34

Sur l’ordre de la Reine, on avait rétabli le souterrain qui menait des palais « du Dedans » à la colline de Pan, ce petit cône pointu et boisé situé derrière le Théâtre. Du temps des premiers pharaons grecs, les rues d’Alexandrie étant toujours encombrées, on avait, pour gagner du temps, aménagé ce passage secret qui longeait les réservoirs où l’eau du Nil était stockée. Par prudence, César en avait fait murer le débouché lorsqu’il s’était trouvé assiégé dans les murs mêmes du Quartier-Royal. Antoine voulut en disposer à nouveau pour aller plus vite des palais jusqu’aux remparts, et jusqu’à la plaine où, d’un moment à l’autre, surgirait, hérissée d’enseignes, l’armée romaine.

Ce chemin invisible garantissait aussi aux principaux officiers le secret de leurs déplacements : si Octave avait déjà ses espions dans la place, ils n’apprendraient rien en surveillant la grande porte « du Dedans ». La Reine décida de faire fuir par là son fils aîné.

Il quitterait le Palais par le souterrain, et la ville par le canal du Bon Génie, déguisé en jeune marchand, et sans autre escorte qu’un vieux valet et Rhodôn, son pédagogueRhodôn, un indigène, avait longtemps exercé sous les ordres d’Euphronios, le précepteur-ambassadeur qui se trouvait maintenant retenu prisonnier par Octave. C’est donc à Rhodôn, qui était, en somme, le Diotélès de Césarion, qu’on confierait le viatique.

Avant qu’Octave ait conquis le Delta, ils gagneraient ensemble Memphis, remonteraient le Nil jusqu’à Coptos, puis obliqueraient vers Béréniké, sur la mer Rouge. Là, ils attendraient la fin juillet, et, sans nouvelles de la Reine, prendraient un bateau de commerce, l’un de ceux, de plus en plus audacieux, qui, aux premiers vents d’ouest, appareillaient pour « le pays des tigres ». L’Inde… « Mais si je vais là-bas, comment me retrouveras-tu, Mère ? » demanda Césarion, aussi désarmé soudain qu’un petit enfant. « Je te retrouverai, mon chéri. Je retrouverai l’armateur, ou le capitaine. Si Octave n’accepte pas de traiter, je te rejoindrai. Là-bas, au bout de la mer. En Inde, on se retrouve toujours – ce n’est pas si grand ! Et au cas où les Romains traiteraient avec moi, je te dépêcherais aussitôt un messager à Béréniké. Pars. Pars sans te retourner, mon amour. Je veille sur toi. »

 

Le désordre et l’angoisse grandissaient en parallèle. Tous les petits étaient regroupés dans un même pavillon des Mille Colonnes, sous la « direction pédagogique » d’Antyllus le joyeux, Antyllus le généreux. « Bram, brim, brum », répétait Ptolémée Philadelphe qui en était à l’apprentissage des syllabes à quatre lettres. « Il y a alpha et bêta, gamma et delta, eï et zêta », chantonnait Iotapa, les yeux dans le vide. « A-po-llon ma-ti-nal… », récitait Alexandre. Et Séléné, s’accompagnant de sa lyre, psalmodiait les plaintes de l’Hécube d’Euripide, que Diotélès tenait pour un sommet de l’art. Tous les enfants, bruissant ensemble, étaient là. Sauf Césarion. Césarion avait disparu.

Lorsqu’il s’évanouit ainsi mystérieusement, il y avait déjà des semaines que sa sœur ne le voyait plus, mais elle savait qu’il était très près, logé dans une autre aile du Palais : elle croisait sa vieille nourrice ou son pédagogue ; elle entendait commenter les exploits qu’il accomplissait au Stade ; elle sentait, dans les couloirs, l’odeur du baume qu’employait son masseur, surprenait l’écho lointain de sa voix et toujours, toujours, dans le sourire de la Reine, le reflet de son visage. À la tristesse qui s’abattit soudain sur le Palais elle comprit qu’il était parti. Où ? « Je crois, dit Cypris, que les éphèbes sont affectés aux fortifications du sud de la ville, on a besoin de tous les citoyens en âge de porter les armes. Ton frère n’est plus un enfant, il partage le trône de ta mère et doit se montrer aux soldats. » Diotélès, dont les oreilles traînaient partout, fournit une autre version : « Il a quitté la ville. Sans doute pour porter à Octave de nouvelles propositions.

— Il ne m’a pas dit au revoir…

— C’est qu’il va revenir bientôt. Ne pleurniche pas, surtout, ta mère n’aimerait pas ça ! »

Elle pensa que son frère avait emprunté le souterrain. Peu, au Quartier-Royal, en connaissaient l’existence, et c’est précisément grâce à Césarion qu’elle l’avait découvert. Quelques semaines auparavant, lui qui, ces temps-ci, ne s’occupait plus jamais d’elle était venu la chercher dans sa chambre « pour une promenade », avait-il dit. Ils avaient marché jusqu’à l’arrière du petit temple de César Divinisé, où un serviteur noir avait aidé le jeune prince à soulever une dalle neuve. On aurait dit une citerne, dans laquelle descendait un escalier en colimaçon. En bas, Séléné vit, à la lueur de la torche, une forêt de colonnes : trois étages de troncs calcaires que reliaient entre eux, telles des branches ployées, de grands arcs arrondis. Le bruit des voix, des pas, se dédoublait sous ces voûtes, comme les voûtes se dédoublaient dans le long miroir des bassins. Tout semblait se prolonger à l’infini : les piliers, les sons, l’eau même – qui, brusquement éclairée, jetait des reflets mouvants sur la pierre des parois. Il y avait donc une ville sous la ville ? Une ville creuse sous la ville pleine, une ville sombre sous la ville claire ? Et le Phare de cette ville-là était un puits profond…

Césarion lui avait fait jurer de sortir par ce souterrain dès que l’ennemi pénétrerait dans la ville : « N’écoute personne, n’obéis pas. Habille-toi comme une esclave, prends la robe courte de la fille de Taous, barbouille-toi de suie, et fuis avec Cypris, fuis le palais ! – Mais toi ? Est-ce que tu viendras avec moi ? J’aurai peur, dehors… »

Elle avait quand même promis. Pour l’apaiser. Promis de « s’évader » et de remonter par les bassins, par les canaux, par le fleuve, jusqu’à un pays secret : la source du Nil.

Maintenant, son frère était parti…

Peu après, elle entendit pour la première fois « le Grand Fracas » – il franchit les remparts, couvrit soudain la rumeur de la ville et la plainte des vagues. Un bruit qui roulait comme le tonnerre, mais un tonnerre sec : les soldats d’Octave, dans la Nécropole de l’est, frappaient en cadence leurs lances sur leurs boucliers.