CHAPITRE XXXVII
Une nouvelle fois il lui semblait marcher au-devant d'un cercle de flammes. Plus hautes, plus brillantes encore que celles qu'elle avait déjà traversées. Mais cette fois, quelque chose était différent. Au sentiment de peur qui l'avait étreinte les fois précédentes se mêlait une exaltation fantastique, qui la poussait irrésistiblement en avant. En un instant, tout ne fut plus que lumière, tandis qu'une chaleur agréable se répandait en elle.
Elle se réveilla, inondée de soleil. Au-dessus d'elle, le visage de Nielsen la contemplait. Les yeux d'un bleu pâle détaillaient son corps nu, des yeux illuminés dans lesquels elle lisait qu'elle était très belle.
Elle lui sourit. Il l'enlaça. Puis ils roulèrent sur les coussins en un jeu qui leur arracha des éclats de rire. Jamais Nelvéa ne s'était sentie aussi bien. Il lui avait suffi d'un regard pour retrouver cette complicité qui toujours la lierait à cet homme qu'elle ne connaissait pourtant que depuis la veille. Mais elle n'avait pas besoin de sonder son esprit pour y lire l'amour qu'il lui portait, et qui était aussi de l'amitié et de la tendresse.
Elle vint se blottir contre lui, avide de caresses et d'affection. En une nuit, ils étaient devenus plus qu'amants. Au-delà de la charmante joute amoureuse qui les avait unis se dessinaient déjà des liens plus solides, nés des rires partagés, de l'impression extraordinaire de se connaître depuis toujours, de se comprendre profondément, au-delà des paroles, grâce à la seule complicité d'un regard. Un mot peut-être pouvait traduire cela: harmonie. Elle se sentait bien avec lui. Une nouvelle fois elle s'ouvrit, s'offrit. Elle aurait voulu être en lui, et autour de lui, se noyer dans sa chaleur, se perdre dans son sourire, sentir pour toujours sa peau éternellement jeune contre la sienne, ses muscles jouer contre son ventre, ses mains sur ses épaules, nouer ses doigts aux siens, les fondre pour que jamais ils ne puissent plus se séparer.
Lorsque enfin elle reprit son souffle, elle murmura: - Fais-moi découvrir ton royaume.
Plus tard dans la matinée, elle retrouva Khaled. Comme souvent depuis leur arrivée à Vallensbruck, il promenait Fearn dans le vaste parc du palais. Nelvéa courut vers eux. Le lionorse vint lui faire fête.
Comme deux chiots, l'animal et sa maîtresse se roulèrent dans l'herbe encore humide de rosée, sous les yeux amusés de l'Ismalasien.
- Je ne t'avais encore jamais vue dans cet état, Nelvéa, dit Khaled.
Elle remit de l'ordre dans ses vêtements et vint à lui.
- C'est vrai!
Ils marchèrent silencieusement l'un à côté de l'autre, goûtant le plaisir de se retrouver. Sans un mot elle lui prit la main et la serra avec force. Les paroles de Nielsen lui revinrent en mémoire, douloureuses.
« L'immortalité porte en elle sa propre condamnation. J'ai vu disparaître tous mes compagnons, emportés par l'âge, alors que je demeurais éternellement jeune ».
Elle observa son ami à la dérobée. Pour la première fois sans doute, elle remarqua ses cheveux striés de fils d'argent, ses yeux marqués de petites rides, ses mains sèches et dures. Un élan d'affection la poussa vers lui, qu'elle maîtrisa à grand-peine. Jamais elle ne pourrait vaincre la marche inexorable du temps. Mais il était là, bien vivant.
Sa force était intacte. Et intact l'amour qu'il lui portait. Alors, d'autres paroles de Nielsen lui revinrent, qui prirent pour elle toute leur signification.
L'instant présent était le plus précieux de tous. Et, parce qu'elle était émue plus qu'elle ne l'aurait voulu, peut-être aussi parce que la nuit passée lui avait révélé une vérité qu'elle ne connaissait pas encore, elle entoura de ses bras le torse puissant de l'Ismalasien et se serra contre lui en fermant les yeux.
- Khaled, je voudrais te dire quelque chose. Je voudrais te dire que je t'aime. Tu as été pour moi comme un second père. Tu as veillé sur moi, tu m'as élevée, tu m'as appris à me défendre, tu m'as enseigné l'honneur et le goût du combat, contre l'ennemi, mais aussi contre moi-même, contre mes propres doutes.
Elle leva les yeux vers lui.
- C'est pour tout cela que je t'aime. Tu as toujours été à mes côtés.
Tu m'as aidée à me découvrir. Tu sais, ce sont des mots difficiles à prononcer, mais je voulais que tu le saches. Je voulais te remercier pour toute l'affection que tu m'as donnée.
Elle s'écarta de lui, lentement, comme à regret.
- Il fallait... il fallait que je te dise cela. J'ai trop de choses en moi qui me brûlent.
Ils reprirent leur marche. L'Ismalasien ne disait mot. Mais ses yeux brillaient un peu plus que de coutume. Nelvéa poursuivit: - J'ai rencontré hier soir le prince de cette cité. J'ai... j'ai passé la nuit avec lui. C'est un homme merveilleux. Et je ne sais plus où j'en suis.
Elle se tourna brusquement vers lui.
- Khaled, que dois-je faire? Je voudrais rester ici, à Vallensbrùck.
Mais le dois-je vraiment?
Il sourit.
- Les dieux seuls décident de notre destin, Nelvéa. Mais j'ai interrogé les krehns. Ils disent que ce lieu est bénéfique. Je crois que ton destin lui est lié.
Il prit le visage de Nelvéa dans ses mains.
- Jamais tu n'as été aussi belle, aussi épanouie. Je ne connais pas cet homme encore, mais je lui sais gré de t'avoir transformée ainsi.
Pour la première fois peut-être, tu prends conscience que tu es aussi une femme.
- Khaled, cet homme est de ma race. Il est immortel, comme moi.
Et il est bon.
- Je le sais. Les krehns ont parlé.
- Que disent-ils encore?
- La piste du nord a disparu. Notre quête s'achève ici.
- Mais, mon père...
- La volonté des dieux est impénétrable, Nelvéa. Ton père et ta mère sont devenus des dieux. Sans doute l'étaient-ils à leur naissance.
Peut-être ont-ils voulu te mener ici? Qui peut savoir?
Elle leva vers lui un visage étonné.
- Pourquoi m'as-tu appelée Nelvéa?
- Nelvéa est ton vrai nom. Aïnah Shean n'est que ton nom de guerre. Et ce n'est pas la guerre qui t'attend ici.
Aïnah Shean, la femme chevalier, la guerrière farouche...
- Alors, dit-elle faiblement, je ne suis plus la Licorne?
- La Licorne a plusieurs visages.