Note de l’auteur

C’est une folie, sans doute, que d’espérer recréer le monde antique par les images ou par les mots. Non que les sociétés romaine ou hellénistique soient inconnaissables, ni qu’elles se révèlent « exotiques » au point de nous demeurer incompréhensibles ; simplement, les outils dont disposent le cinéaste ou le romancier – la lumière pour l’un, le mot pour l’autre – sont les moins faits pour restituer ces époques lointaines dans leur vérité. Deux détails, parmi tant d’autres : alors que les Anciens vivaient à la lueur pauvre des lampes à huile, le cinéaste doit braquer « le feu des projecteurs » sur les scènes d’intérieur ; quant au romancier, faute de pouvoir écrire dans une langue morte, il est contraint d’employer un vocabulaire et une syntaxe qui révèlent une sensibilité plus moderne.

Certes, Marguerite Yourcenar assurait avoir résolu le problème en rédigeant ses Mémoires dHadrien en latin. J’ai peine à y croire… En tout cas, je ne pouvais, moi, refaire ici ce que j’avais fait autrefois avec LAllée du Roi, roman à la première personne écrit dans le style du Grand Siècle pour mieux en respecter les mentalités. Avec l’Antiquité, impossible de s’abuser soi-même en recourant à de tels procédés : d’entrée, l’auteur sait qu’il va devoir accommoder et s’accommoder, que les compromis ne seront pas glorieux et que la cote aura toujours l’air mal taillée. Mais le fait qu’un tableau représente en deux dimensions une réalité qui en comporte trois a-t-il jamais dissuadé un artiste de prendre son pinceau ?

Ce roman-ci est une représentation. Qu’il suffise d’indiquer au lecteur à quelles conventions il obéit et quels sont les partis qu’on a dû prendre. En bref, où et comment il a fallu adapter, arranger, et parfois – quand l’Histoire hésitait – parier. Choix et « aménagements » qui portent d’ailleurs bien plus sur des questions de forme (les noms, les titres, le langage) que sur les faits.

En ce qui concerne le langage, les difficultés ne se réduisent pas à la question du « rendu » plus ou moins fidèle des dialogues ou à la traduction des termes désignant certains objets courants aujourd’hui disparus : les difficultés commencent dès l’introduction des premiers noms propres – noms de lieux ou de personnages.

 

Pour les NOMS DE ROYAUMESPAYS ET PEUPLES, j’ai choisi de faciliter leur compréhension par le lecteur moderne tout en évitant les anachronismes trop brutaux. Car même si je prends toujours plaisir à la lecture du Moi, Claude, empereur, de Robert Graves(1), malicieux romancier qui occupa longtemps la chaire de poésie à Oxford, je ne puis me résoudre à écrire, comme il le fit, « la France » au lieu de la Gaule, ni « les Allemands » pour les Germains. D’autant qu’il ne me semble pas nécessaire d’être un grand érudit pour identifier, encore aujourd’hui, la Germanie, la Judée ou la Phénicie, et savoir à peu près où placer les Maures, les Bataves ou les Arabes. Au surplus, nombre de régions ou pays ont conservé, fut-ce dans des frontières autres, leurs anciens noms : ainsi l’Italie, la Sicile, l’Espagne (ou les Espagnes), la Grèce, la Macédoine, l’Arménie, la Cappadoce, l’Égypte, la Libye, la Syrie ou – dans les Gaules – la Belgique.

Le problème n’est vraiment délicat que dans la péninsule balkanique et au Moyen-Orient – des zones instables, divisées entre des royaumes ou provinces multiples. J’ai craint d’égarer le lecteur entre l’Illyrie, la Dacie, la Mésie et la Thrace, ou de le perdre, sur la rive asiatique, entre la Paphlagonie (au nord), la Cilicie (au sud), la Lydie (à l’ouest) et la Commagène (à l’est), au cas où la Bithynie, le Pont et la Galatie ne l’auraient pas déjà englouti… J’ai donc opté souvent pour les appellations génériques modernes de « Balkans », « Danube », « mer Noire » ou « Asie Mineure », sans toutefois mettre ces noms-là dans la bouche ou l’esprit des personnages eux-mêmes.

À l’occasion, s’il fallait éclaircir les enjeux politiques, j’ai fourni à l’intérieur du récit lui-même les indications nécessaires : il n’est pas sans intérêt, par exemple, de savoir que le fameux « empire parthe » (ou « Parthie »), si redouté des Romains, correspondait presque exactement à ce que serait aujourd’hui l’addition de l’Iran et de l’Irak.

Finalement, je n’ai gardé les appellations originelles de ces peuples ou royaumes que dans le titre de leurs souverains ou dans certaines énumérations. Car ces noms, enchanteurs ou sauvages, produisent un effet « Rois mages » délicieux, une petite musique dont aucun romancier ne consentirait à se priver. Mais que le lecteur se rassure : il n’est pas nécessaire de saisir toutes les paroles de la chanson…

En revanche, je dois appeler l’attention sur quelques « faux amis » géographiques.

« Afrique », pour les Anciens, ne peut désigner que l’Afrique du Nord : on ne connaît alors rien du reste (l’Afrique noire n’est vaguement désignée, dans son ensemble, que comme l’Éthiopie) ; quant à l’Égypte, les savants la rangeaient plutôt dans l’Asie. Parfois même, le mot « Afrique » ne désigne que l’Afrique romaine : à l’époque d’Auguste, un territoire à peine plus grand que l’actuelle Tunisie.

Quant à la Maurétanie (dont j’ai conservé le nom parce que, comme la Cyrénaïque, il est lié aux titres avec lesquels Cléopâtre-Séléné est entrée dans l’Histoire), cette Maurétanie, ou « pays des Maures », n’a rien à voir avec la Mauritanie d’aujourd’hui. Le « i » fait toute la différence et ce nom désignait alors un royaume fertile qui réunissait nos actuels Maroc et Algérie (la Maurétanie était célèbre dans toute la Méditerranée pour la qualité exceptionnelle du bois de ses thuyas géants, un bois veiné comme du marbre, dont on faisait les tables et les guéridons « les plus chers du monde »).

 

Pour les NOMS DES VILLES ANTIQUES, les choses sont relativement plus faciles : en français, leur nom actuel est souvent dérivé du nom d’origine (grec, latin, égyptien ou « barbare »). On peut, sans états d’âme, écrire Tanger, Cadix, Gaza, Memphis, Pouzzoles, Damas, Beyrouth, Byzance, Brindisi ou Marseille, puisque les Anciens écrivaient Tingis, Gades, Gaza, Memphis, Puteoli, Damascus, Berytos, Byzancium, Brindisium ou Massilia. Les villes mortes ou disparues me semblent – tout aussi évidemment – devoir garder leur nom ancien : Canope ou Volubilis sont Canope et Volubilis pour l’éternité. Quant aux villes dont le nom actuel n’a plus rien de commun avec le nom premier, lequel s’est trouvé recouvert par une culture postérieure (Constantine pour Cirta, Louqsor pour Thèbes, ou Cherchell pour Iol-Césarée), j’ai, à de rares exceptions près, maintenu leur nom d’époque pour ne pas tomber dans un anachronisme gênant.

Le NOM DES PERSONNAGES – égyptiens, grecs, « africains » ou latins – pose d’autres types de problèmes.

Encore faut-il convenir que les NOMS GRECS en posent peu. Ce sont en général des noms uniques, qui ne sont, à proprement parler, ni des prénoms ni des patronymes. Ils sont exclusivement attachés à la personne, et non à la famille. La généalogie n’est indiquée que par la mention « fils de », dont on peut faire suivre le nom. Lorsque plusieurs personnes ayant accédé à la notoriété portaient le même nom, on y ajoutait l’origine géographique : Apollonios « de Rhodes », Nicolas « de Damas », etc.

Dans le roman, je me suis simplement permis de modifier quelquefois l’orthographe grecque d’un nom pour en faciliter la prononciation en français : « Séléné » au lieu de « Sélénè », ou « Iotapa » au lieu de « Iotapè ». Sauf lorsqu’il s’agissait de noms déjà connus du public (« Charmion », par exemple), j’ai aussi traduit le « chi » grec par la graphie « kh », et, parfois, le « on » final par « ôn », pour éviter que la prononciation de certains noms ne se trouve altérée dans notre langue par des chuintantes et des voyelles nasales qui n’existent pas en grec. Même problème, et même solution, pour le « c » lorsqu’il est suivi d’un « e » ou d’un « i » : je l’ai généralement remplacé par un « k »(2).

Les NOMS ÉGYPTIENS n’ayant guère été francisés, je les ai gardés tels que je les ai trouvés.

Les NOMS DESCLAVES, eux, sont à cette époque, et dans toutes les cultures, des noms simples : un esclave n’a ni origine ni descendance. En général, hommes et femmes reçoivent un nom nouveau dès qu’ils entrent en esclavage. Le plus souvent, on leur donne un nom à consonance grecque. Parfois, c’est un nom emprunté à la mythologie, d’autres fois un qualificatif rappelant quelque trait personnel : Joyeux, Gracieuse, etc. Affranchi, l’esclave doit adopter une partie du nom de son maître – ultime trace de son ancienne servitude.

 

Le gros souci vient en fait, pour l’historien ou le romancier, du NOM DES ROMAINS LIBRES. On saisira toute la complexité du système à partir d’un seul exemple : trois célèbres empereurs romains ont, en réalité, porté le même nom, ou, plus exactement, la même séquence de trois noms (prénom, patronyme et surnom familial) – ces tria nomina qui constituaient, pour tout citoyen de culture latine, le bagage indispensable. Bagage minimum puisque en cas d’adoption ou de multiplication des branches d’une lignée, on pouvait juxtaposer jusqu’à six ou sept noms(3). Dans le cas des trois empereurs susmentionnés, ils portaient tous le triple nom de « Tibère Claude Néron ». Du premier de ces hommes, la tradition a fait l’empereur Tibère, du deuxième l’empereur Claude, du troisième l’empereur Néron. Pour les distinguer, les Romains eux-mêmes avaient déjà pris l’habitude – même sur les monnaies – de désigner l’un par son prénom, l’autre par son patronyme et le dernier par le surnom de sa famille d’adoption(4). Pourquoi, dès lors, imposer au lecteur contemporain une cohérence que les Anciens eux-mêmes finissaient par négliger ?

De même, il y a bien longtemps que nos hommes de lettres ont francisé les noms les plus illustres : Jules César pour Caius Iulius Caesar, Lépide pour Marcus Aemilius Lepidus, ou Marc Antoine pour Marcus Antonius. Usage auquel il faut se tenir, évidemment, et tant pis si à côté de ces protagonistes « naturalisés » subsistent, dans l’Histoire, des comparses qui continuent à porter leur nom latin, complet ou abrégé : Munatius Plancus ou Valerius Messala Corvinus. Ce sont là des incohérences avec lesquelles l’auteur est bien obligé de composer.

Ajoutons, pour ne rien simplifier, qu’en France certains patronymes romains ont été transformés en prénoms. Antoine, Émile, Jules, Octave, Claude, Paul, Marcel, Valérie, Lucile ou Julie sont à l’origine des noms de famille latins(5). Marc Antoine s’écrit sans trait d’union car, si le prénom est Marc, Antoine est un nom de famille. On dira donc « un Antoine », « un Claude », ou, un peu à la manière italienne, « les Antonii », « les Lepidi », ou « les Silani ».

Mais a-t-on jamais, de toute façon, appelé par leur prénom Marc Antoine ou Gaius Iulius Octavianus Caesar (notre Octave-Auguste) ? L’historien peut ignorer la question, le romancier doit y répondre : dans l’intimité – entre frères et sœurs, entre conjoints, ou entre amants –, les Romains se servaient-ils du prénom ? Certains pensent qu’ils ne le faisaient pas, en raison du nombre réduit de ces prénoms (dix-huit en tout). Pour ma part, je ne crois pas que le petit nombre de prénoms soit un obstacle à leur utilisation : nous savons qu’au Moyen Âge, et même au XVIIe siècle, le nombre de prénoms en usage dans les milieux populaires était très faible – on appelait presque tous les garçons Pierre, Paul, Jacques, Jean ou Simon, et toutes les filles Marie, Anne, Madeleine ou Jeanne. Seules les classes supérieures osaient varier l’ordinaire. Or on voit dans les textes littéraires et les archives que ces noms de baptême, quoique très répandus et peu « individualisés », étaient couramment utilisés à l’intérieur des familles et des villages – quitte à fabriquer des diminutifs pour éviter les confusions(6).

Au reste, si dans l’intimité on n’avait pas utilisé les prénoms, comment une mère romaine aurait-elle appelé ses garçons quand elle en avait plusieurs ? Comment des frères se seraient-ils interpellés entre eux ? Certainement, la mère des Antonii, quand elle désignait ses trois fils, les appelait Marcus, Lucius et Gaius. Voilà pourquoi, dans ce roman, Octavie, elle aussi, appelle l’empereur Auguste, son frère, par son prénom de naissance (Gaius), et pourquoi Cléopâtre appelle Antoine « Marc ». Ce qui n’empêche pas qu’en public ces amants de légende se soient certainement donné leurs titres respectifs, « Imperator » pour lui, « Majesté » (Domina) pour elle : il y a un temps pour tout, et un nom pour chaque heure…

 

Le dernier problème à résoudre du point de vue onomastique est celui des NOMS FÉMININS.

Les noms des femmes grecques, même s’ils peuvent obéir à une tradition familiale, sont clairement particularisés : on ne risque pas de confondre Cléopâtre avec ses sœurs Bérénice et Arsinoé. Pas de danger non plus qu’on confonde Cléopâtre VII avec sa fille, Cléopâtre-Séléné, l’héroïne de ce roman, puisque la seconde a été dotée d’un nom composé. Reste à savoir, pourtant, si la deuxième partie de ce nom (« Lune ») fut bien, comme on l’a dit, imposée par Antoine lorsque, à Antioche, il fit la connaissance de ses jumeaux. Si le nom du frère de Séléné, « Alexandre-Hélios », paraît nouveau dans la dynastie des Ptolémées (il n’y avait eu qu’un Ptolémée Alexandre en trois siècles et aucun Hélios) et si ce nom peut, en effet, avoir été choisi par Antoine lui-même, il en va tout autrement de « Cléopâtre-Séléné » : ce nom double avait déjà été utilisé à plusieurs reprises par la monarchie ptolémaïque. Ne peut-on supposer que les jumeaux furent initialement nommés par leur mère « Alexandre » (tout court) et « Cléopâtre-Séléné » (nom composé adopté pour la distinguer de la Reine) ? Et qu’Antoine, plus tard, se borna à ajouter au glorieux nom d’Alexandre le surnom d’« Hélios » (Soleil) pour parfaire le parallélisme gémellaire ? Dans le doute, j’ai cependant suivi la tradition historique dominante : Séléné n’aurait reçu son nom complet qu’à l’âge de trois ans, en même temps que son frère.

Quant aux Romaines, les distinguer entre elles par leur nom est une affaire complexe. Car elles n’ont pas de prénom et leur nom se réduit à un patronyme féminisé qu’elles gardent même une fois mariées. À Rome, les filles d’Antoine sont donc toutes des Antonia, et elles le sont à vie, tandis que chez les Julii toutes les femmes s’appellent Julia – filles, tantes, grand-mères, etc. On voit comme c’est simple !

Il semble acquis, cependant, qu’en dehors de cette pratique officielle les filles recevaient des surnoms privés permettant de les identifier. Surnoms qui constituaient tantôt une allusion à leur place dans la fratrie (Prima, Tertia, Quinta), tantôt la mise en valeur d’une caractéristique morale ou physique (Vera, Pulchra ou Prisca), tantôt un diminutif (Julilla), tantôt le rappel d’un élément du patronyme ou du nom de famille maternel (et même, parfois, grand-maternel). Ainsi verra-t-on l’empereur Claude nommer – ou surnommer – ses filles respectivement Antonia et Octavia (en souvenir d’Antonia, sa propre mère, et d’Octavie, sa grand-mère) alors qu’en bonne logique romaine ces demoiselles n’auraient dû s’appeler que Claudia…

Dans ce roman (en particulier, dans les deuxième et troisième volumes), j’ai utilisé successivement ces différentes méthodes d’élaboration du surnom féminin pour distinguer entre elles les Marcella, les Antonia ou les Domitia, chaque fois que l’Histoire ne nous avait pas transmis leur « petit nom » usuel.

 

En ce qui concerne les TITRES ET FONCTIONS, je n’ai biaisé qu’en supprimant le titre de triumvir.

Octave et Antoine exerçaient en effet le pouvoir, l’un en Italie, l’autre en Orient, au titre d’un triumvirat formé avec un autre ancien consul, Lépide, chargé, lui, de l’Afrique. Il s’agissait là d’un pouvoir collégial exceptionnel mais légal, à l’image de ce qui avait existé vingt ans plus tôt entre César, Pompée et Crassus. Dans de tels cas, le titre officiel de chacun des trois gouvernants était triumvir. L’expérience prouve, malheureusement, que ces trépieds constitutionnels (que nous avons connus en France au début du Consulat) sont encore moins stables qu’un guéridon à trois pattes, et, au moment où commence ce roman, Lépide avait déjà été « débarqué » (il ne portera plus, jusqu’à la fin de sa vie, que le titre religieux de grand pontife). À moins de revenir sur les événements antérieurs (ce qui risquait d’être fastidieux), je risquais, en appliquant ce titre de triumvir à un duumvirat, de déconcerter le lecteur peu averti. Comme Antoine et Octave portaient par ailleurs l’un et l’autre, et très officiellement, le titre plus militaire dImperatorje leur ai attribué un titre imaginaire – mais éclairant quant au partage du monde effectué – d’Imperator d’Orient pour l’un, et d’Imperator d’Occident pour l’autre.

Quant aux titres en usage dans l’Égypte des Ptolémées, ils sont, ici, absolument respectés et mis « en situation », mais il n’est pas nécessaire à la compréhension du récit que le lecteur sache à quels emplois ils correspondaient – le bottin administratif n’a sa place dans un roman que pour faire rire ou faire rêver.

 

Venons-en maintenant aux NOMS COMMUNS, lorsqu’ils désignent des objets, des pratiques, ou même des bâtiments, qui correspondent à un mode de vie différent du nôtre.

Là encore, mon souci a été de rester intelligible en évitant d’en rajouter dans l’archaïsme. Pour autant, il faut se garder de verser dans une modernisation excessive qui ferait écran. Un exemple : les Anciens, quand ils en avaient les moyens, portaient chez eux des robes sans ceinture et des chaussures d’intérieur. Cependant, si l’on écrit, comme le fait Robert Graves, que tel empereur romain apparut « en robe de chambre et en pantoufles », on voit immédiatement le digne César chaussé de charentaises et vêtu d’un peignoir en laine des Pyrénées ! Les mots charrient avec eux des visions que nous ne contrôlons pas : une « robe de chambre » a beau n’être, au sens propre, qu’un vêtement d’intérieur, l’expression nous arrive aujourd’hui chargée d’un contenu visuel si précis (et, en l’occurrence, si inadéquat) qu’elle peut déconcerter le lecteur, en tout cas le déconcentrer. On croit lui simplifier l’accès au passé, on le complique.

Mais, comme l’art culinaire, celui du roman historique est affaire de dosage : le jour où je me suis aperçue que la plupart des Français cultivés ne faisaient plus la différence entre un théâtre antique et un amphithéâtre, ni entre un amphithéâtre et un cirque, j’ai dû, bon gré mal gré, chercher des équivalents. C’est ainsi que j’ai adopté le mot « arènes » pour parler de l’amphithéâtre où s’affrontent les gladiateurs et les fauves (même forme architecturale, proche « concept ») ; et, pour désigner le cirque (qui a moins à voir avec Pinder qu’avec le PMU), j’ai employé les mots « champ de courses » ou « hippodrome ». Quant au Mouseion d’Alexandrie, si je lui ai donné son nom romain (francisé) de Muséum plutôt que celui de Musée par lequel on l’a généralement traduit, c’est que ce vaste ensemble tenait davantage du centre de recherche scientifique que du musée. En français, il me semble que Muséum rend mieux l’idée(7).

J’ai fait un effort similaire pour beaucoup d’objets de la vie quotidienne antique : pourquoi, dans le vocabulaire des bains, ne pas substituer « racloir » à strigile ? pourquoi, dans celui de l’écriture, ne pas dire « roseau taillé », « roseau à écrire » ou « plume de roseau » au lieu de calanteet « poinçon » au lieu de stilus ? et pourquoi pas « broche » ou « agrafe » plutôt que fibule ? « robe de banquet » plutôt que synthésis ? « castagnettes » plutôt que crotales ? ou « pichet » plutôt quœnochoé ? J’ai même osé dans le récit, sinon dans les dialogues, convertir parfois les stades grecs et les miles romains en kilomètres…

Il n’empêche que certains mots restent irremplaçables. Sistrepar exemple, que je n’ai pas osé remplacer par « crécelle », comme le font quelques historiens : le son aigu de ce hochet métallique qu’on secouait pour marquer un rythme devait être assez éloigné de celui d’une crécelle en bois qui mouline uniformément.

D’autres termes, bien qu’au fil du temps ils soient devenus des « faux amis » gênants, ne m’ont pas non plus paru transposables. Même si un éphèbe n’est pas un « éphèbe », un gymnase, pas seulement un « gymnase », un grammairien, pas seulement un « grammairien », et un pédagogue, rarement un « pédagogue », ils n’ont aucun équivalent dans notre culture. Pédagogue, par exemple, ne peut être rendu ni par « précepteur », ni par « professeur », ni par « répétiteur ». Dans les familles grecques et romaines, même lorsqu’elles avaient par ailleurs précepteurs, professeurs et répétiteurs, ce domestique jouait, comme dans les familles plus modestes, le rôle de « nourrice sèche » : esclave attaché à la personne de l’enfant, il veillait sur ses jeux et l’accompagnait dans tous ses déplacements. C’était en quelque sorte l’équivalent masculin de cette « nounou » sur laquelle comptent tant de mères d’aujourd’hui pour prendre leurs bambins à la sortie de l’école. Enfin, à l’esclavage près…

Avouons-le : le monde antique se laisse approcher, il ne se laisse pas toujours transposer. Au moins ne me suis-je pas donné pour but de l’éloigner… Dans une telle perspective, comment devais-je traiter LES DIALOGUES ?

Comme le constatait à regret Paul Veyne dans son Comment on écrit lhistoire(8) « le roman historique le mieux documenté hurle le faux dès que les personnages ouvrent la bouche ». Le dialogue est en effet la pierre de touche, et souvent la pierre d’achoppement, des romans situés dans le passé.

En français, tant qu’on ne remonte pas au-delà du XVIIe siècle, il est possible, dans les échanges entre les personnages, de respecter la langue de l’époque. Ainsi, dans La Chambre ou LEnfant des Lumières, n’ai-je mis dans la bouche de mes héros aucun mot qu’un homme du XVIIIe siècle n’aurait pu prononcer. Reste ensuite, si le récit est à la troisième personne, à lisser l’écart entre ces phrases et le style plus moderne de l’auteur-narrateur ; mais pourvu qu’on fuie, d’un côté, les derniers jargons à la mode et, de l’autre, les coquetteries archaïsantes, la chose est faisable. En revanche, sitôt qu’on remonte vers des époques plus lointaines, la langue d’origine n’est plus comprise du lecteur ; d’ailleurs, la différence entre le dialogue et le langage contemporain de la narration proprement dite serait telle qu’on sombrerait dans le ridicule. La conclusion s’impose : tout récit placé dans une époque antérieure à la Renaissance exige soit qu’on s’en tienne au style indirect (qui n’est en vérité justifié que dans les romans présentés comme des mémoires), soit qu’on adapte en « bricolant ». Défi de nature artistique, plus qu’historique. Essentiellement littéraire : l’écriture (moderne) de dialogues (antiques) ne soulève pas, au fond, un problème différent de celui qui se pose au traducteur.

Il est vrai, cependant, que nos compatriotes ont tendance à ne voir le langage des Anciens qu’à travers le prisme déformant de la littérature du Grand Siècle : grandeur et sévérité. Du coup, nos traducteurs se sont longtemps conformés à ce modèle, et quand, en les lisant, le naïf croyait lire du grec ou du latin, il ne lisait en vérité que du français classique et, bien souvent, une langue expurgée. Certaines traductions récentes, qui font une large place au vocabulaire actuel, me semblent, à tout prendre, plus fidèles. C’est le cas de plusieurs éditions nouvelles de Catulle, Juvénal, Sénèque, Martial, Ovide, Pétrone, Pline le jeune, etc., parues ces dernières années chez Actes Sud ou Arléa. Quelques romanciers contemporains ont accompli un admirable travail de rajeunissement – ainsi, dans des styles différents, Dominique Noguez pour les Épigrammes de Martial(9) et Marie Darieussecq pour les Tristes d’Ovide(10). Grâce à eux, de nouveau ces textes nous amusent ou nous touchent : ils vivent.

 

RENDRE VIE, n’est-ce pas aussi ce qu’avait fait Amyot, en son temps, avec Plutarque ? Sa célèbre version des Vies parallèles(11), qui fut un « best-seller » du XVIe siècle et inspira Shakespeare avant de nourrir Racine, adapte autant qu’elle traduit : les esclaves sont des « valets », les décurions des « sergents », les chanteuses des « ménétrières » et les impôts des « tailles » ; les belles dames portent des « cottes galamment troussées » pour danser au son « des violes et des hautbois » (que l’Antiquité oncques ne connut !), tandis que la cavalerie romaine déploie dans la plaine « ses chevaliers portant pavois et écus découverts ». Bref, Amyot a donné une traduction qui correspond si bien aux exigences et à la sensibilité de son siècle qu’elle nous est devenue quasi incompréhensible aujourd’hui… Faut-il le regretter ? L’essentiel n’est-il pas qu’en « interprétant » si librement Amyot ait transmis le flambeau ? Perpétué la mémoire des « Hommes Illustres » ? Repoussé d’un siècle ou deux la mort de ces héros, qui disparaîtront le jour où plus personne ne connaîtra leur nom ?

Passeur, tel est le métier du traducteur. C’est aussi celui de l’historien et des auteurs que l’Histoire inspire. Donner à voir, à sentir, à toucher « les neiges d’antan » et les hommes qui les regardèrent tomber : voilà leur tâche. Marc Bloch, déjà, condamnait sans ménagement les « tâcherons de l’érudition » incapables de saisir les êtres sur le vif : « Le bon historien ressemble à l’ogre de la légende, écrivait-il, là où il flaire de la chair humaine, il sait que là est son gibier. » Cet ogre affamé de chair humaine, n’est-ce pas aussi, et plus qu’aucun autre, le romancier ?

Voilà pourquoi, dans ce livre, Antoine, Cléopâtre, Auguste ou Tibère, faute de pouvoir discourir en latin ou en grec, ne parleront pas non plus en « Corneille aplati » ni en « basic Racine ». Ils parleront en « chair humaine », chair impure, remuante, malodorante, certes, mais jeune, éternellement. Sans sacrifier aux modes langagières du moment, j’ai souhaité que les enfants s’expriment ici comme des enfants (ou comme nous pensons, aujourd’hui, que peuvent s’exprimer des enfants), les politiques comme des politiques, et les soldats comme des soldats.

J’ai même parfois restitué à la langue une crudité qui était de mise en ce temps-là, mais que nos maîtres ont pudiquement dissimulée à leurs élèves. Passe encore s’il ne s’agissait que d’épargner les écoliers (qui s’en disent d’ailleurs de plus vertes !), mais on prend les lecteurs adultes pour des imbéciles : des éditeurs paresseux republient des traductions vieilles de cent ans, et des universitaires prudents proposent, encore aujourd’hui, des éditions ad usum DelphiniSommes-nous restés victoriens au point de ne pouvoir supporter les mots employés par Juvénal, Horace, Pétrone ? On n’écrirait plus la p… avec des points de suspension, mais on lit encore (réédition de 1982) : « Ô Memmius, comme tu m’as longtemps tenu à ta discrétion », là où Catulle avait écrit : « Ô Memmius, comme tu me l’as bien fourrée à la renverse, toute ta trique ! », ou, dans une traduction récente d’Horace (2001) : « Je lâchai un bruit par ma partie postérieure » pour un franc pepedi : « J’ai pété ». Quand un traducteur contemporain censure ainsi les innocents pedere et autres cacare, je laisse à penser combien de colleide mentulae et de turgentes caudae(12) passent encore à la trappe. Pudibonderies qui sont autant de trahisons(13).

Pour garder leur relief à ces langues anciennes que traduction et transposition aplatissent, j’ai aussi, le plus souvent possible, conservé, dans le discours des personnages, des métaphores d’origine et des proverbes authentiques. Grecques ou égyptiennes dans le premier volume, ces expressions imagées sont plus souvent romaines dans les suivants : j’en ai notamment beaucoup prêté à Octave-Auguste puisqu’on ne prête qu’aux riches et que le premier empereur était connu en son temps pour user fréquemment de locutions populaires.

Curieusement, dans un roman historique « antique », le fond des choses soulève plutôt moins de problèmes que leur forme. Certes, il subsiste ici et là quelques incertitudes quant aux faits, et le romancier est parfois obligé de choisir entre diverses hypothèses, mais rien qui soit essentiellement différent du travail qu’accomplirait un biographe.

 

Pour ce qui est des PERSONNAGES (grecs, égyptiens ou romains) de ce premier volume, tous, y compris les deux médecins et les valets d’Antoine, sont authentiques. Seules exceptions : les nourrices (qui jouaient alors un rôle important, et bien au-delà de la première enfance), les pédagogues (sauf Rhodôn, le pédagogue de Césarion), et le précepteur qui précéda Nicolas de Damas auprès des jumeaux (le nom des précepteurs des autres nous est connu).

Si Diotélès, le pédagogue « hors normes » de Séléné, est un personnage inventé, il ne m’a pas semblé aberrant d’introduire ce Pygmée à la cour de Cléopâtre. Dans la peinture romaine, les Pygmées sont en effet fréquemment associés aux scènes dites « nilotiques ». On les peint en général au bord du fleuve, dans des scènes de chasse à l’éléphant ou à l’hippopotame, mais il arrive aussi qu’on représente leurs danses ou leurs ébats amoureux. Pour un Romain de ce temps, les mots « Pygmée » et « Égypte » sont presque synonymes. Jusqu’à quel point est-ce là une fantaisie sans fondement, un motif décoratif sans plus de rapport avec la réalité que la licorne des tapisseries médiévales ?

En fait, la cour d’Égypte était grosse consommatrice d’ivoire, et même d’éléphants vivants : les marchands s’approvisionnaient dans l’actuel Soudan, peut-être aussi en Éthiopie. Aurait-il pu s’établir ainsi, d’intermédiaire en intermédiaire, un courant commercial jusqu’avec la région des Grands Lacs où les Pygmées étaient encore présents à l’époque ? Après tout, les artisans de Smyrne (aujourd’hui Izmir) fabriquaient bien des statuettes dont les visages reproduisaient des types mongols et tibétains(14), et, pour la soie, les Romains commerçaient, sans le savoir, avec la Chine : il n’était pas nécessaire de connaître, ni même de situer, un pays pour en acquérir les produits. Un esclave étant un produit, et un esclave pygmée (au même titre qu’un esclave albinos), un bien rare, il n’est pas exclu que des Pygmées aient pu être vendus à Alexandrie(15).

Ce qui est sûr, c’est qu’en 40 av. J.-C., après son premier séjour chez Cléopâtre, Antoine était revenu à Rome avec des nains suffisamment remarquables pour qu’on les évoquât par la suite sous le nom de « nains d’Antoine » ou « nains d’Alexandrie ». Il faut croire que ces attractions présentaient des qualités particulières car Antoine n’était pas, pour son compte, collectionneur de nains (à l’inverse de Livie ou de Julie)(16). S’agissait-il simplement d’acrobates exceptionnels ? ou de Nubiens atteints de nanisme ? ou bien de quelques-uns de ces Pygmées dont on affirme, un peu vite, qu’ils n’étaient pour les Anciens qu’un peuple mythique, comme les Lithophages « mangeurs de pierres » ? N’oublions pas, tout de même, qu’il y a une grande différence entre les Pygmées et les Lithophages, ou entre les Pygmées et les licornes : les Pygmées existent…

 

En ce qui concerne le PHYSIQUE DES PRINCIPAUX PERSONNAGES de ce premier volume, il est difficile à déterminer.

Les historiens et les poètes antiques ont été plus prolixes sur l’aspect des empereurs romains(17) que sur l’apparence d’Antoine, de Cléopâtre ou de Césarion. Plutarque se borne à indiquer qu’Antoine, doué d’une force herculéenne, avait été d’une « éclatante beauté », et que Cléopâtre était plus charmante et piquante que belle. Quant aux statues, bas-reliefs ou bustes retrouvés ici et là, ils sont rarement identifiables par des indications d’époque. Ce qui n’empêche évidemment pas les musées de multiplier les suppositions prestigieuses : il vaut toujours mieux, pour susciter l’intérêt du public, écrire sur un cartel « buste de Cléopâtre » ou « buste d’Agrippine » que « portrait d’une inconnue », et il sera toujours temps, plus tard, de procéder à des révisions déchirantes…

Bien sûr, lorsqu’ils disposent d’un nombre suffisant de portraits officiels, les historiens de l’art parviennent à élaborer une typologie qui permet d’identifier d’autres statues : tel est le cas pour plusieurs empereurs romains, qu’on reconnaît en effet maintenant au premier coup d’œil. La situation est bien différente pour les « Enfants d’Alexandrie » et leurs parents, que les circonstances politiques semblent avoir effacés de la statuaire.

En ce qui concerne les illustres parents, trois ou quatre portraits seulement nous sont aujourd’hui présentés comme ceux d’Antoine, dont deux à Rome, le plus célèbre étant au Vatican : il s’agit, dans tous les cas, de bustes représentant un bel homme d’une quarantaine d’années, dont les cheveux, abondants et bouclés, retombent sur le front. Quant à dire que ces rares portraits se ressemblent entre eux… Tout au plus pense-t-on, en les voyant, que Mankiewicz avait bien choisi les deux acteurs auxquels il confia successivement le rôle d’Antoine : le jeune Marlon Brando, qui joua l’Antoine « débutant » de son Jules César, puis Richard Burton qui, dans son Cléopâtreincarna l’Imperator de la maturité. Même excellente distribution du rôle dans la série britannique RomeMais ces acteurs sont-ils proches physiquement de l’Antoine historique, ou bien correspondent-ils seulement à l’idée que nous nous faisons de lui ? La question se pose dans les mêmes termes pour les bustes exposés dans les musées : représentent-ils Marc Antoine, ou ont-ils été choisis dans le stock d’« inconnus » parce qu’ils pouvaient convenir au personnage ? L’identification de ces bustes est, en l’occurrence, d’autant plus sujette à caution que, d’après les historiens antiques, ordre avait été donné par Octave de détruire tous les portraits de son adversaire. Cette condamnation laisse peu d’espoir de retrouver jamais un buste « sûr » du père de Séléné.

Pour Cléopâtre, sa mère, d’assez nombreux bustes sont proposés à notre admiration. Avoir sa Cléopâtre est, apparemment, pour certains musées, une question de standing… De ces portraits, le plus vraisemblable est celui qu’on expose à Berlin. Le trop célèbre buste du British Muséum (visage ovale, pommettes hautes, nez busqué, coiffure en côtes de melon) aurait pu faire l’affaire si la personne représentée avait porté un diadème. Tel n’est pas le cas. Jusqu’à plus ample informé, il ne s’agit donc pas d’une reine, mais d’une femme de type moyen-oriental coiffée à la mode d’Alexandrie ; il devait y avoir, en Égypte ou en Syrie, plusieurs centaines de « dames » susceptibles d’être représentées de la sorte(18).

Enfin, un portrait de Césarion, retrouvé lors des explorations sous-marines du Grand Port et qui appartient désormais au musée d’Alexandrie, a été présenté à Paris dans le cadre de l’exposition Trésors engloutis dÉgypte : c’est un beau portrait, vraisemblable, sinon totalement sûr(19).

Si les noms des modèles ne sont presque jamais gravés sur les bustes, ils figurent, en revanche, sur les monnaies émises par ceux qui ont exercé le pouvoir. Mais de là à prendre ces « profils de médaille » pour des portraits réalistes, il y a un grand pas… Car ces visages ou silhouettes conventionnels sont en général très grossiers, et leurs traits, extrêmement accentués pour rester lisibles sur des pièces métalliques plus petites que les nôtres. À l’exception d’Octave-Auguste qui, comme Alexandre le Grand, parvient à être jeune et beau partout (cet homme-là avait maîtrisé avant tout le monde l’art de la communication), les autres chefs de guerre ou de gouvernement sont généralement laids. Sans doute est-ce d’ailleurs dans ses propres monnaies qu’il faut chercher l’origine du discrédit esthétique où est tombée la reine d’Égypte : sur la plupart de ses pièces, « l’ensorceleuse » a surtout l’air d’une sorcière ! Mais, dans le monde antique, une femme qui gouvernait devait paraître résolument virile (la reine Zénobie subira le même traitement monétaire), d’où des nez crochus et des mentons en galoche.

Même problème pour les monnaies d’Antoine, qui nous laissent seulement l’impression qu’il portait une frange épaisse et avait, à quarante-cinq ans, un cou puissant et un menton un peu lourd. Comme signalement, c’est court.

Voilà pourquoi je ne me suis guère attardée, dans ce premier volume, sur l’apparence physique des héros, me bornant à imaginer une Cléopâtre peut-être plus agréable à voir de face que de profil, et un Antoine athlétique, à la chevelure souple et fournie, blonde, puis grisonnante.

Quant à Séléné, elle n’avait pu encore, à ce stade de sa vie, faire l’objet d’aucun portrait. Pourtant, c’est bien elle, petit personnage oublié par la grande Histoire, que j’ai entrepris de ressusciter et, même si je ne pouvais passer sous silence l’aventure de ses parents (tout le monde n’a pas la chance – ou le malheur – d’être la fille d’Antoine et de Cléopâtre), c’est elle que j’ai voulu donner à voir. Faute de portrait(20), je l’ai donc « vue » ici en romancière, et décrite comme je la voyais.

La configuration de certains LIEUX antiques demande aussi, une fois réunis tous les éléments disponibles, un peu d’imagination. Tel est le cas surtout pour l’Alexandrie des Ptolémées. Bien entendu, il en existe de multiples reconstitutions – plans(21), maquettes, dessins, « vues d’artiste » et, désormais, cartographies du Grand Port établies en fonction des dernières campagnes de sondages et de fouilles sous-marines. Mais si ces représentations concordent sur la plupart des points, elles divergent sur quelques autres. L’auteur doit donc choisir en fonction de sa conviction, ou inventer là où rien ne lui est proposé.

J’ai ainsi « parié » sur l’emplacement du Mausolée de Cléopâtre et du Sôma d’Alexandre le Grand : je les crois, l’un et l’autre, proches du Quartier-Royal, donc du cap Lokhias. En lisant Plutarque, nous apprenons en effet deux choses sur ce Mausolée : il comportait au moins deux niveaux et était construit « près du sanctuaire d’Isis ». Quel sanctuaire ? Il ne peut s’agir du temple d’Isis Pharia, ni, me semble-t-il, de celui de l’île d’Antirhodos : dans les deux cas, le transport des richesses de la Reine depuis le Quartier-Royal, tel qu’il se fit peu avant le siège de la ville, aurait nécessité des ruptures de charge. S’il existait bien (on ne dispose, en vérité, que d’une seule mention) un temple d’Isis Lokhias proche des palais, un mausolée construit en bordure de ce temple aurait été à la fois un « coffre-fort » commode et un refuge facile d’accès en cas d’invasion de la ville.

Comme il se trouve, par ailleurs, que les ancêtres de Cléopâtre avaient tous construit leurs tombeaux autour de celui d’Alexandre, rebâti sous Ptolémée IV, et qu’il n’y a aucune raison pour que la Reine, dans la mort, ait cherché à s’éloigner de la tradition, situer le Mausolée, c’est sans doute aussi situer le Sôma(22) : dans les deux cas, probablement au nord du Brukhiôn, quartier assez éloigné du centre-ville et de l’Agora(23), mais tout proche du cap Lokhias, du Muséum et de sa Bibliothèque(24).

Une Bibliothèque dont j’ai supposé, à la suite de beaucoup d’historiens, qu’elle n’avait pas brûlé lors des combats livrés par Jules César : l’incendie n’a sans doute atteint que des entrepôts de livres, comme l’indique Dion Cassius, ou une annexe, l’une de ces « bibliothèques-filles » comme il en existait à l’intérieur du Sérapéum. Jamais, d’ailleurs, les activités de la Bibliothèque et du Muséum ne furent interrompues, ni sous Cléopâtre ni dans la période augustéenne. Séléné a donc sûrement pu visiter ce lieu sacré où l’on conservait tous les savoirs du monde. En revanche, les incendies de la « guerre alexandrine » avaient ravagé l’île de Pharos, à l’exception du temple d’Isis.

Pour les palais de l’enceinte royale, nous savons qu’ils étaient très nombreux, mais nous ne savons ni leurs noms, ni lesquels occupa Cléopâtre, mis à part celui d’Antirhodos qu’elle réaménagea mais qui ne fut peut-être qu’une résidence d’été, et la « Timonière » d’Antoine(25), que les fouilles sous-marines ont permis de situer exactement. Pour les autres palais, il m’a fallu inventer des dénominations afin que, dans le récit, on pût les distinguer.

J’ai supposé en outre qu’il existait, encore à l’époque, deux canaux traversant Alexandrie : on est sûr de celui qui, dans la partie ouest de la ville, allait du chenal du Bon Génie (l’Agathos Daimôn) jusqu’au port carré appelé Kibotos ; quant à l’autre canal (qui, à l’origine, menait du même chenal jusqu’au cap Lokhias et se jetait, semble-t-il, dans un bassin jouxtant le Port des Rois), on ignore s’il n’avait pas déjà fait place à une rue. Comme les auteurs modernes de plans ou maquettes d’Alexandrie et comme les historiens(26), j’ai dû parier…

Canal ou pas, les citernes du quartier des palais restaient alimentées par de larges et longs réservoirs reliés au « Bon Génie », et il existait bien (ou avait existé) un souterrain creusé depuis l’enceinte palatiale jusqu’au Théâtre pour permettre une sortie discrète du pharaon en cas de troubles.

Quant au reste, je crois m’en être tenue à ce qui est connu et universellement admis.

Ai-je pris des libertés avec les ÉVÉNEMENTS ? Très peu(27). Même l’histoire de la moustiquaire de Cléopâtre est vraie : le poète Horace s’en est fait l’écho.

D’une manière générale, je me suis donné pour règle d’adopter, quant aux principaux faits, la version la plus répandue chez les historiens modernes, même lorsqu’elle ne me persuadait pas complètement.

C’est ainsi que, tout en conservant quelques doutes sur la date du mariage d’Antoine et de Cléopâtre (il pourrait avoir été plus précoce), je me suis rangée à l’opinion dominante, qui, en l’espèce, se fonde sur un monnayage spécifique de la Reine et l’agrandissement concomitant de son royaume(28). Mes principales « inventions » concernent, évidemment, les sentiments des protagonistes, les relations entre les cinq enfants, les menus incidents de leur vie quotidienne, et le regard qu’ils peuvent porter sur cette Histoire dont ils n’ont pas l’âge d’être les acteurs, mais dont ils seront les victimes – puisqu’on est toujours assez vieux pour mourir…

Je n’ai pas raconté le déroulement de la bataille d’Actium : les conséquences en sont mieux connues que les circonstances. Les historiens anciens ne nous ont transmis, en effet, que la version popularisée par la propagande octavienne : la Reine, effrayée (une femme, vous pensez !), prend brusquement la fuite au milieu de la bataille, et le généralissime, incapable de se passer d’elle plus de cinq minutes, perd la tête et abandonne ses troupes pour rejoindre sa maîtresse… Tout cela ne tient guère – les historiens modernes en conviennent –, surtout lorsqu’on le confronte à d’autres faits qui semblent exclure toute improvisation du côté antonien : en particulier la destruction volontaire, avant l’affrontement, des vaisseaux les plus lourds, ainsi que l’ordre donné aux autres navires de charger leurs voiles, ordre inhabituel en un temps où, dans les batailles navales, on ne manœuvrait qu’à la rame. Il est clair que le plan d’Antoine et de Cléopâtre visait moins à détruire la flotte adverse qu’à percer le front pour gagner le sud de la Grèce, la Syrie ou l’Égypte, en profitant de vents favorables. Sur les péripéties du combat et les raisons de la (relative) défaite antonienne, les historiens, pourtant, ne s’accordent pas. Il est probable que, comme Fabrice à Waterloo, la plupart des acteurs n’y comprirent eux-mêmes pas grand-chose… Aussi, plutôt que de traiter ces faits « objectivement » et du point de vue d’un auteur omniscient, ai-je préféré, dans la suite du récit (deuxième et troisième volumes), que Séléné entendît des versions successives, contradictoires, et toutes également subjectives, de cette bataille confuse.

Quant au SUICIDE D’ANTOINE ET CLÉOPÂTRE, je ne me suis pas étendue sur son lent et terrible déroulement : aucun romancier ne peut passer derrière Plutarque et Shakespeare, qui ont magnifiquement épuisé le sujet. J’ai choisi de ne voir les choses que par les yeux de Séléné, une petite fille qu’on n’informe de rien et qui ne saisit pas tout.

Si, cependant, je ne fais aucune allusion au piège que Cléopâtre aurait tendu à Antoine pour le pousser à se supprimer (hypothèse de Plutarque), c’est que je n’y crois guère. Il y avait longtemps qu’Octave, dans ses lettres, invitait Antoine à se suicider et qu’il pressait la reine d’Égypte de se débarrasser de son époux. Cléopâtre, néanmoins, montra bien que pour elle la vie d’Antoine n’était pas « négociable ». Pour quelle raison aurait-elle tenté, et si tardivement, de satisfaire l’ennemi ? Pourquoi pareille faiblesse, alors que, réfugiée dans son Mausolée et séparée de ses enfants, il ne lui restait plus beaucoup à espérer ?

 

À propos de la PRISE D’ALEXANDRIE, on a prétendu qu’elle s’était produite sans effusion de sang. Du moins les historiens antiques n’ont-ils vu saigner que quelques personnalités de premier plan : les princes, et certains compagnons d’Antoine qui se donnèrent la mort ou la reçurent. Qu’on me pardonne, pourtant, si je ne crois pas à la conquête paisible d’une capitale ennemie : qu’il y ait moins de morts civils quand une ville se déclare « ouverte » et renonce à résister, c’est un fait ; mais que l’armée victorieuse soit accueillie avec des fleurs et que ses soldats se comportent partout en gentlemen, c’est un conte à dormir debout. Contemporaine, pour ma part, de l’évacuation forcée de Phnom Penh et de la chute de Saigon, je me souviens que les journaux parisiens nous présentèrent comme tranquille et débonnaire l’entrée des vainqueurs dans ces deux villes. Vu de loin, tout se passe toujours bien… Depuis lors, nous avons appris ce qu’il en fut réellement pour Phnom Penh ; et, par des témoins directs et neutres, j’ai su de combien de suicides, d’exécutions sommaires et même, ponctuellement, de massacres, s’accompagna la libération de Saigon. Qu’on ne compte donc pas sur moi pour supposer que l’occupation du Quartier-Royal par les troupes d’Octave se passa dans la douceur et dans la liesse : la manière dont fut assassiné le malheureux Antyllus suffit d’ailleurs à nous renseigner sur l’état d’esprit, et la prétendue « correction », des conquérants.

Quant à Iotapa, il semble – heureuse enfant ! – qu’Octave se soit borné à la renvoyer à son père, le roi de Médie-Atropatène, lequel avait entre-temps perdu, puis retrouvé son trône, avant de le perdre à nouveau. Tigrane, fils survivant du roi d’Arménie et ancien prisonnier de Cléopâtre, fut expédié à Rome pour être replacé sur le trône arménien dès qu’on se serait débarrassé de son prédécesseur, trop proche des Parthes. À l’égard des diverses monarchies orientales et de ceux que nous appelons « les princes clients », Octave, faisant litière des critiques infondées qu’il avait adressées à Antoine, semble avoir finalement suivi en tous points la politique entreprise par son adversaire : il n’est pas rare, aujourd’hui non plus, qu’après une campagne électorale acharnée le vainqueur – brusquement confronté aux réalités – applique le programme du vaincu…

 

Nuances, explications, précisions, précautions : est-ce bien le lecteur, en fin de compte, que je cherche à convaincre ? En me donnant tant de mal pour rester fidèle à la vérité (ou, du moins, à la vraisemblance), n’est-ce pas moi, plutôt, que j’essaye de persuader ? Le conteur arabe, sur les places, a besoin de capter la confiance de son public ; mais il a besoin, surtout, de croire lui-même à l’histoire qu’il raconte… Jamais je n’ai entrepris un roman historique sans me donner d’abord, par une longue recherche, les moyens de penser que j’étais dans le vrai ; car, pour oser abolir « la distance des siècles » et reconstruire, à sa manière, le passé, il faut plus que des connaissances : il faut la naïveté du conteur, la témérité de l’explorateur, la folie du voyant et la foi du charbonnier.

 

Certaines sources étant communes aux trois volumes de ce romanlensemble de la bibliographie est reporté à la fin du troisième volume.