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Il aurait dû se tuer au lendemain de sa défaite. Comme Brutus et Cassius, ses ennemis d’autrefois. Puisque, au fond, il a joué la même partie qu’eux : l’Orient romain contre la Gaule et l’Italie. Une configuration malheureuse dans laquelle on ne peut pas gagner. Le grand Pompée en avait déjà fait l’expérience contre César : la richesse, l’étendue ne pèsent rien face au « réservoir à soldats ». Lui, Antoine, vainqueur de Pompée à Pharsale et de Brutus à Philippes, comment a-t-il pu oublier cette leçon-là ? Octave, qu’il a tellement sous-estimé, Octave, en encourageant ses chimères orientales, l’a poussé au plus mauvais partage possible. Il l’a forcé à accepter l’héritage des adversaires de César ; et voilà comment, vainqueur, il s’est retrouvé avec le lot des vaincus… Aujourd’hui, il paie sa sottise. Peu importe qu’on l’ait trahi, il s’était trahi lui-même. Donc, il faut mourir.

Mais Marc Antoine est un orateur-né, et, malgré lui, son éloquence intérieure l’entraîne : quand il a fini de plaider pour l’accusation, il assure sa propre défense et ne s’y montre pas mauvais non plus… Non, il n’est pas, n’a jamais été dans la même situation que Pompée ou les républicains : aucun d’eux n’avait l’Égypte dans son camp. L’Égypte, sa flotte, ses chantiers, sa population, ses ports, ses richesses (ne parlons même pas de sa reine !), l’Égypte, dans la balance, faisait toute la différence. Il l’a su dès le premier moment. Il le constate encore aujourd’hui : sans l’Égypte, il n’aurait plus ni soldats ni abri. Un fugitif désarmé. Déjà « fini », après une seule grande bataille. Tandis que là, quand même, il aurait pu redresser la situation, mais si ! Et, maintenant, il peut encore négocier. Entre Romains, n’est-ce pas ? Après tout, ce n’est pas à lui que Rome a déclaré la guerre. Grâce à l’Égypte, au répit que lui offre l’Égypte, il reste un mince, très mince espoir. Donc, il ne faut pas mourir.

 

Ils négociaient. Depuis la reddition de Paraitoniôn, Antoine et Cléopâtre négociaient avec l’ennemi. Que leur restait-il à vendre ? Pas grand-chose. Du temps, peut-être, qui, dans une guerre, vaut beaucoup d’argent. Marc Antoine tentait d’échanger la capitulation immédiate de ses trois légions contre le maintien d’un royaume égyptien. « Quant à moi, écrivait-il à Octave, si tu ne veux pas que je reste en Égypte, accorde-moi la permission de me retirer à Athènes, où je vivrai en simple particulier. » Il avait eu du mal à dicter cette lettre. Parce qu’il n’était pas sot au point d’ignorer que, là-dedans, un seul mot comptait : « Je vivrai »… Octave ne se donna même pas la peine de lui répondre.

Et la Reine ? Elle négociait de son côté. Savait qu’Octave manquait d’argent pour la poursuite des combats. À Actium, Thurinus avait compté mettre la main sur le trésor de guerre égyptien, mais Marc et elle l’avaient sauvé. Depuis, les légionnaires de Rome réclamaient leur solde, les vétérans d’Actium exigeaient des terres, et, les banquiers d’Italie ne prêtant plus qu’à douze pour cent, les amis d’Octave maigrissaient. Cléopâtre fit miroiter sa « verroterie » : elle était prête, fit-elle dire, à rendre les armes et à payer les plus lourds tributs – contribution exceptionnelle, impôts annuels, etc. Le traité devrait seulement garantir le trône d’Égypte au couple de ses enfants, Césarion et Séléné. Quant à elle, elle s’effacerait.

Octave ricana : « Veut-elle vivre en citoyenne d’Athènes, elle aussi ? » Il répondit, toutefois. Laconiquement : « Fais tuer Antoine, nous discuterons après. »

 

Les Ptolémées, s’ils ne répugnaient pas à l’assassinat, n’avaient pas le culte du suicide. Cette mort volontaire, qui semblait la moindre des politesses à un Romain, n’était pas prisée des Grecs. Encore moins des Égyptiens, qui aimaient tellement la vie qu’ils espéraient la prolonger dans l’au-delà sans y changer grand-chose : un peu de bière, des galettes de pain, quelques meubles…

La société des Compagnons de la Mort, Antoine et Cléopâtre l’avaient fondée pour s’encourager mutuellement : ni l’un ni l’autre n’était encore vraiment prêt à sauter le pas. À la tête de la garnison de Péluse, qui verrouillait l’Égypte à l’est, la Reine venait de nommer l’un de ses meilleurs généraux. Et « l’Imperator » (on peut mettre ce titre entre guillemets désormais), « l’Imperator » faisait défiler ses légions, réorganisait la flotte, plaçait des guetteurs en haut du Phare et ordonnait de relever chaque soir les chaînes des six ports d’Alexandrie pour prévenir toute incursion. Car on avait dû « rouvrir » la mer : les jours rallongeaient, l’été approchait… Les amants négociaient avec l’ennemi. Fébrilement. Et séparément.

 

Quand la Reine a décidé de quitter Antirhodos pour se réinstaller dans le Quartier-Royal, les enfants, comme les serviteurs, ont pris ce déménagement pour une nouvelle lubie. C’est d’ailleurs comme un caprice que la Reine a choisi de le présenter : finalement, à Antirhodos, l’air est trop humide. Seuls les fils adolescents, Césarion et Antyllus, ont su décrypter l’événement : la Reine ne craignait plus les Alexandrins, gavés comme des oies, elle craignait une attaque des Romains par la mer. De ce côté-là, les murailles du Port des Rois constituaient une protection plus efficace ; sans parler des avantages qu’offrait le mystérieux souterrain…

Tant bien que mal, on relogea les princes égyptiens dans le Palais des Mille Colonnes ; Antoine, Antyllus, et leurs officiers romains, occuperaient la Résidence des Hôtes ; une partie de la Cour était avec la Reine, au Palais Bleu ; les serviteurs et les scribes, dans le bâtiment des Archives ; les gardes libanais campèrent autour du petit temple de César Divinisé, et la garde celte, sur les quais du port privé. Séléné s’était d’abord réjouie de revoir son Isis – la vraie, qui n’était assurément pas la lactans aux lourds tétons du temple d’Antirhodos. Mais quand elle voulut rejoindre les recluses du Lokhias en traversant son paradis d’autrefois, elle trouva la petite porte du fond condamnée par une catapulte. Au delà de la porte et du muret, on voyait maintenant distinctement le Mausolée – une grande tour-pylône blanche, qui cachait le rempart et sur laquelle s’agitaient encore des ouvriers brun foncé.

 

C’est un jour où Nicolas, le précepteur, lui donnait un cours de généalogies héroïques dans le jardin des Parfums que Séléné vit la scène : son père frappait un homme. Le frappait lui-même ! Et cet homme n’était pas n’importe qui, mais un émissaire d’Octave César. Un jeune et bel ambassadeur, toujours élégant. Les nourrices et leurs servantes étaient folles de lui. Il se grattait la tête avec un seul doigt pour ne pas déranger sa coiffure – c’était d’un chic ! Il était arrivé deux semaines plus tôt, on l’avait logé à Antirhodos, et la Reine le recevait chaque jour sans témoin : ils étaient en pourparlers. Elle lui avait offert un collier d’or…

Au sortir de l’entretien du jour, le jeune homme voulut visiter la ménagerie, il revenait par le jardin quand Antoine, en tenue militaire, lui tomba dessus : « Pendant que je me crève à organiser la défense, que je me défonce pour sauver la Reine, toi, le pommadé, tu fais le joli cœur au Palais ! Ah, tu négocies ! Je vais te négocier les reins au fouet, mon salaud ! Tu seras plus chamarré qu’une tapisserie de pourpre ! »

Son père était d’une force redoutable, Séléné le savait ; Antyllus disait souvent que les Antonii étaient plus forts que des gladiateurs – leur oncle Lucius en avait vaincu plus d’un en combat singulier ! Sitôt qu’Antoine l’eut touché du bout des doigts, le pomponné s’effondra dans l’allée en gémissant. L’Imperator se mit à le bourrer de coups de pied : « Relève-toi, négociateur ! Et regarde-moi en face. Elle t’a pris pour un prince, hein ? Tu ne lui as pas dit, je parie, que tu n’es qu’un fils d’esclave, un valet de Thurinus ! Que ta famille, si on la cherche, c’est sur la croix qu’on la trouve ! » L’homme se traînait sur le ventre, empêtré dans sa toge à la mode, tandis que des gardes, alertés par le bruit, accouraient du fond du jardin. « Elle écoute tes déclarations d’amour, séducteur de gouttière ! Et tes déclarations de paix, imposteur ! Nous cocufier tous les deux à la fois, c’est ça, la dernière idée de ton maître ? Ah, le tordu ! Le tordu ! » Il avait saisi le fouet qu’un de ses gardes portait à la ceinture et se mit à flageller l’affranchi qui rampait. À chaque coup, le fouet arrachait un lambeau de la toge ou de la tunique de soie. Bientôt, « l’émissaire » fut à moitié nu, son sang jaillit. « Être fessé comme tes parents, c’est tout ce que tu mérites, ordure ! » Lucilius, qui arrivait hors d’haleine, s’interposa : « Songe à ce que tu es, Imperator ! À ce que tu te dois… Laisse tes licteurs achever ce travail. »

Depuis le début de l’algarade, Séléné avait cessé de s’intéresser aux ascendants d’« Agénorroi de Patrasfils dAmpixfils de Péliasfils dArginatès », elle s’accrochait, effarée, à la robe de son précepteur : les hurlements de l’homme à terre lui rappelaient ceux du dioïcète, quelques mois plus tôt, sur le quai du port. D’autant qu’elle ne comprenait pas ce que son père disait : au Palais, les occasions d’entendre parler latin restaient rares. Mais si elle ne connaissait pas le latin, elle avait déjà vu « l’arbre stérile », cette fourche où les Romains attachaient leurs esclaves ; puis la lanière de cuir qui déchirait leur chair, et l’étrange immobilité qui s’ensuivait… « Suspendez-le ! » ordonna Lucilius aux licteurs. Elle ferma les yeux. « Rassure-toi, murmura Nicolas en se penchant vers elle, ils ne le tueront pas. Ils n’oseraient pas. »

L’affranchi d’Octave ne fut que brièvement suspendu à la fourche, en effet, et son dos, zébré de dix coups seulement : le bellâtre n’en mourrait pas, mais il ne quitterait pas de sitôt la « tunique bigarrée » que l’Imperator venait de lui passer ! On le remporta sans connaissance jusqu’au bateau qui l’avait amené ; et on lui accrocha au cou une tablette qui portait un message d’Antoine à son ex-beau-frère : « J’ai été un peu irrité par l’insolence de ton affranchi. Si tu le prends mal, rends-moi la pareille : mon affranchi Hipparque, qui est près de toi puisqu’il m’a trahi, fais-le donc suspendre et fouetter ! Comme ça, nous serons quittes. » Fin des négociations.

 

Début mai. Les troupes d’Octave approchent de la Judée. Nicolas de Damas se rappelle avec nostalgie les bontés d’Hérode. Diotélès remet un acompte de plus à son saleur. On commence à transporter les trésors de Cléopâtre dans le Mausolée inachevé.

Sous une pergola de roses de Bithynie, les Compagnons de la Mort dînent dehors, dans le Jardin botanique. Ils sont couronnés de violettes. Le repas s’achève, c’est l’heure de la comissatio, on leur sert du vin de Chio. Mais, depuis la visite de l’affranchi d’Octave, Marc Antoine n’oublie jamais, chez la Reine, de tendre sa coupe à son goûteur avant de boire ce qu’on y verse ; et il le fait avec un peu d’ostentation.

De quel œil regarde-t-on une femme dont on croit qu’elle songe à vous supprimer ? une femme que son propre médecin traitait d’empoisonneuse un an plus tôt ? Antoine et Cléopâtre, ces deux fauves qui, dès le premier jour, se sont reconnus, mesurés et appréciés, s’aiment maintenant d’un amour déchiré : ils s’y sont trop aiguisé les dents. Les sentiments de la Reine s’en trouvent rétrécis, comme apeurés ; ceux d’Antoine restent plus violents, mais sont maintenant sans illusions.

L’anecdote du « dîner de violettes », racontée par Pline l’Ancien, illustre bien le caractère singulier de cette passion. Ce soir-là, sous la pergola, on avait servi aux convives, en plus du vin de Chio, un maronée de la côte thrace récolté l’année du consulat d’Opimius. Une année exceptionnelle. Et un cru ancien, rare et cher. La Reine, qui s’était elle-même désignée comme « président de banquet », ordonna que le vin opimien, trop noir, fût mêlé au Chio dans la proportion d’un à quatre, et le tout, largement coupé d’eau. Après avoir bu une gorgée du mélange, elle le déclara trop amer et y fit encore ajouter du miel et de la cannelle. On brassa ce vin d’épices dans le vaste cratère d’argent, et un jeune échanson, tout de rose vêtu, remplit avec grâce les coupes des invités. Tandis que le goûteur d’Antoine faisait gravement son métier, les louanges des autres convives fusaient : « Délicieux ! », « Sublime » « En vins, dit Philostrate, sophiste de cour, notre Reine s’y connaît comme un homme !

— C’est qu’elle fait tout comme un homme, rétorqua l’Imperator. À la chasse, quand nous débusquons un oryx, ma Cléopâtre ne se laisse jamais distancer, vous devriez voir comme elle monte ! » Plaisanterie militaire et rires gras.

La Reine ne s’en émut pas. Elle venait d’ôter sa couronne de fleurs et déchiquetait les violettes au-dessus de sa coupe : « Tu me flattes, Philostrate, ce vin-là manque de bouquet. Il y faut une note plus fleurie. Faites comme moi, pour le parfumer, mettez-y vos fleurs à tremper. »

Sa Cour et ses intimes étaient habitués à ses fantaisies ; du reste, un « président de banquet » devait être suivi aussi fidèlement qu’un chef d’orchestre : tous obéirent. À écraser leurs violettes dans le vin, ils eurent bientôt les doigts tachés. Antoine, qui s’était mis de la partie, ironisait : « J’ai les mains sanglantes d’une ménade qui aurait écartelé un berger !

— Écartelé une amphore, plutôt ! » dit Canidius.

On s’esclaffa. Philostrate but le premier : « Un nectar ! » Tous, maintenant, s’extasiaient. Mais quand Marc Antoine porta sa coupe à ses lèvres, la Reine, qui partageait son lit de banquet, arrêta son geste : « Ne bois pas ! Ce que j’ai empoisonné, ce n’est pas ton vin, ce sont les violettes de ta couronne… Tu vois, Imperator, malgré ton goûteur, je pourrais te tuer quand il me plairait. Mais il ne me plaît pas… Jette ce vin », et elle gardait la main tendrement posée sur son bras.

Le récit de Pline s’arrête là. Mais la scène resterait incomplète si on ne la terminait sur la réplique que j’entends Antoine prononcer : « Moi, te craindre, ma vie, mon âme (zoé kaï psukhë) ? Je n’ai besoin d’un goûteur que pour éviter les boissons trop fraîches. Mais, ce soir, ton vin de violettes est à la température idéale, ma bien-aimée », et, sans la quitter des yeux, il vide d’un trait la coupe « empoisonnée »… Il a toujours su quand elle trichait : il l’aime. « Malgré toi, avec toi », dit-il à mi-voix.

Séléné est la fille de ces deux-là.