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L’imagination et la pensée n’ont aucune place dans la méditation. Elles conduisent à la servitude et la méditation apporte la liberté. Le bien et ce qui donne du plaisir sont deux choses différentes ; l’un confère la liberté, l’autre nous soumet à la domination du temps. La méditation est un état libéré du temps. Le temps est l’observateur, celui qui fait l’expérience, le penseur ; le temps est la pensée : la méditation consiste à aller au-delà et au-dessus des activités du temps.
L’imagination est toujours dans la sphère du temps, et quelque cachée et secrète qu’elle puisse être, elle agit. Cette action de la pensée conduit inévitablement à un conflit et à la soumission au temps. Méditer c’est être innocent en ce qui concerne le temps.
Vous pouviez voir le lac à des kilomètres de distance. On y parvenait par des routes en méandres qui vagabondaient à travers les champs de céréales et des forêts de pins. C’était un pays bien organisé. Les routes étaient très propres et les fermes avec leur bétail, leurs chevaux, leurs poules et leurs porcs étaient bien ordonnées. Vous descendiez jusqu’au lac par des collines arrondies, et, de chaque côté, se trouvaient des montagnes couvertes de neige. Le temps était très clair et la neige étincelait au point du jour.
Depuis de nombreux siècles il n’y avait pas eu de guerres dans ce pays, et l’on y sentait qu’une grande sécurité et qu’une routine, jamais bouleversée, de la vie quotidienne s’accompagnaient de la lourdeur et de l’indifférence d’une société installée dans son bon gouvernement.
C’était une route lisse et bien tenue, assez large pour des dépassements faciles, et maintenant, comme vous arriviez au haut de la colline, vous vous trouviez parmi les vergers. Un peu plus loin vous aperceviez un grand champ de tabac. Comme vous vous en approchiez vous pouviez sentir l’intense parfum des fleurs de tabac en cours d’épanouissement.
Ce matin-là, alors que vous descendiez d’une certaine altitude, il commençait à faire chaud et l’air était plutôt lourd. La paix des champs entrait dans votre cœur et vous deveniez une partie de la terre.
C’était une des premières journées de printemps. Il y avait une fraîche brise du nord, et le soleil commençait déjà à tracer des ombres nettes. L’eucalyptus, haut et lourd, se balançait doucement contre la maison et un merle, tout seul, chantait ; vous pouviez le voir de là où vous étiez assis. Il devait avoir un certain sens de solitude, car il y avait très peu d’oiseaux ce matin-là. Les moineaux étaient alignés sur le mur qui surplombait le jardin. Ce jardin était plutôt mal tenu ; sa pelouse avait besoin d’être tondue. Les enfants viendraient y jouer dans l’après-midi et on pourrait entendre leurs cris et leurs rires. Ils se pourchasseraient parmi les arbres, jouant à cache-cache, et des rires aigus rempliraient l’air.
Il y avait environ huit personnes autour de la table, au déjeuner. L’un était un cinéaste, un autre un pianiste et il y avait aussi un jeune étudiant d’Université. Ils parlaient de politique, des émeutes en Amérique, et de la guerre qui avait l’air de se prolonger indéfiniment. C’était un courant de conversation facile à propos de rien. Le cinéaste dit tout à coup : « Nous, de la génération plus âgée n’avons aucune place dans le monde moderne qui vient. Un auteur très connu parlait l’autre jour à l’Université – les étudiants le mirent en pièces et ce qu’il disait tomba à plat, car cela n’avait aucun rapport avec ce que voulaient les étudiants, ou ce à quoi ils pensaient, ou ce qu’ils désiraient. Il exposait ses points de vue, sa propre importance, son mode de vie, et les étudiants ne voulaient rien savoir de tout cela. Comme je le connais, je sais ce qu’il pouvait ressentir. Il était réellement perdu mais ne voulait pas l’admettre. Il voulait être accepté par la jeune génération, laquelle refusait sa façon respectable et traditionnelle de vivre – bien que dans ses livres il eût écrit au sujet d’un changement formel… Moi, personnellement, continua le cinéaste, je vois que je n’ai aucun rapport, aucun contact avec qui que ce soit de la jeune génération. Je sens que nous sommes des hypocrites. »
Ceci était dit par un homme qui avait à son actif de nombreux films, très connus, d’avant-garde. Il n’était pas amer au sujet de ce qu’il venait de dire. Il ne faisait que constater un fait avec un sourire et un haussement d’épaules. Ce qui était particulièrement plaisant chez lui était une franchise avec cette pointe d’humilité qui l’accompagne souvent.
Le pianiste était assez jeune. Il avait renoncé à sa carrière pleine de promesses, parce qu’il pensait que tout ce monde d’imprésarios, de concerts, avec la publicité et la question d’argent qui s’y mêlent, est un racket glorifié. Il voulait, quant à lui, vivre une vie toute différente, une vie religieuse.
Il dit : « C’est pareil dans le monde entier. Je reviens de l’Inde. Là, le fossé entre les vieux et les jeunes est peut-être plus grand. La tradition et la vitalité des personnes âgées y sont terriblement fortes, et engouffreront probablement la jeune génération. Mais quelques-uns, je l’espère, résisteront, qui donneront le départ d’un nouveau mouvement.
« J’ai remarqué, car j’ai voyagé quelque peu, que les jeunes (et je suis vieux par rapport à eux) se détachent de plus en plus de l’ordre établi. Peut-être s’égarent-ils dans le monde des drogues et du mysticisme oriental, mais il y a en eux une promesse, une nouvelle vitalité. Ils rejettent les Églises, les prêtres obèses, la hiérarchie sophistiquée du monde religieux. Ils ne veulent rien avoir à faire avec la politique ou les guerres. Peut-être en sortira-t-il le germe de quelque chose de neuf. »
Pendant tout ce temps, l’étudiant universitaire était resté silencieux, mangeant ses spaghettis et regardant par la fenêtre ; mais il avait, comme les autres, suivi attentivement la conversation. Il était assez timide, n’aimait pas étudier, mais allait cependant à l’Université pour écouter des professeurs – qui étaient incapables de lui donner un enseignement adéquat. Il lisait beaucoup, aimait la littérature anglaise ainsi que celle de son pays, et en avait parlé d’autres fois, au cours d’autres repas.
Il dit : « Bien que je n’aie que vingt ans, je suis déjà vieux, en comparaison avec ceux de quinze ans. Leurs cerveaux sont plus rapides, ils sont plus enthousiastes, ils voient les choses plus clairement, ils comprennent avant moi les questions que l’on traite. Ils ont l’air d’en savoir plus que moi et je me sens vieux par rapport à eux. Mais je suis entièrement d’accord avec ce que vous avez dit. Vous vous sentez hypocrites du fait que vous dites une chose et en faites une autre. On peut comprendre cela chez les politiciens et les prêtres, mais ce qui me déconcerte c’est – pourquoi doit-on se joindre à ce monde hypocrite ? Votre morale pue ; vous voulez des guerres.
« Quant à nous, nous ne haïssons ni le nègre, ni l’homme brun, ni aucune autre couleur. Nous nous sentons chez nous avec tous. Je le sais parce que j’ai fait, à l’occasion, route commune avec eux.
« Mais vous, la plus vieille génération, avez créé ce monde de distinctions raciales et de guerres – et nous ne voulons rien de ce qui le constitue. Donc, nous nous révoltons. Mais cette révolte même devient à la mode et est exploitée par différents politiciens, de sorte que nous perdons notre sens originel de dégoût. Peut-être deviendrons-nous, nous aussi, des citoyens respectables et moraux. Mais en ce moment, nous haïssons votre moralité et n’avons aucune morale du tout. »
Il y eut une minute ou deux de silence ; et l’eucalyptus était immobile, presque à l’écoute des mots qui s’entrecroisaient autour de la table. Le merle était parti, ainsi que les moineaux.
Nous ajoutâmes : Bravo ! vous avez parfaitement raison. Dénier toute moralité c’est être moral, car la moralité admise est celle de la respectabilité et je crains que nous ayons tous un vif désir d’être respectés – c’est-à-dire d’être reconnus comme étant de bons citoyens dans une société pourrie. La respectabilité est très profitable car elle procure un bon emploi et un revenu assuré. La morale acceptée par l’ordre établi est celle de l’avidité, de l’envie et de la haine.
C’est lorsque vous déniez tout cela, non par vos lèvres, mais en votre cœur, que vous êtes réellement moral. Car cette moralité-là surgit de l’amour et non du désir d’un profit, d’une réussite ou d’une situation dans une hiérarchie. Cet amour ne peut pas exister si vous appartenez à une société dans laquelle vous cherchez à être célèbre, à être reconnu, à avoir une situation. Comme il n’y a pas d’amour en cette ambition sa moralité est immoralité. Lorsque vous refusez tout cela du fond de votre cœur, une vertu est là, englobée dans l’amour.