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Oublier Alexandrie. Oublier l’Alexandrie d’aujourd’hui pour ressusciter celle d’hier. Oublier la ville que j’ai vue pour retrouver celle du passé. Effacer d’un trait cette ville moderne et pauvre. Pas même pouilleuse, seulement laide : des tours à bon marché, des parkings, des hangars, des grues, des pétroliers.
Même le site a changé. À cause des tremblements de terre, des raz de marée. Le cap Lokhias a disparu sous les flots ; Antirhodos a sombré avec ses quais, son temple, son palais ; l’île de Pharos, soudée au continent par les alluvions, n’est plus une île ; et les navires n’entrent plus dans le « Grand Port », trop ensablé. Une ville plate comme une flaque d’huile sur une côte rectiligne. Et pas un brin d’herbe ! Parce que le désert est resté là, tout autour, avec ses épines, ses cailloux. « Alexandrie près de l’Égypte », disaient les Anciens. Pas en Égypte, non, car décalée vers l’ouest, loin du Nil. Bien sûr, on avait relié la cité au Delta par des canaux ; maintenant, il y a des autoroutes. Mais le sable n’a pas reculé, il arrive au ras du bitume, cerne les échangeurs, grignote les faubourgs. Une ville bâtie sur du sable… De là sans doute, et malgré sa laideur, cette magie particulière, ce curieux « tremblé ». Aujourd’hui encore, quand on y accède par la mer, on a du mal à la croire vraie – un mirage. Dont il ne faut pas trop s’approcher : il disparaît derrière la misère et la banalité. Ce qu’il y a de mieux à Alexandrie ? Y arriver…
Mais la métropole d’autrefois, celle qu’à force de lectures j’ai espéré reconstituer, comment pourrais-je l’oublier ? Maintenant que j’ai rendu de la pierre à la légende, du vent aux voiliers, du marbre à la cité, je ne peux plus détacher ma pensée de cette ville imaginée, imaginaire, qui m’habite. Que ma langue se colle à mon palais, que ma main se dessèche si je t’oublie, Alexandrie ! Là est mon royaume désormais. Une patrie aux contours un peu flous ; incertains, inexacts même, par endroits ; comme ils le seraient restés dans le souvenir d’une enfant.
Car, du haut du Phare, Séléné n’a pas assez regardé, Séléné n’a rien fixé : elle ne sait pas qu’elle va perdre Alexandrie, qu’il aurait fallu accumuler, thésauriser, avaler comme une perle cette ville qui s’offrait.
Pourtant, depuis la terrasse du deuxième étage – les visiteurs ne sont pas montés jusqu’au brasier du troisième –, on peut voir à cinquante kilomètres à la ronde : la côte est si basse. Et le nouveau précepteur, Nicolas de Damas, montrait, expliquait, soulignait, comparait, admirait. Les cinq enfants (Césarion n’est pas venu, le protocole complique trop les déplacements d’un enfant-pharaon), les cinq enfants ont découvert avec une surprise polie l’immensité de la ville, les vingt kilomètres de remparts et, ce qui semble les intéresser davantage, l’existence des autres ports. Ils n’avaient jamais eu sous les yeux que les tourelles du Port des Rois, le bassin du port militaire et l’anneau presque parfait du Grand Port ; or, derrière la digue d’un kilomètre et demi qui rattache l’île du Phare au continent, il y a un autre port, plus ouvert sur le large, la rade du Bon Retour, dans lequel s’imbrique un cinquième port, le Kibotos, carré et fortifié, qu’un canal relie directement au sixième port, le plus actif, celui du lac Maréotis au sud de la ville. Alexandrie, qu’on croit, depuis la mer, posée sur le désert, est, vue du ciel, posée sur les eaux : couchée de tout son long sur l’étroite bande de terre qui sépare le lac de la côte ; étirée comme un sphinx au milieu des sables, entre l’eau saumâtre et l’eau salée.
Le précepteur s’extasie, il parle de la crue lointaine du Nil qui, chaque année, grâce au canal du Bon Génie – « oui, ce serpent vert que vous apercevez là-bas, à main gauche, au-delà des murailles » –, remplit d’eau pure les réservoirs creusés sous la ville. On est en octobre justement, Alexandrie a fait le plein pour un an, tout y semble neuf, n’est-ce pas, revigoré « Vois, Antyllus, comme la colline de Pan est verdoyante. Et le jardin botanique ? C’est la grande émeraude qu’on devine au-delà d’Antirhodos, à côté du Port des Rois, non, à droite du port militaire, Alexandre, plus à droite… »
« Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt », dit le proverbe chinois. Les enfants sont comme l’imbécile : leur vue, leur attention s’arrêtent au premier objet. Antyllus, du fait de son âge, est le seul qui puisse embrasser tout le paysage sans trop de myopie. Encore son intérêt ne va-t-il pas jusqu’au sud de la ville, jusqu’au grand lac : il ne dépasse guère la digue, là, en bas, la digue qui sépare les deux principaux ports – du côté du continent, elle est percée d’arches comme un pont, un pont géant sous lequel glissent les voiliers. Antyllus observe, fasciné, cette circulation bien réglée ; à la forme des coques, à la couleur des voiles pliées, à l’importance de la dunette, il s’essaye à deviner l’origine des bateaux, « Celui-là vient d’Italie ! », « Oh, la birème des soldats a coupé la route au gros vaisseau de Corinthe ! », « Ceux-ci, avec leur voile rouge, m’ont bien l’air d’être des pirates… »
Iotapa, elle, regarde encore moins loin. Du doigt, sans dire un mot, mais en haussant le sourcil pour bien montrer qu’elle interroge, elle désigne, presque au pied du Phare, les ruines noircies qui couvrent la plus grande partie de l’île, les arbres carbonisés, les murs calcinés. Comme Nicolas ne répond pas, elle insiste, montre encore : « Oui, Iotapa, oui, le faubourg de Pharos a brûlé il y a quinze ans, c’était la guerre. Pour défendre les droits de la Reine contre son méchant frère, le grand César a dû incendier Pharos… » Aussitôt, Iotapa pivote sur ses talons et pointe, presque à l’opposé, du côté du Quartier-Royal, une autre tache sombre : on dirait que, dans un paysage, cette petite ne voit que les cendres ! « Oui, Iotapa, c’était une “bibliothèque-fille”, elle a brûlé à la même époque, César l’a incendiée en voulant détruire les bateaux de l’ennemi, mais, en compensation, Marc Antoine, notre Autocrator bien-aimé, vient de donner à la Reine les deux cent mille volumes de la bibliothèque de Pergame. » Que comprend-elle à toutes ces justifications, la petite étrangère aux longues paupières ? À peine le précepteur a-t-il fini sa phrase qu’elle désigne, toujours muette, d’autres décombres, sur les quais. Ah non, on ne va pas passer la journée à faire l’inventaire des dommages de guerre !… Le précepteur ne le sait pas, personne ne le sait, mais Iotapa, princesse de Médie, a vu le siège de Phraaspa – du côté des assiégés ; tout le harem se trouvait dans la ville, sans le roi ; elle avait quatre ans ; elle se souvient des faubourgs incendiés par l’armée d’Antoine, des villages dans la montagne qui illuminaient la nuit comme des torches ; elle se rappelle l’odeur de la fumée, des chairs brûlées, et les cris qui vont avec. Quand elle voit des cendres, elle se sent chez elle, c’est tout.
Alexandre aussi, au sommet du Phare, fait une fixation, mais plus joyeuse : il voit de l’or partout. Sur la grande île que les incendies de César ont désolée, il a tout de suite repéré ce qui brille encore : le toit qui abrite l’Isis Pharia, l’Isis du Phare, maîtresse de la mer, dont le sanctuaire reste le temple préféré des marins. Ce bâtiment-là, protégé par ses jardins, n’a pas brûlé au moment des combats d’Alexandrie : « C’est une chance, en effet, qu’il ait gardé son toit d’or, dit Nicolas.
— Et il a aussi des arbres en or ! Quand nous avons débarqué, je les ai vus !
— Ce ne sont pas des arbres d’or, Alexandre, ce sont des acacias très communs, mais les fidèles y accrochent des rubans flammés sur lesquels ils ont inscrit en lettres d’or le nom de la déesse et le bienfait dont ils lui sont reconnaissants. Si nous avons le temps d’aller jusqu’au temple, tu verras aussi que les marins sauvés du naufrage suspendent sous la colonnade des maquettes de leur navire, mêlées aux barques funéraires. Il y en a des centaines, c’est très touchant.
— Ils sont en or, ces petits bateaux ?
— Non, en bois. Ou en papyrus. Désolé pour toi…
— Alors, si j’ai besoin de payer des mercenaires quand je serai grand, je prendrai plutôt le toit.
— Je ne crois pas que les prêtres d’Isis aimeraient ça…
— Mais ils en ont d’autres, des toits en or ! Tiens, regarde », et, au loin, près du canal de l’ouest, l’enfant montre l’acropole de la ville, un monticule qu’on a consolidé et surélevé pour lui faire porter les quatre cents colonnes du Sérapéum, énorme temple à Sérapis, dieu protecteur de la ville. Nicolas pourrait expliquer à son élève que ce n’est pas l’or de son toit qui rend ce sanctuaire précieux, mais la statue qu’il abrite : Sérapis soumettant Cerbère, un Sérapis colossal, dont les mains touchent aux parois du temple. On vient de toute la Méditerranée admirer sa couleur bleu sombre due au lapis broyé incorporé au bronze, et sa force surnaturelle qui couche à ses pieds le chien des Enfers. Pas étonnant qu’il suffise aux malades de dormir dans l’un de ses cloîtres pour recouvrer la santé : devant un dieu qui tient la mort en laisse, la maladie ne peut que reculer !
Mais inutile d’épiloguer, le jeune Alexandre n’a pas encore le sens du sacré ; le précepteur en reste à l’argument d’autorité : « Il est interdit de voler l’or des dieux. Si la Reine t’entendait parler de “décoiffer” un temple, elle serait très fâchée. D’autant qu’elle s’apprête justement à célébrer sous ce toit-là une grande cérémonie. Pour fêter la victoire de ton père sur le traître Artavasdès. Il y aura un beau cortège, des prisonniers, de la musique, et beaucoup de sacrifices.
— Des sacrifices ? Alors, le peuple sera content, il va manger de la viande grillée !… Est-ce que je la verrai, moi, cette fête ? Et Iotapa aussi ? Tu es sûr qu’on ne nous laissera pas au Palais ? Même Philadelphe ? »
Pour l’heure, Ptolémée Philadelphe ne se soucie ni des cérémonies ni des vues imprenables. Il n’est pas resté longtemps dans le palanquin sur lequel on l’a porté pour monter dans la tour. Arrivés à la plate-forme, ses lecticaires l’ont soulevé encore à bout de bras pour qu’il admire le paysage sur lequel Nicolas attire son attention, avec des mots simples, « Vois comme la mer brille, comme la ville est blanche au soleil ! » Mais Ptolémée préfère de beaucoup l’infiniment petit à l’infiniment grand. Ayant exigé en pleurnichant d’être posé par terre, maintenant il suit, accroupi sur le dallage, les va-et-vient d’une fourmi. Il ne s’arrache à cette contemplation qu’un instant, pour gratifier Nicolas d’un sourire reconnaissant : grimper à cent vingt mètres de haut pour y découvrir une fourmi, quelle belle aventure !
Un peu désenchanté, le nouveau précepteur fait le compte de ce que ses élèves vont retenir de leur expédition : Antyllus n’a remarqué que les bateaux (qu’il peut observer chaque jour du cap Lokhias), Alexandre a trouvé de l’or (il en a déjà plein ses palais), Iotapa a admiré des cendres, et Ptolémée, une fourmi. Quant à Séléné… Au fait, Séléné qui n’a rien commenté, rien demandé, qu’a-t-elle vu ? Pas grand-chose, apparemment. Profitant de l’absence de sa nourrice – personne n’oserait traverser le port avec cette « naufrageuse » –, Séléné a joué avec le vent, le vent qui soulève ses cheveux qu’aujourd’hui elle a, par caprice, gardés flottants. Le vent la coiffe à sa façon : quand, au sommet du Phare, elle se tient face au Grand Port, le vent d’ouest rebrousse sa chevelure, et quand elle court de l’autre côté de la plate-forme, vers le port du Bon Retour, il lui lisse les cheveux. Amusée, elle se jette, les yeux fermés, dans chaque courant d’air et s’en laisse envelopper. Immobile, sans ouvrir les yeux, du bout de la langue elle lèche parfois ses lèvres. Que cherche-t-elle à savoir ? Si le vent des hauteurs est plus sucré que celui du Lokhias ?
En vérité, elle teste la saveur du bonheur, comme une dame le lui a recommandé autrefois. Quelle dame ? Sans doute Isis, dans un rêve. Elle était malade et la déesse lui parlait du vent frais qu’elle sentirait sur sa peau si elle survivait, de la douceur du vent sur ses lèvres, et du goût que prendraient ses lèvres sous cette caresse : « Délicieuses, n’est-ce pas ? Elles sont fondantes, parfumées. Sors ta langue, Séléné, goûte tes lèvres, goûte le monde… » Elle obéit à la voix et se concentre sur son corps, sur sa vie. « Cette enfant est folle », s’inquiète Nicolas de Damas en la voyant, les cheveux tordus comme des serpents, se lécher les babines religieusement.
Plus tard, aux Barbares de l’ouest qui la questionneront sur le Phare, Séléné dira : « Il y avait du vent, beaucoup de vent. On montait longtemps, je crois, pour arriver jusqu’au vent… La ville ? Je ne sais pas… Je ne me rappelle que le vent. Un vent très blanc. »