1
Un cri rauque où siffle du sang, l’aboiement sec d’une porte qu’on enfonce, puis cet éclair métallique dans l’ombre : le soldat surgit de la nuit.
À son poignet gauche un bracelet de cuir, trempé de sang frais. Sous les ongles de sa main droite le sang de la veille, coagulé. C’est un soldat qui n’a pas peur de se tacher. Il travaille à l’ancienne : éventre, égorge, décapite… Les mains gluantes, il monte des profondeurs de la nuit.
Il cherche, il flaire. Dans la pièce obscure, il est allé droit vers l’escalier de pierre : la dernière contremarche est en trompe-l’œil – une toile peinte…
Accroupis sous l’escalier, les enfants ont entendu les coups, les cris, et le cliquetis qui accompagne, de salle en salle, la progression du soldat. Soudain, un poing crève la toile, une main pénètre dans leur trou, se déplie dans le vide comme une araignée, puis une lame, au ras de leurs corps, découpe le panneau. Dans cette déchirure, l’éclat d’un casque… Les enfants ne comprennent pas les ordres, la langue du soldat, mais ils comprennent le casque, les armes, le sang : c’est un langage universel.
Une fillette maigre, en robe noire, se glisse bientôt hors de la cachette. Puis l’aîné des garçons, pâle et blond, sort en rampant. Le plus jeune ne bouge pas : les yeux fermés, il reste roulé en boule au fond du trou, comme un hérisson. Le soldat l’attrape par la peau du dos et le soulève à hauteur d’homme. D’une main, il tient le petit suspendu par son vêtement ; de l’autre, il menace les plus grands. L’enfant qui flotte là-haut, plus mou qu’un chiffon, ouvre les yeux, découvre brusquement le bracelet de cuir sanglant, la main poisseuse, les ongles noirs, les poils collés. Il hurle et, de terreur, se pisse dessus. Le soldat écarte le bras et secoue le gamin pour l’égoutter. L’enfant hurle, le géant rit. Secoue encore, commence à s’amuser. Alors, la fillette s’élance vers son frère ; malgré l’arme pointée sur elle, elle s’élance et…
C’était toujours là que je me réveillais. Au moment où elle allait se faire tuer. Le même cauchemar toutes les nuits. Toutes les nuits, ce soldat rouge.
Je supprimai de mes lectures les romans d’épouvante, je n’écrivis plus après le dîner, je retardai le moment du coucher, j’augmentai ma dose de somnifères. En vain…
Une foule. Et, au milieu, un cortège : vêtements blancs, vêtements rouges, des bannières, des statues peintes qu’on porte sur des brancards comme des châsses. Une procession ?
Des vaches couronnées de fleurs. Un troupeau de chèvres. Des joueurs de cithare, de cymbales. Et cette poudre couleur safran qui tombe sur les bras nus et se mêle à la sueur : peut-être une cérémonie indienne ?
Mais ces pancartes, ces piques, ces cris ? Et cette multitude qui sans cesse avance, recule, ondule autour d’hommes en armes : une manifestation ? une émeute ?
Au premier plan, une statue couchée – le corps d’une déesse en pierre, parée de bijoux, que dix hommes encordés tirent sur une plate-forme à roues. Au deuxième plan, une seconde plate-forme, minuscule, où est assis, mains derrière le dos comme un élève puni, un garçon de cinq ou six ans. Il ne bouge pas ; ses boucles collent à son front, ses joues sont rouges, le soleil tape – un soleil de midi, très blanc. L’enfant dodeline. Derrière lui, deux enfants plus grands, qui vont à pied. Deux beaux enfants de taille identique, tous deux en longue robe. Une fille, un garçon, une brune, un blond, parfaitement symétriques. Autour du cou on leur a passé le même collier d’or, large comme un collier de chien, d’où partent deux chaînes semblables ; au bout des laisses, de part et d’autre du cortège, deux soldats. Avec un casque et un bracelet de cuir au poignet.
Une paire d’enfants ? Pas vraiment. Le garçon s’agite beaucoup, se donne du mal : il s’incline vers la droite, vers la gauche, écarte les bras et tend les mains vers la foule, paumes offertes. La fille, elle, marche la tête haute et les bras collés au corps. Très raide. Elle regarde droit devant elle, vers la statue allongée et le petit qui brinquebale, assis sur sa charrette.
Que fixe-t-elle exactement ? Les mains du petit garçon. Car il a les mains attachées dans le dos, cet enfant. Voilà pourquoi il est si sage : des liens en fil d’or entaillent ses poignets. Trop de luxe, ce fil d’or, trop de luxe !… Trop de chaleur aussi. Le petit est fatigué. Puisqu’il ne peut plus remuer, il se couche sur le côté. Maintenant, la fillette aperçoit son visage : cramoisi. Ses lèvres sont sèches, craquelées, il halète. Elle crie. Crie vers la foule. Puis se retourne vers les chevaux de l’attelage qui la suit. De celui qui tient les rênes, en haut, loin au-dessus d’elle, elle n’aperçoit que les avant-bras. Teints en rouge, passés au minium. Vers l’homme peint, elle crie. Crie vers la foule, vers les soldats : « Vous ne voyez pas qu’il va mourir ? »…
Je criais : « Vous ne voyez pas qu’il va mourir ! », et mon cri me réveillait : c’était la même petite fille que dans le cauchemar d’avant, celui des enfants cachés sous l’escalier, j’en étais sûre. Je reprenais un somnifère. Mais, dès la nuit suivante, la petite fille hurlait : « Vous ne voyez pas qu’il va mourir ? »
Qui étaient ces gens ? Pourquoi occupaient-ils mes rêves ? « Tu es médium », m’assuraient mes amis au temps où nous jouions à faire tourner les tables : enfantillages ! Mais j’avais peur. Maintenant, je dormais avec une veilleuse allumée. Sur la porte de ma chambre, je poussais le verrou. Les cauchemars entraient quand même. Ils se glissaient sous ma porte et, sitôt dans la chambre, ils gonflaient, mangeaient l’espace, m’asphyxiaient…
Encore une fois, les enfants enchaînés montent sous mes paupières fermées, ils entrent dans mes yeux. Toujours accompagnés du même cortège bigarré. Ils viennent d’arriver au pied d’une colline. Les bœufs ont du mal à gravir le raidillon qui, entre deux talus de pierres, monte vers le sommet ; on tire une vache par les cornes, d’autres la poussent par-derrière pour l’obliger à grimper. En bas, sur la place, la procession a dû s’arrêter. En plein soleil. Un soleil de chaux vive. Maintenant, le garçon blond et la fille brune se tiennent juste derrière la plate-forme où est couchée la statue : le petit et sa charrette ont disparu… Où ?
La femme de pierre, sur la plate-forme roulante, la femme aux grands yeux de verre, est couverte de crachats et d’ordures. Le garçon ne la regarde pas, il regarde, sur le côté du défilé, les mouvements que lui indique un vieil homme – courbettes, implorations ; et quand le vieux fait mine de s’agenouiller, l’enfant tente d’en faire autant, oubliant qu’il est attaché à sa sœur par le collier de sa chaîne. La petite fille résiste, elle recule, le garçon est entraîné en arrière, leurs regards se croisent : un moment ils se haïssent… Puis la fille lève les yeux au-dessus des pancartes frangées de laine, elle regarde les bâtisses rouges étagées sur la colline, leurs tuiles brunes, leurs balcons de bois, leurs colonnes dorées, elle sait qu’elle ne les verra jamais de plus près, elle va mourir en bas du raidillon : un homme est là, dans l’ombre, qui va la délier pour la tuer ; il la jettera dans une cave ; les vierges, dans ce pays, on ne les sacrifie pas tout de suite ; on les viole dans une cave pour avoir le droit de les étrangler. On lui a dit que ce serait vite fait, qu’il suffisait de ne pas se débattre, d’ouvrir les cuisses : « Tu n’auras pas mal. Pas longtemps »…
Sursaut d’horreur, réveil. Une petite fille inconnue m’appelait au secours, nuit après nuit. Mais où la trouver ? Comment la sauver ?
« Notez vos rêves sur un cahier », m’avait conseillé un psychiatre que j’étais allée consulter. Je notais. Peu à peu, mes souvenirs se précisaient, je me repassais le film, réécoutais la bande-son. Dans mes premiers cauchemars, personne ne parlait. Mais dans le dernier, j’entendais quelque chose : au passage du cortège, un homme, dans la foule, hurlait des noms, « Basile, Léa » ou « Vassilissa » (russes, ces Indiens-là ?) l’homme criait aussi « Basile, Léone », puis « Régine » ou « Régina ». Peut-être appelait-il les enfants ? Mais pourquoi quatre prénoms féminins alors que je ne voyais qu’une fille ?
« Basile-Léone, Basile-Léa, Régina… Basile-Léa, et si par hasard… si c’était basiléia ? s’était exclamée une amie lettrée à qui je racontais mes malheurs. Les mots que tu entends crier ne sont pas des prénoms : basiléôn Basiléia et regum Régina, c’est du grec, du grec et du latin ! Traduction : la Reine des rois. Très chic, la nuit tu rêves en grec ancien… Ce qu’il y a de sûr, c’est que, si son entourage parle la langue d’Homère, cette petite a quitté notre monde depuis longtemps. Elle n’a plus besoin de ton aide ! »
Mon amie se trompait : les morts aussi ont de grandes terreurs, ils craignent d’être oubliés. Souvent, leurs fantômes m’assiègent, me pressent de les entendre. Ces êtres « d’avant moi », dont les souvenirs débordent, s’installent dans ma vie, et ils ne me délivreront pas que je ne les aie d’abord « reconnus », écoutés, compris et racontés.
Qui était, cette fois, la mystérieuse « Reine des rois » ? L’Histoire ancienne a gardé la mémoire d’un « Roi des rois », l’empereur de Perse, mais avait-elle conservé aussi la trace d’une « Reine des rois » ? Sémiramis ? Zénobie ? D’ailleurs, comment appliquer ce noble titre à la petite prisonnière maltraitée – si ce n’était par antiphrase, comme le Christ crucifié fut « roi des Juifs »…
Mon amie helléniste, après avoir consulté quelques grimoires, vint à la rescousse : « Eurêka ! “Reine des rois”, basiléôn Basiléia, c’était le titre que Marc Antoine avait donné à Cléopâtre le jour où, à Alexandrie, il a découpé l’Orient en royaumes pour les offrir à leurs enfants. » Car des enfants, m’apprit-elle, l’Égyptienne en avait eu quatre. Un de César et trois d’Antoine. « Bien sûr, les enfants de Cléopâtre, on n’en parle jamais, parce qu’une mère de famille nombreuse, ce ne serait pas vraiment “vendeur” !… Mais imagine que, sur les quatre, elle ait eu une fille, ton rêve deviendrait possible, historiquement possible ! À un détail près : je crois que ces Petits ont tous été liquidés en bas âge après la victoire de Rome. »
Marc Antoine et Cléopâtre. L’Imperator et la Reine des rois. Un couple mythique. Et prolifique. Mon amie avait raison, ils avaient bien eu une fille.
La reine d’Égypte, qui ne faisait rien comme tout le monde, avait accouché cette fois-là de jumeaux superbes : un garçon et une fille, qu’on avait appelés Alexandre et Cléopâtre, et surnommés plus tard Hélios et Séléné – en français, Soleil et Lune. Deux astres : Hélios, blond sans doute, Séléné, plus nocturne. Les jumeaux magnifiques avaient déjà un frère aîné, Césarion, et ils eurent un cadet, Ptolémée. Petits princes élevés dans la pourpre et l’encens du Quartier-Royal, « Cité interdite » d’Alexandrie. Rois eux-mêmes à deux ans, à six, à douze. Princes éphémères de royaumes imaginaires qu’ils jouaient aux dés et aux osselets sur les terrasses du Palais. Si fragiles et si jeunes encore lorsque la ville était tombée…
« Tous liquidés » ? Oui, certains en Égypte, d’autres en Italie. Tous sauf un, assurent les historiens : Cléopâtre-Séléné.
Cette « survivante », j’avais dû la croiser il y a bien des années au hasard d’un livre, la croiser sans m’arrêter, et sans me souvenir plus tard que je l’avais croisée. Séléné…
Aujourd’hui, elle revenait. Orpheline sans mémoire, princesse sans royaume. Marchant sans fin dans les couloirs de la nuit, et cherchant à tâtons sa maison, ses frères, ses parents. Elle revenait pour que je ranime un monde oublié, que je souffle sur les cendres. Voulait que je déblaye les ruines, écarte les ombres, ramasse ses mots. Exigeait que je raconte son histoire, que je lui donne mes jours, que je lui transfuse mon sang. Alors, de nouveau ses bracelets d’infante glisseraient sur ses bras nus, et les flammes d’or brilleraient en haut du Phare comme une couronne. Elle se rappellerait…
Déjà, sous la cendre, l’herbe paraissait moins noire. Sur la mer, un ciel éteint rallumait ses lumières… Les morts ne demandent qu’à vivre.