IV
Le soir, une agitation fiévreuse s'était emparée de la ferme. Flora avait réquisitionné tout son monde, et Nelvéa n'avait pas été la dernière à mettre la main à la pâte pour préparer le repas, le dernier que les bergers prendraient au village. En effet, ceux-ci devaient quitter Chonorga dès le lendemain afin de gagner leurs quartiers d'été, dans les hautes vallées du massif Skovandre.
Le temps doux s'étant maintenu, on avait allumé quatre feux de camp sur lesquels rôtissaient un daim, deux moutons et des quartiers de bœuf.
Tout à coup, une petite silhouette noire se détacha d'un groupe et courut vers Nelvéa.
- Princesse! Vous me reconnaissez?
Nelvéa dévisagea l'arrivant. Un visage mobile, des yeux rieurs et pleins de charme, des vêtements toujours aussi douteux.
- Bien sûr! Tu es Lorik le lutin.
- C'est gentil de vous souvenir de moi.
- Que fais-tu ici?
- Dame Flora m'a recueilli. Lorsque vous m'avez quitté, l'autre jour, j'ai dû fuir, parce qu'un migas rôdait dans les parages. D'ailleurs, méfiez-vous si vous y retournez. Je suis arrivé ici, pile à l'heure du repas. On m'a accueilli. Une assiette était déjà là pour moi, comme si on m'attendait.
- C'est une coutume gwondaleyenne que de prévoir toujours un couvert supplémentaire, au cas où un pauvre viendrait à passer.
- C'est une coutume bien agréable. Cela faisait longtemps que je n'avais pas mangé à ma faim. Pour les remercier, j'ai raconté une de mes histoires, et l'on m'a proposé de rester. J'ai accepté.
- Et te voici!
- Me voici! Je crois que je vais rester quelque temps ici. J'aime cet endroit, et les gens qui y vivent.
Il hésita un peu, puis ajouta: - Surtout vous, princesse.
Elle se détourna. Il s'approcha et lui chuchota dans l'oreille: - Je veux être votre esclave, princesse. Et je sais qu'un jour, je le deviendrai.
- Comment peux-tu en être si sûr? riposta-t-elle.
- Parce que Phrydios me l'a dit.
Il lui dédia un regard si désarmant qu'elle préféra changer de sujet.
- En attendant, aide-moi donc à installer ces pâtés sur les tables.
Il obéit, ravi.
Chonorga étant aussi un pays de vigne, on avait mis en perce un vin de l'année passée qui avait pris du corps et de la chaleur. Chaleur qui ne tarda pas à pénétrer les esprits enfiévrés par le départ imminent.
La bonne humeur ambiante gagna Nelvéa qui se surprit plusieurs fois à rire, à la grande satisfaction de Khaled.
- Ta joie me fait chaud au cœur, Aïnah Shean. Tu es bien ici, lui dit-il, alors qu'elle venait de chahuter avec les plus jeunes garçons de la ferme qu'elle considérait un peu comme des frères.
- C'est vrai. J'aime ce village. Tout y est si... naturel.
Elle ne put en dire plus. A présent, la nuit était tombée, et des rondes endiablées fleurissaient autour des foyers. Une main vint s'emparer de la sienne et l'entraîna dans une sarabande effrénée.
Étourdie, Nelvéa vit flamboyer devant ses yeux des visages rougeoyants, éclaboussés de joie, des corsages qu'un vent de folie printannière entrouvrait, des regards brillants d'hommes conquérants. A la ronde de lumière et de nuit se superposait, plus subtile, celle des parfums, fumée du bois crépitant des foyers, fumet des viandes rissolées et des sauces, senteurs des prairies proches, fraîcheur sauvage des montagnes, auxquels venaient se mêler les odeurs chaudes des hommes .et des femmes qui tournaient et virevoltaient dans d'immenses éclats de rire.
Nelvéa aimait danser. Certaines danses, disait-on, venaient du fond des âges, depuis l'époque oubliée des Anciens, et la mémoire des hommes les avait conservées depuis des millénaires.
Nelvéa ne se posait pas ce genre de questions. La danse avait toujours fait partie de sa vie. Parce que le corps s'y livrait totalement et sans contrainte. Solyane l'avait initiée à la danse sacrée pratiquée dans le pré d'Arys, la déesse fleur protectrice de Gwondaleya. Sans posséder la grâce inimitable de sa mère, Nelvéa pratiquait une danse souple et empreinte de sensualité qui ne laissait aucun homme indifférent. Aussi furent-ils nombreux à se rapprocher d'elle. Et elle dut s'avouer qu'elle prenait un plaisir trouble à les sentir ainsi échauffés par sa silhouette aux courbes parfaites. Elle était comme une reine adorée par ses sujets, une reine qui pouvait choisir celui avec lequel elle déciderait de passer la nuit. Une étrange langueur lui prit les reins lorsqu'elle s'arrêta, épuisée.
Elle revint s'asseoir près de Khaled, qui lui, ne dansait jamais. La danse est faite pour les femmes, disait-il. Ou pour les hommes de la Religion.
Bien sûr, en Ismalasie, les femmes dansaient pour leur seigneur et époux, et les prêtres de certaines sectes pratiquaient des rondes rituelles afin de deviner les intentions des dieux.
- Tu devrais essayer, le taquina Nelvéa.
L'Ismalasien lâcha sa pipe pour un sourire.
- Te voir me suffit, Aïnah Shean.
Nelvéa éclata de rire et se servit un morceau d'agneau dans lequel elle mordit à belles dents. Puis elle s'allongea sur l'herbe. Autour d'elle, la fête battait son plein. Au-dessus, le ciel était empli d'étoiles.
Peut-être parce que le vin lui montait un peu à la tête, elle se sentit parfaitement bien.
Soudain, un homme tomba à genoux à côté d'elle. Elle ne vit qu'une ombre dans laquelle luisaient deux yeux d'un vert éclatant.
- Haï Weya, petite princesse, dit une voix grave.
Nelvéa se redressa. Khaled s'était éloigné.
- Bonsoir, répondit-elle. Vous êtes le Lonnien.
- C'est ça, je suis le Lonnien. Mon nom est Brent. Brent Olleronn. Il est difficile de vous parler seul à seul.
- Il aurait suffi de me le demander.
- Je n'aurais pas eu le plaisir de vous surprendre en pleine rêverie.
Nelvéa sourit. Au moins, ses pensées étaient diaphanes. Il l'avait vue danser, et son souvenir de la veille s'était enflammé. Elle l'observa. Il était beau. Ses cheveux blonds tirant sur le roux lui descendaient sur les épaules. Une courte barbe entourait son visage marqué de petites pattes d'oie ciselées par l'air des montagnes. Pourtant, il n'avait certainement pas dépassé la quarantaine. Un charme indiscutable émanait de son regard d'émeraude. Et il le savait. Il poursuivit : - Où étiez-vous partie, les yeux ainsi perdus dans les étoiles?
- Nulle part. Je me reposais. Ces danses sont épuisantes, à la longue.
- Cela, je le sais. Les filles de notre hôtesse m'ont pris au piège. Je viens à peine de me libérer. C'est vous que je voulais voir.
- Pourquoi?
- On m'a dit que vous saviez manœuvrer un kaïck.
- C'est exact.
Elle se souvint alors que Brent était le fils du lieutenant Olleronn, l'un des assistants de Kless Loro d'Urann, le commandant du Moona.
Il faisait partie de cette génération intermédiaire de Lonniens qui avaient vu le jour sur leur planète originelle, mais qui n'en conservaient aucun souvenir. Comme les enfants nés juste après l'arrivée, ils appartenaient à la Terre, et n'envisageaient certes pas de repartir, comme c'était le cas pour leurs aînés. Le sport favori de ces jeunes Lonniens consistait à descendre les torrents tumultueux de Skovandre sur de frêles esquifs de plaste qu'ils nommaient des kaïcks.
Souples et résistants, ces petits bateaux juste assez grands pour y glisser les jambes se manœuvraient à l'aide d'une pagaie destinée surtout à s'écarter des récifs. Très rapidement, de nombreux Gwondaleyens s'étaient intéressés à ce sport vigoureux, et Nelvéa, toujours à l'affût de sensations nouvelles, l'avait pratiqué dès son plus jeune âge.
- J'envisage de descendre ce torrent que l'on nomme le Haut Stino, qui prend sa source près du Mont-aux-Loups. Il est gonflé des eaux de fonte hivernales, et cela promet des moments exaltants. Que diriez-vous de m'accompagner?
- Vous êtes gentil, Brent. Une autre fois peut-être. Je suis venue à Chonorga pour me reposer, non pour dompter les torrents sauvages.
- Permettez-moi d'insister. Il ne s'agit que d'une petite expédition de deux jours.
- Brent! Vous savez que je peux lire vos pensées. Et vous n'avez pas posé d'écran. Non, je n'ai pas envie, après une journée passée sur le Stino, de finir la nuit dans vos bras, sous les étoiles.
- Hum! Enfin, j'aurai au moins tenté ma chance.
Il se redressa, un peu triste. Nelvéa lui prit la main.
- Il ne faut pas m'en vouloir, monsieur le Lonnien. Je ne suis peutêtre pas encore prête pour ce genre de choses.
- Alors, tant pis pour moi. Mais si vous changez d'avis, je pars demain dans la matinée. Vous pouvez me rejoindre quand vous le souhaitez. J'ai un kaïck pour vous.
Il s'éloigna. L'instant d'après une autre silhouette se matérialisa près d'elle: Lorik.
- Venez voir, princesse. Il se dit de drôles de choses par là-bas. Je crois que cela peut vous intéresser.
Il lui prit la main et l'entraîna à l'autre bout de la clairière. Un groupe de bergers bavardaient, de leur voix rocailleuse. C'étaient des hommes âgés pour la plupart, taillés dans le granit, qui buvaient bien et mangeaient de même. Près d'eux, leurs lévriards attendaient patiemment l'offrande du maître.
- Eh bien? demanda Nelvéa.
- Ces hommes-là parlaient de vos parents, princesse. Je les ai entendus. Ils prétendent les avoir vus.
Le cœur de Nelvéa fit un bond dans sa poitrine.
- Peut-être ont-ils vu mon père!
- Non! L'un d'eux affirme qu'il les a aperçus, il y a deux semaines, près du Val-Fendu.
- C'est impossible, dit faiblement Nelvéa.
Parce qu'ils étaient loin du feu, on ne l'avait pas immédiatement remarquée. Mais les conversations se turent dès qu'on la reconnut.
Elle s'approcha.
- Bonsoir, bergers.
Gênés, ils la saluèrent d'un vague signe de tête.
- L'un de vous prétend avoir aperçu mes parents, il y a peu, au Val-Fendu, déclara Nelvéa. Pourrait-il me conter cette histoire?
Ils s'entre-regardèrent, puis un vieux prit la parole.
- Je suis celui-là, princesse Nelvéa. Mais peut-être vais-je vous causer peine.
- Non, au contraire. Je t'écoute, berger.
Alors, dans sa langue rugueuse et fleurie d'expressions étranges, le vieil homme commença un curieux récit.
- Imaginez-vous! J'étais parti de Chonorga depuis le matin pleurant.
Il faut dire qu'il pissait une vase de montagne qui durait de la nuit. J'avais envoyé mon levrard avec moi. Une bonne bête. J'aurais vrai attendu que la drue s'arrête, mais il fallait éclairer la piste. La transhume, c'était pour deux semaines après. Rien à refaire jusqu'au Val-Fendu. Les garous pour dire n'avaient rien brisé de la voie. Les abris étaient encore debout malgré l'hiver. Bref, les relais étaient bons.
Si elle n'avait saisi ses pensées à fleur d'esprit, Nelvéa eût éprouvé quelques difficultés à suivre la narration. En fait, il voulait dire que les garous n'avaient aucunement abîmé les abris relais utilisés par les bergers pour se rendre dans leurs pâturages. Jusqu'au Val-Fendu.
- Au Val-Fendu, tout a viré. Toute la bâtisse cul-versée, et la boiserie broyée. Plus même un tabouret où souffler. J'ai vite compris pourquoi.
On avait omis un patard de viande au retour, l'an fini. Et ça a attiré un enflureux couple de migas. Ils auraient pu bannir après, mais ils avaient fait racine à l'endroit, et je me suis retrouvé à gueule avec eux. Par le Grand Cornu, j'étais sûr d'y laisser ma pelisse. Imaginez bien! Je me suis mis à courir, parce qu'ils étaient deux, et que le plus petit me mesurait deux fois.
« Même mon levrard a eu la bile entre les dents. Il s'est encouru comme un chiot braillant sa mère. Un migas, ça crapatte vite quand ça veut. Et ceux-là, ils voulaient, imaginez bien. Me voilà savonnant au fond d'un ravin, sur la glaise toute pleurante de la fonte neigeuse.
Pour finir au bas avec une vilaine tordure au pied. Alors, j'ai pas bien compris ce qui s'advint à la suite. J'étais heurté de partout, les membres tdut en douleur, attendant les migas. Et je les ai vus, tout làhaut, qui me guettaient et cherchaient à descendre. Alors, ils ont eu soudain la bile, il faut dire. Parce qu'une femme et un homme sont apparus. Par les dieux qui nous protègent, j'ai cru être tourné folleux.
Ils ont approché les migas. Par ma vie, les monstres ont déraciné aussi vite qu'ils ont pu. Jamais vu un migas s'encourir si vite.
« Après, l'homme et la femme m'ont regardé, de tout là-haut. Ils n'ont pas lâché parole. Mais je les ai de vrai reconnus. C'était notre seigneur et sa dame.
Il releva les yeux vers Nelvéa.
- Peut-être imaginez-vous que je suis un vieux mensongeux, ma princesse. Peut-être était-ce le heurt. Mais de vrai je les ai vus. Je les ai vus. Et je me moque de ce qu'on pourra s'apenser de moi. Je suis tout de joie, parce que je sais comme ça qu'ils sont pas morts.
Une larme coula sur les joues usées du vieil homme. Nelvéa serra les dents pour ne pas l'imiter.
- Merci, berger.
Elle les salua, et revint vers les feux, où l'on tenta de l'entraîner à nouveau dans une danse folle. Mais elle se dégagea et revint vers Khaled, l'esprit en déroute. Lorik la suivait comme un petit chien.
Elle prit place près de l'Ismalasien. Le petit voyageur s'accroupit à quelques pas.
Elle connaissait le Val-Pendu. Plusieurs fois, elle s'y était rendue pour chasser avec son père, l'automne venu. Souvent, l'oncle Sheratt les accompagnait. C'était des battues solitaires, sans rapport avec les grandes chasses au maroncle ou au cerf. On s'armait seulement d'un arc ou d'une arbalète, et l'on partait avec un suivant, un domesse chargé de porter les gibecières. Nelvéa préférait cette chasse-là à l'autre, parce qu'elle était pleine d'imprévu, et parce que l'on s'enfonçait plus lo'i encore dans la forêt.
Elle avait .onde l'esprit du vieux berger tandis qu'il parlait. Il disait la vérité. Il avait aperçu un couple juste après sa chute. Peut-être était-ce le « heurt », comme il disait, mais le doute n'était pas permis.
Il s'était passé quelque chose là-bas. Il fallait absolument qu'elle s'y rende. Soudain, une idée la traversa. Le Haut Stino franchissait le Val-Fendu juste après avoir quitté le Mont-aux-Loups. Ce serait un moyen rapide de s'y rendre.
- Je crois que je vais accepter la proposition de Brent, dit-elle à son compagnon.
- Quel Brent?
- Le Lonnien. Il m'a proposé de descendre le Stino sur un kaïck.
- Descendre ce torrent furieux sur l'un de leurs petits bateaux en papier?
- Ce n'est pas du papier, mais du plaste. Et puis, ce n'est pas la première fois que je me risque sur l'un de ces esquifs!
Elle sourit. Khaled avait horreur de tout ce qui était bateau. Dès qu'il posait le pied sur un pont quelconque, il ne pouvait supporter de sentir le sol bouger sous ses pas. Alors, à plus forte raison, une petite coque de noix qui vous secouait le corps dans tous les sens n'était pas faite pour le rassurer.
- Je te dirai où me retrouver dès qu'il m'aura confié son itinéraire.
Khaled grogna. De toute façon, cela ne servirait à rien de tenter de la dissuader. Pour ce qui était du danger, elle avait bien hérité de son père.
V Le lendemain, Nelvéa se leva de bonne heure, parfaitement reposée et détendue. Après un petit déjeuner solide, pris en compagnie des bergers sur le départ - sur l'envoyure, comme ils disaient - elle retrouve le Lonnien au bas du village. Face à eux, le Mont-aux-Loups dressait sa masse impressionnante, d'un gris bleuté que l'aube auréolait d'un rosé lumineux. Pour la première fois depuis bien longtemps, Nelvéa trouvait goût à la vie. Le soleil glorieux qui inondait les montagnes l'encourageait. Après plusieurs mois d'inactivité, elle allait enfin peut-être apprendre quelque chose sur la disparition de ses parents. Le Val-Fendu recelait un mystère, qu'elle allait percer. Cela ne faisait aucun doute.
- Haï Weya, princesse! tonna la voix du Lonnien lorsqu'elle arriva près de lui.
Il commençait à charger son équipement sur un cheval de bât.
- Vous voyez, poursuivit-il, nous vivons de plus en plus à votre rythme. Alors que j'aurais pu emprunter un véhicule tout terrain à suspenseur, j'ai préféré le cheval.
- Hal Weya, Brent. C'est une sage décision. Est-ce que votre machine à suspenseur vous ramènerait, s'ils vous arrivait malheur?
- Non, sans doute. Et puis, on peut parler à un cheval, alors qu'à un véhicule...
Il éclata de rire.
- Cela me fait plaisir de vous voir. Vous n'avez pas changé d'avis?
Je crois que nous allons avoir une journée superbe. Et cela me ferait tellement plaisir de vous avoir à mes côtés!
Elle le détailla. Il avait de beaux yeux, aussi verts que les siens. Elle ne put résister à son sourire, et le lui rendit.
- Alors j'accepte, Brent. Mais je souhaiterais que vous abandonniez toute idée me concernant. J'ai envie de me rendre au Val-Fendu, et le kaïck est un moyen rapide. Je voudrais que nous soyons amis. Et rien que cela, n'est-ce pas?
- Vous avez l'art de la torture raffinée, princesse. Mais soit. Je vais vous faire préparer un deuxième kaïck.
Une heure plus tard, le petit équipage quittait Chonorga. Khaled chevauchait à côté de l'androïde de Brent Olleronn, qui avait pour mission de récupérer le Lonnien non loin du confluent du Danov, là où les eaux se faisaient plus calmes, et donc moins passionnantes.
Nelvéa et Brent devisaient joyeusement. Le Lonnien faisait montre d'une bonne humeur contagieuse, et la jeune fille s'y laissa prendre.
- Vous devez me trouver audacieux de vouloir séduire la fille d'un prince, Nelvéa.
- Pourquoi? Après tout, vous êtes un homme dégagé de toute vassalité.
Et vous êtes libre d'aimer qui vous voulez.
- Mais je ne suis pas toujours payé de retour, riposta-t-il avec un regard en biais. Vous savez, ajouta-t-il après un silence, je ne repartirai jamais pour Lonn. Je l'ai quittée lorsque j'avais quatre ans, et je n'en conserve pratiquement aucun souvenir. J'ai passé près de trente années de ma vie ici. Et ce que je sais de Lonn ne m'incite pas à y retourner.
- Comment cela?
- Oh, je suppose que ma planète natale est très belle. Mais je me sens chez moi sur Terre, et surtout dans ce pays. Nous avons appris à vivre différemment à votre contact. Nos principes rigides se sont assouplis. Lonn est un monde terrible où l'être humain n'est pas véritablement à sa place. Nous estimons l'avoir dominé, mais en fait, il nous a façonnés à sa manière. Il n'a livré de lui-même que ce qu'il voulait. Plusieurs continents nous demeurent inaccessibles. Alors, certains Lonniens ont décidé d'aller encore plus loin. Savez-vous que des vaisseaux font actuellement route vers de nouveaux soleils?
- Mon père m'en avait parlé.
- Je ne sais ce qu'ils découvriront. Mais je me considère quant à moi comme privilégié d'avoir pu redécouvrir la planète de nos ancêtres. Vous nous avez rendu un trésor inestimable, que nous avions peut-être un peu oublié: la sensibilité. Peut-être ce que vos sorciers appellent la setchaya?
- Parce que vous possédez la setchaya?
- Certains d'entre nous, oui, je le crois.
- Et qu'est-ce, pour vous, la setchaya?
- L'art d'aimer la vie, tout simplement. Le don merveilleux de s'émouvoir devant les spectacles que nous offre la nature. Cela ne s'apprend pas. Certains êtres la possèdent à la naissance. D'autres en sont dépourvus. Mais cela se désapprend aussi, à l'aide d'un conditionnement bien spécifique que l'on nomme éducation. Nous devons beaucoup aux vôtres, et particulièrement à votre mère Solyane d'avoir su nous ouvrir les yeux sur certains aspects de la vie que nous avions oubliés.
- Comme?
- Comme ce besoin de vouloir traduire tout phénomène en équations scientifiques, alors qu'un peu de cœur suffisait.
Il hésita, puis ajouta: - L'amour par exemple.
- Brent! N'oubliez pas votre promesse.
- Pardon, je n'ai rien promis. C'est vous qui avez exigé.
- Et j'exige encore.
- Bien, admettons que je n'ai rien dit. L'amour est une équation scientifique. Rien de plus.
- Laquelle?
- Je ne sais pas. Par exemple, un homme plus une femme égalent des bébés, plus beaucoup de complications.
Nelvéa éclata de rire.
Ils parvinrent rapidement au pied du Mont-aux-Loups. C'était en fait le dernier contrefort avant les hauts plateaux de Skovandre, qui remontaient loin vers le nord-ouest, jusqu'à la cité de Veraska.
Après une série de cascades infranchissables, dont la dernière se terminait dans un réservoir bouillonnant, le Stino devenait navigable pour les kaïcks. Le petit groupe déboucha sur une rive de sable épargnée par les remous des chutes proches. Un vacarme assourdissant obligeait chacun à élever la voix pour se faire comprendre. L'air était saturé d'une brume stagnante. Un eau limpide venait battre sur la grève faite de sable et de rochers. Sous la trouée des arbres, on apercevait le bas des chutes, noyé dans un brouillard qui devait persister même au plus fort de l'hiver.
- Nous voilà à pied d'œuvre, déclara Brent, qui visiblement piaffait d'impatience.
Il respira profondément l'air mouillé, tandis que son androïde défaisait les sangles du kaïck.
Nelvéa, sans attendre son tour, prépara son équipement, nouant elle-même sa protection de cuir autour de sa tête, et vérifiant chacun des points fragiles de son embarcation.
- Vous connaissez parfaitement le kaïck, princesse, fit remarquer Brent. On dirait une vraie Lonnienne.
- Merci. Et vous, vous ressemblez à un cheval qui n'a pas couru depuis des lustres.
Il rit de bon cœur.
- C'est vrai. Il y a un peu de ça.
Il vérifia la solidité des attaques métalliques et ajouta: - Vous savez, je crois que l'homme cherche toujours à se dépasser.
Nous avons longtemps cru que nous tentions de vaincre les éléments, le torrent, l'océan, la montagne, le désert, l'espace. En fait, c'est nousmêmes que nous voulons vaincre. Nos peurs, nos inhibitions, et surtout, nous cherchons à vivre des émotions intenses^ de celles qui laissent étourdi, abruti, mais heureux. Être secoué, ballotté par les courants, ne plus penser à rien, c'est vivre intensément le moment présent. C'est atteindre l'absolu. Comme l'extase amoureuse. Une descente comme celle que nous allons tenter est une certaine manière de faire l'amour avec la nature, avec l'eau, avec la montagne.
- Vous ne pensez qu'à l'amour, Brent.
Il fit entendre son rire sonore.
- Bien sûr! Pas vous?
Il s'approcha d'elle, et lui prit la main.
- Vous voyez, Nelvéa, je ne sais pas ce que nous ferons ce soir, lorsque nous aurons bien souffert de l'étreinte de ce torrent furieux.
Sans doute serons-nous trop éreintés pour penser à autre chose qu'à dormir. Mais je veux malgré tout vous remercier de m'accorder le plaisir infini de votre présence. « Pour ce que la vue d'une jolie femme réjouit l'esprit et regaillardit le corps. » C'est du moins ce que prétend votre souverain, le roi Pillât.
- Vous ne renoncez pas facilement, vous! dit Nelvéa en souriant malgré elle.
- Hélas, je n'ai que mon sourire à vous offrir. Je ne pourrais même pas tenter de vous violer toute crue. Je ne serais pas sûr de m'en sortir vivant.
- Me violer à présent! Essayez un peu pour voir!
Son sourire ravi désarma Nelvéa. Elle préféra pousser son embarcation.
Puis elle ajusta le tablier de plaste autour de sa taille et saisit la pagaie pour s'aventurer vers les eaux plus agitées. Avant de s'élancer vers le courant, elle eut un dernier regard pour Khaled, dont le teint avait pris une couleur cireuse. Elle lui dédia un regard encourageant et cria: - A bientôt, mon compagnon. Sois à Brastalia dans deux jours.
Il eut un signe de tête imperceptible et remonta en selle. Décidément, elle n'avait pas fini de lui en faire voir.
Cela faisait plus d'un an que Nelvéa n'avait pas remis les pieds dans un kaïck. Mais les manœuvres ne s'oubliaient pas. Rapidement, elle contrôla les flots tumultueux qui la malmenaient et dirigea son esquif vers les trouées rocheuses. A ses côtés, Brent lui hurlait des encouragements.
La sortie du réservoir du Mont-aux-Loups était plutôt calme. En fait, la course véritable commença à peine un quart de marche plus loin, lorsque le Stino s'enfonça entre deux falaises à pic qui dévoraient le soleil. Une pénombre angoissante noyait le défilé saturé d'humidité, tandis qu'un rugissement infernal se répercutait sur les flancs sombres de la roche. On se serait cru entre les mâchoires de Shaïentus. Emportés par les flots rageurs, les deux kaïcks bondissaient, jaillissaient dans des gerbes d'écume. Était-il possible que des êtres vivants, même des poissons, vécussent dans cet enfer bouillonnant? Et pourtant, Nelvéa aperçut, bien involontairement, de superbes saumons qui évitaient son embarcation avec agilité.
Mais elle avait trop à faire pour s'en soucier. Peu à peu, ses gestes retrouvèrent l'automatisme et la rigueur qui lui avaient permis de vaincre les Lonniens sur leur propre terrain. Elle avait eu un peu peur au début, mais c'était passé, et elle se livrait totalement à l'élément liquide qui jouait avec elle. Elle y prenait un plaisir intense, parce qu'il lui faisait oublier tout ce qui lui encombrait l'esprit. Brent avait raison. Ce sport était une manière de faire l'amour avec la nature. Une nature à laquelle il lui semblait se mêler intimement, au travers de l'eau glacée qui pénétrait ses vêtements, jusqu'au moment où une pellicule d'eau se fut infiltrée entre son corps et sa combinaison d'épongé, créant ainsi une protection isotherme.
- Princesse, hurla soudain son compagnon. Je vous propose quelque chose!
- Quoi?
- Le premier arrivé au bivouac ce soir a le droit d'embrasser le vaincu.
- S'il le désire.
- Mais je le désire!
- Pas moi!
- Qu'importé, puisque je gagnerai.
Nelvéa ne répondit pas. Elle dut mobiliser tous ses efforts pour se décrocher d'un remous qui tentait de l'entraîner sur un énorme récif.
Puis elle reprit le courant et quelques coups de pagaies bien ajustés suffirent pour la ramener au niveau du Lonnien. De toute façon, il était sûr de gagner, puisqu'elle voulait s'arrêter au Val-Fendu. Ils devaient l'atteindre au début de l'après-midi. A moins qu'elle ne prenne de l'avance...
Faisant appel à toute sa science, elle se glissa dans la ligne principale du courant, et tenta de distancer son compagnon. En pure perte.
Il connaissait le maniement du kaïck aussi bien qu'elle, et s'amusait visiblement de ses efforts désespérés.
- Vous trichez, lui hurla-t-elle enfin. Vous savez que je veux m'arrêter au Val-Fendu.
- Moi je n'y suis pour rien.
Elle renonça à discuter. Elle verrait bien le soir venu.
Au début de l'après-midi, ils débouchèrent enfin dans le ValFendu, ainsi nommé parce que les deux falaises qui le dominaient, longeant le cours du torrent, étaient brisées chacune dans leur milieu, presqu'en face l'une de l'autre. Les Lonniens supposaient que cette cassure de la roche granitique était due aux mouvements tectoniques qui avaient marqué le Jour du Soleil. Les autochtones^savaient, eux, que le Val-Fendu était un monstre gigantesque du nom de Vraath, qui autrefois dévastait le massif Skovandre, et que le dieu Lakor avait vaincu, lui brisant les reins et l'énorme collerette double qui ornait son échine. Depuis, il s'était transformé en roche et le Stino s'était écoulé à travers lui, emportant ses entrailles, et même sa tête. Il ne subsistait de sa mâchoire que les récifs dangereux qui mordaient le torrent, tout là-bas, là où la collerette des falaises se resserrait en un défilé étroit et angoissant.
Profitant du calme relatif qui régnait au milieu du vallon, Nelvéa accosta. Son compagnon l'imita, ce qui la chagrina. Elle aurait préféré être seule.
- Vous voulez renoncer à l'avantage que je vous offre, Brent?
Il hésita imperceptiblement.
- J'ai compris. Vous désirez que je vous laisse.
- Oui! Mais ne vous inquiétez pas, je vous rejoindrai dès que possible.
Je n'en ai pas pour longtemps.
- Ouais. Je n'aime pas trop vous laisser sans défense.
- Sans défense...
- Et que ferez-vous contre un migas?
- J'ai un gonn, ne vous en faites pas!
De toute manière, il était inutile de tenter de discuter avec elle.
Jamais on n'avait pu faire changer Dorian d'avis lorsqu'il avait décidé quelque chose. Alors, sa fille...
Brent reprit l'eau en lui adressant un signe d'adieu. Elle attendit qu'il eût franchi la passe difficile, que l'on nommait la gueule de Vraath, avant de s'orienter. Elle eut tôt fait de repérer le ravin où était tombé le berger. Les sens aux aguets, elle chercha le moindre indice susceptible d'étayer l'histoire du vieil homme. Elle eut rapidement confirmation qu'il avait bien fait une chute en retrouvant, au creux de la ravine, une petite pochette de cuir contenant encore quelques brins de tabac, semblable à celles utilisées par les bergers. Elle remonta la pente, s'écorchant aux arbustes et aux ronces. Sa combinaison protectrice n'était pas faite pour ce genre d'expédition. Parvenue au bord du ravin, elle affina son observation. Sans succès. Découragée, elle s'assit sur le sol couvert de feuilles décomposées, attendant elle ne savait quoi. Soudain, un nuage sombre envahit le ciel à l'occident. Un vent froid se leva, la faisant frissonner. Elle resserra ses bras autour d'elle et se mit à sangloter. Pourquoi avait-elle voulu absolument suivre ce Lonnien? Qu'espérait-elle découvrir dans ce décor de cauchemar? En fait, elle avait obéi à une impulsion soudaine, mais elle était folle d'avoir cru un instant à une légende pareille.
Et pourtant, elle refusait de désespérer. Dorian n'était pas mort.
Cela, c'était probable, puisqu'il avait seulement quitté Gwondaleya pour une direction inconnue. Mais Solyane n'était pas morte non plus. C'était eux, les bergers, les chasseurs qui avaient raison.
Tout à coup, elle se releva. Il y avait quelque chose de nouveau dans l'air. C'était indéfinissable, comme si quelqu'un l'appelait. Une obscure intuition se fit jour en elle. Il fallait qu'elle quitte cet endroit.
Elle étudia la gigantesque cassure qui dominait le Val-Fendu. Elle devait passer par là. Elle se défit de sa combinaison de plaste et passa une tenue plus légère de toile blanche, serrée à la taille par une ceinture de cuir dans laquelle elle glissa son shayal. Puis elle tira son kaïck à l'abri d'une crue éventuelle, toujours possible à cette époque.
Passant son gonn en bandoulière, elle se mit en marche d'un pas décidé. Parvenue en haut de la cassure, le décor changeait du tout au tout. La forêt avait repris ses droits, noyée dans une brume épaisse qui la fit hésiter. Mais elle poursuivit. Elle devait savoir. Elle longea une sorte de marais lugubre, éclairé d'un soleil qui fuyait l'orage.
Elle se serait crue dans un autre monde. Pourtant, elle ne décelait aucune trace d'hostilité. Ce lieu avait-il un rapport quelconque avec Dorian et Solyane? Elle en était intimement persuadée, sans pouvoir deviner lequel. Laissant le marais derrière elle, elle déboucha dans une clairière étrange, au milieu de laquelle poussait un chêne immense. Là, adossée au tronc de l'arbre s'appuyait une bicoque quasiment en ruine. Des chèvres sauvages s'enfuirent à son approche.
Elle crut distinguer comme un éclair roux au milieu des broussailles, mais ce fut tout. Intriguée, elle s'approcha de la misérable cahute.
Prudemment, elle poussa la porte branlante. Un grincement se fit entendre.
- Te voilà enfin, grommela une voix.