POUR MÉMOIRE
Sur les terrasses d’Antirhodos, Iotapa glisse comme une ombre. Elle porte des robes bleu nuit. Elle bouge sans bruit, se tait longuement, n’exprime rien. Elle a désappris sa langue maternelle sans avoir appris celle des Grecs. Son fiancé n’est plus roi ? L’Arménie et la Médie ont renoué avec les Parthes ? Des Romains marchent sur Alexandrie ? Elle ignore où se trouve la Médie, ne distingue pas un Romain d’un Égyptien, et n’avait jamais joué avec son fiancé.
Elle recherche les pièces obscures ; les encoignures. Autrefois, elle y retrouvait Séléné. Depuis quelques mois, elle vole de menus objets : des amulettes, des épingles à cheveux, des boucles d’oreilles, des cuillères. Elle les cache sous son matelas. Quand on les découvre, on la gronde. Elle recommence. Elle est très habile de ses mains. On a beau la surveiller, les monnaies et les bijoux finissent toujours par rejoindre ses doigts.
Lorsqu’elle n’est pas punie, elle monte sur les terrasses avec ses servantes. Elle ne regarde pas la mer, ni les obélisques, ni les mâts des bateaux. Elle se tourne aussitôt vers les anciens quartiers, les quartiers brûlés de l’île du Phare. Ces vieilles cendres lui rappellent quelque chose : quoi ? Les cendres, les ruines l’intéressent, l’ont toujours intéressée ; de même que le froid sur sa peau la rassure. Un froid venu du passé, venu croit-elle avec les manches de miroir, les vieilles bagues en verre, les limes à ongles et les canifs, tous ces trésors minuscules qu’elle « met de côté ».
Mais ils ne suffiront pas à la lester. Bientôt, elle va s’envoler, s’effacer, petite silhouette « floutée », disparaître des livres d’histoire. Disparaître aussi, en robe bleu nuit, de la mémoire des enfants d’Alexandrie. Et disparaître du récit. Elle passe, Iotapa, amnésique et oubliée, comme une ombre.