immédiatement, sans doute. Elle avait cru s'évanouir lorsqu'elle avait reconnu le héros de l'Ismalasie, le grand Arnaud de Gwondaleya lui-même.
Il avait remporté le lendemain le tournoi donné en son honneur, dans un cirque immense, rempli de dizaines de milliers de spectateurs.
Une image lui revint, plus belle que toutes les autres, teintée d'une émotion indicible. Ignorant les appels des femmes de la cour, qui rivalisaient de beauté et de charme, il s'était approché d'elle, monté fièrement sur son lionorse couleur de nuit, et l'avait choisie, elle, la petite inconnue descendue des plaines du Nord. Alors qu'il lui tendait les bras pour la hisser sur l'encolure du fauve, une goutte de sang était tombée sur sa robe. Même dans ses souvenirs, cet instant conservait toute l'irréalité d'un songe.
Le lendemain, le roi donnait une partie de chasse. Elle avait suivi Arnaud, n'osant croire au rêve qui se poursuivait. Son insouciance avait failli la perdre. Une blaireaude défendant ses petits avait manqué de l'égorger. Arnaud s'était interposé pour la sauver. L'animal s'était défendu, et avait rouvert les blessures reçues par le jeune homme au cours du tournoi.
Pendant plusieurs jours elle l'avait veillé, bravant son père, et ignorant les ragots de cour. Elle épongeait son front couvert de sueur, lisait, le contemplait pendant des heures, redoutant l'instant où il serait à nouveau sur pied. Mais il s'était relevé, et l'avait demandée en mariage.
Un mariage grandiose, où elle avait cru mourir de peur. Les yeux d'une foule innombrable s'étaient fixés sur elle, la détaillaient, la déshabillaient, l'évaluaient. Elle était devenue le centre d'intérêt de la ville gigantesque. Mais à ses côtés marchait l'homme qui avait étendu son bras protecteur sur elle. Un homme puissant, admiré, respecté, qui l'avait aimée merveilleusement au cours de nuits trop courtes.
Un homme frappé aussi dans ce qu'il avait de plus cher, une sœur jumelle tendrement chérie, que des vauriens avait enlevée. A leur poursuite, elle l'avait suivi au cœur d'un empire démentiel, envahi par les monstres, habité par des peuples au mœurs étranges.
Ensemble ils avaient affronté la jungle bouillonnante, des déserts de sel, les tempêtes, la soif et la faim. Mais elle avait aimé passionnément ce voyage qui l'avait révélée à elle-même, parce que les nuits les rapprochaient.
Des nuits au cours desquelles elle avait connu les plus belles étreintes dont une femme puisse rêver. L'une d'elles en particulier lui restait en mémoire: celle au cours de laquelle ils avaient sans doute conçu l'enfant qu'elle avait porté de lui.
Elle l'avait soutenu lorsque le découragement le gagnait. Elle avait connu la jalousie aussi, parce que la reine d'une île mystérieuse l'avait invité dans sa couche. Mais il était revenu vers elle. Elle avait tremblé pour lui lorsqu'il l'avait quittée pour aller combattre l'empereur de Bahiskra, Hadran le Terrible. Il avait triomphé et ramené cette sœur qu'il aimait d'un amour de légende. La plus belle fille du monde, à qui l'on avait brûlé les yeux. Une femme inoubliable, qu'elle avait aimée elle aussi comme une sœur malgré l'amour équivoque qui la liait à Arnaud.
Elle avait connu un moment de joie immense quand il s'était confirmé qu'elle attendait un enfant de lui. Puis elle avait compris qu'Arnaud et Isabelle, ou plutôt Dorian et Solyane, n'étaient pas de simples mortels. Ils étaient des dieux. Alors, elle avait bravé les interdits et s'était rendue dans les marais de Sirigath, où un seigneur vêtu de sombre avait juré leur mort. Il avait failli triompher. Mais elle s'était interposée et avait arrêté la balle qui devait le tuer, lui, son mari tant aimé. Elle avait donné sa vie sans remords, parce qu'elle constituait un obstacle à leur union.
Un phénomène mystérieux s'était produit alors. Arnaud l'avait accompagnée mentalement dans sa chute vers le néant, vers la lumière. Il avait mêlé son esprit au sien, refusant de se séparer d'elle.
Au moment ultime, il lui avouait ainsi qu'il l'avait aimée, elle aussi, qu'il refusait de la perdre. Alors que déjà ses souvenirs commençaient à se diluer, un cri de femme l'avait arraché à elle. Un cri de détresse lancé par Solyane, sa sœur, sa compagne. Elle, Elena, était restée entre deux mondes, ni morte totalement, ni vivante. Elle avait cessé de respirer. Mais sa conscience était demeurée intacte. Elle avait erré dans les limbes, égarée, envahie par un sentiment d'injustice, de perte irréparable. Elle n'avait pas compris ce qui lui arrivait. Dans un état de supraconscience, elle avait vu Arnaud écroulé sur son corps sans vie, elle avait éprouvé sa douleur, son désespoir. Puis Solyane l'avait attiré contre elle. Comme dans un rêve, elle revoyait l'amane Markus penché sur elle, tailler dans sa chair glacée et en extraire une goutte de matière couleur de rubis.
Puis tout se brouillait, se diluait dans une torpeur indicible.
Jusqu'au moment où une lumière aveuglante l'avait frappée de plein fouet, tandis qu'un froid inexprimable l'envahissait et qu'un feu d'enfer lui dévorait les poumons.
Haletante, Nelvéa roula sur elle-même. Elle resta longtemps allongée sur le sol rocailleux, ne sentant même pas les multiples blessures qui lui vrillaient le corps.
Tout s'éclairait à présent. Jamais elle n'avait nourri de pensées incestueuses envers son père. Ce n'était pas à elle que s'adressait le sourire de Dorian, son inexplicable amant nocturne, mais à une autre qu'il avait aimée autrefois, une autre qui avait été sa mère, une autre qu'ELLE AVAIT ÉTÉ DANS UNE VIE ANTÉRIEURE! Une inconnue qui s'était réincarnée, guidée par un amour merveilleux, dans le corps d'un être proche de l'homme qu'elle avait aimé.
Elena survivait en elle, et se manifestait dans ses rêves, exprimant ses souvenirs teintés de nostalgie.
C'était sur cette ambiguïté qu'il avait devinée en elle alors qu'elle ne pouvait elle-même la soupçonner que Maaskar avait fondé sa vengeance.
Une sensation de soulagement l'inonda.
Alors, dans ce lieu mystérieux qui n'appartenait ni au rêve ni à la réalité, elle ouvrit les yeux. Ce fut comme si les songes qui la hantaient depuis son adolescence prenaient soudain corps. La femme inconnue s'avançait vers elle, une femme aux yeux verts, dont la mèche folle lui retombait sur les yeux, une femme sur le visage de qui elle pouvait enfin mettre un nom. Elle semblait si jeune, si fragile.
Elle se redressa et lui ouvrit les bras.
Ce fut une curieuse impression. Comme un miroir qui n'aurait pas réfléchi la même image.
Nelvéa comprenait mieux à présent pourquoi elle avait ressenti une telle aversion pour cette mère qu'elle ne connaissait pas. Une mère qui dénaturait les sentiments qu'elle éprouvait pour son père. Elle avait été Elena. Mais Elena était différente d'elle. Sa personnalité était autre. Elle avait aimé Dorian jusqu'à donner sa vie pour lui. La totalité de sa mémoire lui revenait lentement, par bribes, fascinante, illuminée par cet amour inconditionnel qui l'avait liée à un homme hors du commun. Un homme auquel une volonté inconsciente l'avait ramenée par le truchement de sa fille.
Sa fille? Non, pas exactement. Nelvéa n'était pas directement la fille d'Elena. Si cela avait été le cas, un tel phénomène n'aurait pu se produire. Nelvéa était le clone du bébé que portait Elena au moment de sa mort. Ainsi avait pu s'opérer le transfert.
Elle aurait voulu parler, mais les mots ne signifiaient plus rien.
Leur esprit était unique. Leurs pensées étaient communes. Alors, parce qu'elles eurent l'impression d'un curieux narcissisme, elles éclatèrent de rire toutes les deux, et retombèrent dans les bras l'une de l'autre.
Nelvéa ne tenait pas à s'expliquer cette présence insolite, cette chaleur vivante au creux de ses bras. Tout cela ne pouvait appartenir qu'à un rêve. Mais elle se sentait parfaitement bien.
Puis tout bascula. Autour d'elle, une lueur nouvelle naquit, le désert s'embrasa. Un mur de flammes d'une hauteur inimaginable se dressa, se rapprocha.
« Le dernier cercle! », songea-t-elle.
Elle aurait dû éprouver de la peur. Mais étrangement, sa frayeur se dilua dans la lumière. Elle serra le corps d'Elena encore plus fort contre elle, ferma les yeux, et sombra dans un tourbillon sans fin.
LXXXIV Sa première impression fut une épouvantable fatigue. Un frisson l'envahit. Alors qu'elle aurait dû sentir la morsure des flammes, elle n'éprouva au contraire qu'une délicieuse et étonnante sensation de fraîcheur. Dans ses bras noués, elle tenait toujours le corps fragile d'Elena. Elle s'éveilla et ne put maîtriser un cri de surprise. Elle était étendue sur un lit d'herbe épais et humide. Elle se frotta les yeux, incrédule. Le paysage avait totalement changé. Elle ne se trouvait plus au cœur des Terres bleues, mais à leur lisière, en limite de la forêt Skovandre.
Alors, tout ceci n'avait été qu'un songe?
Elle se redressa. Un vertige la saisit. La faim lui rongeait les entrailles. Elle n'avait pas mangé depuis plusieurs jours et la nature avait repris ses droits. Abasourdie, elle contempla le désert de mort.
Puis son attention se reporta sur sa compagne. Mais ce n'était pas Elena.
- Lauryanne!
- Mère!
La fillette se jeta dans les bras de Nelvéa et l'étreignit.
- C'est fini, mère! Vous avez triomphé. Personne désormais ne pourra plus rien contre vous.
Stupéfaite, Nelvéa n'osait plus réagir. Elle demeura un long moment silencieuse, puis la vérité se fit jour en elle. Jamais elle ne s'était réellement rendue dans les Terres Bleues. Seul son esprit avait effectué le voyage fantastique qui lui avait permis d'aller au bout de sa folie, de la dépasser, de la vaincre. Et cette mère enfin retrouvée, qu'elle avait cru tenir dans ses bras, c'était sa propre fille, Lauryanne.
Lauryanne, qui ne l'avait pas quittée durant son épreuve.
Elle s'agenouilla et embrassa la fillette avec tendresse. Un sentiment nouveau l'envahissait peu à peu, celui d'un incomparable triomphe. Elle ne sentait pas les larmes qui ruisselaient sur ses joues, Elle n'éprouvait plus qu'une immense sensation de bien-être, de plénitude.
C'était comme si le printemps était entré en elle. Toute peur, toute angoisse l'avaient fuie.
Elle ferma les yeux et inspira l'air du matin comme un nectar. Elle était libre! LIBRE!
- Combien de temps suis-je restée ainsi?
- Plus de quinze jours!
- Et tu m'as veillée durant tout ce temps?
- Oh, je n'étais pas seule! Lorsque mon oncle Palléas et mon père ont compris que vous vouliez vous détruire en vous enfonçant dans les Terres Bleues, ils ont emprunté un aérodyne dramas et sont venus me chercher à Hambora. Ils m'ont expliqué que j'étais la seule qui pourrait encore vous approcher. Nous sommes venus ici. Et je vous ai retrouvée. Je ne vous ai pas quittée pendant que votre esprit errait dans les Terres Bleues. Mais ils sont là, eux aussi, Tous! Regardez!
La fillette s'écarta et fit de grands signes en direction de la forêt.
L'instant d'après, des silhouettes surgirent des fourrés. Nelvéa reconnut aussitôt Nielsen, Palléas et, derrière eux, Khaled, Lorik, Astrid, Krissy et sa fille. Puis d'autres qui surgissaient d'un peu partout.
Elle discerna le capitaine dramas Vahren Baast, qui avait accompagné son père à Ghandivar, onze ans plus tôt.
Et soudain, une masse bondit des sous-bois, galopa vers elle.
- Fearn!
L'animal lui fit fête comme un jeune chien, la poussa du museau, la bouscula. Elle éclata de rire.
Puis elle dut subir l'assaut de tous, s'offrir aux bras qui la revendiquaient.
Des mots tourbillonnaient autour d'elle, des ondes d'amitié, d'affection, qui lui ouvrirent les yeux sur ce qu'elle n'avait jamais su voir auparavant. Elle aussi possédait ce don d'amour qu'elle avait toujours envié à sa mère Solyane. Mais jamais elle ne s'était rendu compte de son existence.
Enfin, les effusions se calmèrent. Elle reprit conscience, étourdie, dans les bras de Nielsen. Elle caressa doucement son visage, et constata avec joie qu'il avait perdu son aspect décharné.
- Palléas m'a confié aux soins des médamanes, avoua-t-il. Ils ont fait des miracles. Le cauchemar est terminé.
- Oui, tout est fini.
Il observa un moment de silence, puis déclara: - Maaskar est mort!
- Je le sais! Je l'ai lu en toi.
Elle soupira: - J'ai été stupide. J'aurais dû deviner toutes ses manigances avant.
- Tu ne pouvais rien faire. Souvent, un seul arbre nous cache la forêt. Il est mort. Que les dieux le prennent en pitié. Je pense qu'il aurait pu survivre s'il l'avait souhaité. Son corps possédait sans doute les mêmes ressources que le tien. Mais il s'est laissé mourir.
- Je crois que c'est mieux ainsi.
Ils restèrent un moment silencieux, puis elle ajouta: - C'est étrange, je ne parviens pas à lui garder rancune de tous les crimes qu'il a commis. Peut-être sa mort les a-t-elle rachetés.
- Lui aussi a été victime de son aveuglement. Il n'a jamais su voir ce que Vera représentait pour lui. Il l'a compris seulement à l'instant de sa mort.
Elle leva les yeux vers lui.
- Me pardonneras-tu cette... faiblesse qui m'a poussée dans ses bras, à Hackenmahar?
- Je n'ai rien à te pardonner. Tu as agi en suivant ton instinct. C'est la grâce, je crois, de toutes les femmes. Et puis, tu ignorais que j'étais encore vivant.
Il l'embrassa tendrement.
- Il faut oublier tout cela. Cela ne sera plus bientôt qu'un mauvais souvenir. Nous avons une ville à reconstruire. Et je puis t'assurer que jamais elle n'aura été aussi belle.
- Mais tous les habitants de Vallensbrùck? Que sont-ils devenus?
- Oh! à l'heure actuelle, ils doivent déjà avoir commencé les travaux.
- Comment cela?
- Nous avons libéré tous les prisonniers détenus à Hackenmahar.
Les Kaïsords n'avaient pas encore eu le temps de pratiquer la spoliation.
Ils sont retournés à Vallensbrùck. Ils nous attendent.
Elle voulut répondre quelque chose, mais les mots ne franchissaient pas ses lèvres. Après les cauchemars, c'était trop de joie d'un coup. Elle se jeta dans les bras de Nielsen. Celui-ci ajouta: - De plus, j'ai réussi à sauver la ville souterraine.
- La ville souterraine?
- Oui! Lorsque nous nous sommes séparés, la nuit de l'invasion, j'ai fait sauter les accès aux salles contenant l'héritage des Anciens.
Les Gris n'ont pu les investir. Tout est intact. C'est du moins ce que m'ont affirmé les nôtres.
- C'est fantastique.
- Oui, peut-être! Mais je crois que j'aurais préféré que tout fût détruit et que les miens fussent épargnés. Ainsi était écrit le Destin, sans doute.
Plus tard, après avoir enfin dévoré un copieux repas, Nelvéa fit quelques pas en compagnie de Palléas. Elle prit les mains de son frère et dit:
- Toi aussi, tu dois me pardonner. Si je t'avais écouté...
- Lorsque les choses démoniaques se mettent en chemin, tout est faussé! Mahel a dit: «Méfie-toi de tout, même du sourire de ton ami! » - C'est vrai!
- De toute manière, m'aurais-tu cru si je t'avais révélé la vérité, lorsque tu me la demandais?
Elle secoua la tête.
- Je ne pense pas! C'était tellement... invraisemblable.
En elle passèrent une foule d'émotions inexprimées, de souvenirs.
Puis elle demanda: - Que devient Hackenmahar?
- Nous faisons toujours figure d'envahisseurs. Mais depuis que nous avons anéanti les hordes de Gris, et surtout les Bakan Gahrs, la ville ne peut se révolter. Les habitants découvrent qu'il est beaucoup plus facile de vivre sans les Kaïsords. Nous avons mis en place un gouvernement provisoire composé des notables rebelles, de chevaliers, et bien sûr d'amanes. Ton amie Solind Baruck a pris la tête de ce gouvernement. Bien sûr, les difficultés sont innombrables. Mais d'ici quelques mois, Hackenmahar deviendra un royaume europanien à part entière. Des marchands issus de tous les empires voisins sont déjà en route. La vie va se transformer dans cette région.
- J'en suis heureuse!
- Tu le peux! Si cette guerre s'est terminée aussi rapidement, c'est grâce à toi. C'est toi qui a supprimé les Kaïsords. Sans ton intervention, les dieux seuls savent combien des nôtres auraient perdu la vie. Peut-être même aurions-nous été vaincus.
Elle eut un sourire désabusé.
- Avec toi dans les rangs amanites, permets-moi d'en douter.
- Oui, peut-être! Mais combien de morts inutiles as-tu évitées?
- Je ne sais pas. Cela me console des massacres que j'ai commis.
- Tu ne pouvais les éviter. Dis-toi que cela aurait pu être pire.
Elle revint à la lisière des Terres Bleues et contempla l'horizon désolé. Palléas la suivit. Ils demeurèrent un long moment silencieux, puis elle dit: - Lors de ce voyage étrange, j'ai tenté d'atteindre une montagne, située au centre de ce désert. C'est là-bas qu'ils vivent, n'est-ce pas?
- Ils ont voulu se construire une demeure, en un lieu où personne jamais ne viendrait les déranger. Pouvaient-ils rêver mieux que Syrdahar, cette cité où ils sont nés?
- Que leur est-il arrivé?
- Lorsque notre mère a affronté le Prophète à Ghandivar, elle n'a pas disparu. Elle avait appris à maîtriser la matière. C'est l'énergie contenue dans son propre corps qu'elle a utilisée pour combattre ce que les Lonniens appellent le pré-trou noir. Mais elle avait conservé dans sa mémoire la structure de son enveloppe charnelle. Il lui est possible de la reconstituer lorsqu'elle le désire. Ce qui explique leurs apparitions de la forêt Skovandre et d'ailleurs. Elle a enseigné notre père lorsqu'il l'a rejointe.
- Ainsi, je ne m'étais pas trompée. Par deux fois, Solyane est venue me visiter. J'ai cru qu'il s'agissait de songes. Mais elle était là, bien réelle.
Elle releva les yeux vers lui.
- Et toi, tu le savais. Lorsque je t'ai retrouvé, à Gwondaleya, ils étaient là, n'est-ce pas?
- C'est vrai.
- Mais pourquoi ne reviennent-ils pas parmi nous?
- Ils sont devenus trop différents. Ils ont atteint un stade supérieur à la vie. Elle ne représente plus rien pour eux. C'est le sort qui attend l'humanité entière.
- Comment cela?
- L'homme est condamné à disparaître. Bientôt, nos descendants s'uniront, ils donneront naissance à une espèce nouvelle. Des êtres qui ne redouteront plus la mort, parce qu'ils sauront la dominer, comme ils sauront dominer la matière.
Nelvéa demeura un instant songeuse, puis déclara: - Voilà donc la dynastie que je dois engendrer.
- La dynastie de la Licorne, et celle du Lion, dont l'union conquerra le monde. Une conquête pacifique, qui s'étendra sur des dizaines de milliers d'années. Nous ne sommes que deux actuellement.
Mais nous avons déjà des enfants.
Nelvéa eut un sourire triste.
- J'aurais tellement aimé les revoir.
- Tu les reverras. Lorsque nos descendants auront commencé à se multiplier, lorsque nous ne serons plus seuls à leur ressembler, ils nous rejoindront.
- Tu le crois?
- J'en suis certain.
Il lui prit la main et l'entraîna vers les autres qui les attendaient. Ils avaient encore tellement de choses à découvrir, tant de projets à réaliser.
Ils ne virent pas, au sommet d'une eminence lointaine, perché à la lisière de la forêt, un couple qui les observait.
ÉPILOGUE Solyane se blottit contre Dorian et essuya deux larmes furtives. Elle aurait aimé rejoindre sa fille, la serrer dans ses bras, lui dire qu'elle l'aimait. Mais leur place n'était plus parmi les hommes. Dorian et elle étaient devenus trop différents à présent. Leur monde était tellement plus vaste, plus profond. Lorsque Nelvéa serait remise de son épreuve, ils lui rendraient visite, lui parleraient. Il fallait attendre encore un peu. Elle regarda la petite troupe disparaître dans les profondeurs de la forêt Skovandre et sourit à son compagnon.
Puis, avec un ensemble parfait, ils se fondirent dans la lumière du soleil et disparurent.
Solyane se laissa glisser, emporter par le courant tumultueux du torrent. Intimement mêlée à l'eau tourbillonnante, elle s'accrocha aux rochers, s'insinua au creux des plus infimes rigoles, suivit simultanément une multitude de ruisselets, jouant avec les chevelures d'algues ondoyantes, les poissons bondissants. Elle sentait, en elle, et autour d'elle, la présence mentale de son compagnon, son frère, son autre elle-même. Dorian n'avait pas été long, lorsqu'elle l'avait retrouvé, à comprendre les mécanismes de leur nouvel état. Par jeu, elle résista à la puissance de l'eau, créant de multiples tourbillons, pour se laisser enfin entraîner vers une cascade dans un grand éclat de rire. Un spectateur n'aurait entendu qu'une voix claire et chantante, née des vibrations joyeuses de l'air. Il n'aurait rien perçu d'autre. Ils étaient l'eau et la roche, et la montagne environnante.
Éblouie, fascinée par l'enivrante sensation de vitesse, Solyane bondit par-dessus les éboulements de pierres frangées de mousse, dévala un flanc escarpé, puis jaillit dans le vide, plana un instant, une éternité, dans l'air vif pour ressentir la gifle violente de la chute, lorsque l'eau aérienne vint éclater bruyamment sur le lit de roche inférieur. Plus loin, le torrent s'engouffrait dans la gueule noire d'une caverne. Tous deux se laissèrent aspirer par des maelstroms ténébreux qui torturaient la roche pour y tailler des marmites de géant. Au cœur de la montagne s'étendait un lac magnifique que l'homme ne découvrirait jamais. Faisant naître par simple concentration mentale une symphonie de lumières irréelles au sein de la caverne profonde, Solyane fit jouer pour le plaisir des ombres fantastiques et multicolores sur tout un peuple de stalagtites et de stalagmites marbrées de reflets d'oxydes métalliques. Jamais elle ne se lasserait de ces spectacles éblouissants.
Enfin, saluant d'une trille de notes joyeuses, elle s'intégra à nouveau à l'eau furieuse et disparut avec elle dans un gouffre géant.
Dorian la suivit. A la résurgence, quelques marches plus loin, ils explosèrent en fines gouttelettes irisées d'arc-en-ciel dans la lumière du soleil retrouvé. A l'endroit où le torrent s'assagissait, la rive ignorée s'élargissait d'une petite clairière d'herbe tendre et humide que le matin avait perlée de rosée.
Abandonnant l'état liquide, ils se posèrent sur la berge, reconstituant leur corps en une fraction de seconde. Comme à chaque fois, ils éprouvèrent la curieuse sensation d'enfiler un vêtement trois fois trop petit. Puis, par simple fixation mentale, la restriction perceptive s'estompa, et tout rentra dans l'ordre.
Nus comme au premier jour du monde, ils s'allongèrent sur la mousse et respirèrent longuement les odeurs enivrantes des sous-bois proches, mêlées aux senteurs aquatiques. Solyane, par taquinerie, promena ses doigts sur la peau délicate du ventre de Dorian, dessinant les courbes des muscles puissants, tirant avec malice sur les poils rudes et frisés. Il finit par la faire rouler sur l'herbe, puis se coucha sur elle. Leur union passionnée où se mêlait la tendresse la plus pure, la complicité due à une connaissance parfaite des désirs et des points sensibles de l'autre, et aussi la férocité de deux fauves décidés à s'offrir toujours plus, fut un hymne à la vie, cette vie parfaite qu'ils avaient atteinte à présent.
Lorsque leurs sens furent enfin calmés, ils restèrent longtemps dans un état de semi-conscience, étendus dans les bras l'un de l'autre, laissant vagabonder leurs pensées entre ce monde qu'ils percevaient tout entier et celui, inconnu des vivants, où palpitaient les racines profondes de la vie, celui qu'ils avaient nommé l'Univers bleu. Le temps ne comptait pas pour eux. Il ne compterait plus jamais.
A l'endroit où autrefois s'était élevée la glorieuse petite cité de Syrdahar s'étendait à présent un parc empli d'arbres extraordinaires, de plantes multicolores, ordonnés autour de bassins garnis de rochers.
C'était l'heure vespérale où les animaux venaient boire.
Ils distinguèrent, parmi les cerfs, les daims, les castors et autres loutres argentées, les silhouettes familières d'Aram et de Swenna, leurs montures.
A cette heure, la population humaine de Syrdahar s'était égaillée dans les champs et les prés qui prolongeaient le petit lac vers l'orient.
Seuls quelques artisans travaillaient dans leurs échoppes, attendant la fin de la journée, celle où la petite communauté aimait à se retrouver dans l'unique auberge du village pour bavarder et boire.
Lorsqu'ils étaient revenus sur les lieux, dix années auparavant, Dorian et Solyane avaient découvert que les villages extérieurs, protégés par des surplombs rocheux, avaient en partie échappé à la destruction.
Mais leurs malheureux habitants, profondément atteints par les ondes radioactives, se mouraient lentement. Utilisant leurs pouvoirs, ils les avaient soignés, guéris. Convaincus d'avoir affaire à des dieux, les paysans s'étaient offerts à les servir, ce que Dorian et Solyane avaient accepté. Et depuis plus de dix ans, la petite population miraculeusement rescapée entretenait la cité de leurs seigneurs, et surtout le petit palais qu'ils avaient bâti sur l'emplacement même de l'ancien. C'était là que vivaient Keral et Eylia, les deux enfants qu'elle avait réussi à sauver malgré la terrible épreuve de Ghandivar.
Solyane n'avait pas su immédiatement qu'ils avaient survécu. Il lui avait fallu plusieurs semaines d'errance avant de trouver l'énergie de reconstituer son corps. Au bord d'un lac inconnu des confins de la Skandianne, elle avait patiemment reconstruit son enveloppe charnelle.
Pour découvrir avec stupéfaction que les embryons, gravés dans la trame de sa mémoire, avaient été reformés eux aussi. Elle avait alors lancé vers le ciel un fantastique cri de joie. Les deux petites âmes, blotties, protégées par la sienne, avaient suivi son périple, l'avaient assistée sans qu'elle s'en rendît compte.
C'était ici, à Syrdahar, qu'elle avait accouché.
Dorian et elle avaient longuement hésité avant de prendre une décision à leur sujet. Devaient-ils les conserver auprès d'eux? Ou bien les confier à la garde de leur frère aîné, Palléas, afin qu'il les élève au milieu des hommes? Mais ils n'avaient pu se résoudre à s'en séparer.
Malgré leurs pouvoirs extraordinaires, ils demeuraient un homme et une femme. Ils avaient besoin de la chaleur d'une famille. Nelvéa et Palléas étaient adultes désormais, et suivaient leur propre chemin.
Keral et Eylia étaient venus les remplacer. Ils les élevaient au milieu des petits paysans dont ils ne se différenciaient pas vraiment. Pour la plus grande joie de leurs parents qui retrouvaient l'atmosphère qui avait régné à Syrdahar au temps de leur propre enfance.
Plus tard, ils leur feraient découvrir le monde, un univers différent, bien plus vaste que celui des hommes.
Soudain, Solyane sursauta et regarda autour d'elle. Ils se trouvaient sur la berge d'un bras ignoré du lac de Syrdahar.
- Il se passe quelque chose, Dorian!
- Je le sens également.
Mais il n'y avait nul endroit où porter les yeux, vers où orienter l'esprit. Seulement la sensation d'une présence. Une présence étrange, bouleversante, immense, peut-être infinie. Solyane se mit à trembler. Sa voix résonna dans l'après-midi de soleil, empreinte d'une émotion incontrôlable tandis qu'elle traduisait timidement les images étranges qui s'imposaient à eux.
Ce ne fut pas à proprement parler des paroles qui les atteignirent, mais plutôt un voile, un dernier voile qui se déchira sur la lumière, l'ultime vérité.
- Les plus brillantes connaissances humaines ne sont qu'un jeu de cubes pour enfant, comparées à la complexité de l'univers. Parce que nous avons compris comment faire tenir quelques cubes les uns sur les autres, nous nous imaginons être les maîtres de ce monde. Mais nous ne sommes qu'une étape dans l'évolution de la Vie. Si nous avons su nous élever, grâce à une intelligence incomplète, au-dessus des animaux, nous n'avons jamais su voir la beauté de l'empire dont les dieux nous ont fait don. Une planète minuscule, un grain de poussière perdu dans l'Infini, dont seule une fine pellicule, en surface, offre asile à toute la vie connue. Superbes d'inconscience et d'orgueil, nous l'avons pillée sans discernement, saccagée, presque anéantie, sans songer à ce que nous léguerions à nos descendants.
« Nous nous sommes inventé des dieux, des divinités bienfaisantes ou malveillantes pour satisfaire notre soif d'absolu, pour conjurer notre angoisse de la mort. Mais tout est faux. Nous n'avions pas compris que nous faisions partie d'un tout, d'une harmonie. Nous avons percé nombre des secrets de la Nature. Et nous n'avons pas su les interpréter.
«Et pourtant, la réalité nous crevait les yeux!
En effet, d'où venait que la vie n'avait cessé d'évoluer, depuis près de quatre milliards d'années qu'elle était apparue sur cette boule de roche en fusion? Quel esprit supérieur avait ainsi stabilisé la salinité des eaux océaniques, eaux dont on avait dit que le sang humain leur ressemblait? Qui avait régulé les climats, transformé le désert originel en un paradis où s'épanouissaient les formes d'existence les plus diverses?
Un début de vérité commença à se faire jour en eux. Solyane se souvint de l'impression étrange qu'elle avait éprouvée lors de son voyage inimaginable au-delà de la mort, cette quête insensée qui avait fait d'elle un être supérieur. Il lui avait semblé qu'une main immatérielle l'avait saisie pour la faire remonter jusqu'à l'origine des temps.
- «Elle» est revenue, Dorian. «Elle» est là!
Elle s'agenouilla, imitée par Dorian, et lui prit les mains.
- Montrez-vous! implora-t-elle. Voyez! Nous sommes nus devant vous. Nous voulons savoir. S'il vous plaîtElle ne sentait pas les larmes qui ruisselaient de ses yeux. Pourtant, il n'y avait nulle angoisse en elle, seulement un sentiment de plénitude totale. Jamais elle ne s'était sentie aussi bien.
Alors, de la rivière, du lac, de la forêt, des collines autour d'eux, et du ciel même, émana une lumière extraordinaire, un mélange étrange d'azur et d'or, comme si le monde des esprits qu'ils avaient découvert au-delà de la mort avait voulu se mêler à celui du réel.
- C'est vous qui m'avez aidée, voici bien des années, lorsque j'ai franchi le seuil de la mort. Vous êtes... la Terre elle-même.
A l'époque des Anciens déjà, des visionnaires avaient émis une telle hypothèse. Les Grecs avaient même baptisé cet être supérieur: Gaea.
Mais cette croyance était tombée dans l'oubli, chassée par d'autres qui avaient engendré bien des massacres.
Hallucinée, Solyane poursuivit son monologue, au fur et à mesure que la vérité l'envahissait, l'imprégnait.
- Nous sommes... nous sommes vos derniers-nés, votre dernière création, la seule digne d'avoir conscience de votre existence. Un premier homme et une première femme destinés à engendrer les deux dynasties qui un jour domineront ce monde. Nous serons vos yeux, votre esprit, un esprit qui enfin pourra communiquer avec les autres... les autres Gaea de l'univers.
Un flot de satisfaction inonda Dorian et Solyane. Un flux d'acceptation, de reconnaissance, parce qu'ils avaient triomphé de l'adversité, parce que leur fille Nelvéa avait surmonté les doutes et la folie que les Forces du Néant avaient semés dans son esprit.
Puis ce fut le silence, la paix totale, un instant de béatitude absolue.
Lorsque la lumière d'azur et d'or déclina, Dorian et Solyane tombèrent dans les bras l'un de l'autre, riant et pleurant à la fois. Ils venaient de découvrir qu'il existait, autour d'eux, et en eux, une chose fabuleuse qui les dépassait, qui les protégeait, qui les aimait.
Nus comme au premier jour du monde, ils revinrent lentement vers le village.
Gaea se moquait bien de cette adoration que les hommes vouent aux divinités. Elle les avait dotés de la vie et de la conscience. Il leur appartenait d'en faire le meilleur usage possible, de cultiver le plaisir, le bonheur, l'amour, de rejeter la souffrance et la destruction.
Au loin, les paysans rentraient des champs. Keral et Eylia les accompagnaient, riant et chahutant avec les autres enfants. Plus haut, sur sa colline, la petite cité s'éveillait de la torpeur de l'après-midi, reprenait vie. Une goutte d'humanité perdue au milieu du désert, qui ignorait encore tout de la réalité du monde.
Mais le voile avait commencé à se déchirer. Les hommes allaient devenir adultes, et leur histoire ne faisait que commencer.